CHAPITRE III
l'averroïsme dans l'école de padoue
L'université de Padoue mérite une place dans rhistoire de la philosophie, moins comme ayant inauguré une doctrine originale, que comme ayant continué plus longtemps qu'aucune autre école les habitudes du moyen âge. La philosophie de Padoue, en effet, n'est autre chose que la scolastique se survivant à elle-même, et prolongeant sur un point isolé sa lente décrépitude, à peu près comme l'empire romain réduit à Constantinople, ou la domination musulmane en Espagne resserrée dans les murs de Grenade. Le péripatétisme araoe, personnifié dans Averroès, se cantonne, pour ainsi dire, dans le nord-est de l'Italie, et y traîne son existence jusqu'en plein XVII® siècle. Cremonini, mort en 1631, est, à proprement parler, le dernier scolastique.
Comment cette insipide philosophie put-elle être si vivace, malgré les railleries de Pétrarque, malgré les attaques des humanistes, dans le pays qui le premier embrassa la culture moderne? A cette question il faut répondre, ce me semble, que le mouvement de la rennaissance fut un mouvement littéraire, et non un mouvement philoso-
phique. L*Europebarbareavaittrouvé dans son propre sein l'élan de la curiosité scientifique, mais non le sentiment de la beauté des formes. Elle faisait maintenant sa rhétorique à l'école des anciens. Les représentants du mouvement de la renaissance ne s'emparèrent jamais bien décidément de la philosophie. Cet enseignement resta ainsi dans la vieille ornière: les traditions pédantes et grossières du moyen âge s'y perpétuèrent, les esprits fins s'éloignèrent de celte maison de disputes et de mauvais ton, où l'on parlait un jargon barbare et où les charlatans tranchaient du maître. La vérité en toute chose étant extrêmement délicate et fugitive, ce n'est pas à la dialectique qu'il est donné de l'atteindre. En géométrie, en algèbre, où les principes sont extrêmement simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment, sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens. Le syllogisme excluant toute nuance et la vérité résidant tout entière dans les nuances, le syllogisme est un instrument inutile pour trouver le vrai dans les sciences morales. La pénétration, la souplesse, la culture multiple de l'esprit, voilà la vraie logique. La forme est, en philosophie, au moins aussi importante que le fond; le tour donné à la pensée est la geule démoastration possible, et en un sens il est vrai de
une que les humanistes de la renaissance, en apparence uniquement occupés de bien dire, étaient plus réellemenl philosophes que les Averroïstes de Padoue.
L'école de Padoue, il est vrai, n'est pas seule coupable decetéirange anachronisme. Il n'est pas exact d'envisager la scolastique comme finissant au xv« ou au xvi% ni même au xvii^ siècle. Ne vit-on pas un ordre célèbre faire à Descartes la plus vive opposition au nom d'Arislote, j'entends de l'Aristote des écoles, c'est-à-dire des cahiei's que les générations de professeurs se transmettaient de main en main? Il serait facile de montrer que la scolastique se continue encore de nos jours dans plus d'un enseignement \ Rien n'égale les bizarres contrastes que présentent sous ce rapport les rotuli, ou progiammes du xvi« et du XVII® siècle, que l'université de Padoue conserve encore. A côté de la vraie science représentée par les Fallope, les Fabrice d'Acquapendente, on trouve la théologie enseignée par un dominicain, secundum viam S. Thomœ, et par un franciscain, secundum viam Scoti. Cremonini annonce à ses auditeurs qu'il exposera le traité de la Génération et de la Corruption, le traité du Ciel et du Monde*, avec un traitement de deux mille florins, tan-
» On m'a assuré que dans quelques séminaires de Lombardie on suit encore, pour l'enseignement philosophique, des cahiers de l'école de Padoue du xvi^ siècle.
* La division des chaires était déterminée par les titres des traités aristotéliques; il y avait la chaire du traité de l'Ame, la chaire des Analytiques, la chaire des Sophismes de Hentisberus, etc.
dis que Galilée, avec un traitement fort inférieur, expliquera les éléments d'Euclide *.
L'école de Padoue est une école de professeurs. Il n'en reste que des leçons, et les leçons, à cette époque, ne savaient pas encore devenir des livres. Aussi cette école n'a-t-elle rien laissé qui supporte la lecture, ou puisse être de quelque valeur dans l'état actuel de l'esprit humain. Une école de professeurs peut rendre à la scicFice de grands services, mais non représenter dans sa complexité l'ensemble de la nature humaine. La philosophie de Padoue, c'est Padoue elle-même. Comparée aux cités toscanes, cette ville est médiocre et sans génie. Toutes les belles choses, ÏArena, le Baptistère, la Ragione, le Sunto, y ont été faites par des étrangers. Qu'est-ce que saint Antoine, la fleur de Padoue, la vraie création padouane, comparé à François d'Assise, à Catherine de Sienne? Ses miracles sont de la plus pauvre invention; toute sa légende est du plus mauvais style.
Le mouvement intellectuel de Bologne, de Ferrare, de Venise se rattache tout entier à celui de Padoue. Les universités de Padoue et de Bologne n'en font réellement qu'une, au moins pour l'enseignement philosophique et médical. C'étaient les mêmes professeurs qui, presque tous les ans, émigraient de l'une à l'autre pour obtenir une augmenlation de salaire. Padoue,
' On raconte encore à l'universilé de Padoue, qu'après la découverte des satellites de Jupiter, Cremonini jugeant la chose contraire à Aristote, refusa obstinément de regarder désormais au télescope.
d'un autre côté, n'est que le quartier latin de Venise; tout ce qui s'enseignait à Padoue s'imprimait à Venise. Il est donc bien entendu que sous le nom d'école de Padoue on comprend ici tout le développement philosophique du nord-est de l'Italie.
C'est surtout l'étude de la médecine qui contribua à fonder à Padoue le règne des Arabes. Pierre d'Abano mérite, sous ce rapport, d'être considéré comme le fondateur de l'averroïsme padouan'. Le Conciliator differentiarum philôsophorum et medicorum prélude déjà aux essais de Zimara, de Tomitanus, pour mettre d'accord Aristote et Averroès. Chose singuhère pourtant ! Pierre d'Abano ne connaît ni le Colliget ni les œuvres médicales d' Averroès : toutes les citations qu'il fait de cet auteur sont empruntées à ses œuvres philosophiques. Mais à un autre titre, je veux dire par sa réputation suspecte et son orthodoxie équivoque, Pierre d'Abano mérita bien mieux le nom d'averroïste. La pensée impie de l'horoscope des religions, ensuite reprise par Pomponat, Pic de la Mirandole, Cardan, Vanini, est énoncée pour la première fois, ce me semble, dans ses écrits avec une surprenante hardiesse.
