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CHAPITRE PREMIER

VIE ET OUVRAGES d'aVERROÈS § I"

La vie d'Averroès occupe la durée presque entière du XII* siècle, et se lie à tous les événements de cette époque décisive dans l'histoire de la civilisation musulmane. Le XII* siècle vit définitivement échouer la tentative des Abbasides d'Orient et des Omeyyades d'Espagne pour créer ùans l'islamisme un développement rationnel et scien-

tifique. Quand Averroès mourut, en 1198, la philosophie arabe perdit en lui son dernier représentant, et le triomphe du Coran sur la libre pensée fut assuré pour au moins six cents ans.

Par les malheurs de sa vie et par la réputation dont il jouit après sa mort, Averroès participa aux inconvénients et auî bénéfices d'une telle situation. Venu après une époque de grande culture intellectuelle, au moment où cette culture s'affaissait pour ainsi dire sur elle-même, si les malheurs de sa vieillesse attestent le discrédit où était tombée la cause qu'il défendait, par une hefireuse compensation, il recueillit presque seul la gloire des travaux qu'il n'avait guère fait que présenter dans leur ensemble. Averroès est en quelque sorte le Boèce de la philosophie arabe, un de ces derniers venus, compensant par le caractère encyclopédique de leurs œuvres ce qui leur manque en originalité, discutant, commentant, parce qu'il est trop tard pour créer, derniers soutiens en un mot d'une civilisation qui s'écroule, mais, par une fortune inespérée, voyant leur nom s'attacher aux débris de la culture qu'ils ont résumée, et leurs écrits devenir la formule abrégée par laquelle cette culture entre pour .sa part dans l'œuvre commune de l'esprit humain.

La philosophie arabe-espagnole comptait à peine deux siècles d'existence, lorsqu'elle se vit brusquement arrêtée par le fanatisme religieux, les bouleversements politiques, les invasions étrangères. Le calife Hakem II, au x* siècle, eut la gloire d'ouvrir cette brillante série d'études, qui, par l'influence qu'elle a exercée sur l'Europe chrétienne,

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tient une place si imporiante dans l'histoire de la civilisation. L'Andalousie, disent les historiens musulmans, devint sous son règne un grand marché où les productions littéraires des différents climats étaient immédiatement apportées*. Les livres composés en Perse et en Syrie étaient souvent connus en Espagne avant de l'être en Orient. Hakem envoya mille dinars de pur or à Abulfaradj el-Isfahani pour avoir le premier exemplaire de sa célèbre Anthologie ; et, en effet, ce bel ouvrage fut lu dans l'Andalousie avant de l'être dans l'Irak. Il entretenait au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie, des agents chargés de lui procurer, à quelque prix que ce fût, les ouvrages de science ancienne et moderne. Son palais d.îvint un atelier où l'on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de sa bibliothèque formait à lui seul quarante-quatre volumes *, et encore n'y trouvait-on que le titre de chaque livre. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes mon-

' Pascual de Gayangos, Ttie History of the Mohammedaa Dynasties in Spain, from the text of Al-Makkari (London, 1840), t. I«^ append. p. XL et suiv. t. Il, p. 168 et suiv. — Casiri, Bihl. arab. hisp t. H, p. 37-38 et 201-202. — Middeldorpf, Comment, deinstitutis litterariis in Hispania quœ Arabes auctores habuerunt (Gœttingae, 1810), p. Il, 59. — Quatremère, Mem. sur Le goût des Livres chez les Orientaux, p. 41 — ILn-Abi-Oceibia, dans la vie d'Ibn-Uâdja (Bibl. imp, suppl. ar. 673, fol. 195).

■•^ V. Ihn-el-AhhâT, dans Dozj, Notices sur qvelques manuscrits arabes, p. 103, 1.16-17; Makkari (edit. Dozy, Wright, etc.) 1. 1", p. 256.

i AVERROÈS.

tait à quatre cent mille, et que pour les transporter d'un local à un autre, il ne fallait pas moins de six mois. Haken», d'ailleurs, était profondément versé dans la science de la généalogie et de la biographie. Il n'y avait livre qu'il ne lût; puis il écrivait sur des feuilles volantes le nom, le surnom, le nom patronymique de l'auteur, sa tribu, sa famille, l'année de sa naissance et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Il passait son temps à en causer avec les lettrés qui accouraient àsa cour de toutes les parties du monde musulman.

Les Arabes d'Andalousie, même avant Hakem, s'étaient sentis portés vers les études libérales, soit par l'influence de ce beau climat, soit par leurs rapports continuels avec les juifs et les chrétiens. Les efforts de Hai^em, secondés par des dispositions si favorables, développèrent un des mouvements littéraires les plus brillants du moyen âge. Le goût de la science et des belles choses avait établi au x" siècle, dans ce coin privilégié du monde,une tolérance dont les temps modernes peuvent à peine nous offrir un exemple. Chrétiens, juifs, musulmans parlaient la même langue, chantaient les mêmes poésies, participaient aux mêmes études littéraires et scientitiques. Toutes les barrières qui séparent les hommes étaient tombées; tous travaillaient d'un même accord à l'œuvre de la civilisation commune. Les mosquées de Cordoue, où les étudiants se comptaient par milliers, devinrent des centres actifs d'études philosophiques et scientifiques.

Mais la cause fatale qui a étouffé chez les musulmans les plus beaux germes de développement intellectuel, le

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fanatisme religieux, préparait déjà la ruine de l'œuvre de Hakem. Les théologiens d'Orient avaient élevé des doutes sérieux sur le salut du calife Mamoun, parce qu'il avait troublé la piété musulmane par l'introduction de la philosophie grecque'. Les rigoristes d'Espagne ne se montrèrent pas moins sévères. Le hâdjib Almansour, ayant usurpé le pouvoir sur le faible Hischâm, fils de Hakem, comprit que tout lui serait pardonné s'il voulait sntisfaire l'antipathie instinctive des imams et du peuple contre les études rationnelles. Il fil donc rechercher dans la bibliothèque recueillie si curieusement par Hakem les ouvrages traitant de philosophie, d'astronomie et des autres sciences. cultivées par les anciens. Tous furent brûlés sur les places publiques de Cordoue, ou jetés dans les puits et les citernes du palais. On ne garda que les livres de théologie, de grammaire et de médecine. « Cette action d'Almansour, dit l'historien Saïd de Tolède S a été attribuée par les chroniqueurs du temps, au désir de gagner de la popularité parmi la multitude, et de trouver moins d'opposition, en jetant une sorte de flétrissure sur la mémoire du calife Hakem, dont il cherchait à usurper le trône. » Nous verrons en etîet combien les philosophes étaient peu populaires en Andalousie. Le peuple n'a jamais aimé les sages; il supporte plus difficilement encore l'aristocratie de la raison que celle de la naissance et de la for-

* Les malheurs qui lui arrivèrent furent considérés comme une punition de son attachement à la philosophie (Abulféda, Annales Moslem. II, 148, 150).

* Gayangos, 1. 1", append. p. xl et suiv.

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lune. A partir de l'édit d'Almansoar, la philosophie ne jouit plus que de courts intervalles de liberté, et fut, à diverses reprises, l'objet d'une persécution ouverte. Ceux qui s'y livraient se virent déclarés impies par les chefs de la loi, et les savants furent plus d'une fois obligés de cacher leur science, même à leurs plus intimes amis, de peur de se voir dénoncés et condamnés comme hérétiques.

Les bouleversements dont l'Espagne musulmane fut le théâtre au xi® siècle achevèrent de compromettre l'œuvre civilisatrice des Omeyyades. Cordoue, le centre des bonnes études, fut saccagée, le palais des califes renversé, les collections détruites. Les restes de la bibliothèque de Hakem furent vendus à vil prix et dispersés dans le pays. Saïd dit en avoir vu plusieurs volumes à Tolède, et avoue que ce qu'ils contenaient aurait dû les faire brûler, si les recherches faites sous Almansour avaient été conduites avec autant d'intelligence que de passion.

La philosophie avait pourtant'des racines si profondes dans ce beau pays, que tous les etïorts tentés pour la détruire ne servaient qu'à la faire revivre. Saïd ' nous atteste que, de son temps (1 068), Ihs éludes relatives aux sciences anciennes étaient aussi floi issantes qu'elles l'avaient jamais été, bien que quelques rois les eussent encore en aversion et que l'obligation de partir chaque année pour la guerre sainte fût fort préjudiciable aux méditations des philo-

1 Gayangos, op. cit., p. xli et suiv. — M. Dozy m'apprend que le manuscrit de Leyde, n<» 159, fol. 297 (2), offre un sens différent: mais le manuscrit de M. Schefer (p. 93) confirme une partie de la traduction de M. de Gayangos.

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sophes. Certaius princes se niontraient même favorables à la libre pensée ou du moins tolérants. L'expérience a prouvé que la philosophie n'a besoin ni de protection ni de faveur : elle ne demande permission à personne et ne reçoit les ordres de personne. C'est le plus spontané de tous les produits de la conscience humaine. L'âge d'or du règne deHakem n'a légué à l'histoire aucun nom illustre; harcelés par le fanatisme, Avempace, Abubacer, Avenzoar, Averroès, au contraire, ont vu leur nom et leurs œuvres entrer dans le courant de la vie européenne, c'est-à-dire de la véritable vie de l'humanité.

