Traité traduit par M. Sclimœlders, p
attachés à l'ancien persisme, on le voit toute sa vie rechercher curieusement en dehors de l'islamisme les enseignements rationalistes de l'Inde , de la Perse , de la Grèce1. Quoique subjuguée par une religion sémitique, la Perse sut maintenir ses droits de nation indo-européenne , et se créer une épopée , une mythologie , une philosophie. La tentative des Abbasides rappelle à beaucoup d'égards le mouvement qui a porté les peuples germaniques, convertis au christianisme, à chercher en Grèce leur inspiration philosophique et littéraire. Mais des causes extérieures arrêtèrent ce développement, et voilà pourquoi la philosophie est toujours restée chez les musulmans une intrusion étrangère , un essai avorté et sans conséquence pour l'éducation intellectuelle des peuples de l'Orient.
Si Ton compare la doctrine contenue dans les écrits dlbn-Roschd avec celle d'Aristote, on reconnaît du premier coup les graves altérations qu'a subies le péripatétisme entre ces deux termes extrêmes. Mais si l'on veut déterminer le point où s'est introduit l'élément nouveau, qui d'une philosophie en a fait une autre, la question devient fort délicate. Les théories d'Ibn-Roschd ne diffèrent par aucun caractère essentiel de celles d'Ibn- Bâdja et d'Ibn-Tofaïl, qui ne font de leur coté que continuer, en Espagne , la série d'études qu'Ibn-Sina , Alfarabi, Alkindi avaient fondée en Orient. Alkindi lui-même, qu'on envisage d'ordinaire comme le fondateur de la philosophie arabe , ne paraît avoir aucun droit au titre de créateur. Sa doctrine n'est qu'un écho de celle des Syriens, qui se rattachent eux-mêmes directement aux commentateurs grecs d'Alexandrie.
1. Gustav Weil, Geschichte der Chalifen, II Band, S. 253 ff. (Mannheim, 1848).
Entre ceux-ci et Alexandre d'Aphrodisias, entre ce dernier et Théophraste , il n'y a aucune innovation instantanée. On peut dire cependant que l'origine de la philosophie arabe, aussi bien que de la scolastique, doit être cherchée dans ce mouvement qui porte la seconde génération de l'école d'Alexandrie vers le péripatétisme. Porphyre est déjà plutôt péripatéticien que platonicien , et ce n'est pas sans raison que l'Orient et le moyen âge l'ont envisagé comme Y introducteur nécessaire à l'encyclopédie philosophique. Porphyre a posé la première pierre de la philosophie arabe et de la philosophie scolastique. Maxime , le maître de Julien , Proclus, Damascius sont presque des péripatéticiens \ Dans l'école d'Ammonius, fils d'Hermias, Aristote prend définitivement la première place et dépossède Platon. Les commentateurs Themistius , Syrianus ? David l'Arménien, Simplicius, Jean Philopon signalent l'avénement du péripatétisme à la domination universelle. Là est le moment décisif où l'autorité philosophique se constitue pour plus de dix siècles.
C'est sur ce prolongement péripatétique de l'école d'Alexandrie qu'il faut chercher le point de jonction de la philosophie arabe avec la philosophie grecque. Les raisons que l'on donne ordinairement de la préférence accordée par les Arabes à Aristote, sont plus spécieuses que réelles. Il n'y a pas eu de préférence , car il n'y a pas eu de choix. Les Arabes ont accepté la culture grecque telle qu'elle leur a été transmise. Les livres qui expriment le plus exactement cette transition sont l'apocryphe Théologie d' Aristote, que l'on pourrait croire composée par un Arabe , et ce livre De Causis, dont le
\. Cf. Ravaisson, Essai sur la métapli. cPArist., t. II, p. 540. ■— Vacherot, Iiist. crit. de l'école d'Alex. , t. II, 1. III , cap. vu.