* Tiraboschi {Storia délia lett. ital, t. V, 1. II, chap. ii, § 3) veut que Pierre d'Abano soit le premier auteur qui ait cité Averroès en Italie. C'est beaucoup trop dire.
« Ex conjunctione Saturni et Jovis in principio Arietis, » quod quidem circa finem 960 contingit annorum. .. totus » mundus inferior commulatur ita quod non solum régna, » sed et /e^e* et prophetse consurgunt in mundo... sicut » apparuit in adventu Nabuchodonosor, Moysi, Alexandri » Magni, Nazarei, Machometi *. » Ceci s'écrivait en 1303. Pierre d'Abano mourut pendant qu'on instruisait son procès; l'inquisition prit sa revanche en faisant brûler ses os*, et son nom resta dans la mémoire populaire chargé de machinations infernales et entouré de mystérieuses terreurs. Toute la médecine padouane est désormais vouée à l'averroïsme'. Les médecins forment, à cette époque, dans le nord de l'Italie, une classe riche, indépendante, mal vue du clergé, et qui paraît avoir eu en religion des opinions assez libres. Médecine, arabisme, averroïsme, astrologie* , incrédulité, devinrent des termes presque
* Concil. controv. f. 15. (Venet. 1563.)
' Sa pierre sépulcrale se voit pourtant aux Ermites, avec cette inscription : Pétri Aponi cineres. Ob. ann: 1315, œt. 66.
* Nec aliter medico philosophandum putabant, quam Averrois et Avicennae doctrina. Facciolati, Fasti Gymnasii Patavini, 1* pars, p. xlix. — Tiraboschi. t. V, 1. II, cap. ii,§ 2sqq.
* L'astrologie se rattachait de fort près à l'esprit arabe. On croyait cependant à cette époque qu'Averroès avait combattu les prétentions de cette science imaginaire. « Dicam ergo cum Averroe : Astrologia nostri temporis nuUa est. Sed statim dicit astrologus (scil. Petrus Aponus) ; Averroes non scivit astrologiam ; sed astra non meptiuntur. » Benvenuto d'Imola, ad Inf. cant. XX, apud Muratori, Antiq. t. 111, col. 947.
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synonymes. Cecco d'Ascoli est condamné, en 1324, par l'inquisîtion de Bologne, à se défaire de tous ses livres d'astrologie, el à assister tous les dimanches au sermon dans l'église des dominicains, parce qu'il avait parlé contre la foi'; plus tard il est briilé, et Orcajîna le place dans un de ses Enfers. Le tour d'esprit positif el enclin au matérialisme, qui domine dans l'Italie du Nord, se dévoile, les esprits forts se multiplient, et ici, comme partout, cherchent à se couvrir du nom d'Averroès. Mais les formes un peu roides du péripatétisme et la barbarie de l'école arabe firent tomber les averroistes dans une morgue pédante qui ne pouvait manquer de déplaire aux esprits plus cultivés de la Toscane. L'instinct si délicat de Pétrarque saisit cette nuance avec une finesse admirable : l'antipathie pour l'averroïsme médical est un des traits essentiels de sa vie, et une des plus agréables boutades de ce charmant esprit.
Pétrarque mérite d'être appelé le premier homme moderne, en ce sens qu'il inaugura chez les Latins le sentiment délicat de la culture antique, source de *ou[e notre civUisation. Le moyen âge, à diverses reprises, avait bien cnerché à renouer le til rompu el à se ratlaclier à la tra-
♦ Cf. Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. ii, § 15.
* Vasari, II, 129 (édit. Lemonnierj.
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dition classique. Mais le moyen âge, malgré son admiralion pour l'anliquilé, ne la comprit jamais dans ce qu'elle a de vivant et de fécond. Pétrarque, au contraire, fut véritablement un 'ancien. Le premier il retrouva le secret de cette façon noble, généreuse, libérale de comprendre la vie, (|ui avait disparu du monde depuis le triomphe de la barbarie. Pétrarque devait, par conséquent, détester le moyen âge et tout ce qui s'y rattachait. Or, la science arabe lui paraissait comme un reste de la pédanterie de cette époque. Tandis que les sources originales de la science antique avaient été scellées pour l'Occident, les Arabes avaient rendu d'incontestables services. Mais, en présence de l'antiquité elle-même, ces interprèles infidèles n'étaient plus qu'un embarras. L'engouement ridicule de leurs disciples provoqua dans la nature fine et irritable de Pétrarque un violent accès d'humeur*.
Cette aversion se retrouve à chaque page de ses écrits. Pétrarque ne veut même pas être guéri par les conseils de la médecine arabe, ni par des remèdes qui portent des noms arabes*. « Je te prie de grâce, dit-il à son ami Jean Dondi', en tout ce qui me concerne, de ne tenir aucun compte de tes Arabes, pas plus que s'ils n'existaient. Je hais toute cette race. Je sais que la Grèce a produit des hommes
• M. Henscbel a émis des vues fort analogues à celles qui suivent d^nsV A llgeineine Monatschrifù de Kiel, août 1H53.
' Contra medicum quemdnm invect. t. II, p. Iu93, 1097. — ller.sen XXII, p. 9U7(Édit. Henricpetri, 1554)
» Senil. XII. Ep. 2 (t. II, p. 904).— Seclusis Arabum mendadis. [Contra med. quemdam invect. p. 905.J
doctes et éloquents : philosophes, poëtcs, orateurs, mathématiciens, tous sont venus de là ; là aussi sont nés les pères delà médecine. Mais les médecins arabes!... tu dois savoir ce qu'ils sont. Pour moi, je connais leurs poètes; on ne peut rien imaginer de plus mou, de plus énervé, de plus obscène*... A peine me fera-t-on croire que quelque chose de bon puisse venir des Arabes*. Et vous néanmoins, doctes hommes, par je ne sais quelle faiblesse, vous les comblez de louanges imméritées; à tel point que j'ai entendu un médecin dire, avec l'assentiment de ses collègues, que s'il trouvait un moderne égal à Hippocrate, il lui permettrait peut-être d'écrire, si les Arabes n'avaient écrit; parole qui, je ne dirai pasJ3rûla mon cœur comme une ortie, mais le transperça comme un stylet, et aurait suffi pour me faire jeter au feu tous mes livres.... Quoi! Cicéron a pu être orateur après Démosthène ; Virgile, poète après Homère ; Tite-Live et Salluste, historiens après Hérodote et Thucydide ; et après les Arabes il ne sera plus permis d'écrire!... Nous aurons souvent égalé, quelquefois surpassé les Grecs, et par conséquent toutes les nations, excepté, dites-vous, les Arabes ! 0 folie! ô vertige! ô génie de l'Italie assoupi ou éteint* ! »
* Comment Pétrarque a-t-il pu connaître la poésie arabe, dont le moyen âge n'a pas eu la moindre notion?
