AVERROÈS. 8V
jiucun manuscrit arabe d'Averroès, s'étonne que ce savant homme n'ait pas eu connaissance du manuscrit de Postel, son ami et son correspondant assidu. Cette objection n'est-elle pas péremptoire? Les erreurs dont fourmille le traité De mterpretdtione, quand il s'agit de versions orieniales, n'autorisent-elles pas à révoquer en doute le témoignage de Huet?... Après avoir examiné le manuscrit de Florence, j'ai vu une partie de mes doutes se dissiper. Ce manuscrit, en effet, est exactement composé comme celui dont parle Huet. Le commentaire sur la Rhétorique et la Poétique s'y trouve joint à celui de l'Organon; or cet assemblage est trop caractéristique pour que Huet et Casaubon l'eussent renconti'é par hasard. Ce ne serait même pas une conjecture trop hardie de supposer que le manuscrit manié par Casaubon est celui-là même qui repose aujourd'hui sur les plutei de la Laurentienne. Mais cela n'infirme en rien le fait général que nous cherchons à établir. Ce manuscrit, en effet, étant écrit dans le plus pur caractère mogrebin du xiv« siècle, si Postel l'a réellement ap' porté d' Orient, ce n'a pu être que par suite d'un vrai hasard. Une lettre de P. Dupuy à ScaUger *, datée de Paris,
1 ÉpUres franc. àM. de la S cola {16^4:, 8«) p. 162. «... IVJon T> frère qui est à Rome m'a escrit ces jours passés touchaii' ^ quelques livres arables. Les propres mots de ses lettres sont » tels : Vous pourrez dire à M. Casaubon qu'il y a icy un » certain citadin qui a un Averroès tout entier, et l'estime » huictmii escus. et m'a promis que j'en ponrray avoir copie » moyennant 500 escus, et n'en faudrait guères moins pour
20 mai 1606, nous met sur la trace d'un autre manuscrit d'Averroès dont Casaubon a également eu connaissance.
Le manuscrit de Florence* renferme le commentaire moyen sur l'Organon, ainsi que les paraphrases sur la Rhétorique et la Poétique, c'est-à-dire l'ensemble com pletdes commentaires sur les œuvres logiques d'Aristote '. L'examen que j'ai fait de ce beau manuscrit ne m'a révélé aucune différence importante avec le texte latin, si ce n'est dans la paraphrase de la Rhétorique et surtout de la Poétique. J'ai insisté ailleurs* sur l'intérêt qu'aurait pour les orientalistes la publication de cette paraphrase. Des deux traductions que nous en avons, celle de Hermann l'Allemand est tout à fait inintelligible, et celle d'Abraham de Balmes fort différente du texte, le traducteur hébreu ayant supprimé ou remplacé par des exemples familiers aux juifs les citations arabes qu'Ibn-Roschd avait lui-même substituées aux particularités trop helléniques du texte.
La bibliothèque de l'Escurial est, avec la Laurentienne,
» celuy qui feroit la copie. Le livre est fort beau et digne de la » bibliothèque du Roy.
1 Ev Assem. Biblioth. Palat. Medic. Codd. mss. orient. p. 325, Cod. CLXXX.— M. Wuslenfeld (Geschichte der arab. yErzte, etc. p. 106) suppose à tort que la Laurentienne possède un exemplaire complet des commentaires d'Ibn-Roschd.
2 La Rhétorique et la Poétique font toujours partie des œuvres logiques dans la classification des Syriens et des Arabes. Cf. Egger, Histoire de la crit. chez les Grecs, p. 155, 299-300-, — Jourdain, Recherches, p. 139 et 142.