Les sources pour la biographie d'Ibn-Roschd * sont :

* Le nom latin d' Averroès s'est formé d'Ibn-Roschd par l'effet de la prononciation espagnole, où Ibn devient Aben ou Aven. Peu de noms ont subi des transcriptions aussi variées : Ibin-Rosdin, Filius Rosadis, Ibn Rusid, Ben-Raxid, Ibn Ruschod, Ben-Resched, Aben Rassad, Aben-Rois, Aben-Rasd. Aben- Rust, Avenrosd, Avenryz, Adveroys, Benroist, Avenroyth, Averroysta, etc. Les prénoms d'Averroès ont fourni d'autres variantes: Abulguail, Aboolit, Alulidus, Ablult, Aboloys. En tète du Colliget, on lit: Membucius (ou Mahuntius, ou Mauuitius), qui latine dicilur Averroys (anc. fonds, 6949 et 7052; Arsenal, se. et arts, 61), probablement par altération du nom de Mohammed. En effet. Hildebert, dans son poëme sur Mahomet, appelle ce faux prophète Mamutius.

i" la notice assez courte que lui a con?acrée Tbn-el-Âbbar, dans son Supplément au DiclionnairT biographique d'Ibn- Baschkoual '; S^unarliclcrlendu, mais nuitilédu corninencenient, dans un Supplément aux Dictionnaires d'Ibn- Baschkoual et d'Ibn el-Abbar, dont l'auteur est Abou-Abdallah Mohammed, fils d'Abou-Abdallah Mahomnied, fils d'Abd-el-Melik el-Ansâri, de Maroc*; 3° la notice d'Ibn- Abi-Oceibia, dans son Histoire des médecins*; 4° l'article que Dhéhébi a consacré à notre philosophe et à son persécuteur, lacoub Almansour, dans ses Annales^, à la datede l'année 595 de l'hégire; SM'articledeLéon l'Africain dans son livre des /fomwie* illustres chez les Arabes^;

* Manuscrit de la Société asiatique, p. 51 etsuiv. Voir l'appendice 1.

2 Manuscrit de la Bibl. inip. (suppl. arabe, 682), fol. 7 etsuiv. Ce volume renferme seulement la biographie des personnages qui ont porté le nom de Mohammed. Les premiers feuillets de la vied'lbn-Roschd ont disparu, et je dois dire que cet article, privé de titre et transposé hors de son raug alphabétique, m'eût probablement échappé, si M. Muiik, qui a fait un examen spécial de ce manuscrit, ne me l'eût indiqué. Voir l'appendice ii.

' Manuscrit de la Bibl.imp. (suppl. ar. 673), f. 201 v° et suiv. Voir l'appendice m. M. Pascual de Gayangos a publié une traduction assez défectueuse de cette notice dans les appendices du t. le"" de sa traduction de Makkari.

'• Ms. arabe de la Bibl. imp. (anc. fonds, 753), fol. 802 et suiv., fol. 87 V. et suiv. Voir l'appendice iv.

* Publié pour la première fois en latin par Hottinger, dans son Uibliothecarium quadripartitum, p. 246 et suiv. (Tiguri, 1664), d'après une copie de Florence ; une seconde fois par Fabricius, Bibl. grœca, t. XllI, p. 269 et suiv. (f* édition).

6° quelques passages des historiens de l'Espagne musulmane, et surtout (rAbd-el-Wahid el-MaiTékoschi ' ; 7° les indications tirées de ses propres écrits*.

De tous les biographes d'Ibn-Roschd, Ibn-el-Abbar et El-Ansâri paraissent de beaucoup les mieux informés. Ils tenaient leurs renseignements de personnes qui avaient connu intimement le philosophe de Cordoue. Quoique postérieur à Ibn-Roschd d'une génération, Abd-el-Waliid mérite aussi toute confiance. Les délads précis qu'il donne sur les Ibn-Zohr, sur Ibn-Bâdja, sur Ibn-Tofaïl, dont il vit les écrits autographes, et dont il connut le fils, attestent qu'il vécut dans la société philosophique de son temps. Lbn-Abi-Oceibia écrivait quarante ans environ après la mort d'Averroès, et il avait recueilli ses renseignements du kadhi Abou-Merwan al-Badji, qui paraît avoir connu personnellement le Commentateur. Dhéhébi n'a guère fait que copier ceux qui l'aviiient précédé. Quant à Lcon l'Africain, son autorité est de peu de valeur. Bien qu'il cite à chaque page des auteurs arabes, et en particulier le biographe Ibn-el-Abbar', Léon composait souvent d'une

• Texte arabe, publié par M. Reinhart Dozy (Leyde, 1847). Je dois avertir, une fois pour toutes, que les citations des

œuvres d'Averroès, quand l'édition n'est point indiquée, se rapportent à celle de 1560. apud Cominum de rrirfino, excepté pour la Physique et le traité de l'Ame, où j'ai suivi l'édition des Juntes de 1553.

* Les passages que Léon attribue à Ibn-el-Abbar ne se retrouvent pas dans la notice que cet auteur a consacrée à Ibn- Roschd dans son Supplément. Peut-être Léon aura-t-ilété trompé par quelque titre inexact.

manière fort légère. D'ailleurs, la traduction latine qui seule nous reste de son livre est si barbare que souvent il faut renoncer à y trouver un sens.

Les anecdotes racontées au moyen âge et à la renaissance sur Averroès ont un caractère encore moins historique; elles ne témoignent autre chose que l'opinion qu'on s'était faite du commentateur, et n'ont d'intérêt que pour l'histoire de l'averroisine. Ce sont pourtant ces récits qui formèrent toute la biographie d'Averroès jusqu'au miUeu du xvii« siècle. Depuis la publication de l'opuscule de Léon, en 4 664, l'article qu'il a consacré à Averroès a été reproduit de confiance et sans critique par Moréri, Bartolocci, Bayle, Antonio, Brucker, Sprengel, Amoreux, Middeldorpf, Amable Jourdain. La notice d'Ibn-Abi-Oceibia, bien qu'elle ait été connue de Pococke, Reiske, de Rossi, n'a été réellement mise à profit que dans ces dernières années par MM. Wiistenfeld', Lebrecht*, Wenrich*, enfin parM.Munk, dans l'excellent article qu'il a donné sur Ibn- Roschd, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques^ et qu'il a depuis reproduit avec des additions considérables dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe (1859).

Le kadhi Aboulwalid Mohammed Ibn-Ahmed Ibn-Mohammed Ibn-Roschd naquit à Cordoue l'an M 26 (520 de

* Geschichte der arabischen Àerzte und Naturforschet (Gœttingen, 1840), p. 104-108.

^ Magazin fur die Literatur des Auslandes Berlin, 1842, n«* 79. 83, 95.

* De auctorum grœcoriim versionibus et commentariis syriacis, arabicis, etc. (Lipsiae, 1842), p. 166 sqq.

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l'hégire). Ibn-el-Abbar et El-Ansâri sont d'accord sur cette date. Abd-el-Wahid atteste qu'il avait près de quatre-vingts ans quand il mourut en 595 (1198). Dans son commentaire sur le IP livre Du ciel\ il cite lui-même un fait de l'an 1138 dont il avait été témoin. — Les souvenirs de Cordoue se retrouvent en plusieurs endroits de ses écrits. Dans son Commentaire sur la République, quand Platon veut que les Grecs soient le peuple privilégié pour la culture intellectuelle, le commentateur réclame en faveur de son Andalousie*. Dans le Colliget (l. II, ch. xxii), il soutient contre Galien que le plus beau des climats est le cinquième, où Cordoue est située. Une anecdote de la cour d'Almansour qui nous a été conservée* nous fait assister à une discussion qui eut lieu, en présence de ce prince, entre Ibn-Roschd et Abou-Bekr Ibn-Zohr, de Séville, sur la prééminence de leurs patries respectives : « S'il meurt à Séville un homme savant, disait Ibn-Roschd, et que l'on veuille vendre ses livres, on les porte à Cordoue, où l'on en trouve un débit assuré; si,

* Fol. 176 v» (édit. 1560).

» Fol. 496. Son jugement sur la France serait beaucoup moins favorable, si Ion s'en tenait à la traduction latine. Concedimus aliam nationem ad aliud virtutum genus melius a natura esse paratam, ut in Grœcis facultas sciendi multo prœstajitior, in Gallis aliisque hujusmodi yentibus IRACUNDU. Mais il est probable que la nuance des derniers mots a été mal saisie par le traducteur.