* Unum, antequam desinam, te obsecro, ut ab omni consilio mearum rerum tui isti Arabes arceantur atque exulent ; odi genus universura.... Vix mitii persuadebitur ab Arabia posse aliquid boni esse. (T. H, p. 913.)
» ....Arabicuiis, ut vos velle videmini, duntaxat exceptis I 0
La haine de Pétrarque contre les astrologues et les médecins' venait de ce que les uns et les autres représentaient à ses yeux l'esprit arabe, le matérialisme fataliste et incrédule. Il semble d'ailleurs qu'en tout temps la médecine ait eu le privilège d'ameuter contre elle les humanistes et une certaine classe d'esprits honnêtes. La haine des médecins devint presque une idée fixe chez Pétrarque dans ses dernières années. Il avait eu quelques démêlés à Avignon avec les médecins du pape, qui affectaient de dédaigner les poètes, comme gens inutiles et sans profession ^. C'est à ce propos qu'il composa ses quatre livres (ïlnvectives contre un médecin^ , volumineuse déclamation oti il a recueilli contre l'art de guérir tous les griefs imaginables, pour aboutir à ce résultat qu'il n'est pas au monde un médecin à qui l'on puisse se fier*. Dans une lettre à
infamis exceptio ! 0 vertigo rerum admirabilis I 0 Italica vel sopita ingénia vel extincta! [Ibid.)
* Cf.Tiraboschi, t. V,l.ll,cap. ni,§ l.sqq. — Sprengel, Hist. de la méd.X. II, p. 477-78. — Andres, Dell' origine, elc. t. le"", p. 153 (Parma, 1782), et une dissertation sur Pétrarque envisagé comme critique de la médecine de son temps, dans le Janus, journal d'histoire de la médecine, publié à Breslau, par A. W. E. Th. Henschel, t. I" (1846), p. 183 et suiv.
» Senil. 1. XII, ep. 1 et 2 (t. II, p. 900, 908, 914). — L. XV, eq. 3 (p. 951, sqq.)
• 0pp. t. II, p. 1086, sqq. — Comparez la critique de Louis Vives, De causis corruptarum artiumj. V. (0pp. t. I, p. 413, sqq. Bâle, 1555.)
' De medicis non modo nil sperandum, sed valde etiam metuendum. (0pp. t. II, p. 801.)
BoccaceS il décrit avec malice le charlatanisme et la v.i« nité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement vêtus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d'or et un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagues et de pierres précieuses*. « Peu s'en faut, dit-il, qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe; et, en effet, ils le méritent, car il n'est personne parmi eux qui n'ait tué au moins cinq mille hommes, nombre exigé pour avoir droit à ces honneurs. » Dans une autre lettre, adressée à Pandolfe Malatesta, il raconte, ou peut-être il invente à l'appui de sa thèse les anecdotes les plus gaies*. Il paraît, du reste, que les beaux esprits de Padoue lui furent reconnaissants de cette campagne contre le pédantisme des médecins, puisque longtemps après l'on voit un Padouan proposer de lui élever à ses frais une statue dans le Prato délia Valle, à condition qu'on lui permette d'y inscrire :
Francisco Petrarchae Medicorum hosli infensissimo.
L'antipathie de Pétrarque pour tout ce qui sentait le
» Senil. 1. V, ep. 4. (T. II, p 796. sqq.)
' Les traités de médecine an moyen âge ne se font pas scrupule de conseiller au médecin les moyens du plus impudt^nt charlatanisme, pour se faire valoir. Cf. IJenschel, Janiis, l. l»"". p. 307, sqq. — Daremberg, Voyage médico-liltér aire en Angleterre, p. 14.
' Senil. 1. Xm, ep. 8.— Cf. Ihid. t. XIV, ep. 16. — L. XII, ep. 1 et 2.~L. III. ep. 4.
charlatanisme lui fit méconnaître quel service l'école médicale, malgré ses ridicules, rendait à l'esprit humain, en fondant la science laïque et rationnelle. Toutes les fois que rilalie a voulu réagir contre la superstition populaire, elle est tombée dans une sorte de matérialisme âpre, roide, exclusif. Averroès et les Arabes n'étaient à celte époque pour les libres penseurs du nord de l'Italie qu'un mot de passe. On ne pouvait aspirer au titre de philosophe ingénieux à moins de jurer par Averroès. Pétrarque luimême nous raconte à ce sujet de curieuses aventures*. Il reçut un jour dans sa bibliothèque, à Venise, la visite d'un de ces averroïstes, qui, selon la coutume des modernes philosophes, pensent n avoir rien fait, s'ils n'aboient contre le Christ et sa doctrine surnaturelle. Pétrarque ayant osé dans la conversation citer quelque parole de saint Paul, cet homme fronça le sourcil avec dédain*. « Garde pour toi, lui dit-il, les docteurs de cette espèce. Pour moi, fai mon maître, et je sais à qui je crois •. » Pétrarque essaya de défendre l'apôtre. L'averroïste se prit à rire : « Allons, dit-il, reste bon chrétien; pour moi, je ne crois pas un mot de toutes ces fables. Ton Paul, ton Augustin et tous ces gens dont tu fais tant de cas n'étaient que des bavards. Ah ! si tu étais capable de lire Aver-
* Senil. 1. V, ep. 3 (t. II, p. 796).— Cf. Tiraboscbi t. ^,p. 190 et suiv. (Édit. Modène.)
* nie spumans rabie, et contemptus supercilio frontem turpans : Tuos (inquit) et Ecclesiae doctorculos libi habe....
