‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 95 sur 235 · En hébreu, à la Bibl. nat., anc. fonds, n · texte numérisé non relu

En hébreu, à la Bibl. nat., anc. fonds, n

5. En arabe, àl'Escurial, n° 629. En hébreu, à la Bibl. nat., fonds de l'Oratoire, n? 111. — M. Munck a donné une excellente analyse de ces deux traités (Dict. des sc.phil., t III, p. 170-171).

d'hommes peuvent y atteindre. La révélation prophétique y supplée pour le vulgaire. Les disputes philosophiques ne sont pas faites pour le peuple, car elles n'aboutissent qu'à affaiblir sa foi. Ces disputes sont avec raison défendues, puisqu'il suffit au bonheur des simples qu'ils comprennent ce qu'ils peuvent comprendre1. Ibn- Rosclid s'efforce de prouver contre Gazali, par des versets du Coran, que Dieu commande la recherche de la vérité par la science; que le philosophe seul comprend vraiment la religion; qu'aucune des sectes qui divisent le monde musulman, Ascharites, Baténiens, Motazales, ne possède la vérité absolue, et que de bonne foi on ne peut obliger le philosophe à prendre parti entre ces différentes sectes.

Les mêmes vues sont reproduites dans le dernier chapitre de la Destraction de la Destruction avec une remarquable fermeté. Les croyances populaires sur Dieu, les anges, les prophètes, le culte, les prières, les sacrifices ont pour effet d'exciter les hommes à la vertu. Les religions sont un excellent instrument de morale , surtout par les principes qui leur sont communs à toutes, et qu'elles tiennent de la raison naturelle. L'homme commence toujours par vivre des croyances générales avant de vivre de sa vie propre; et lors même qu'il est arrivé à une manière de penser plus individuelle , au lieu de mépriser les doctrines dans lesquelles il a été élevé , il doit chercher à les interpréter dans un beau sens. Ainsi celui qui inspire au peuple des doutes sur sa religion et lui montre des contradictions dans les prophètes, est hérétique et doit porter les peines établies dans sa religion contre les hérétiques. Aux époques où plusieurs

i.Destr. Destr., disp. III, p. 116 v° et disp. VI, f. 208 \°.

religions sont en présence, il faut choisir la plus noble. C'est ainsi que les philosophes qui enseignaient à Alexandrie embrassèrent la religion des Arabes, sitôt qu'elle vint à leur connaissance , et que les sages de Rome se firent chrétiens, dès que la religion chrétienne leur fut connue. Les religions d'ailleurs ne sont composées exclusivement ni de raison, ni de prophétie, mais de l'une et de l'autre dans des proportions diverses. La partie figurée et matérielle de leurs dogmes doit s'expliquer au sens spirituel. Le sage ne se permet aucune parole contre la religion établie. Il évite toutefois de parler de Dieu à la manière équivoque du vulgaire. L'épicurien, qui cherche à détruire à la fois et la religion et la vertu, mérite la mort1.

Certes on se serait attendu à plus de tolérance, après une déclaration aussi franche de rationalisme. Mais il faut se rappeler qu'Ibn-Roschd, faisant dans la Destruction de la Destruction l'apologie des philosophes contre leurs ennemis, qui les accusaient d'impiété, a dû se montrer sévère pour ceux dont les hardiesses compromettaient la philosophie. Son opinion sur l'accord de la philosophie et de la religion paraît, du reste, avoir été professée par la plupart des philosophes arabes. « Ce que je fais, dit l'un d'eux mis en scène par Gazaïi, je ne le fais sur l'autorité de personne; mais, après avoir étudié la philosophie, je comprends très-bien ce que c'est que le prophétisme. Sagesse et perfectionnement moral , voilà à quoi il se réduit. Ses commandements ont pour but de mettre un

1. Opp., t. X(édit. 1560), f. 351 et suiv. — Oportet omnera îiominem recipere principia legis , et procul dubio ut exaltet eum qui posuit ea ; nam negatio eorura et dubitatio in eis destruit esse honiinis, quare oportet interficere haereticos [Ibid. , f. 335}. — Cf. Ritter, Gesck. der christ. P/u7.,IVTh.,S. 117 ff.

frein aux gens du peuple, de les empêcher de s'entredétruire , de se quereller , de s'abandonner aux mauvais penchants. Mais quant à moi , qui n'ai rien de commun avec cette multitude ignorante, je ne suis pas obligé de me gêner : j'appartiens aux sages, je cultive la sagesse, je la connais, elle me suffit, et je puis avec elle me passer de l'autorité. C'est à cela, ajoute Gazali, qu'aboutit la foi de ceux qui étudient la philosophie, comme on le voit dans Ibn-Sina et Alfarabi *. » La théorie rationaliste du prophétisme, expliquée comme un fait psychologique, une faculté de la nature humaine élevée à sa plus haute puissance, se retrouve clans tous les philosophes arabes, et forme un des points les plus importants et les plus caractéristiques de leur doctrine 2.

On voit qu'il ne faut pas demander une extrême rigueur à la doctrine d'Ibn-Roschd sur les rapports de la philosophie et du prophétisme : nous nous garderons de lui en faire un reproche. La logique mène aux abîmes : l'inconséquence est un élément essentiel de toutes les choses humaines. Qui peut sonder l'indiscernable mystère de sa propre conscience, et, dans le grand chaos de la vie humaine, quelle raison sait au juste où s'arrêtent ses chances de bien voir et son droit d'affirmer ?

Les docteurs orthodoxes chez les musulmans ont aperçu ces nuances avec beaucoup de sagacité. Toute science rationnelle leur est suspecte, parce qu'elle apprend à se passer de révélation, La conséquence inévi-

Page 1