«Makkari, I, 98 (édit Dozy, Wright, etc.); — Gayangos, J. p. 42; — Quatremère, ifem. sur le goût des livres parmi Les Orientaux, p. 40.

iu contraire, un musicien meurt à Cordoue, on va à Sév^ille vendre ses instruments. »

La famille d'Ibn-Roschd était une des plus considéra- Dles de l'Andalousie, et jouissait d'une grande estime ians la magistrature. Son grand-père, appelé comme lui Àboulwalid Mohammed, et comme lui kadhi de Cordoue, est chez les musulmans un jurisconsulte célèbre du rite malékite. Notre Bibliothèque impériale (suppl. ar. 398*) possède un volumineux recueil de ses consultations, mises en ordre par Ibn-al-Warrân, chef de la prière dans la grande mosquée de Cordoue. Toutes les villes de l'Espagne et du Magreb, les princes almoravides eux-mêmes y figurent parmi ceux qui recouraient aux lumières du docte kadhi. La philosophie dans ses rapports avec la théologie y tient sa place*, et l'on croit toucher dans bien des pages de ce curieux livre les origines de la pensée du commentateur'. A diverses reprises, Ibn-Roschd l'aieul joua un rôle politique important. A la suite d'une révolte, il fut chargé d'aller porter la soumission des provinces espagnoles aux souverains du Maroc*. Les chrétiens d'Andalousie

* Ce manuscrit, provenant de l'abbaye Saint-Victor, a dû être porté en France au xiv« ou xv« siècle. Il a l'ancienne reliure de Saint-Victor, et il figure dans un catalogue de cette abbaye de l'an 1500 à peu près (Saint- Victor, n» 1122).

2 Fol. 66, 83.

* Celui-ci ne put cependant connaître son aïeul, mort le 28 novembre 1126, comme le prouvent une note du manuscrit précité {fol ult.) et une autre note du ms. suppl. ar. n°742*, t. IH, fol. 100 V. à la marge).

* Léon Afr. apud Fabr. t. XIIL p 2S2.

ayant favorisé l'invasion d'Alphonse le Batailleur sur le territoire musulman, il passa de nouveau (81 mars 1 1 26) dans le Maroc, exposa au sultan la dangereuse situation que créaient au pays ces ennemis intérieurs, et ce fut d'après ses conseils que des milliers de chrétiens furent transportés à Salé et sur les côtes barbaresques*. Son fils (né en 1094, mort en 1168), qui fut le père de notre philosophe, remplit aussi les fonctions de kadhi de Cordoue'. Par un de ces caprices de la renommée dont on a plus d'un exemple, cet Averroès dont le nom a presque atteint, chez les Latins, la célébrité de celui d'Aristote, est distingué chez les Arabes de ses illustres ascendants par l'épithète de el-hafid (le petit-fils).

Comme son père et son grand-père, Aboulwalid Ibn- Roschd étudia d'abord la théologie selon les Ascharites, et le droit canonique selon le rite malékite. Ses biographes vantent presque autant ses connaissances en jurisprudence qu'en médecine et en philosophie. Ibn-el-Abbar en particulier attache beaucoup plusd'importanceàcelte partie de ses travaux qu'aux écrits aristotéliques qui l'ont rendu si célèbre, et Ibn-Said le met au premier rang des canonistes de l'Andalousie*. 11 eut pour maître en jurispru-

* Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne pendant le Moyen Age (2^ edit. Leyde, 1860), t !«■■, p. 357 et suiv. — Gayangos, t. Il, p. 306 307. — Conde, Ilf parte, cap. xxix. — h^ trouve à la date de 1148 un autre Ibn- Roschd mêlé aux ..ffain.s d'Afrique {Journal asiatique, avrilmai 1853, p. 385).

*Munk, Mélanges, p. 419.

» Makkari, II, 122 (édit. Dozy, etc.).

dence les plus doctes faquiks du temps*, et en médecine, Abou-Djafar Haroun deTruxillo, dont Ibn-Abi-Oceibia a donné la vie*. Il est impossible, quoi qu'en dise le même biographe, qu'il ait reçu les leçons d'Ibn-Bàdja (Avempace), mort au plus tard en 1138, bien que la similitude de doctrine et le profond respect avec lequel il parle de ce grand homme autorisent, en un sens général, à le regarder comme son élève. Ibn-Roschd vécut ainsi dans la société de tous les hommes illustres de son siècle. Par sa philosophie, il relève directement d'Ibn-Bâdja; Ibn-Tofail [VAbubacer des scolastiques) fut l'artisan de sa fortune, ainsi que nous le dirons bientôt. Durant toute sa vie, il se trouva dans les rapports les plus intimes avec la grande famille des Ibn-Zohr, qui résume à elle seule tout le développementscientiliquede l'Espngne musulmaneau xii^siècle : il eut pour collègue Abou-Bekr Ibn-Zohr le jeune dans les fonctions de médecin du roi, et l'amitié qui l'unissait à AboU'Merwan Ibn-Zohr(Avenzoar), l'auteur du Teisir, était si étroite que, lorsque Ibn-Roschd écrivit son CuUiyyàtk (généralités, ou traité sur l'ensemble du corps humain), il désira que son ami écrivît un traité sur les parties, afin que leurs ouvrages réunis formassent un cours complet de médecine*. Enfin, il fut en relation avec le théosophe Ibn-

* Ibn-el-Abbar(V. l'appendice i).

2 Ibn-Abi-Oceibia , dans Gayangos, t. l^', append. p. xvii, xviu. — Casii i, t. II, p. 84.

* C'est Ibn-Roschd lui-même qui nous révèle ce fait dans l'épilogue du Colliget, épilogue mutilé dans les traductions latines, mais conservé intégralement par Ibn-Abi-Oceibia (V.l'ap-

Arabi, qui pourtant ne crut point reconnaître en lui un adepte assez sûr. Ibn-Roschd, alors kadhi à Cordoue, l'ayant prié de lui communiquer les secrets de sa science, Ibn-Arabi fut détourné par une vision divine de les lui révéler'.

La carrière publique d'Ibn-Roschd ne fut pas sans éclat. Le fanatisme, qui était l'âme de la révolution almohade, fut un moment contenu par les goûts libéraux d'Abd-el- Moumen et de lousouf. On attribuait la chute des Almoravides aux destructions de livres qu'ils avaient ordonnées : Abd-el-Moumen défendit rigoureusement ces actes de barbarie*. Les philosophes du siècle, Ibn-Zohr, Ibn-Bâdja, Ibn-Tofail et Ibn-Roschd furent en faveur à sa cour. L'an 548 de l'hégire {! 153), nous trouvons Ibn-Roschd à Maroc, occupé peut-être à seconder les vues d'Abd-el-Moumen dans Téreclion des collèges qu'il fondait en ce moment, et ne négligeant pas pour cela ses observations astronomiques*. lousouf, successeur d'Abd-el-Moumen, fut le prince le plus lettré de son temps. Ibn-Tofaïl obtint à sa cour une très-grande influence, et en profita pour y attirer les savants de tous les pays Ce fut à Ibn-Tofaïl

pendice m) et dans les traductions hébraïques. Cf. Steinschneider, Catal. Codd. hebr. kcad Lugd. Bat. p. 312, note.

* Fleischer, Catal. Codd. arab. Lips. p. 4y2.

* Journal asiat. février 1848, p. 196.

» Comment, de Cœlo, f. 176. — Munk, op. cit. p. 420-421. — Conde, 111' parte, cap. XLiii — Léon l'Africain, dans son Histoire de L'Afrique, l. Il, p. 60, attribue la fondation de ces établissements à lakoub Âlmansour.

qu'Ibn-Roschd dut l'honneur d'avoir part aux faveurs de l'émir. L'historien Abd-el-Wahid avait recueilli, de la bouche même d'un des disciples d'Ibn-Roschd, le récit de sa première présentation, tel que le commentateur avait coutume de le rapporter'.

« Lorsque j'entrai chez l'émir des croyants, disait-il, je le trouvai seul avec Ibn-Tofail. Celui-ci commença à faire mon éloge, à vanter ma noblesse et l'ancienneté de ma famille. Il y ajouta, par l'effet de sa bonté pour moi, des éloges que j'étais loin de mériter. Après m'avoir demandé mon nom, celui de mon père et celui de ma famille, l'émir ouvrit ainsi la conversation : «Quelle est l'opinion des phi- » losophes sur le ciel? Est-ce une substance éternelle, ou » bien a-t-il commencé? » Je fus saisi de crainte et tout interdit; je cherchai un prétexte pour m'excuser de répondre, et je niai m'êlre jamais occupé de philosophie ; car je ne savais pas qu'Ibn-Tofaïl et lui étaient convenus de me mettre à l'épreuve. L'émir des croyants comprit mon trouble, se tourna vers Ibn-Tofaïl, et commença à discourir sur la question qu'il m'avait faite. Il rapporta tout ce qu'Aristote, Platon et les autres philosophes ont dit à ce sujet, et exposa en outre l'argumentation des théologiens musulmans contre les philosophes. Je remarquai en lui une puissance de mémoire telle que je n'en aurais pas soupçonné même chez les savants qui s'occupent de ces matières et y consacrent tout leur temps.

^ Édit. Dozy, p. 174-175. — Cf. Léon l'Africain, art. d'Ibn- Toiaïi n, 280. — Munk, op. cit. p. 411, 421-422.