. * Ces mots cités par dérision de la II« épître à Timothée (i, 12), s'appliquaient à Averroès.
roès!... Tu verrais combien il est supérieur à tous ces drôles M » Pétrarque eut peine à retenir sa colère; il prit l'averroïste par le manteau, en le priant de ne plus revenir. Une autre fois, Pétrarque s'étant permis de citer saint Augustin à un de ces esprits forts : « Quel dommage, reprit celui-ci, qu'un si grand génie se soit laissé prendre à des fables aussi puériles*. Mais j'ai de toi meilleure espérance, et un jour sans doute tu seras des nôtres. »
Il paraît en effet que pendant quelque temps Pétrarque fut en butte aux obsessions des averroistes'. Son traité De sui ipsius et muUorum ignoraniia* n'est que le récit des conversations qu'il eut à Venise avec quatre averroïstes de ses amis, qui mirent tout en œuvre pour l'attirer à leur parti. Pétrarque raconte d'abord les efforts qu'ils tentaient auprès de lui, soit individuellement, soit réunis, et le dépit qu'ils éprouvaient en le voyant prendre au sérieux sa religion et citer Moïse et saint Paul comme des autorités. Finalement, ils tinrent conseil pour savoir si ce n'était pas
* Ad haec ille nauseabundus risit : « Et tu (inquit) esto Christianus bonus; ego horum omnium nihil credo. Et Paulus et Augustinus tuus, hique omnes alii quos praedicas, loquacissimi homines fuere. Utinam tu Averroim pati posses, ut videres quanto ille tuis bis nugatoribus major sit ! » Exarsi, fateor, et vix manum ab illo impuro et blasphemo ore continui....
2 T. II, p. 1055.
î Neque illis ignota est bibliotheca nostra, quara toiies me tentantes ingressi sunt. (T. II, p. 1054.)
* 0pp. t. II, p. 1035 et sqq.
perdre sa peine que de chercher à le convertir, et se résumèrent en l'appelant un bon homme sans littérature : Brevem diffinitivam hanc tulere sententiam, scilicet nie sine litteris virum bonum. Un manuscrit de la bibliothèque de SS. Jean et Paul a fourni les noms de ces quatre averroïstes ; c'étaient, dit -on, Léonard Dandolo, Thomas Talento, Zacharie Contarini, tous trois de Venise, et maître Gui do da Bagnolo, de Reggio*. L'averroïsme était devenu à la mode dans la haute société vénitienne, et il fallait en faire profession, si l'on voulait passer pour un homme de bonne compagnie*. Or, sous ce nom se cachait l'incrédulité la plus décidée. « S'ils ne craignaient les supplices des hommes bien plus que ceux de Dieu, ils oseraient, dit Pétrarque, attaquer non-seulement la création du monde selon le Timée, mais la Genèse de Moïse, la foi catholique et le dogme sacré du Christ. Quand cette appréhension ne les retient plus, et qu'ils peuvent parler sans contrainte, ils combattent directement la vérité ; dans leurs conciliabules, ils se rient du Christ et adorent Aristote, qu'ils n'entendent pas. Quand ils disputent en public, ils prolestent qu'ils parlent abstraction faite de la foi, c'est-à-dire qu'ils cherchent la vérité en rejetant la vérité, et la lumière en tournant le dos au soleil. Mais en secret, il n'est blasphème,
1 Primus miles, secundus simplex mercator, tertius simplex nobilis, quartus medicus physicus. P. degli Agostini, Scritt. Venez, t. I", p. 5. — Tiraboschi, 1. c. — De Sade, Mém. sur laviede Pétrarque, t. III, p. 752.
^ Cogitant se magnos, et sunt plane omnes divites, quae nunc una mortalibus magnitudo est. (T. II, p. 1038.)
sophisme, 'plaisanterie, sarcasme qu'ils ne débitent, aux grands applaudissements de leurs auditeurs. Et comment ne nous traiteraient-ils pas de gens illettrés, quand ils appellent idiot le Christ notre maître? Pour eux, ils vont gonflés de leurs sophismes, satisfaits d'eux-mêmes, et se faisant fort de disputer sur toute chose sans avoir rien appris. » Pétrarque expose ensuite les subtiles questions qu'ils agitaient sur les Problèmes d'Aristote S et les difficultés qu'ils soulevaient sur la création, l'éternité du monde, la toute-puissance de Dieu, la souveraine félicité de l'homme. « Dieux immortels ! s'écrie-t-il, on ne mérite le titre d'homme lettré aux yeux de ces gens, si l'on n'est hérétique, frondeur, insensé, et si l'on ne va par les rues et les places publiques disputant sur les animaux, et se montrant bête soi-même. Plus on attaque la religion chrétienne avec fureur, plus on est à leurs yeux ingénieux et docte. Se permet-on de la défendre, on n'est plus qu'un esprit faible et un sot qui couvre son ignorance du voile de la foi. Pour moi, ajoute Pétrarque, plus j'entends décrier la foi du Christ, plus j'aime le Christ, plus je me rafîer-
* Quoi leo pilos in vertice, quoi plumas accipiter in cauda. utadversi coeunt elepliantes, etc.. (Juae denique quamvis vera essent, nifiil penitus ad beatam vitam (p. 1038). Solebant illi vel aristotelicum problema, vel de animalibus aliquid in médium jactare : ego autera vel tacere, vei jocari, vel ordiri aliud, in~ terdumque subridens quaerere quonara modo id scire potuisset Arisloteles, cujus et ratio nullaest et experimentum irapossibile. Stupere illi, et tacili subirasci, et blasphemum velut aspicere. (P. 1042.)
mis dans sa doctrine. Il m'arrive comme à un fils dont la tendresse filiale se serait refroidie, et qui entendant attaquer l'honneur de son père, sent se rallumer dans son cœur l'amour qui paraissait éteint. J'en atteste le Christ, souvent les blasphèmes des hérétiques de chrétien m'ont fait très-chrétien. »
Pétrarque ne se contenta pas de ces édifinntes protestations. Il avait entrepris une réfutation en forme des erreurs averroïstes; mais il ne put l'achever. Aussi redoublait-il d'instances auprès d'un de ses amis, Luigi Marsigli, religieux augustin, pour l'engager à se charger de ce travail. « Je te demande une dernière grâce, lui écrit-il •; c'est de vouloir bien, aussitôt que tu jouiras de quelque loisir, te retourner contre ce chien enragé d'Averroès, lequel, transporté d'une aveugle fureur, ne cesse d'aboyer contre le Christ et la religion catholique. J'avais, tu le sais, commencé à recueillir de côté et d'autre ses blasphèmes; mais des occupations plus nombreuses que jamais, et le manque de temps, aussi bien que de science, m'en ont détourné. Applique toutes les forces de ton esprit à cette entreprise, qui jusqu'ici a été si indignement négligée, et dédie-moi ton opuscule, soit que je vive ou que je sois mort. »
On méconnaîtrait le caractère de Pétrarque, si l'on croyait que cette opposition à l'averroïsme partît d'une étroite orthodoxie. Celui qui, précurseur des plus vives
* Epist. ultima sine titulo (0pp. vol. Il, p. 732). — Cf Tiraboschi, t. V, 1. '\ cap. i, § 23. — De Sade, t. III, p. 761.
