Cf. Leibniz, Opp. t. I, p
— 330 ~ remplacer le péripatétisme par la physique ionienne. En 1700, Fardella enseigne sans opposition le cartésianisme à Padoue. L'averroïsme avait résisté, depuis près de trois siècles, aux attaques du platonisme, des humanistes, des théologiens, du concile de Latran, du concile de Trente, de l'inquisition; il expira le jour où apparut la grande école sérieuse, l'école scientifique, celle qui s'ouvre par le génie de Léonard de Vinci, se continue par les Aconzio, les Erizzo, les Jordano Bruno, les Paul Sarpi, les Telesio, les Campanella , et se consomme par le génie de Galilée1. Cette grande école savante, la vraie couronne de l'Italie, et qui réclame ajuste titre une part de la gloire un peu exagérée de Bacon, cette école vraiment moderne et tout à fait libre enfin de la barbarie du moyen âge, pouvait seule en finir avec un aristotélisme décrépit. La vraie philosophie des temps modernes^ c'est la science positive et expérimentale des choses. La science positive a seule eu la force de balayer cet amas de sophismes, de questions puériles et vides de sens qu'avait entassées la scolastique. La sience positive a seule pu guérir l'esprit humain de cette singulière maladie, et le ramener à la droite voie, à la contemplation des choses, au vif sentiment de la réalité.
Cette révolution toutefois peut être envisagée à un point de vue tout différent : si elle fut d'un coté le triomphe de la méthode rationnelle et scientifique, elle fut d'un autre coté une victoire remportée par l'esprit théologique. L'averroïsme padouan, insignifiant comme philosophie, acquiert un véritable intérêt historique, quand on
1. C'est ce qu'a finement aperçu et développé M. Mamiani de la Rovère , dans son bel ouvrage Del rinnovamento délia fdosofia antica italiana, parte I.
l'envisage comme ayant servi de prétexte à l'indépendance de la pensée. Cette contradiction apparente n'a rien qui doive surprendre. N'a-t-on pas vu le jansénisme, la plus étroite de toutes les sectes, représenter à sa manière la cause de la liberté? Venise était en quelque sorte la Hollande de l'Italie ; la liberté de penser y était exploitée comme une branche de commerce très-productive : tous les livres protestants venaient de là1. La réunion Morosini, formée en grande partie de partisans de Cremonini, était un foyer d'opinions très-hardies2. Les miracles même de saint Antoine sont de ceux qui convenaient à un centre d'incrédulité. C'est l'hérétique Àlerdin (remarquez ce nom arabe) converti par le prodige d'un verre d'eau ; c'est un blasphémateur de l'eucharistie convaincu par un âne ; ce sont les poissons plus dociles que les hérétiques à la parole de Dieu. Le peuple et les moines trouvaient plaisant de faire ainsi la leçon à ces superbes docteurs qui coudoyaient si fièrement leurs croyances. Or, ce libertinage d'opinions qui donne une physionomie si originale au nord -est de l'Italie durant le xvie siècle, disparaît avec le péripatétisme arabe dans la première moitié du xvne. Toute l'activité intellectuelle s'éteint en même temps. Venise, qui a couvert le monde de ses livres, Venise n'a plus un éditeur, et les Aides sont réduits, pour ne pas faire banqueroute, à imprimer des bréviaires ! En général les effets d'une réaction intellectuelle ne deviennent sensibles qu'au bout d'une génération. La restauration catholique qui suivit l'avortement de la réforme en Italie arrêta du même coup le mouvement italien; et pourtant l'impulsion donnée se
1. Maccrie, Hist, de la réforme en Italie (trad. ital., p. 83).
2, Bartholmess, Jordano Bruno, t. Ier; p, 373.
continue plus d'un demi-siècle : l'Italie, en 1600, conserve encore quelque chose de sa vie du temps de Léon X, si complète, si libre, si épanouie. Puis le froid, gagnant de proche en proche, arrive jusqu'au cœur. L'art ne produit plus que les minauderies du Bernin, les extravagances de Borromini ; la pensée humaine ne sert plus qu'à faire des sonnets et des cicalate pour les académies; tout s'endort comme sous un charme. En 1650, l'Italie n'a plus d'autre souci que la station et X Ave Maria, ses oratoires et ses confréries.
S xvi.
C'est pour n'avoir pas tenu compte de cette double acception du nom d'Averroès qu'on a rangé parmi les averroïstes des hommes fort étrangers du reste à la famille des péripatéticiens de Padoue , tels que Césalpin, Cardan, Vanini, Bérigard.