L'émir, cependant, sut si bien nie mettre k l'aise, qu'il m'amena à parler à mon tour, et qu'il put voir quelles étaient mes connaissances en philosophie. Lorsque je me fus retiré, il me fit gratifier d'une somme d'argent, d'une pelisse d'honneur d'un grand prix et d'une monture. »

S'il faut en croire le même historien*, ce fut d'après le vœu exprimé par Iousouf,et sur les instances d'Ibn-Tofaïl, qu'Ibn-Roschd entreprit ses commentaires d'Aristote. « Un jour, disait Ibn-Roschd, Ibn-Tofaïl me fit appeler et me dit : « J'ai entendu aujourd'hui l'émir des croyants se » plaindre de l'obscurité d'Aristote et de ses traducteurs : » Plût à Dieu, disait-il, qu'il se rencontrât quelqu'un p qui voulût commenter ces livres et en expliquer clai- » rement le sens , pour les rendre accessibles aux » hommes ! Tu as en abondance tout ce qu'il faut pour un » tel travail, entreprends-le. Connaissant ta haute intelli- » gence, ta pénétrante lucidité et ta forte application ^ à l'étude, j'espère que tu y suffiras. La seule chose > qui m'empêche de m'en charger, c'est l'âge où tu me i vois arrivé, joint à mes nombreuses occupations au » service de l'émir. » Dès lors, ajoutait Ibn-Roschd, je tournai tous mes soins vers l'œuvre qu'Ibn-Tofaïl m'avait recommandée, et voilà ce qui m'a porté à écrire les anayses que j'ai composées sur Aristote. » C'est sans doute ;i Ibn-Roschd qu'Ibn-Tofail fait allusion dans ce passage de son roman philosophique : « Tous les philosophes qui ftnt suivi Ibn-Bâdia sont restés bien au-dessous de lui.

* Ibid. p. 175.

48 AVFnRofts.

Quant à ceux de nos conleniporains qui lui ont succédé, ils sont en voie de se former, et n'ont point atteint la perfection, si bien qu'on ne peut encore juger de letir mérite'. »

Ibn-Roschd ne cessa de jouir, sous le règne de Tousouf, d'une faveur constante, et d'occuper les places les plus élevées. En 565 (1169), il remplit à Séville les fonctions de kadhi*. Dans un passage de son commentaire sur le quatrième livre du traité des Parties des Animaux, achevé cette année, il s'excuse des erreurs qu'il a pu comuieUre, parce qu'il est très-occupé des affaires du temps et éloigné de sa maison de Cordoue, où sont tous ses livres*. Il faut placer vers 567 (1171) son retour à Cordoue* : c'est sans doute depuis cette époque qu'il composa ses grands commentaires. Il s'y plaint souvent de la préoccupation des affaires publiques, qui lui enlèvent le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour ses travaux. A la fin du premier livre de son Abrégé de l'Almageste, il dit qu'il a du forcémentse borner aux théorèmes les plus importants, et il se compare à un homme qui, pressé par l'incendie, se sauve en n'emportant que les choses les plus nécessaires*.

* Philos, autodid. Proœm. p. 16 (édit. Pococke, 1671).

* Nous le voyons figurer en cette qualité dans un récit d'Abdcl-Wahid (édil. Dozy, p. 222).

» Munk, op. cit. p. 422. Ce passage a été cité par Patrizzi {Discuss. Perip. l X, f. 94. Venet. 1571). Il est altéré dans l'édition des Juntes. 0pp. t. VI, f. 103 v» (édit. 1550).

* Pour la discussion de ces dates, voy. Munk, o^î.cii. p. 422-423. ' Munk, ibid.

Ses fondions l'obligeaient à de fréquents voyages dans les différentes parties de l'empire almohade. Nous le trouvons, tantôt en deçà, tantôt au delà du détroit, à Maroc, à Séville, à Cordoue, datant ses commentaires de ces différentes villes. En 1178, il écrit à Maroc une partie du De substantia orbis; en 1 1 79, il achève à Séville un de ses traités de théologie; en 1 1 82, Tousouf l'appelle de nouveau à Maroc, et le nomme son premier médecin, en remplacement d'Ibn-Tofaïl*; puis il lui confère la dignité de grand kadhi de Cordoue, que son père et son grand-père avaient déjà possédée. Sous le règne de Iakoub Almansour-billah, nous le trouvons plus en faveur que jamais. Almansour aimait à causer avec lui de sujets scientifiques ; il le faisait asseoir sur le coussin réservé à ses plus intimes favoris, et dans la familiarité de ces entretiens, Ibn-Roschd s'abandonnait jusqu'à dire à son souverain : Écoute, mon /rère". L'an de l'hégire 591 (1195), pendant qu'Almansour se disposait à entreprendre contre Alphonse IX de Castille l'expédition qui se termina par la victoire d'Alarços, nous retrouvons auprès de lui le vieil Ibn-Roschd. Ibn-Abi-Oceibia raconte, avec de grands détails, toutes les faveurs dont il fut comblé dans cette circonstance, faveurs qui, en exci^^nt la jalousie de ses ennemis, furent sans

• Tornherg, Annales regum Mauritaniœ, p. 182; Conde- 111* parte, cap XLVii.

*M. de Gayangos suppose que c'était Almansour qui, par affection, donnait à Ibn-Roschd le nom de frère. Mais l'autre interprétation, qui est celle de M. Munk est plus satisfaisante.

20 AVERROfeS.

doute la principale cause des malheurs qui empoisonné' rent les quatre dernières années de sa vie.

Par un de ces revirements qui sont l'histoire journa lièredes cours musulmanes, Ibn-Roschd, en effet, perdii les bonnes grâces d'Alinansour, qui le relégua dans la ville d'ÉIisana ou Lucena, près de Cordoue. Lucena avait été autrefois habitée parles juifs, et telle a sans doiite été l'occasion de la fable accréditée par Léon l'Africain, ei depuis trop facilement adoptée, qui fait trouver an refuge au philosophe persécuté chez son prétehau disciple Moïse Mamionide. H paraît môme que ses ennemis cherchèrent à faire croire qu'il était de race juive'.

Les motifs de la disgrâce d'Ibn-Roschd donnèrent lieu à beaucoup de conjectures. Les uns l'attribuèrent à l'amitié intime qui existait entre le philosophe et Abou-Jahya, gouverneur de (Cordoue, et frère d'Almansour*; les autres en cherchèrent la cause dans un manque de courtoisie

* El-Ansari, f. 7 du manuscrit (Voy. l'appendice ii). M. Dozy. {Journ. asiat., juill. 1853, p. 90) pense qu en cela les ennemis d'Ibn- Roschd pouvaient n'être pas loin de la vérité, et il se fonde sur ces deux faits, 1° qu'en Espagne, presque tous les médecins et philosophes étaient d'origine juive ou chrétienne ; 2» qu aucun des biographes d Ibn-Roschd ne cite le nom de la tribu arabe à laquelle il appartenait, ce qu'on ne manque jamais de faire pour les vrais Arabes. Je ferai observer cependant que le rôle du père et du grand-père d'Ibn-Roschd sont de ceux qui ne conviennent qu'à des familles très-anciennement musulmanes, et que l'exercice de la médecine ne date chez les Iba-Roschd que de notrA philosophe.

* El-Ansari, l. c.

envers l'émir des croyants. Abd-el-Wahid' et Ibn-Âbi- Oceibia'* racontent qu'lbn Roschd ayant composé un commentaire sur l'histoire des animaux, disait, en parlant de la girafe : « J'ai vu un quadrupède de cette espèce chez le roi des Berbers^, » désignant ainsi- Iakoutr Almansour. Il agissait en cela, dit Abd-el-Wahid, à la manière des savants, qui, lorsqu'ils ont à nommer le roi d'un pays, se dispensent des formules élogieuses qu'emploient les couriisans et les secrétaires. Mais cette liberté déplut à Almansour, qui regarda l'expression de roi des Berbers [Meiik el-Berber) comme un outrage. Ibn- Roschd dit pour s'excuser que cette expression était une faute du lecteur, et qu'il avait écrit Melik el-Barreyn [roi des deux continents], entendant par là l'Afrique et l'Andalousie. Ces deux expressions, en effet, ne se distinguent guère que par les points diacritiques.

Une autre anecdote nous a été conservée par El-Ansâri* sur la foi du théologien qui y joua le rôle principal. Une prédiction s'était répandue en Orient et dans l'Andalousie, d'après laquelle, à certain jour, il s'élèverait un ouragan qui détruirait l'espèce humaine*. Le peuple

' Édit. Dozy, p. 224-225.

2 V. l'appendice m. Le même récit se lit à la marge de l'article oiographique d'El-Ansâri, mais écrit d'une autre main.

î Ce passage se lit en effet dans le commentaire sur le ch. 3 du liv. III du Traité des parties des animaux (Munk, p. 426, note). On trouve un autre passage presque identique à la fin du commentaire sur le 11^ livre De Cœlo, p. 177 (édit. 1560).

Toi. 8 du manuscrit (V. l'appendice ii).

*CeUe opinion elaii l'ondée sur une conjonction de planètes qui

en était fort effrayé, et songeait déjà à s'enfuir dans les cavernes ou à se cacher sous terre. Ibn-Rosclid était alors kadlîi de Cordoue. Le gouverneur ayant rassemblé les savants et les hommes graves pour les consulter, Ibn- Roschd se permit d'examiner la chose au point de vue physique, et d'après les pronostics des étoiles. Un théologien nommé Abd-el-Kébirse mêlant alors à la conversation,lui demanda s'il ne croyait pas ce qui est rapporté de la tribu d'Ad, qui fut exterminée de cette manière. Ibn- Roschd répondit d'une façon peu respectueuse pour celle fable, consacrée par le Coran. La critique historique est le péché que les théologiens peuvent le moins pardonner; les ennemis d'Ibn-Roschd prirent occasion du scandale que causa cette consultation pour présenter le kadhi trop éclairé comme un hérétique et un mécréant.