aspirations des temps modernes, s'écriait près de deux siècles avant Luther :
Dell' empia Babilonia ond' è fuggita Ogni vergogna, ond' ogni bene è fori, Albergodi do4or, madré d'errori, Son fuggit' io per allungar la vita,
celui qui adressait au peuple romain la lettre De capessenda libertate, et s'écriait, dans son enthousiasme pour Cola de Rienzi : Roma mia sarà ancor bella ! n'était pas homme à s'alarmer de l'émancipation des esi)rits. Mais Pétrarque en voulait à la morgue hautaine des avei'roïstes. Ce Toscan, plein de tact et de finesse, ne pouvait souffrir le ton dur et pédantesque du matérialisme vénitien. Beaucoup d'esprits délicats aiment mieux être croyants qu'incrédules de mauvais goût.
§IV
Ce fut le sort d'Averroè> de mener de front dans l'histoire une double destinée, l'une dans l'enseignement classique, l'autre parmi les gens du monde et les libertins. Ces deux rôles toutefois n'étaient pas sans connexion l'un avec l'autre : l'abus que l'on faisait du nom d'Averroès était encouragé par l'autorité magistrale qu'il obtenait dans les écoles. Les habitudes de la scolastique dégénérée avaient en quelque sorte naturalisé le Grand Commentaire dans
la haute Italie. Dès la première moitié du xiv® siècle, Grégoire de Rimini, Jérôme Ferrari, Jean de Jandun et frà Urbano de Bologne nous présentent parfaitement caractérisé l'enseignement qui doit se prolonger à Padoue jusqu'au milieu du xvii® siècle.
Peu d'auteurs ont été plus cités et ensuite plus oubliés que Jean de Jandun*. Il s'agit pourtant d'un de ces maîtres auxquels l'emphase de l'école avait décerné le titre de monarque de la philosophie et de prince des philosophes. Quoique né en France, quoique ayant professé avec éclat dans l'Université de Paris-, Jean de Jandun appartient réellement à l'école de Padoue : c'est là que son nom est resté célèbre' ; c'est là qu'il connut Marsile de Padoue, et peut-être Pierre d'Abano, avec lesquels il
* Jandun est un village du canton de Signy-l' Abbaye,, département des Ardennes. Ce nom a donné naissance k une foule d'altérations, Jandunus, Joannes de Gandavo, de Gan, de Gandano, de Gonduno, de Gandino, de Gedeno, de Jandano, de Jandono, Joannes jando, etc. Zimara (Solut. contrad. f. 107 v*», 170 \°, 214) et Antoine Brasavola de Ferrare, dans son commentaire sur le De Substantia Orbis , l'appellent même Jmnnes Andegavensis.
îD'Achery, Spicil. t. III, p. 85 (edit. ait.). On le fait aussi enseigner à Pérouse. N'aurait-on pas lu Perusiœ pour Parisius ?
* Un sonnet de Dino Compagni, publié par M. Ozanam {Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie, p. 319-3';'0), est adressé à un Maestro Giandino, philosophe et physicien, dont le poëte vante la science et les écrits. On pourrait, sans invraisemblance, identifier ce personnage avec Jean de Jandun. Dino vécut iusqu'en 1323.
entretenait de Paris des relations suivies, et qui le tenaient au courant des productions averroïstes. Il prit parti, comme Marsile, pour Louis de Bavière, dans la querelle de cet empereur avec Jean XXII, coopéra au célèbre ouvrage Defensor pacis, et se vit condamner par le pape en 1328'. Ses Questions et ses Commentaires sur Arislote et Averroès, et en particulier sur le De suhstantia or bis, ont été plusieurs fois imprimés à Venise, en 1488, 1496 et 1501. La Bibliothè(iue impériale (anc. fonds, 6542) possède de lui un volumineux commentaire inédit du commentaire de Pierre d'Abano sur les Problèmes d'Aristote. Ce fut par l'entremise de Marsile que Jean de Jandun eut le premier connaissance à Paris de l'ouvrage de Pierre d'Abano^.
»Cf. Martène, Thésaurus novus Ànecd. Il, col. 704 et suiv. — Baluze,iliisce/i.t. I,p. 311 et suiv. (Paris, 1678!— J. Wolf,Z,ec«. Memorab .Centenarii XVI ,t. I,p. 914. — Fabricius,5i6^. med. etinf. lat. t. IV, p. 77. — Bandini, Bibl. Leopoldina Laurent. t. m, col 103— II. Wharton, Appendix ad Hist. lltl. Guill. Cave (Oxon.l743),p. 36.— Oudin,Z)e Script eccl. t. III, p 883. — Du Boulay, Hist. univ. Par. t. IV, p 163. 20.% -206, 974. — Boulliot, Biographie ardennaise. t. II, p. 52-56.
2 Et ego Joannes de Genduno, qui, Deo gralias, credo esiîe primus inter Parisius régentes in philosophia ad quempraedicta exposilio pervenit per dilectissimum meum magislrutn Marctlium de Padua, illorum exposilionem manibus propriis niihi scribere dignum duxi, ne malorum scriptorum corruptiones dampnosae delectalionera meam in istius libri studio mi no raretU librumque praenorainatum, scilicet illius gloriosi doctoris suTimas propono, Deo jubente, scolaribus studii Parisiensis Yerb'>» tenus explicare. (Ms. cité, f. 1.)
îTimara' et les Coïmbrois- meUent Jean de Jandun au \iombre des averroistes. Il l'est, en effet, par la méftiode et les habitudes de son enseignement; Averroès est i ses yeux perfectus et gloriosissimus physicus, verilatis amicus et defensor intrepidus. Quanta la doctrine, Jean de Jandun n'en a pas de bien caractérisée. Dans son commentaire sur le De substantia orbis, il défend la thèse de la nécessité et de l'incorruptibilité de la matière céleste, et réfute [es modernes, qui prétendent que le ciel, étant composé de la même matière que le monde sublunaire, ne lient sa nécessité que d'une cause extérieure. Dans ses Questions sur le traité de l'Ame, il se contente de présenter, avec beaucoup de subtilité, le pour et le contre sur les questions averroïstiques de l'intellect' : L'intellect actif existe-l-il nécessairement? L'intellect actif fait-il partie de l'âme humaine? L'intellect possible comprend-il toujours l'intellect actif d'une même intellection? Sur la question capitale : L'intellect est-il unique dans tous les hommes? il a peine à se décider entre les raisons opposées. Oui, car s'il y avait plusieurs intellects, la raison d'un homme ne Serait pas celle d'un autre; oui, ca: dans cette hypothèse l'intellect serait individualisé par le corps; or, il est absurde qu'une substance qui existe avant d'être unie au corps soit individualisée par le corps. Non, car
* Solut. contrad. f. 210 v».
