XVII
Ainsi, dans toute la philosophie scolastique, Averroès soutient un double personnage. D'un côté, c'est l'Averroès qui a fait le Grand Commentaire , l'interprète par excellence du philosophe, respecté même de ceux qui le combattent; de l'autre, c'est l' Averroès du Campo Santo, le blasphémateur des religions, le père des incrédules. Il peut d'abord sembler étrange qu'à une époque de foi absolue, ces deux rôles ne se soient pas exclus l'un l'autre, et qu'un même homme ait pu être à la fois le maître classique des écoles catholiques et le précurseur de l'Antéchrist. Mais, comme nous l'avons déjà remarqué, le moyen âge trouvait tout naturel de demander des leçons de philosofihie à ceux que sa foi l'obhgeait de damner. La profonde séparation que l'on établissait entre la philosophie et la révélation, laissait croire que des païens avaient pu surpasser les chrétiens en lumières naturelles. L'historien ne doit pas être plus surpris de voir des évêques, peut-être même un pape, sortir de l'école de Tolède, que l'archéologue ne l'est, quand il trouve dans les trésors du moyen âge des ornements ecclésiastiques faits d'étoffes arabes et couverts de sentences du Coran.
C'est surtout au xiv® siècle que l'autorité du Commentaire devint absolue et incontestée. Au xiii^ siècle, Averroès reste encore dans l'opinion au-dessous d'Avicenne.
Humbert de PruUi, en 1291, énumérant les commentateurs qu'il a mis à profit pour son exposition de la Métaphysique, ne le place qu'au quatrième rang*. Durant le xiv^ et le XV* siècle, au contraire, Averroès est le commentateur par excellence, le seul que l'on copie, le seul que l'on cite. Pétrarque le regarde comme le premier, le seul peut-être qui ait commenté les œuvres complètes d'un auteur ancien \ Patrizzi l'envisage comme le père de toute la scolastique et le seul commentateur que le moyen âge ait connu'. Quand Louis XI entreprend, en 1473, de régler l'enseignement philosophique, la doctrine qu'il recommande est celle àHAristote et de son commentateur Averroès, reconnue depuis longtemps pour saine et assurée''. Dans une lettre datée d'Haïti (octobre 1498), Christophe Colomb nomme Avenruyz, d'après une citation de Pierre d'Ailly, comme un des auteurs qui lui ont fait deviner l'existence du Nouveau Monde®.
i Hist. lut. de la Fr. t. XXI, p. 88 et 89.
' Desui ipsius et mult. ignor. 0pp. t. II, p. 1053.
5 Discuss. Peripat. t. 1*^, l.XIIl, p. 106. (Venet. 1571.)
4 Statuimus et ediciraus quod Aristotelis doctrina ejusque commentatoris Averroys.... alioruraque realium doctorum, quorum doctrina retroactis temporibus sana securaque comperla est, tam in sacrse theologise quain artium facultatibus, deinceps more consueto legatur, doceatur, dogmatizetur, discatur et intimetur. Ordonn. des rois de France, t. XVII, p. 610. — Cf. du Boulay, t. V, p. 708.
5 Navarete, Coleccion de viages y descubrimientos, 1. 1", p. 261. (Madrid, 1825.) — HumbokU, Hist. de la découverte du Nouv. Cont. t. 1, p. 67, 78, 97, 98.
On a pu remarquer qu'au xiu® siècle ce n'est pas sans quelque peine que nous avons reconnu les averroïstes. Les réfutations de l'école dominicaine, les fureurs de Raymond LuUe nous ont seules révélé leur existence. Il serait impossible de désigner nommément un seul des maîtres qui avouaient ces doctrines. Il n'en est plus de même au xiv^ siècle. Nous y trouvons une école qui porte bien décidément pour drapeau le nom d'Averroès; ce groupe philosophique, qu'on doit envisager comme l'antécédent naturel de l'école de Padoue, présente des caractères suffisamment arrêtés : substitution du Commentaire d'Averroès comme texte des leçons aux traités d'Aristote; innombrables questions sur l'âme et sur l'intellect; manière abstraite, pédante, inintelligible '.
Le carme Jean de Baconthorp (mort en 1346) est le personnage le plus marquant de cette école. Son nom. paraît toujours accompagné de l'épithète de prince des Averroïstes^. Baconthorp fut provincial des carmes en
* C'est cette école que Patrizzi avait en vue quand il parle ainsi de la seconde génération des docteurs scolastiques : « Ingens ab his philosophorum nunierus ac successio manavit, quœ in Aven Roicis hypothesibus habitavit.... Inde dubitationuni ac qusestionum sexcentorum millium numerus manavit. » {Discuss. Perip. t. P^l. XIII, p. 106. Venet. 1571.)