Abd-el-Wahid, enfin, raconte que les ennemis d'Ibn- Roschd se procurèrent un manuscrit autographe de ses commentaires, et qu'ils y trouvèrent une citation d'un auteur ancien ainsi conçue : « La planète Vénus est une divinité.... » Ils montrèrent cette phrase à Almansour, en l'isolant de ce qui précédait, et, l'attribuant à Ibn-Roschd, ils y trouvèrent l'occasion de le faire passer pour un polythéiste '.

Quoi qu'il en soit de ces récits, on ne peut douter que la philosophie n'ait été la véritable cause de la disgrâce

eut lieu en 581 ou 582 de l'hégire. V. Defrômery, Journ. asiat. janv. 18 19, p. 16 et siiiv. Cf. Michaud, /?i6Z. des Croisades, t, II, 772-773; l IV, p. 209, note.

^ Édit. Dozy, p. 224

d'Ibn-Roschd. Elle lui avait fait de puissants ennemis,

qui rendirent son orthodoxie suspecte à Aima nsour*. Tous les hommes instruits, dont la fortune excitait l'envie, étaient en butte aux mêmes accusations. Almansour, ayant convoqué les principaux personnages de Cordoue, fit comparaître Ibn-Roschd, et, après avoir anathématisé ses doctrines, le condamna à l'exil. L'émir fit expédier en même temps des édits dans les provinces pour interdire les études dangereuses et ordonner de brûler tous les livres qui s'y rapportaient. On ne fit d'exception que pour la médecine, l'aiithmétique et l'astronomie élémentaire, autant qu'il en faut savoir pour calculer les durées du jour et de la nuit, et pour déterminer la direction de la kibla^. El-Ansâri nous a conservé le texte entier d'une déclamation écrite d'un style emphatique par Abou-Abdallah Ibn-Ayyasch, secrétaire de l'émir, qui fut envoyée à cette occasion aux habitants de Maroc et des autres villes du royaume'. La haine fanatique qu'avait soulevée l'école des libres penseurs s'y décèle à chaque ligne. Il est difficile, du reste, d'imaginer quelque chose de plus insignifiant

* On peut voir plusieurs témoignages rassemblés par El-Ansâri (Voir l'appendice ii), et par Makkari (t. IL P- 125, edit. Dozy, etc.; Gayangos, t. \, p. 198). Comparez lba-Khaldoun,texte, 1. 1, p. 329-330; traduction, t. U, p. 214 (édit. de Siane), el dans Gayangos, t. IL append. p. lxvi.

» Abd-el-Wahid, édit. Dozy, p. 224-225. — De Hammer, Journal anat. février 1848, p. 196, el Literaluryeschichte (ter Araber, 1 Ablh. I Band. p. civ el suiv.

» Voir l'appendice ii.

etde plus fadp que cette plainte répétée pour la milllémefois au nom de griefs qui ne sont la faute de personne, et souvent ont leur cause en ceux qui s'en plaignent le plus.

La révolution qui perdit Ibn-Roschd fut, on le voit, un( intrigue de cour : le parti religieux réussit à chasser le parti philosophique. Ibn-Roschd, en effet, ne fut pas persécuté seul; on nomme plusieurs personnages considérables, savants, médecins, faquihs, kadhis, poêles, qui partagèrent sa disgrâce. « La cause du déplaisir d'Alniansour, dit Ibn-Abi-Oceibia, était qu'on les avait accusés df donner leurs heures de loisir à la culture de la philosophie et à l'étude des anciens. » La disgrâce des philosophes trouva même des poètes pour la chanter. Beaucoup de pièces de vers furent faites à ce propos. Un certain Aboul-Hosein Ibn-Djobeir, en particulier, exhala son dépit contre Ibn-Roschd dans quelques mauvaises épigrammes', dont les concetti parurent sans doute fort agréables à la cabale triomphante ' :

« Maintenant Ibn-Roschd n'est que trop certain qu^îses oeuvres sont des choses pernicieuses. 0 toi qui t'es abusé toi-même, regarde si tu trouves aujourd'hui un seul homme qui veuille être ton ami ! »

« Tu n'es pas resté dans 1? bonne voie, ô fils de la

* Ms. suppl. ar. n*> 682, f. 8-9. Voir l'apptii.dice ii.

* Elles ont été publiées et traduites par M. Munk, op. cit. a. 427-^28 e', 517

bnvvi^vnie*, lorsque si haul, clans le siècle, tendaiont le.N efforts. Tu as été traître à la religion ; ce n'est pas ainsi qu'a agi ton aïeul. »

» Le destin a frappé tous ces falsificateurs qui mêlent la philosophie à la religion et qui prônent l'hérésie. Ils ont étudié la logique^; mais on a dit avec raison: Le malheur est coalié à la parole.»

La disgrâce d'Ibn-Rochd ne fut pas, au reste, de longue durée : une nouvelle révolution fît rentrer les philosophes en faveur. Almansour, de retour à Maroc, leva tous les édits qu'il avait portés contre la philosophie, s'y appliqua de nouveau avec ardeur, et, sur les instances de personnages savants et considérables, rappela auprès de lui Ibn-Roschd et ses compagnons d'infortune*. Abou-Djafar el-Dliéhébi, l'un d'eux, reçut la charge de veiller sur les écrits des médecins et des philosophes de la cour.

Le récit de la disgrâce d'Ibn-Roschd est accompagné dans Léon l'Africain* de détails puérils sur les ruses que

1 Jeu de mois sur le nom d'Ibn-Roschd,

* On aperçoit ici le calembour fondé sur l'équivoque du moi logique, équivoque qui a lieu en arabe comme en grec. Je renonce à faire remarquer les jeux de mots que renferment les autres pièces. V. Munk, Le.

* Ibn-Khaldoun, l. c. Ibn-el-Abbar (Voir l'appendice i). *ApudFabr. fiiô/.^r.t. XlIl.p.285-087. — Cf. Bayle, Dict

art. Averruès, note M; — Brucker, Hisl. crit. phil. t. 111 p. 100-101.

bes ennemis employèieiiL pour dùmasquer son hérésie, e' sur les circonstances humiliantes de sa rétractation et de son exil. Ces récils ne paraissent pas assez authentiques pour être rapportés ici. Je ne puis croire cependant que Léon les ait imaginés; il les avait lus dans quelque autour arabe, et on ne peut nier que plusieurs des traits qu'il rapporte ne rappellent les récits d'El-Ansâri. Ibn-Roschd, assure ce dernier, avait coutume de dire que l'épreuve la plus pénible qu'il eut à soufifrir dans sa disgrâce fut qu'étant entré dans la grande mosquée de Cordoue avec son fils Abdallah, il s'en vit chassé outrageusement par des gens du bas peuple. Presque tous ses disciples lui furent infidèles; on cessa d'invoquer son autorité; les plus hardis cherchaient à prouver que ses opinions n'étaient pas aussi contraires qu'on l'avait cru aux croyances d'un bon musulman'. Un savant d'Orient, Tadj-eddinIbn-Hamaweih, qui visita à cette époque le Magreb, chercha à le voir, mais il n'y put réussir, tant était sévère la réclusion où vivait le philosophe exilée

Ibn-Roschd survécut peu à sa rentrée en faveur. Il mourut à Maroc, dans un âge très-avancé, le jeudi 9 de safar' de l'an de l'hégire 595 (10 décembre i'198). Telle est la date précise donnée par El-Ansâri. Ibn-Abi-Ocei-

* El-Ansari (appendice ii). Cf. Munk, op. cit. p. 427.

2 Dhéhébi Bibl. imp. anc. fonds ar. n» 753, fol. 81. (Voir l'appendice iv) Ibn-Ilamaweih ajoutait qu'Ibn-Roschd mourut dans cet état de captivité. C'est là certainement une erreur.

* Une autorité citée par Ibn-el-Abbar place cet événement dans le mois de rebi premier de ta même année.

AVERItOÈS. 27

bia place de même la mort d'Ibii-Roschd au commencement de l'année 595 Mais il se contredit lui-même lorsqu'il prétend qu'Ibn-Rosrhd fut en faveur auprès de Mohammed-Annassir, qui succéda à lakoiib-Almansoui' le 22 de rebi premier de l'an 595 (2 janvier 1199]*, ei surtout lorsqu'il place le rappel d'Ibn-Roschd sous Almansour, en cette même année 595.Ibn-Arabi, qui fat témoin de ses funérailles, Jafeï, Mohammed ben-Ali de Xativa, et en général les annalistes musulmans, sont aussi pour l'année 595-. Abd-el-Wahid et Dbéliébi s'écartent fort peu de cette chronologie : ils placent la mort du commentateur à la fin de l'an 594',c'est-à dire en août ou septembre 1198. Seul, Léon l'Africain la recule jusqu'à l'année 1206*. El- Ansâri nous apprend qu'Ibn-Roschd fut enterré à Maroc, dans le cimetière situé hors de la porte de Tagazout, mais qu'au bout de trois mois son corps fut transporté à Cor-

* Ibn-elAbbardit qu'Ibn Roschd mourut un mois à peu près avant Aimansour, ce qui est vrai. (Voir l'appendice i.)