^ In l. Il Z)e anima, cap. i, quaest. 7, art. 1, p. 59.
• Je cite d après le riis. de Saiiii Marc, classis VI, n" 101, et 381 de Saint- Aatoine de Padoue.
3i2 AVKRROftS.
les mêmes raisons prouveraient que l'intelligence est ideiitique chez tous, ce qui est absurde. Non, car l'intellect étant la première perfection de l'homme, le moi serait constitué individu par ce qui fait l'essence d'un autre*. Non, car il suivrait de là qu'un même sujet peut soutenir des modifications contraires. Non, car l'intellect étant éternel, et l'espèce humaine étant éternelle, l'intellect serait déjà parfait et plein d'espèces intelligibles ^ « Pour moi, dit-il, quoique l'opinion du Commentateur et d'Aristote soit expresse, et que cette opinion ne puisse être réfutée par des raisons démonstratives, je pense que l'intellect n'est point unique, et qu'il y a autant d'intellects que de corps humains^. » Jean de Jandun repousse avec beaucoup plus de décision une opinion qu'il distingue de celle du Commentateur, et d'après laquelle une seule âme éternelle s'individualiserait en chacun par une sorte de métempsycose. Il affirme sans hésiter, et conformément au dogme théologique, que l'âme est formée par une création directe de Dieu au moment de la génération. Sur un grand nombre d'autres questions relatives à l'intellect et à l'intelligible, Jean de Jandun s'éloigne également de l'opinion du Commentateur.
* Ego essem per esse lui, et tu per esse mei.
* Quum inteliectus sit ab aeterno, vel ab .-eterno fuit huniana species.... videtur quod jam est oranino perfecius et plenus speciebus intelligibilibus.
* Ipse est numeratus in diversis secunduin numerationem corporuni humauorum. — On lit à la marge : Opinio sacrœ fdei.
Leservite frà Urbano de Bologne est un autre exemple de ces religieux qui, comme Baconlhorp, affichaient sans crainte le nom à'averroïste. Mazzuchelli' et Mansi^ veulent qu'il ait enseigné la théologie à Paris, àPadoue et à Bologne. Mais Tiraboschi' fait observer que les anciens documents dont s'est servi le père Giani, annaliste de l'ordre des servîtes'', parlent seulement de l'école de philosophie que frà Urbano tint à Bologne. Le principal de ses ouvrages est de 1334, et il nous y apprend luimême qu'il était alors avancé en àge^. Cet ouvrage, qui lui mérita le surnom de Père de la philosophie, est un volumineux commentaire du commentaire d'Averroès sur la Physique d'Arislote. Antoine Alabanti, général des servîtes, le fît imprimer à Venise en 1492, sous ce titre : Urbanus Averroista, philosophus summus, ex almifico servorum B. M. V. ordine, commentorum omnium Averoys super librum Aristotelis de Pkysico auditu expositor clarissimus, avec une préface de Nicoletti Vernias*. L'auteur annonce dans un prologue l'intention de composer un semblable commentaire sur le commentatairedu traité du Ciel et du Monde. Averroès, on le voit, a déjà remplacé Aristole ; c'est son texte que l'on commente, en
* Scritt. ital. t. II, p. III, p. 1479.
2 Bibl. med. et inf. lat. (contin.), t. YI, p. 308. î T. V, 1. II, cap. II, n»3.
* Annales Servorum B. M. V. vol. I", p. 271.
* Mansi il. c.) le fait beaucoup plus moderne, mais sans citer aucune autorité.
« Ilain, vol. II, pars II, p. 496-497.
lieu et place de celui du philosophe. Frà Urbano, selon Tiraboschi, qui avait vu un exemplaire de son commentaire dans la bibliothèque d'Esté à Modène, ne soutenait aucune des opinions coupables d'Averroès. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il ait exercé une grande influence ; car on ne trouve pas de manuscrits de ses ouvrages dans les bibliothèques de Venise et de Lombardie.
Vers la même époque, Zacharie, professeur de rhétorique [eloqaentim latines didascalus) à Parme, écrit une thèse Z>e tempore et motu contra Averoym, qui se trouve dans le n° 1749 du fonds de Sorbonne'. L'ouvrage est de mince valeur; mais il atteste combien les questions averroïstiques étaient à l'ordre du jour dans les écoles du nord de l'Italie, au commencement du xiv® siècle^.
Paul de Venise (mort en 1429) *, l'un des docteurs les plus autorisés de son temps, comme l'atteste le grand
* Aucun auleur d'histoire littéraire, que je sache, pas même Affô, ii'a parlé de ce Zacharie de Parme. Le ms, de Sorbonne contioi deux de ses ouvrages, la thèse précitée et une rhétorique dtine fort intéressante, dédiée au cardinal G. de Parme et à Nicolas, doyen de l'église de Paris, sans doute celui qui est mentionné dans la Gallia christiana {l. Vil, p. 205), vers l'an 1300.
' Ce ms. avec beaucoup d'autres, provient du don fait à la Sorbonne par maître Jacques de Padoue.
* Cf. Ossinger, Bibl. Augustin, p. 922, sqq. — Tiraboschi, t. VL P* partie, 1. H, cap. ii, § 2. — Baldassare Poli, Supplimenti al Manuale di Tennemann, p. 537 et suiv. — Les manuscrits de Venise et de Padoue contiennent beaucoup de renseignements sur le même sujet
AVEUROÊS. 345
nombre des éditions et des copies manuscrites de ses œuvres, Paul de Venise, surnommé d'un commun accord excellentissimus philosophorum monarcha\ admet, avec une francliise dont on a droit d'être surpris dans un religieux augustin, les dernières conséquences de la théorie averroïste. « Les modernes, dit-il, prétendent que l'âme intellective se multiplie selon la multiplication des individus, qu'elle est engendrée, mais non sujette à la corruption ; et ils soutiennent que telle est l'opinion d'Arislole. Mais la vraie opinion d'Aristote, c'est qu'il n'y a qu'un intellect unique pour tous les hommes, conformément à l'interprétation du Commentateur, et d'après ce principe que la nature n'abonde jamais en superflu, comme elle ne manque jamais du nécessaire. Cela ne veut pas dire pourtant que la même âme soit à la fois heureuse et malheureuse, savante et ignorante, toutes ces qualités n'étant dans l'âme que des accidents. L'intellect humain est incréé, impassible, incorruptible; i' n'a ni commencement ni fin; il ne se compte pas selon le nombre des individus. En effet, tout ce qui est susceptible d'individualité numérique participe de la matière. Or, l'âme intellective est exempte de toute concrétion matérielle. L âme intellective est la dernière des intelligences mondaines; elle est spécifique de l'espèce humaine, tandis que l'âme spi-
* Ces titres de monarcha sapientiœ, philosophorum suœ œtatis facile princeps, se donnaient avec une singulière facilité à F^adoiie aux hommes les plus médiocres. Tel autre s'intitulait : Arislutelis anima, aller Hippocraùes, summus Italiœ philosophtis, Aristotelis genius.
