XIII
Les condamnations de 1277 nous montrent déjà les propositions averroïstes associées à l'incrédulité, et cette incrédulité est manifestement rattachée par Etienne Tempier à l'étude de la philosophie arabe*. Nous touchons au
' D'Argentré, Coll. jud. 1. 123-126.
Hist lia. de la Fr. t. XXI, p. 112 et suiv.
» Errores piaedicins geiililiuui scripturis inveniunt, qiios, proh dolorl ad suam imperiliaui asserunt. (Du Boula y, t. III,
AVERROÈS. STy
temps où Averroès n'est plus, aux yeux du grand nombre, que l'auteur d'un épouvantable blasphème, et où tous ses ouvrages vont se résumer dans le mot des Trois imposteurs.
Le règne de la foi semble, au premier coup d'œil, si absolu au moyen âge, qu'on serait tenté de croire que pendant mille années, depuis la disparition du rationalisme antique jusqu'à l'apparition du rationalisme moderne, aucune protestation ne s'est élevée contre la religion établie. Mais une étude plus attentive de l'histoire de l'esprit humain durant cetle curieuse époque amène à resserrer de beaucoup la période de la foi absolue. Sans doute il importe de distinguer ici la hardiesse de pensée qui, acceptani le dogme révélé, s'exerce sur l'interprétation de ce dogme, de l'allaque contre la révélation ellemême. Scot Érigène, par exemple, est évidemment un spéculateur très-hardi et très-peu orthodoxe. Scot Érigène pourtant est-il un incrédule? Non, certes. Saint Jean l'évangéliste, saint Paul sont pour lui des autorités révélées. La pensée véritablement incrédule, le rejet non pas de tel ou tel dogme, mais du fondement de tous les dogmes, la croyance que toutes le religions se valent et sont toutes des impostures, ne se trouve bien caractérisée qu'au xiii" siècle. Cela se conçoit : l'idée de religion comparée ne pouvait nailie que dans un siècle où l'on avait quelques notions sur les diverses religions du monde. Or, la première moitié du moyen âge n'eut que les idées les plus vagues sur les cultes étrangers au christianisme et au judaïsme. Tous se coal'ondaient sous le nom vague
de paganisme. Tant que Ma/iom fut regardé comme une idole adorée de compagnie avec Apollin et Tervagan, il n'était guère possible de songer à comparer le christianisme à des superstitions aussi ridicules. Il n'en fut plus de même quand les travaux de Pierre le vénérable et de Robert de Rétines sur le Coran, les croisades, les livres de polémique composés par les dominicains, eurent donné une idée plus exacte de l'islamisme. Mahomet apparut alors comme un prophète, fondateur d'un culle monothéiste, et l'on arriva à ce résultat qu'il y a au monde trois religions, fondées sur des principes analogues, et toutes trois mêlées de fables*. C'est celte pensée qui se traduisit dans l'opinion populaire par le blasphème des Trois Imposteurs.
C'est ici l'idée incrédule par excellence, l'idée originale du XIII'' siècle. Comme toutes les idées nouvelles, elle correspondit à un agrandissement de la connaissance de l'univers et de l'humanité. Pour la foi vierge des époques
1 Guillaume d'Auvergne (De legihns, c. 18, 0pp. t. I, p. 50 , De f7?iiu.0pp.t. I,p.682, 743, 849) parie encore de Mahomet et du Coran avec une extrême ignorance. Nicolas Eymeric, au contraire, mentionne des hérétiques qui soutenaient en Aragon : Quod secta iniqui Mahometi est œgue catholica sicut fides Jesu Christi {Direct. Inquis. p. 198. Romae, 1578). Une miniature qu'on trouve souvent en tête des manuscrits de Raymond Lulle, le représente assommé à Bougie par les musulmans, qu'il provoque par ces mots : « Quod soia christianorum religio est vera. * (Ms. fonds de Saint-Germaio, 619.)