' Jafeï, ms. anc. fonds ar. n°644; f. 141 ; ^Mohammed het Ali, anc. fonds ar, n» 616, fol. 184 v. Ibn-el-Abbar réfute une autre opinion erronée sur cette même date.

» Abd-el-Wahid, édit Dozy, p. 225; Dhéhébi, appendice iv.

* Reinesius, Pococke, d'IIerbelot tiennent pour 1198. Moréri, Antonio, de Rossi ont suivi Léon l'Africain. Hottinger, d'après une conversion fautive des années de l'hégire en années vulgaires, plaçait la mort d'Averroès en 122.5. Il a été copié par Middcldorpf. Les autres ont frappé à tout hasard ; ainsi Tennemann est pour 1217 ou 1225; Sprongel, pour 1217; Bartolocci, ^<'ur 1216. — Les auteurs plus anciens, qui n'avaient d'autre point de repère que le récit de Gilles de Rom* sir les fils d'A-

28 AVEnnofts.

doue, où on le déposa dans le mausolée de sa famille, au cimelière d'ibn-Abbas*. Ibn-Arabi, en eiïet, raconte qu'il vit à Maroc charger son cadavre sur une bête de somme pour le transporter à Cordoue^. Léon l'Africain affirme d'un autre côté, avoir vu son tombeau et son épitaphe â Maroc, près de la porte des Corroyeurs '.

Ibn-Roschd laissa plusieurs fils, dont quelques-uns se livrèrent à l'éliide de la lliéologie et de la jurisprudence, et devinrent kadhis de villes et de districts. L'un, Abou- Mohammed Abdallah, fut un praticien assez célèbre. Ibn- Abi-Oceibia a donné sa biographie, à la suite de celle de !jon père*. Il fut médecin d'Annassir, et écrivit un livre sur la méthode thérapeutique. Toutes ces circonstances ne permettent guère d'ajouter foi au récit de Gilles de Rome sur le séjour des fils d'Averroès à la cour des Hobenstaufen *.

Ibn-Beilhar et Abd-cl-Melik Ibn-Zohr moururent presque la même année. Abou-Merwan Ibn-Zohr et Ibn- Tofail étaient déjà morts depuis quelque temps. Toute la

verroès, suivaient une chronologie plus incertaine encore. Pierre d'Al)ano(r oncil. Controv. f. 14 v°, Venet. 156ô).l*alrizzi {Discuss. Perip t. 1, 1. X, f. 94. Venet. 1671), Pagi [ad Baronium, ann. 1197, n* 11) songèrent seuls à tirer p^rti des dates contenues dans les souscriptions des traités.

* ibn el-Abbar dit presque la même chose. Cf. Mohammed ben-Ali de Xativa (n" 616, anc fonds) l. c.

Fleischer, Codd. arab. Lips. p. 492.

Apud Fabr. t. XUI, p. 288.

* Ms. supp. ar. n» 673, f 2u3.

* Voir ci-dessous, deuxième partie, chap. ii,§ 14.

AVERnofcs. 29

pléiade philosophique et scientifique de l'Andalousie et du Magreb disparaît ainsi presque simultanément dans les dernières années du xir siècle. L'h;.4oi'ien des Almohades, Abd-el-Wahid*, visitant le Magreb l'an 595 (1198-99). trouve encore vivant, mais fort avancé en âge, Abou- Bekr Ibn-Zohr le neveu, qui lui récite des fragments de ses poésies. En 603 (1206-7), il rencontre, à Maroc, le fils d'Ibn-Tofaïl, qui lui répèle plusieurs poèmes composés par son père. On ne vivait plus que de souvenirs et de la tradition, de jour en jour plus affaiblie, du passé.

§ III

La disgrâce d'Ibn-Roschd et les soupçons d'hétérodoxie qui s'élevèrent contre lui sont le trait saillant par lequel il frappa l'imagination de ses contemporains. Tous les historiens et les biographes musulmans sont unanimes à cet égard, et la variété des circonstances avec laquelle ils rapportent le fait est elle-même la meilleure preuve de l'impression qu'il produisit. Ces persécutions, du reste, ne furent point un événement isolé. Vers la fin du xii* siècle, la guerre contre la philosophie est organisée sur toute la surface du monde musulman*. Une réaction théologique,

' The History ofthe Almohades, edited by Reinhart Dozy (Leyde, 1847). Préface, p. vi.

• aujourd'hui encore, en Egypte, le terme de philosophe est

30 AVEBnofes^

analogue à celle qui suivit dans l'Église latine le concile de Trente, s'efforce de reconquérir le terrain perdu, par l'argumentation et la violence. L'islamisme, comme tant de grandes créations religieuses, est toujours allé se fortifiant et obtenant de ses adeptes une foi plus absolue. Les compagnons de Mahomet croyaient à peine à sa mission surnaturelle; l'incrédulité, dans les six premiers siècles de l'itégire, avait été poussée jusqu'aux dernières limites. Dans les siècles modernes, au contraire, pas un doute, pas une protestation. Échappant de plus en plus à la dépenfiance de la race arabe, essentiellement sceptique, et devenu par les accidents de l'histoire la propriété de races portées au fanatisme, comme les Espagnols, les Berbers, les Persans, les Turcs, l'islamisme, entre ces nouvelles mains, prend les allures d'un dogmatisme austère et exclusif. Il est arrivé pour l'islamisme ce qui est arrivé pour le catholicisme en Espagne, ce qui serait arrivé dans toute l'Europe, si le retour religieux de la On du xvi« et du commencement du xvii^ siècle eût étouffé tout développement rationnel. L'ascharisme, sorte de compromis entre la raison et la foi, assez analogue à notre théologie moderne, s'empare de l'Egypte sous Saladin, de l'Espagne sous les Almohades, et est resté jusqu'à nos jours la doctrine orthodoxe des écoles musulmanes. De toutes parts, on tonne dans les chaires contre Aristote et les philosophes*.

une injure, et synonyme d'impie, corrompu, comme farmaçoun '.iranc-maçon). Voy. Voyage aux Ouaday, publié par le docteur Perron, p. 663.

* La plupart des historiens et des polygraphes arabes, tels

ÀVERnoÈs. 31

En H 50, par ordre du calife Mùstandjid, tous les ouvrages philosopliitjuesde labibliolhèqued'un kadhi, nommément les écrils^d'lbn-Siiia, et rencyciopédie dite des Frère* de la pureté, furent brûlés à Bagdad. En 1192, le médecin Al-Rokn Abd-el-Salam fut accusé d'athéisme, et l'on procéda avec un grand appareil à la destruction de ses livres. Le docteur qui présidait la cérémonie monta dans la chaire, et fit un sermon contre la philosophie; puis, prenant l'un après l'autre les volumes, il disait quelques mots pour en montrer la scélératesse, et les passait à des gens qui les brûlaient*. Rabbi-Juda, le disciple chéri de Maimonide, fut témoin de celte scène étrange. «Je vis, dit-il, dans la main du docteur l'ouvrage d'astronomie d'Ibn-al-Haitem. Montrant le cercle par lequel cet auteur a représenté le globe céleste : Voici, s'écria-t-il, l'immense malheur, l'inexprimable désastre, la sombre calamité' ! En disant ces mots, il déchira le livre et le jeta au feu*. »

Tous les philosophes espagnols du siècle d'Ibn-Roschd furent, comme lui, en butte à la persécution*. Les Ahno-

qu'Abulféda, Makrizi, sont assez peu favorables à la philosophie. Cf. Abulf. Ann. Moslem. IV, 255; — de Sacy, Exposé de la religion des Druzes, introd., p. xxii ; — Flugel, Al- Kindi, p. 15, dans les Abhandl. fur dieKunde des Morg. 1. 1. ^ Abulfaradj, Hist.Dyn. p. 451, texte — Munk, Mél. p. 334 tJourn. o.çiaf. juillet 1842 (p. 18-19), art. de M Munk. * L'auteur du Kartas dit que le grand- père d'Ibn-Roschd fui destitué, en 1120, de sa place de kadhi deCordoue, à cause de ses travaux littéraires et philosophiques. Mais ce passage offre

iiades relevaient directement de l'école de Gazali; leur fondateur, en Afrique, avait été un des élèves de cet ennemi de la philosopliie*. Ibn-Badja, maître d'Ibn-Roschd, avait déjà expié par la prison les soupçons dliéléiodoxie qui s'attachaient à sa personne, et s'il taut en croire Léon l'Africain, il ne dut sa délivrance qu'à l'influpnce du père d'[bn-Roschd, alors grand kadhi''. Ibn-Tofad passa pour le fondateur de Y hérésie philosophique, et pour le maître en impiété d'Ibn-Roschd et de Maimonide*. Le philosophe Abd-el-Mélik Ibn-Wahib, de Séville, contemporain d'ibn- Badja, se vit obligé de borner son enseignement aux premiers éléments. Plus tard, il renonça même entièrement aux études philosophiques et s'interdit toute conversation à ce sujet, voyant qu'il courait risque de la vie. Il se réduisit à la théologie la plus orthodoxe, «si bien qu'on ne trouve point dans ses écrits, comme dans ceux des autres philosophes, de ces choses cachées que l'on explique après leur mort*.» Quelquefois on usait d'une rigueur plus grande encore. Ibn-Habib, de Séville, fut mis à mort, parce qu'il cultivait la philosophie : « C'est une science haie en Es-

de l'incertitude, et on se demande s'il ne renferme pas une confusion des deux ibn-Roschd Cf. Tornberg. Ann. regurn Mnnritaniœ, p. 144; Petis de la Croix, à la liibl. iiiip tuuds des traductions, no97 bis, fol. 154 v.