ritivie (sic), par laquelle Thomme est animal, est de même espèce que l'âme des autres animaux : celle-ci est engendrée et incorruptible'. »
Paul de Venise doit donc être compté au nombre des averroïsles les plus décidés. Il soutint à Bologne, devant le chapitre général des augusiins, composé de plus de huits cents religieux, et avec un grand appareil de solennité, les thèses averroïsles contre Nicolas Fava. Son habileté en dialectique ne le sauva pas d'une défaite. Le Siennois Ugo Benzi, ennemi personnel de Fava, qui assistait à la dispute, ne put s'empêcher de s'écrier : « Fava a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. — Bon Dieu ! reprit Paul de Venise, voilà qu'Hérode et Pilate deviennent amis! » A ces mots, il s'éleva un rire général qui fit clore la séance. Paul de Venise nous est représenté par ses contemporains comme un scolastique insolent et présomptueux; Fava, au contraire, ami de Philelphe, appartenait déjà à l'école helléniste, qui devait, un siècle plus tard, détrôner Averroès.
Paul de Pergola, Onofrio de Sulmona, Henricus ab Alemannia, Jean de Lendinara, Nicolas de Foligno, Magister Strodus, Hugues de Sienne, Marsile de Sainte- Sophie, Jacques de Forli, Thomas de Catalogne, Adam Bouchermefort, furent autant de maîtres renommés en leur temps *, et de zélés partisans de la scolastique aver-
* Cette théorie est extraite delà Summa totius philosophiœ, de Paul de Venise.
* La plupart de ces auteurs m'ont été révélés par l'examen des manuscrits de Venise et de Padoue.
roïste. Certes, il nous est difficile de comprendre la séduction que cette philosophie pouvait exercer sur la jeunesse studieuse qui se pressait à Bologne et à Padoue. L'homme voué aux travaux de l'esprit éprouve une grande tristesse, quand, parcourant les archives de ces longs siècles d'étude, il trouve enseveli dans l'oubh ces monceaux de travaux surannés, dont rien ne reste, si ce n'est quelques noms que personne ne se soucie plus de retenir. Mais il se console en pensant que l'exercice de la raison a une valeur indépendante et absolue, que chacun de ces manuscrits de Jean de Jandun, de Paul de Venise, portant si soigneusement le nom de son possesseur et la date des études auxquelles il a servi, est entré pour une part dans la tradition de la science, et a pu contribuer à cette grande éducation de l'esprit humain, où rien ne se perd. L'abécédaire où Gœthe apprit à lire n'a point été un livre inutile.
Gaetano de Tiene (1 387-1 465) est présenté d'ordinaire comme le fondateur de l'averroïsme padouan *. Cela n'est
* Primu8 Averroi auctoritatem in gyranasio Patavino conciliasse dicitur, ejuscommentariain philosophandounice secutus (Facciolati, Fasti gymn. Pat. pars II, p. 104). In explicando, omissis alioriim interprelum opinionibus. solum Averroem, fidissimum philosophi commentatorem sequehatur, eo ingenii acumineut primusei in gymnasio auctoritatem conciliaret. (Tomasinus, m. vir. Elogia, t. II, p. 34-35.)
point exact, puisque l'aulorilé d'Averroès était déjà établie à Padoue depuis plus d'un siècle, quand ce maître commença à y enseigner en 1436. Néanmoins Gaetano, par sa fortune, sa position sociale, son enseignement et ses écrits, contribua puissamment à augmenter l'autorité du Grand Commentaire. Issu d'une famille illustre de Vicence*, Gaetano devint un des personnages les plus im- [lortanls de l'université de Padoue, et mourut chanoine de la cathédrale de cetle ville". Sa bibliothèque passa, avec ses propres écrits, à l'ahbaye de San Giovanni in Verdara, un des principaux centres de l'averroisme, et de là à Saint-Marc, où elle est encore aujourd'hui un tableau des études de ce temps. Le nombre extraordinaire de copies des cours de Gaetano qu'on trouve dans les bibliothèques du nord de l'Italie, le luxe de calligraphie qui y est quelquefois déployé', et les nombreuses éditions qu'il
• La famille Tiene voulut, qu'en souvenir du célèbre professeur, un de ses nieinl)res portât toujours le nom de Gaetano. C'est ainsi que notre philosophe se trouve homonyme du bienheureux Gaetano de Tiene, fondateur des théatins.
^ Voir pour la vie de Gaetano la notice de Calvi (en religion, Angiol-GabrielediS. Maria), Bibtiolecae Storia di queiscrittort cosl délia città corne del terrilorio di Vicenza (Vicenza, 1772j, vol. 11. parte L
* Presque toutes ces copies ont été faites de son vivant, souvent l'année même où il avait professé le cours qui en fait l'objet. La bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue possède plusieurs copies de luxe dont Gaetano lui-même fit liommage à saint Antoine. Cf. Minciolti, CalaL. dei cudd. man. di S. Ant. p. 96-97.
obtint dans les premières années de la typographie ' , attestent la vogue dont il jouit, durant la seconde moitié du XV» siècle, dans les écoles de l'Italie et même de toute rEiirope.
Il ne faut demander à Gaetano aucune doctrine originale. Moins hardi que Paul de Venise, il rejette toutes les conséquences hétérodoxes du péripatétisme. Dans son commentaire sur le traité de l'Ame, achevé en 1448, les questions averroïstes sont poursuivies dans leurs plus subtiles distinctions. Gaetano cherche à concilier l'immortalité avec la théorie aristotélique de la perception : il n'y réussit que par la plus bizarre des hypothèses^ Dans une thèse psychologique soutenue à Padoue^ Gaetano discute une question qui paraît avoir beaucoup préoccupé l'école de ce temps, à savoir : s'il faut admettre un sensus agens pour expliquer la sensibilité, de même qu'on admet un intellectus agens pour expliquer l'intelligence. Quekiuesuns, dit Gaetano, prétendent que l'intellect actif produit les espèces sensibles, lesquelles deviennent les élénentsde
• Panzer, Ann. typog. p. 366 sqq. — Ilain, vol. II, part. II, p. 412-413.