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naïves, il n'y aqu'wne religion. Ou l'on ignore qu'il eu existe d'autres ; ou, si l'on en connaît l'existence, ces cultes paraissent si pervers que leurs sectateurs méritent à peine d'être comptés dans l'espèce humaine. Quel ébranlement pour les consciences, le jour où l'on s'aperçoit qu'en dehors de la religion que l'on professe, il en est d'autres qui lui ressemblent et qui ne sont pas après tout entièrementdénuées déraison! La franchise avec laquelle l'Église entreprit la réfutation du judaïsme et de l'islamisme contribua non moins puissamment au progrès de l'esprit de discussion. Réfuter c'est faire connaître. Combien de gens n'ont été initiés à l'hétérodoxie que par les Solvuntur objecta des traités de théologie* ! Ne vit-on pas le voyageur florentin Ricoldo de Monte Croce, l'auteur du Cribraiio Alcorani, publier un livre De variis religionibus^l Que n'apprirent point la réfutation du Coran de Pierre le Vénérable, le Pugio fidei, le Capistrum Judmorum de Raymond Martini? La tolérance, le bon sens, l'esprit critique dont fait preuve le dominicain Brocard dans son itinéraire en Terre Sainte seront toujours un objet de surprise'. Les
1 Le bon sens laïque comprenait bien cela. Voir dans Join- .'ille le charmant récit de la dispute de Ciugny. (i?ecweiZ des hist. des Gaules et de la Fr. t. XX, p. 198.) « Aussi vous di je, fist 11 roys, que nulz, se il n'est très bon clerc, ne doit desputer aux. juifs; mes lomme loy (laïque), quant il ot mesdire de la lay creslienne, ne doit pas deffendre la lay crestienne ne mais de l'espee, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y peut entrer. »
» Mansi, ad Fabr. Bibl. med. et inf. lat. t. VI, p. 91.
» Hist. lut. de la Fr. t. XXI, p. 187.
voyages et les croisades hâtèrent le même résultat. N'avaitori pas vu un Saladin, un infidèle, supérieur en bonne foi, en loyauté, en humanité, à ces troupes d'aventuriers qui représentaient en Orient la foi chrétienne*? Ainsi, le xiii^ siècle arrivait par toutes les voies à l'idée de religions comparées, c'est-à-dire à l'indifférence et au naturalisme. Voilà ce dont on ne trouve aucune trace dans les siècles qui précèdent. On avait bien vu des sectaires revendiquer, dans la discussion Ihéologique du dogme, la pari de hberlé à laquelle l'esprit humain ne renonce jamais. Les hérétiques d'Orléans, en 1022, avaient osé soutenir que tout ce qu'on raconte des miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament n'est que fable, et nier presque tous les mystères du christianisme*. Bérenger de même s'était montré quelque chose de plus qu'un hérétique; sa discussion avait été presque une attaque. Gaunilon, dans son Liber pro insipiente, avait osé faire l'apologie de l'insensé qui a dit dans son cœur : 11 n'y a pas de Dieu. Abélard avait insisté avec une sorte de complaisance sur son terrible sophisme du Sic et Non. L'orthodoxie elle-même prenait les nuances incertaines des époques travaillées par le doute : Guillaume de Champeaux, Gilbert de La Porrée, Pierre
> Le chroniqueur chrétien, continuateur de Guillaume de Tyr, ne cache pas sa préililection pour Saladin, et lui donne raison en toute circonstance.
« Rad. Glaher, 1. III, c. 8 (apud Dom Bouquet, t. X, p. 35 et suiv.)— Labbe, ConcilA. XI, col. 1115, 1118 et suiv.— Dacheri, Spicil. t. I, p. 604 et suiv. (édit. 1723).
Avr.i>noÈs. 283
Lombard sont des auxiliaires suspects, qu'on n'accepte qu'après les avoir préalablement condamnes. Rien de tout cela cppendaiil ne pouvait s'appeler incrédulité. C'étaieiil des disputes de théologiens, de purs exercices de logique; jeux très-dangereux assurément, car on n'irrite pas impunément cette fibre délicate de la croyance, et il est difficile de prendre ensuite au sérieux le dogme qu'on a ainsi manié avec une sorte de familiarité; mais jeux qui, par la confiance naive qu'ils supposaient eu la dialectique, prouvaient à leur manière combien la faculté de croire était encore cniière. Au xiii* siècle, c'est la base même de la foi qui est ébranlée. Des ouvrages qui, de nos jours, reproduiraieulla licence et le mépris des choses saintes qu'affectent Rutebeuf, le roman du Renard, seraient à peine tolérés. Est-ce bien un poète contemporain de saint Louis que l'on croit entendre dans ces vers :
Non dubifo superos falsos addncere testes; Nil audet magnum qui putat esse Deos*?