' Cf. Abd-el-Wahid el-Marrekoschi(édit. Dozy), p. 124.

' Léo Afr. apud Fabr. Bibl. ^r. t. XIII, p. 279.

3 Ibid. p. 280-281.

* Ibn-Abi-Oceibia, dans la vie d'Ibn-Badja (ms. Bibl imp. f. 192).

pagne, ajoute rhistorien qui rapporte ce fait; on ne la cultive qu'en secret, et on cache les livres qui en traitent. Molarrif de Séville, conlinue-t-il, est à présent occupé de ces études, bien que ses concitoyens le traitent de mécréant; il ne montre à personne les écrits qu'il compose*. » La vie d'Abou-Bekr Ibn-Zohr par Ibn-Abi-Oceibia est pleine de traits semblables. « On sait, dit-il% comment Almansour conçut l'idée de détruire dans ses États les ouvrages qui traitent de la logique et de la philosophie, ordonnant que tous les livres de ce genre qu'on pourrait trouver fussent brûlés publiquement; et comment il travailla à abolir les sciences rationnelles, en persécutant les hommes qui s'y appliquaient, et en faisant punir sévèrement ceux qui étaient convaincus d'avoir lu de tels ouvrages ou de les garder dans leurs bibliothèques. Lorsqu'il conçut d'abord une telle pensée , il chargea Abou-Bekr Ibn-Zohr, le neveu, de l'exécution de ses ordres; car, quoiqu'il sût bien qu'lbn-Zohr était lui-même fort dévoué à l'élude de la logique et de la philosophie, il feignit de n'en être point instruit. Abou-Bekr exécuta fidèlement la tâche qui lui était confiée, il fil des recherches dans toutes les boutiques de libraires de Séville, ayant soin qu'il n'y restât pas un seul ouvrage traitant des sujets ci-dessus mentionnés, à la grande douleur des amis de ces sciences. » La docilité avec laquelle Ibn-Zohr exécuia cette commis-

» Makkari, t. II, p. 125-126 (édil. Dozy, etc.); Gayangos, t. I^i, 0. 198-199.

Ms. Bibl. imp.,f. 199. — Gayangos, t. I"", append., p. x

34 AVRBRoftg.

*ion, pénible pour un philosophe, ne Tempêcha pas d'être cénoncé au calife comme se livrant à l'étude des ouvrages prohibés. La persécution produisait son fruit ordinaire, l'hypocrisie et l'abaissement des consciences. « J'ai recueilli, continue Ibn-Abi Oceibia, l'anecdote suivante de Aboul-Abbas Ahmed Ibn-Mohammed Ibn- Ahmed, de SéviUe : « Ibn-Zohr avait deux élèves aux- » quels il enseignait la médecine. Un jour, comme ils » arrivaient à l'heure accoutumée pour lire devant lui » des ouvrages médicaux, il remarqua dans les mains » de l'un d'eux un petit livre traitant de la logique. Ibn- » Zohr jeta le volume dans un coin de l'appartement, et » courut sur les délinquants avec l'intention de les battre. T> Les étudiants s'enfuirent, et restèrent quelques jours » sans venir chez lui. Enfin ils prirent courage, et se

> présentèrent devant leur maître, s'excusant d'avoir » porté dans sa maison un livre défendu, dont ils igno- » raient, disaient- ils, le contenu. Ibn-Zohr feignit d'ad- » mettre leur excuse, et continua de faire avec eux des » lectures sur la médecine, avec cette différence qu'a- ^ près y avoir consacré un certain temps Ibn-Zohr leur )) faisait répéter quelque partie du Coran, leur enjoi- )) gnant, quand ils seraient chez eux, de lire des com- » menlaires sur ce divin ouvrage, aussi bien que des » histoires traditionnelles concernant le Prophète et d'au- » très livres sur des sujets théologiques, mais par-dessus » tout d'être fort exacts dans l'accomplissement de leurs défi voirs religieux. Les jeunes gens suivirent les recomman-

> dations de leur maître, et lorsque, peu de temps après,

AVEnnoès. 35

» ibn-Zohr trouva que leurs esprits étaient bien disposés, » il apporta une copie du livre de logique qu'il avait d'a- » bord vu dans leurs mains, en leur disant : Maintenant » que vous êtes préparés à la lecture de cet ouvrage^ » rien ne m'empêche de le lire avec vous; et il coni- » mença immédiatement à le leur expliquer.» J'ai mentionné ce fait, ajoute le biographe, afin de montrer la droiture d'esprit et la piété d'Ibn-Zohr. »

Ce qu'il importe de remarquer, et ce qui peut paraître surprenant au premier coup d'œil, c'est que ces persécutions étaient fort agréables au peuple, et que les princes les plus lettrés se les laissaient arracher, malgré leurs goiàts personnels, comme un moyen de popularité. Cette antipathie de la foule pour la philosophie naturelle fut un des traits les plus caractéristiques de l'Espagne musulmane, et il est difficile de n'y pas voir un des efl"ets de l'influence de la race vaincue. « Les Andalous, dit Makkari*, cultivèrent toutes les parties des sciences avec ardeur et succès, à l'exception cependant de la philosophie naturelle et de l'astronomie. Ces deux éludes, quoique embrassées avec zèle par les plus hautes classes, ne furent jamais avouées en public à cause de la crainte qu'inspirait le bas peuple. Car si l'on avait le malheur de dire d'un homme : « Un tel fait des leçons sur la philosophie, ou » travaille à l'astronomie, » les gens du peuple lui appliquaient immédiatement le nom de zendtk (impie, mé-

* T. I", p. 136 (édit Dozy, Wright, etc.); Gayangos,t. I« p. 141.

créant), et cette qualification lui restait pendant toute sa vie. Que si, alors, sa situation fût devenue quelque peu incertaine, ils l'auraient frappé dans les rues, ou ils auraient brûlé sa maison avant que le sultan en eût eu connaissance. Peut-être le sultan lui-même, afin de se concilier l'affeclion du peuple, aurait-il ordonné que le pauvre homme fût jnis à mort, ou aurait-il fait un édit pour que l on brûlât partout les livres philosophiques. Ce moyen fut l'un de ceux qu'employa Almansour' pour gagner de la popularité parmi les basses classes, durant les premières années de son usurpation, quoiqu'il ne se fit pas faute de travailler lui-même en secret aux sciences défendues. » Les déboires qui remplirent la vie du libre penseur Ibn-Sabîn (première moitié du xiu* siècle), la choquante hypocrisie à laquelle on le voit sans cesse obligé de recourir' prouvent que ces réflexions de l'historien espagnol n'avaient rien d'exagéré.

§ IV

On comprend maintenant pourquoi cet Averroès, qui pendant quatre siècles a eu chez les juifs et chez les chrétiens une si longue série de disciples, et dont le nom a figuré tant de fois dans la grande bataille de l'esprit

* Ce n'est pas de lacoub Almansour, contemporain d'Ibn- Roschd qu'il s'agit ici, mais du vizir Almansour (mort en 1002), ^iii usurpa le pouvoir sur Hischam II. Voy. ci-dessus, p. 4-5.

* Amari, Journ. asiat. février-mars 1853.

humain, n'a point fait école ciiez ses compatriotes, et comment le plus célèbre des Arabes aux yeux des Latins est tout à fait ignoré de ses coreligionnaires. En général, les emprunts que le moyen âge fit aux musulmans ne peuvent donner aucune idée de l'importance relative des parties de la littérature arabe. Les philosophes, qui presque seuls ont été connus des Latins, ne forment qu'une famille imperceptible dans l'ensemble de cette littérature. Avempace, Abubacer, Averroès n'ont aucun renom dans l'islamisme. De tout ce grand développement, il n'est résulté qu'une seule renommée populaire, celle d'Ibn-Sina (Avicenne). Les recueils de bibliographie arabe, le Kitàb el- Fihrist, le dictionnaire de Hadji-Khalfa , mentionnent très-peu d'ouvrages de philosophes proprement dits. Le nom même d'Ibn-Roschd n'est prononcé dans Hadji-Khalfa qu'incidemment, à propos de l'ouvrage de Gazzali qu'il a réfuté, et du poëme d'Ibn-Sina qu'il a commenté*. Ni Ibn-Khallekan, ni Safadi* n'en disent un mot dans leurs Vies des grands hommes de l'islamisme; Djemal-eddin al-Kifti, qui le suivit d'une génération (M 72- 1248), ne le nomme pas dans son Histoire des philosophes. Jafeï et les chroniqueurs, en mentionnant sa mort sous l'an-

' Cf. Hadji-Khalfa, Lex. bibliogr. (édil. Fluegel), aux mots Tehafot et Ardjuza.