* Averroistarmn princeps dictus. Bibliotheca carmelitana (Aurelianis, 1752), col. 743. — Onines Averrois sententias mordicus tenuit, et illius scholse suo tempore quasi princeps haberi voluit. (Pits, De ill. Angl. Script, p. 451. — Du Boulay, Hist.
Angleterre, et devint le docteur de son ordre, comme saint Thomas était celui des dominicains, Duns Scot, celui des franciscains, Gilles de Rome, celui des augustins. Par lui l'averroïsme devint traditionnel dans l'école des carmes. Nous voyons en effet que, dans les premières années du xviii^ siècle, un religieux de cet ordre, Joseph Zagaglia de Ferrare, eut l'idée de renouveler la méthode de Bacon thorp, et de l'appliquera la théologie*. Baconthorp, du reste, cherche moins à soutenir les doctrines hétérodoxes de l'averroïsme qu'à en pallier l'hétérodoxie. Il rejette l'unité de l'intellect, mais après avoir montré préalablement combien les arguments de saint Thomas et de Hervé Nedellec sont peu concluants contre le vrai sentiment d'Averroès. Averroès n'a pas prétendu établir comme vraie et démontrée une hypothèse qui serait en contradiction avec ses propres principes. Ce n'a été de sa part qu'une fiction, un exercice de logique, une thèse proposée à la discussion et susceptible de mettre en lumière d'autres vérités*. Les théories averroïstes de la perception des substances séparées, des intelligences célestes, de l'influence du ciel sur les choses sublunaires, de l'éternité du monde, sont en général expliquées dans le sens le
Unix). Paris, t. IV, p. 995. — Naudé, Apologie des grands hommes, p. 496. Paris, 1625.)
» Mém. de Trévoux, 1713, p. 1661 .
2 NuUus débet reputare istam opinionem esse veram, quamipseraet opinans non reputat nisi fictionem, et solum ponit eam propterexercitium, ut veritas completius inquiratur. In II Sent. Dist. XXI. (Cremonae, 1618.)
plus adouci 1. C'est parle grand usage qu'il faitd'Averroès et par l'autorité qu'il lui accorde, bien plus que par sa doctrine, que Baconthorp mérita d'être considéré comme le représentant de l'averroïsme au xiv^ siècle, et d'être adopté comme classique dans l'école de Padoue. Nous verrons plus tard le singulier mensonge que cette réputatian a inspiré à Vanini.
Walter Burleigh doit être rangé dans le môme groupe philosophique. Zimara le cite fréquemment comme un aveiTOïste*, et en effet il fut fort copié à Venise et à Padoue durant le xv^ siècle^ Pierre Auriol et toute la fastidieuse scolastique du xiv® et du xv* siècle, Pierre de Tarentaise, Nicolas Bonnet, Gabriel Biel; l'école okkamiste surtout, Buridan, Marsile d'Inghen, appartiennent au même type. La pensée n'a plus désormais assez d'originalité pour établir une classification entre ces maîtres, suffisamment rapprochés par leur physionomie pâle et terne,
L'averroïsme n'est en un sens que le nom de cette scolastique épuisée des Qumstiones et des Quodlibeta, qui se traîne en expirant péniblement de vieillesse et de nullité jusqu'à l'apparition de la philosophie moderne. La seule réaction tentée hors de l'Italie contre le pédantisme averroïstique, est celle de Jean Wessel de Gansfort, esprit
* In II Sent. Dist. i. — Qiidist. quodl. 1. I, qiiœst. 14; 1. II,
quœst. 7.
2 Burleius et alii averroistœ. {Solut. contrad. f. 188.) ' Cf. Minciotti, Catal. deicodd. mss. di S. Antonio di Pa-
dova, p. 97, 98, 100, 104, 107, 135.
cultivé et déjà philologue, retki isolé des Pétrarque, des MarsileFicin, des Politien, desBembo, au milieu de l'Europe barbare. Jean Wessel, comme tous ces humanistes, haïssait Averroès ; il chercha à opposer Platon à la routine du péripatélisme arabe, et à la théorie de l'intellect unique, la doctrine de saint Augustin : Unus est mayister Deus... In lamine tuo videbimus lumen*.
« Bracker, t. 111, p. 859, sqq. t. VI, p.6U.