Césalpin est un esprit trop original pour être confondu dans une école dont le caractère est de manquer d'originalité. Par quelques points de sa doctrine, il se rapproche, il est vrai, d'Averroès, mais par l'esprit et la manière, il ne tient en rien à l'averroïsme padouan. Nicolas Taurel, son adversaire, trouve sa doctrine plus absurde et plus impie que celle d'Averroès. Césalpin est, en effet, un véritable prédécesseur de Spinosa. Il n'y a qu'une seule vie, qui est la vie de Dieu ou de l'âme universelle. Dieu n'est pas la cause efficiente, mais la cause constituante de toutes choses. L'intelligence divine est unique; mais l'intelligence humaine se multiplie selon le nombre des individus; car l'intelligence humaine n'est pas en acte mais en puissance1. Ainsi, tout en conservant le
1 . Cf. Brucker, t. IV, p. 221 sqq. ; t. VI, p. 723 sqq. — Ritter, Gesch. der neuem Phil., I Th., S. 6Î33 ff.
dogme qui fait le fond de l'averroïsme, Cësalpin évite la confusion qui a produit dans cette école une si longue série d'erreurs. L'objet est identique, mais le sujet est multiple, et il est permis de dire que l'objet se multiplie par la conscience individuelle selon le nombre des sujets.
Césalpin traversa le temps de la plus dure inquisition sans être inquiété. Il fut même médecin du pape, professeur à la Sapience , et vit brûler Jordano Bruno au Cbamp de Flore. Il employait un tour assez adroit pour échapper à la censure : « Je sais bien, disait-il, que toutes ces doctrines sont pleines d'erreurs contre la foi, et ces erreurs je les repousse ; mais il ne m'appartient pas de les réfuter ; je laisse ce soin à des théologiens plus profonds que moi1. »
La doctrine de Cardan n'est pas sans analogie avec celle de Césalpin. Toutes les âmes particulières sont virtuellement renfermées dans l'âme universelle, comme le ver dans la plante dont il se nourrit. Dans le traité De Uno, un des premiers qu'il composa, Cardan admet sans restriction l'hypothèse averroïste de l'unité de l'intellect. Plus tard dans le De Consolatione, il rétracta son premier sentiment, et reconnut expressément qu'il ne peut exister d'intelligence unique soit pour tous les êtres animés, soit pour tous les hommes. Il y soutient que l'intelligence nous est aussi personnelle que la sensibilité, et que les âmes sont distinctes ici-bas, comme elles le seront dans l'autre vie. Enfin dans un troisième écrit, le Theonoston ou de l'Immortalité de l'âme, Cardan s'efforce de concilier ces deux opinions contradictoires. L'intelligence est unique, mais peut être envisagée à deux
1. Fateor in rationibus deceptionem esse; non tamen in prsesentia meuni est lisec aperire, sed iis qui altiorem theologiam profitentur. (Apud Bayle, art. Césalpin, note A.)
points de vue, soit par rapport à son existence éternelle et absolue, soit par rapport à ses apparitions dans le temps. Unique en sa source, elle est multiple en ses manifestations1. Excellente solution, à laquelle il faudra toujours en revenir pour l'explication du fait de l'intelligence.
Malgré cette variation de doctrine, avouée par luimême, Cardan n'en est pas moins traité comme averroïste dans les diatribes de son rude adversaire, Jules-César Scaliger 2. Par sa manière de philosopher et par la forme de ses écrits, Cardan n'appartient nullement à la famille des professeurs de Padoue. Mais par sa position vis-à-vis de la théologie, il est en effet un des représentants les plus prononcés de ce que dans un autre sens on appelait averroïsme. Le passage du de Subtilitate (1. XI) où il fait argumenter l'un contre l'autre les partisans des religions chrétienne, juive, musulmane et païenne, et qui se termine brusquement , sans conclusion , par cette formule : Igitur his arbitrio victorix relictis.*.. l'a fait compter parmi les auteurs du livre des Trois Imposteurs. Un des démons familiers qui apparaissent à son père se vante d'être averroïste : llle vero palam averroistam se projîtebatur 3, idée qui a paru fort impertinente à Gabriel Naudé, puisque Averroès ne croyait pas aux démons4.
C'est aussi bien à tort que l'on a rangé parmi les aver-
1 . Voy. le savant article de M. Franck sur Cardan, dans le Dlct, des se. phil.
2. Exotericavum exercitationum de subtil, adv, Cavdanum liber XVn*. Exerc. cccvn, noS 14 et 16.