• Archives des missions scientifiques (juillet 1850),
la seule en Europe qui possède quelque partie du texte arabe des œuvres philosophiques d'Ibn-Roschd. Le n" 629 renferme plusieurs opuscules réunis sous le nom de Prolégomhies à la Philosophie, et les importants traités sur l'accord de la religion et de la philosophie (voir cidessus, p. 72-73). Le n" 646 contient le commentaire sur le Traité de l'âme; le n» 879, une question sur l'intellect et l'intelligible, et le catalogue complet de ses œuvres*. Hadji Khalfa, à propos du Tehafot de Gazzali, nous a conservé en arabe les derniers mots du Tehafot el-Tehafot d'Ibn-Roschd*. Enfln on trouve quelques textes arabes d'Ibn-Roschd écrits en caractères hébreux pour l'usage des juifs. Notre Bibliothèque impériale possède en ce caractère (n»' 303 et 317) l'abrégé de l'Organon, le commentaire moyen sur le traité de la Génération et de la Corruption, sur les Météores, sur le traité de l'Ame, et la paraphrase des Parva Naturalia*. La bibliothèque Bodleyenne possède, dans le même caractère, les commentaires sur les traités du Ciel, de la Génération et des Météores*.
» Casiri, t. !«', p. 184, 193, 298-299. Un ancien catalogue de l'Escurial, fait en 1583, et publié par HoUinger, indique quelques autres ouvrages qui ne se retrouvent pas dans Casiri : deux manuscrits du commentaire sur le livre du Ciel et deux manuscrits du Colliget {Bibl. orient, append. p. 8, 9, 14, 15, 17, 18).
* Lexic. bibliogr. (édit. Fluegel), t. II, p. 474.
» Munk, Mélanges, p. 440, 445.
» Uri, p. 86 (Codd. hebr.).
Le texte arabe des œuvres médicales d'Ibn-Roschd est moins rare que celui de ses œuvres philosophiques. L'Escurial possède plusieurs manuscrits de son commentaire sur le poëme médical d'Ibn-Sina (n®* 799, 826, 858), ses commentaires surGalien, son traité de la Thériaque, peutêtre même le Co/%eï. La bibliothèque Bodleyenne\ la bibliothèque de Leyde* et la bibliothèque de Paris* possèdent aussi des manuscrits du commentaire sur le poëme d'Ibn-Sina.
Autant le texte arabe d'Ibn-Roschd est rare dans nos bibliothèques, autant les versions hébraïques de ses œuvres y abondent. L'ancien fonds de la Bibliothèque impériale en possède à lui seul près de cinquante manuscrits ; celle de Vienne, au moins quarante ; la collection de l'abbé de Rossien contenait plus de vingt-huit. Après la Bible, il n'est peut-être pas de hvre qui se retrouve en plus forte proportion dans les collections de manuscrits hébreux.
Les manuscrits latins d'Averroès sont aussi très-nomreux, surtout dans les fonds qui représentent, comme le fonds de Sorbonne, un grand mouvement d'études scolastiques ; presque tous sont du xiv* siècle.
^ Uri, pars lia, p. 128 et 261.
» Catal. Bibl. Univ. Lugd. Bat. (Lugd. 1716), n»» 720, 721, 722. — Le Calai mss. Angliœ et Hiberniœ, Codd. Laudenses, no398. semble indiquer le texte arabe du Coliiget.
•Suppl. ar. n»1022
§XI
Aucune partie du texte arabe d'Ibn-Roschd n'avait été publiée avant l'année 1859. En cette année, M. J. Mùller a publié à Munich, sous les auspices de l'Académie des sciences, les trois Traites sur l'accord de la religion et de la philosophie, contenus dans le ms. 629 de l'Escurial*. Le savant éditeur promet une traduction et des éclaircissements qui n'ont pas encore paru.
Deux ouvrages d'Ibn-Roschd, son Abrégé de la Logique et son Abrégé de laP/msique, ont paru en hébreu à Riva di Trente, en i560. M. Goldenthal a publié à Leipzig, en 18*2, la traduction hébraïque du commentaire sur la Rhétoriijue.