Quel est le docteur qui oserait aujourd'hui, en Sorbonne, agiter les Impossibilia de Siger*? et que penser d'un
* Geta de Vital de Blois {Bibl. de VÉcole des Chartes, Ile série, t. IV, p. 500). Ce distique manque dans l'édition du cardinal Mai {Classici auctores, t. V). Dans une pièce des Carmina Burana, du xiii« siècle, je lis de même : Non semper utile est Diis credere. {Bibl. des liter. Vereins, StuUgard, 1847. p 58.)
« Hisl. lia. de la Fr. t. XXI, p. 121-122.
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siècle où l'on voit une bonne et franche nature, comme celle de Joinville, venir presque nous faire la confidence de ses tentations d'incrédulité* ?
L'Italie participait comme la France à ce grand ébranlement des consciences. La proximité de l'antiquité païenne y avait laissé un levain dangereux de révolte contre le christianisme. Au commencement du xi^ siècle, on avait vu un certain Vilgard, maître d'école à Ravenne, déclarer que tout ce que disaient les poètes anciens était la vérité, et que c'était là ce qu'il fallait croire de préférence aux mystères chrétiens ^ Dès l'an 1115, on trouve à Florence une faction d'épicuriens assez forte pour y provoquer des troubles sanglants'. Les gibelins passaient généralement pour matérialistes et gens sans religion. Arnaud de Bresse traduisait déjà en mouvement politique la révolte philosophique et religieuse. Arnauld de Villeneuve passait pour l'adepte d'une secte pythagoricienne répandue dans toute riialie. Le poème de la Descente de saint Paul aux enfers parle avec terreur d'une société secrète qui avait juré la destruction du christianisme*. Les épicuriens, enfermés vivants dans des cercueils, occupent un cercle spécial dans l'Enfer de Dante. Cavalcante des Cavalcanti,
* Recueil des hist. des Gaules et de la Fr. t. XX, p. 197. Cf. la notice de M. Didot, en tête de son édition (Paris, 1858j, p. XLVi et suiv.
* R;ul. Glaber, apud dom Bouquet, t. X, p. 23.
* Ozanam, Dante, p. 48 (2^ édit.)
* Ibid. p. 47, 345.
Farinata des Uberti ' y figurent avec Frédéric 11, le cardinal Ubaldini et des milliers d'autres*. Guido Cavalcanti lui-même passait pour logicien, physicien, épicurien, athée. « Quand les bonnes gens, dit Boccace, le voyaient abstrait et rêveur dans les rues de Florence, ils prétendaient qu'il cherchait des arguments pour prouver qu'il n'y a pas de Dieu*. » Le moyen âge, préoccupé de ses idées de souffrance, devait être tenté de regarder comme mécréants les gens riches, mondains, menant joyeuse vie. Ceux qui souffrent, en effet, éprouvent un plus grand besoin de croire, et supposent volontiers que les heureux du siècle ne se soucient guère de l'autre vie. Les hérésies toujours renaissantes de la Lombardie au xiii^ siècle, ces cathares qui ne se lassaient pas de se faire brûler, représcntentde leur côté, on n'en peut douter, une protestation contre le règne absolu de l'Église et une aspiration vers la liberté de conscience.
* « Farinata, dit Benvenuto d'Imola, était chef des gibelins et croyait, comme Épicure, que le paradis ne doit être cherché qu'en ce monde. Cavalcante avait pour principe : Unus est mteritus hominisetjumentoru'm.»(Ms. Bibl. impér. suppl. fr. n<'4146, f, 47, 48.)
î Qui con più di mille giaccio. Inf. cant. IX et X. — Benvenuto fait observer que l'hérésie des épicuriens est de beaucoup la plus nombreuse {E chussi poleano dire pluy de centomillia migiiara), et que ce sont ir( néralement des hommes de bonne condition {huomini magnlfici) L. c. f. 46, 47, 50.
» CesareBalbo, Vita di Dante (Torino, 1839), p. 92.
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