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CHAPITRE II

DOCTRINE D'AVERKOÈS.

A voir le nom d'Averroès revenir sans cesse dans l'histoire de la philosophie, on serait porté à l'envisager comme un de ces grands fondateurs de systèmes, qui ont rallié autour d'une doctrine originale une longue famille de penseurs. Or une connaissance plus étendue de la philosophie arabe amène à ce résultat, en apparence singulier, que le système désigné au moyen âge et à la renaissance sous le nom d'Averroïsme, n'est que l'ensemble des doctrines communes aux péripatéticiens arabes, et que cette désignation renferme réellement un contre-sens , à peu près comme si on désignait du nom de Themistianisme ou de Simplicianisme ', l'ensemble des études péripatétiques de l'école d'Alexandrie. L'histoire littéraire n'offre peut-être pas l'exemple d'un homme dont le caractère ait été plus altéré par la renommée, par le manque de critique et l'éloignement des temps. Resté seul en vue comme représentant de la philosophie arabe , il eut la fortune des derniers venus , et passa pour l'inventeur des doctrines qu'il n'avait fait qu'exposer d'une manière plus complète que ses devanciers.

Ce n'est pas que la doctrine d'Ibn-Roschd, envisagée en elle-même, manque d'originalité. Bien qu'Ibn-Roschd n'ait jamais aspiré à une autre gloire qu'à celle de commentateur, cette apparente modestie ne doit pas nous faire illusion : l'esprit humain sait toujours revendiquer

son indépendance. Enchaînez-le à un texte, il saura retrouver sa liberté dans l'interprétation de ce texte : il le faussera plutôt que de renoncer au plus inaliénable de ses droits, l'exercice original de sa pensée. Sous prétexte de commenter Aristote, les Arabes ; comme les Scolastiques, ont su se créer une philosophie pleine d'éléments indigènes , et très-différente assurément de celle qui s'enseignait au Lycée. Mais cette originalité n'est pas avouée; aux yeux d'Ibn-Roschd, la science est achevée, il ne reste plus qu'à en faciliter l'acquisition. Il ne faut pas d'ailleurs se faire illusion sur l'importance qu'ont eue chez les Arabes les hommes spécialement appelés philosophes. La philosophie n'a été qu'un épisode dans l'histoire de l'esprit arabe1. Le véritable mouvement philosophique de l'islamisme doit se chercher dans les sectes théologiques : Kadarites , Djabarites , Sifatites , Motazélites, Baténiens, Talimites, Ascharites, et surtout dans le Kaldm. Or les musulmans n'ont jamais songé à donner à cet ordre de discussions le nom de philosophie (Jîlsafet). Ce nom ne désigne pas chez eux la recherche de la vérité en général, mais une secte, une école particulière, la philosophie grecque et ceux qui l'étudient. Quand on fera l'histoire de la philosophie arabe, il sera très-important de ne pas se laisser égarer par cette équivoque, Ce qu'on appelle philosophie arabe, n'est qu'une section très-restreinte et des moins intéressantes du mouvement philosophique dans l'islamisme, à tel point que les musulmans eux-mêmes en ignorent presque l'existence. Gazali

i. M. H. Ritter a fort bien aperçu ce trait fondamental. Voy. Gesch. der christ. Phil., III Th., XI Buch, I Kap. et sa dissertation, Ueber unsere Kenntniss der arab. Phil. (Gœtt., 1844). — Cf. Th. Haarbriicker, préface à latrad. de Schahristani , p. vu. — ■ De Hammer , Literaturgeschichte der Arabertl Abth. , I Band , S. lxxxi.

donne comme une preuve de la curiosité de son esprit, d'avoir voulu connaître cette rareté. « Je n'ai vu, dit-il, aucun docteur qui ait donné quelque soin à cette étude1. » Autant les Arabes ont imprimé leur caractère national à leurs créations religieuses, à leur poésie, à leur architecture, à leurs sectes théologiques, autant ils ont montré peu d'originalité dans leur tentative de continuer la philosophie grecque. Disons plutôt que ce n'est que par une très-décevante équivoque, que l'on applique le nom de philosophie arabe à un ensemble de travaux entrepris par réaction contre l'arabisme, dans les parties de l'empire musulman les plus éloignées de la péninsule, Samarkand, Bokhara , Cordoue, Maroc. Cette philosophie est écrite en arabe , parce que cet idiome était devenu la langue savante et sacrée de tous les pays musulmans; voilà tout. Le véritable génie arabe, caractérisé par la poésie des Moallakat et l'éloquence du Coran, était absolument antipathique à la philosophie grecque. Renfermés, comme tous les peuples sémitiques, dans le cercle étroit du lyrisme et du prophétisme, les habitants de la péninsule arabique n'ont jamais eu la moindre idée de ce qui peut s'appeler science ou rationalisme. C'est lorsque l'esprit persan, représenté par la dynastie des Abbasides, l'emporte sur l'esprit arabe, que la philosophie grecque pénètre dans l'islam. Aussi est-ce a Bagdad, la ville abbaside par excellence, qu'est le centre de ce mouvement nouveau; ce sont des Syriens chrétiens et des affiliés du magisme, qui en sont les instigateurs et les instruments. C'est un calife, représentant éminent et passionné de la réaction persane, Almamoun, qui y préside. Élevé par les Barmékides, qui passaient pour

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