Les éditions latines, partielles ou complètes, d'Averroès. sont à la lettre innombrables. De l'an 1480 à l'an 1580, à peine s'est-il écoulé une année qui n'en ail vu paraître une nouvelle. Venise en compte pour sa part plus de cinquante, dont quatorze ou quinze sont plus ou moins complètes ',
* Philosophie nnd Théologie von Averroes, extrait n» 3 des Monunienta sœcularia de l'Acaclémie, l""^ classe.
' Pour l'énumération des éditions incunables d'Averroès, voir Hain, Repert. bibliogr. a.ux urtides Aristote, Averroes; — Panzer, Annales typogr. aux articles Padoue et Venise ; — Hoffmann, Lex. bibl. 1. 1", p. 316 et suiv.; — MittarelJi, BibL.
Padoue eut pourtant l'honneur de Xeditio princeps. En \ 472, \ 473, 1 474, parurent dans celte ville les différents traités d'Aristote avec le commentaire d'Averroès, Nobilis Vicentini Joannis Philippi Aureliani et fratrum impensa, opéra vero atque ingenio Laurenti Canozii Lendenariensis.
En 1481 , parut à Venise la paraphrase de la Poétique, avec les gloses d'Alfarabi sur la Rhétorique* ; en 1482, le Colliget et le De Substantia Orbis. En 1 483 et 1 484, parut une édition complète d'Aristote accompagné d'Averroès, en trois volumes (très-rare), par André d'Asolo*. En 1489, parut une seconde édition complète, en deux ou trois volumes, fol. golh. par Bernardine de Tridino*. Dès lors, les éditions se succèdent sans interruption. Les années 1495, 1496, 1497, 1500 virent encore paraître des. éditions plus ou moins complètes ; Aristote désormais ne paraîtra plus à Venise sans être accompagné de son in-
Codd. mss. S Michaelis Venet. prope Murianum, apperld. col. 25-28 et 32;— Antonio, Uihl. hisp. vêtus, t. II, p. 397- 401; — Fabricius, Bibl. grœca, t. III, p. 211 et suiv.; — Wiistenfeld, Geschichte der arab. Aertze, p. 105-108; — et une note bibliographique étendue, ajoutée par M. Daremberg à l'article Averroès , dans la réimpression de la Biographie universelle (iOA'à).
^ Celte édition se trouve à la Bibliothèque impériale.
2 La Bibl. imp. en possède un magnifique exemplaire sur vélin, qui a appartenu à Wladislas H, roi de Bohême et de Hongrie. Cf. Van Praët, Catal. des Livres sur vélin, t. III, n" 8 et 9. — Brunet, Manuel du lib. t. ler, p. 177 (4« édit.).
* Cette édition se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal.
terprète. André d'Asolo, Octavien Scot, Comino de Tridino, Jean Gryphius, les Juntes surtout firent suivre les éditions avec une incroyable rapidité durant tout le xvi^ siècle. L'édition la plus répandue et la meilleure est celles des Juntes de 1553. La dernière édition complète est celle de 1574.
Bien que Venise eût pour ainsi dire acquis le monopole des œuvres d'Averroès, quelques autres villes cependant virent paraître des éditions séparées de ses œuvres médicales et même de ses traités philosophiques. Ainsi Bologne (1501, 1523, 1580), Rome (1521, 1539), Pavie (1507, 1520), Strasbourg (1503, 1531), Naples (1570, 1574), Genève (1608). Lyon eut aussi son édition complète, chez Scipion de Fabiano (1524, in-8*»)\ et de nombreuses éditions partielles (1517, 1531, 1537, 154â).
A la fin du xvi« siècle, les éditions deviennent de plus en plus rares ; seuls, quelques traités médicaux s'obstinent encore à tenter la publicité. Au xvn^, ces innombrables volumes s'ensevelissent pour toujours dans la poussière et l'oubli.
1 Cette édition, la seule complète qui ait pai'u en France, est très-rare. Je n'en ai vu qu'un exemplaire, dans une moholiiéque
(le province.