XI
Un règne aussi absolu ne pouvait manquer de provoquer une réaction violente. L'aristotélisme arabe, personnifié dans Averroès , était un des grands obstacles que rencontraient ceux qui travaillaient alors si activement à fonder la culture moderne sur les ruines du moyen âge. L'esprit révolutionnaire en Italie n'a jamais connu la mesure. Aristote devint bientôt un empoisonneur, un obscurantiste , le bourreau du genre humain , qui a perdu le monde avec sa plume comme Alexandre ta perdu avec son épée. La majesté d'Averroès fut à son tour violée. Cet Arabe, ce barbare, devint le point de mire des sarcasmes de tous les esprits cultivés. Fiers d'avoir retrouvé la Grèce authentique , les philologues, hellénistes, platoniciens, hippocratistes devinrent souverainement méprisants pour cette Grèce
falsifiée, pédantesque, qu'on trouvait chez les maîtres arabes. Cette scolastique hérissée, ces catégories décharnées, ce jargon sauvage durent paraître plus que jamais intolérables aux esprits ramenés par la culture classique à la belle forme et à la saine manière de penser. Pétrarque trouvait déjà Aristote peu agréable à la lecture *. Les humanistes du xve siècle déclarèrent tout d'une voix Averroès inintelligible, vide de sens, indigne de fixer l'attention d'un esprit cultivé. Son obscurité devint proverbiale, et ses partisans passèrent pour des gens qui veulent trouver du sens à ce qui n'en a pas2.
La scolastique, en s'éloignant continuellement du texte d'Aristote , en mettant le commentateur à la place du philosophe , et les cahiers des professeurs à la place du commentaire, s'était fait un Aristote de convention, qui ressemblait à l'Aristote réel à peu près comme Y Histoire scolastique de Pierre Comestor ressemble au texte hébreu de la Bible. L'insuffisance des traductions , l'incorrection des manuscrits et des premières éditions du xve siècle, avaient rendu la lecture suivie du texte d'Aristote à peu près impossible : on se contentait de rapprocher les phrases qui offraient un sens et quelques principes qu'on était convenu d'attribuer à Aristote, pour bâtir avec cela un système 3. La mise en lumière du texte grec d'Aristote fut véritablement la découverte d'un texte nouveau, et tous les bons esprits déclarèrent
1. De sui ïpsius et mult. igrior. (Opp. t. II, p. 1051, édit. Henricp.)
2. Ipsum ohscurum , jéjunum, barbare et borride omnia seribentem, refugiendum putant — (Av. Opp. Prsef., edit. 1552, f. 6.)
3. Soient quidam plerique ex duobus vel tribus Aristotelis dictis dogma integrum fabricare. Ex omnibus tamen qui eonstruxerit neminem vidi. (Patrizzi, Discuss. perip., 1. XIII, f. 113 y0. Ven., 1571.)
dès lors qu'il ne restait plus qu'une seule chose à faire , c'était de laisser dans leur poussière les traductions et les commentaires du moyen âge, pour chercher dans le texte seul le péripatétisme authentique. Mais la routine ne se tient jamais pour battue. Les vieilles traductions et les vieux commentaires gardaient encore de nombreux partisans , quand déjà Théodore Gaza , Georges de Trébizonde, Argyropule , Ermolao Barbaro avaient renouvelé le Lycée antique. De là cette lutte si acharnée de l'aristotélisme arabe , cherchant Aristote dans Averroès, et de l'aristotélisme helléniste , cherchant Aristote dans son texte et dans les commentateurs grecs , Alexandre d'Aphrodisias , Thémistius, etc.
Le 4 avril 1497, Nicolas Léonicus Thomaeus monta dans la chaire de Padoue pour enseigner Aristote en grec1. Bembo célébra en vers ce grand événement, qui semblait ouvrir une ère nouvelle dans l'enseignement philosophique. Léonicus, par la vivacité de sa polémique contre la scolastique, par son enseignement médical, tout hippocratique, par la beauté de son style et sa manière cicéronienne, mérite d'être considéré eomme le fondateur du péripatétisme helléniste et critique2. La douceur de son caractère le préserva des injures ; il a même
1. C'est-à-dire d'après le texte grec. L'opinion qui fait enseigner Léonicus en grec, ne mérite pas d'être discutée. (Facciolati, I pars,
p. LV-LVI.)
2. Philosophiam ex purissimis fontibus, non ex lutulentis rivulis salubriter hauriendam esse perdocebat, explosa penitus sophistarum disciplina, quse tune inter imperitos et barbaros principatum in scholis obtinebat, quum doctores, excogitatisZ>ar£ara^£fr///Q/efigmentis,... et juventus in gymnasio Jrabum et barbarorum commentationes secuta, a recto munitoque itinere in confragosas ignorantise crepidines ducerentur. (Paulus Jovius, apud Brucker, t. IV, p. 156-157.) — Cf. Patrizzi , Discuss. perip., 1. XII, f. 106 (Ven., 1571). — Tiraboschi, t. VII, 2e part., p. 422 (édit. Modène).
la politesse de trouver Averroès un interprète distingué : Averroès exquisitissimus Aristotelis interpres (Grœcos semper excipid). Bien plus, il s'appuie sur la psychologie d' Averroès pour concilier Aristote et Platon, et établir la préexistence et l'immortalité des âmes *.
Tous les esprits distingués du xvie siècle ne cessent de prêcher la croisade contre les barbares en philosophie et en médecine 2. La jeunesse , abandonnant les arguties scolastiques, ne songeait plus qu'à apprendre le grec pour lire Aristote, et le pédant Zimara pouvait à peine trouver des auditeurs pour son Averroès. // quale autore, dit Bembo dans sa lettre à Rannusio, déjà citée, a questi dï si lascia a parte dai buoni dottori, ed attendes} aile sposizioni de* commenta greci, ed a far progressa né* testi 3. La même révolution s'opérait en médecine. Hippocrate et Galien ne furent plus infaillibles qu'en grec. « Nos ancêtres, dit Thomas Gionti dans la préface de son édition d' Averroès, ne trouvaient rien d'ingénieux en philosophie ou en médecine qui ne vînt des Maures. Notre âge, au contraire, foulant aux pieds la science des Arabes, n'admire et n'accepte que ce qui est tiré des trésors de la Grèce; il n'adore que les Grecs; il ne veut que les Grecs pour maîtres en médecine , en philosophie, en dialectique; qui ne sait pas le grec, ne
i. H. Ritter, Gesch. derneuern Phil.\ I Th. S. 377.
2. Dans le titre de l'édition d' Aristote (Paris, 1531, ex officina Simonis Colinsei) , on lit l'exhortation suivante : « Nunc ergo, o juvenes, ex Aristotelico opère, ceu ex proprio fonte purissimas haurite delibateque aquas, peregrinas autem tanquam viles laeunas insalubresque Trinaerialacus devitate. Omne enim malum studiis inseminatum fere est , quod authorum lîteris dimissis, ipsisque authoribus , ad vana glosscmata sese totos contulere, et eos qui non essent authores (ae si apes fucos sequerentur) pro ducibus et delegerunt et secuti sunt. »