caractère indécis a tenu en suspens toute la scolastique. La philosophie arabe conserva toujours l'empreinte de cette origine : l'influence des alexandrins s'y retrouve à chaque pas. Quoique Plotin soit resté inconnu aux musulmans1, rien ne ressemble plus à la doctrine des Ennéades que telle page d'Ibn-Bâdja , d'Ibn-Roschd, d'Ibn-Gabirol (Avicébron). Il est vrai que des influences venues de l'Orient purent se combiner avec celles d'Alexandrie; on ne peut douter que le soufisme, originaire de l'Inde , naturalisé en Perse avant l'islamisme , n'ait eu sa part dans la formation des théories de l'union avec l'intellect actif et de l'absorption finale 2. C'est le propre du mysticisme de confiner en même temps au rationalisme et au principe de la foi , et de prêter la main tantôt au rationalisme le plus absolu , tantôt à la superstition la plus intempérante.
Ainsi la philosophie arabe nous apparaît , dès ses premières manifestations, douée de tous ses caractères essentiels. Les titres qui seuls nous restent des ouvrages d'Alkindi (ixe siècle), relatifs à l'intellect, suffisent pour prouver qu'il professait déjà, sur ce point fondamental , les théories qui, plus tard, ont pris dans l'école une si grande importance. Chez Alfarabi (xe siècle), ces doctrines sont déjà presque aussi développées que dans les
1. M. Vacherot [Eut', de Vcc. d'Alex., t. III , p. 100) pense que Plotin a du être traduit en arabe. Mais nous avons les renseignements les plus exacts sur les auteurs grecs qui ont été traduits en cette langue, et Plotin n'y figure pas. M. Haarbrùcker (trad. de Schahrist., t. II, p. 192, 429) pense, il est vrai, que l'auteur appelé par Schahristani le Maître grec [al-scheick al-Yauaanï) n'est autre que Plotin. Mais quel que soit l'auteur ainsi désigné , il est certain que Schahristani ne le connaissait que par des extraits fort incomplets.
2. Notices et Extrcits1 t. XII, p. 289 et suiv. — Voy. sur le soufisme les travaux de Tholuck, de Sacy, de Hammer, Allioli [Mém. ae VAcad. de Bavière , t. XII ),
écrits d'Ibn-Roschd. Les théories mystiques que bientôt Ibn-Bâdja exposera dans son Régime du Solitaire, se retrouvent tout entières dans Alfarabi. La fin de l'homme est d'entrer dans une union de plus en plus étroite avec la raison (l'intellect actif). L'homme est prophète dès que tout voile est tombé entre lui et cet intellect. Une telle félicité ne peut s'atteindre que dans cette vie : l'homme parfait trouve ici-bas sa récompense dans sa propre perfection; tout ce qu'on dit être au delà n'est que fable 1. Mais c'est dans Ibn-Sina (Avicenne) qu'il faut chercher l'expression la plus complète de la philosophie arabe. Dieu étant l'unité absolue, ne peut avoir d'action immédiate sur le monde. Il agit sur la première sphère , et de là son action se communique à toute la nature par les intelligences planétaires. Dieu n'entre point dans le courant des choses particulières : centre de la roue , il laisse la périphérie rouler à sa guise. La perfection de l'âme rationnelle est de devenir le miroir de l'univers ; elle y arrive par la purification intérieure et par la perfection morale, qui préparent le vase oii doit se répandre l'intellect divin. Il est pourtant des hommes qui n'ont besoin ni de l'étude ni de l'ascétisme pour recevoir l'illumination de l'intellect. Ces favoris de Dieu sont les prophètes. En général, Ibn-Sina paraît philosopher avec une certaine sobriété. Ibn-Roschd lui reproche amèrement de ne pas savoir prendre un parti , et de tenir toujours le milieu entre les théologiens et les philosophes 2. 11 admet que la personnalité humaine se
4. Voy. Dict. des sc.phil., art. Farabi , et en général les excellents articles de philosophie arabe que M. Munck a insérés dans ce recueil. — Les vues d'ensemble de M. Ritter [Gesch. der christ, Phil., III Th., XI Buch , I Kap.) sont aussi pleines de justesse.