» Le volume de Safadi que possède la Bibliothèque impériale ne renferme pas la partie où se trouverait, selon l'ordre alphabétique, la notice d'Ibn-Roschd Mais M. Schefer possède un volume du même ouvra?? où serait la dite notice, si l'auteur ne l'avait pas omise.

38 AVERROfeS.

née 595, se conteLtent de dire vaguement qu'il composa beaucoup d'ouvrages ; mais on voit que le nom même du grand commentaire n'est pas arrivé jusqu'à eux. Ses contemporains et compatriotes eux-mêmes en connaissent à peine l'existence ' ; tous les écrits d'Ibn-Roschd mentionnés par Ibn-el-Abbar sont juridiques, médicaux ou grammaticaux Dans un Indexée livres défendus, contenu dans notre ms. 525 (suppl. ar.)^, on ne signale comme dangereux que certains passages d'un de ses écrits de droit canon ; Mohammed-ben-Ali de Xativa ne lui attribue de même qu'un écrit, et cet écrit est un livre de droite

Ce n'est pas qu'Ibn-Roscbd n'ait joui d'une grande réputation parmi ses contemporains. Ibn-el-Abbar fait de lui les plus pompeux éloges, et après avoir raconté les légendes auxquelles donna lieu son profond savoir, il ajoute que la réalité surpassait encore tous ces récits. Ibn-Saïd l'appelle ïimam de la philosophie en son temps''. Ibn-Abi-Oceibia, dans la Vie d'Ibn-Bàdja, le place au premier rang des disciples de ce grand maître. Le kadhi Abou-Merwan al-Badji, cité par ce biographe, lui accorde les plus rares qualités. Plusieurs témoignages cités par PU-Ansâri le représentent comme un des hommes dont la réputation avait atleii t l3s confins de l'islamisme. L'his-

* Ibn-Khaldoun [Vrolég. I, p. 24^-45, édit. Quatremère) réfute un passage de la Rhétorique d'IIm-Roschd, qu'il donne, avec raison, comme faisant partie du Commentaire moyen sur lalogique.

J Fol. 39 V.

Ane. fonds arabe, n» 816, fol. 184.

» Makkari, t. II, p. 125 (édit. Dozy); Gayangos, t. I", p. 198.

lorien Jafeï* vante sa pénétration, son application constante à l'étude et l'universalité de son savoir en jurisprudence, théologie, médecine, philosophie, logique, métaphysique et mathématiques. Enfin, dans une intéressinti discussion sur la prééminence de l'Andalousie et de l'Afrique, citée par Makkari, Ibn-Roschd figure en un rang honorable parmi les grands hommes que le défenseur de l'Andalousie allègue pour soutenir la supériorité de ce pays*. Sa réputation pénétra jusqu'en Orient; Maimonide lut ses ouvrages en Egypte en 1190*. Nous avons vu Ibn-Hamaweih, à son arrivée dans le Magreb, n'avoir rien de pins pressé que de demander Ibn-Roschd*. Mais, aux époques de décadence, la réputation et rinfiiience sont choses fort distinctes. De tous les disciples d'Ibn- Roschd, dont les noms nous sont connus, Abou-Mohammed ben-Haut-Allah,Aboulhasan Sahl ben-Màlek, Abourrabî ben-Sâlem, Abou-Bekr ben-Djahwar, Aboulcasem ben-Attailesan, Bondoud* ou Ibn-Bondoud% il n'en est pas un qui soit arrivé à quelque célébrité ; ses théories

^ A l'année 595. Ms. Bibl. imp. anc. fonds, n*» 644, f. 141 ; suppl. ar., n" 723, fol. non cotés.

* Makkari, t. Il, p. 130(édit. Dozy,etc.); Gayangos \ I^', p.37.

* Abdallatif qui visita l'Egypte en 1197, et qui nous raconte toutes les disputes qu'il eut avec les docteurs égyptiens sur les philosophes en vogue à cette époque, ne prononce pas le nom d'Ibn- Roschd. (De Sacy, Rela liun de L' Egypte, pa.T Xbià\[3L\.i(,pAQ6.)

* Voirlappendice iv,

* Ce nom me paraît juif; comparez Bongudas, Bongoa.

* Voir Ibn-el-Abbar (appendice i); Abd-el-Wahid, p. 174 (édit. Dozy).

40 AVERR0È5.

n'eurent aucun continuateur, et ses travaux mêmes ne trou\èreiit après sa mort que de rares lecteurs. On ne voil pas que l'incrédule et panthéiste Ibn-Sabîn * (né en 1217) ait rien emprunté directement à Ibn-Rosohd. En traitant exactement les mêmes questions que lui, il ne le cite jamais.

On a peu de détailssurl'enspigneraenld'Ibn Roschd. La forme de plusieurs de ses écrits suffiiait pour prouver qu'ils ont servi à une exposition orale. Ibn-el-Abbar, d'ailleurs, nous apprend expressément qu'il donnait des cours, ou plutôt des séances libres% selon l'usage des musulmans. Ces séances se tenaient sans doute dans une mosquée de son choix. Son grand-père avait été jusqu'à ses dernières années un professeur fort autorisé*.

Léon l'Africain raconte que le célèbre Fakhr-eddîn Ibn-al-Khalib Razi ayant entendu parler au Caire de la réputation d'Ibn-Roschd, nohsa un navire à Alexandrie pour aller le voir en Espagne , mais qu'ayant appris les disgrâces que son hétérodoxie lui avait attirées, il renonça à ce voyage. Lui-même, en effet, avait éprouvé de semblables désagréments à Bagdad pour ses opinions philosophiques. Mais la biographie d'Ibn-al-Khatib, dans Léon, est remplie de si grossières contradictions, que ce récit ne mérite aucune créance. Quelques lignes plus bas, Léon le fait mourir cent soixante-quatorze ans après Averroès !

» Amari, dans le Journ. asiai. février-mars 1853.

» Voir l'appendice i.

' Dozy, Recherches {2' édition), p. 359-360.

AVEKROÈS. 4«

Quoi qu'il en soit, Fakhr-eddin paraît avoir été un disciple de celle libre philosophie qui fut plus tard caractérisée chez les Latins du nom d'averroïsme. Il commenta Aristote et Avicenne; après sa mort, on trouva chez lui des vers où il chantait l'éternité du monde et l'anéantisse ment de l'individu. Le peuple, l'ayant appris, déterra ses cendres et les profana '.

Il ne faut donc pas chercher û'averroïsme prop^ment dit chez les musulmans*, d'une part, parce (lu'lbn-Roschd n'avait pas à leurs yeux la même originalité qu'aux yeux des scolastiques, qui le voyaient isolé de ses antécédents; de l'autre, parce que les éludes philosophiques tombèrent après lui dans un complet discrédit*. La vraie postérilé

» Léo Afr. apud Fabr. Bibl. gr. t. Xlll, p. 289 et suiv.

* Nous ne savons si les écrits d'Ibn-Roschd furent mêlés aux disputes qui eurent lieu, aux premiers temps de la doruinalion turque, sur le Tehafot de Gazzali (Hadji-Klialfa, IL 474 et suiv. édil. Fluegel). Paul Jove prétend que Bajazet était attaché aux opinions d'Averroès : Peripatetici Averrois opinionibus oblectabatur [Elogia virorum bellica virt. illustr. 1. IV, p. 344). Il aura cru sans doute a priori que le philosophe arabe jouissait chez ses coreligionnaires d'une réputation égale à celle qu'il avait en Italie.

* IbnBalouta, qui parcourut le monde musulman dans la première moitié du xiv« siècle, et qui énumère avec un soin extrême tous les professeurs qu'il a entendus et les cours qu'il a suivis, ne dit pas un mot de philosophie. La métaphysique dont il est question, au t. L P- 91 (édit Defrémery et Sanguinetli) n'est plus la vieille métaphysique péripatéticienne; elle est du moins désignée par un nom nouveau.

d'Ibn-Roschd et la continuation immédiate de la philosophie arabe se retrouvera chez les juifs, dans l'école de Moise Maimonide, Or, cette doctrine de Maimonide est jugée fort sévèrement par les musulmans. L'orthodoxe Makrizi dit que Moïse Maimonide fit de ses coreligionnaires de vrais athées, des moattil, et qu'il n'y a pas de secte qui s'écarte davantage des religions divines établies par le ministère des prophètes * . Moattil est le participe du rerbe attala, qui signifie dépouiller une femme de son collier, faire le vide. Le moattil est celui qui enlève à Dieu ses attributs, qui fait le vide en Dieu, le déclare inaccessible à l'inlelligence et étranger au gouvernement de l'univers*. C'est la nuance par laquelle le pénpatétisme confine au panthéisme; et toile est, en effet, la doctrine à laquelle s'est attaché dus tard le nom d'Averroès.

Le nombre des fables accumulées sur les personnages historiques est presque toujours en raison de leur célébrité. Tout homme dont le nom devient, à tort ou à bon droit, l'étiquette d'un système cesse de s'appartenir, ei sa biographie indique bien plus les fortunes diverses du système avec lequel on l'a identifié que sa propre indivi-

* De Sacy, Chrestomalhie arabe, t. !«', p. 299-300. a Ibid. p. 325, et t. il, p. 96.

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