« Intellectus intelligit post separationem a corpore per species et habitus qui in eo remanserunt, non in actu completo, sicut duni erat unitus corpori, quia quantum ad illiiJ dependet a fantasmalibus, sed in actu seuiipleno el incomplète, secundum quem modum posset non dependere a fantasmatibus et perpetuari.
» Imprimée à Venise, 1481. Je cite d'après le ms. de Saint- Marc (Classis VI, no74a.)
la sensation, et ils attribuent, mais à tort, cette opinion à Averroès. D'autres, avec Jean de Jandun, supposent dans l'âme sensitive comme dans l'âme intelleclive deux ordres de puissances, les unes passives, les autres actives. D'autres enfin, et ceux-ci sont plus près de la vérité, n'admettent point l'existence d'un sensusagens,et pensent que les objets sensibles, d'une part, suffisent pour produire les espèces, et que les espèces, d'une autre part, suffisent pour expliquer la sensation , sans l'intervention d'un agent spécial. Dans une autre thèse, où Gaetano agite la question de la perpétuité de l'intellect, il se résume ainsi : l'âme intelleclive est produite par une création immédiate, puis infuse à la matière. L'intellect envisagé isolément est donc engendré et corruptible. Mais l'âme humaine, envisagée dans l'ensemble de ses facultés, est immortelle. Tout cela, on le voit, est indécis et sans caractère.
Averroès est désormais à Padoue le maître de ceux qui savent. Michel Savonarola, dans son livre De laudibus Patami, composé en 1440, l'appelle ille ingénia divinus homo Averroès philosophus, Arlstotelis operum omnium cotnmentator^ . La bibliothèque de Jean de Marcanuova, léguée par lui à l'abbaye de Saint-Jean in Verdaraen 1467, et maintenant à Saint-Marc de Venise, est composée presque exclusivement d'ouvrages averroïstes. Énumérer tous les Padouans ou Bolonais qui au xv* siècle ont commenté Averroès, ce serait dresser la liste de tous les profes-
» Muratori, Rerum Ital. Script, t. XXIV, col. 1155,
seursdePadoueetde Bologne Claude Betti* et Tibère Bazilieri de Bologne-, Laurent Molino de Rovigo', Apollinaire Offredi, Barthélemi Spina, Jérôme Sabionetta*, virent leurs leçons adoptées comme une facile interprétation du Grand Commentaire. Le célèbre Thomas de Vie Cajélan lui-même enseignait selon Averroès, et s'il faut en croire Gui Patin, si bien au courant des bruits qui couraient à Padoue, ce fut de cet enseignement que Pomponat tira son venin ^. En 1480, la docte Cassandra Fedele de Venise soutint à Padoue les thèses averroïstes, et obtint le laurier de philosophie^. L'opposition se montre à peine. La thèse du frère mineur Antoine Trombetta contre les averroïstes' n'enleva rien à leur hardiesse. Les dernières an-
* La bibliothèque de l'université de Bologne possède son cours en quinze énormes volumes.
2 Tiberius Dacilerius. Lectura in octo libros de Auditu Naturali AristoteLis et sui fidlssimi commentatoris Averrois quam illo legente scholares Papienses scriptitarunt anno 1503. (Papise, 1607, in-fol.)
* Facciolati, op. cit. p. 114.
'Mittarelli, Appendix ad Bibl. S. Michaelis prope Murianum, col. 448, 449.
» Patiniana, p. 98-99 (édit. 1701).
« Facciolati, 1. c. p. 89. — Tomasini, Elogia, t. II, p. 34.3, sqq.
' Tractatus singularis contra Averroystas de humanarum animarum plurificatlone, ad catholicœ fidei obsequiinn. 2^ titre ; Eximii sacrœ theolitgiœ metaphysicœque monarchœ, Magistri Antonii Trombete, Patavini, Ordinis Minorum provinciœ S. Antonii ministrif Quœstio de ani-
nées du xv* siècle sont les années du règne absolu d'Averroès à Padoue.
Au nombre des averroïstes les plus déterminés de ce temps, il faut placer le théatin Nicoloili Vernias, qui enseignait à Padoue de 1471 à 1499. Bien plus hardi (|iie Gaelano, Vernias soutenait sans restriction la théorie de l'unité de l'intellect, à tel point qu'on l'accusait d'avoir infecté toute l'Italie de cette pernicieuse erreur*. Ce fut à son école que Niphus apprit l'averroïsme*. Vernias renonça ensuite à ces dangereuses opinions, et écrivit en faveur de l'immortalité et de la pluralité des âmes un livre qui parut en 4499*. L'ouvrage était dédié à Dominique
marum humanarum pluralitate contra Averrnym et sequaces, in studio Patavino determinata. (Venise, 1498)
» Falsam illam et ab omni veritate alienarn opinionem Averrois de unico intellectu confiniiare argumentis tenlavit, usque adeo ut plebeii et minuti philosoptii. qui hebeti et rudi ingenio contrariatn opinionem, quamvis verissimarn, defendere non polerant, in vulgus iactarent euin tolain pêne llaliani in hune perniciosum errorem compulisse. Riccoboni, De Gymn. Patav. p. 134(Patav. 1592). — Naudé, De Aug. Nipbo Judicium, p. 27, en tête de l'édition des Opusculamoralia et politica.de Niphus (Paris, 1614). Papadopoli, Hist. gymn. .Pat. t. pf, p. 291.
* Naudé. I. c. — Nicéron, t. XVIII, p. 54.
» Volens occurrere rumori faiso qui ab invidis et malevolis exciialus fuerat, et venenatuui susurrum toilere qui de eo in angulis fiebat .. Averroem nialeficae opinionis perfidum et vanum auctorera certissimis argumentis refellere aggressus est. Riccoboni, op. cit. p. 135. — Cf. Facciolati, Fasti gymn. Pat. pars 11», p. 106.— Tomasini,G'î/wm. Pat. p. 280, 399 (Utini. 1654).
Griraani, patriarche d'Aquilée, à qui Vcrnias avouait qu'il était prêt à éciianger son titre de philosophe contre celui de chanoine, sperans se non superphilosophi sçd canonici titulo aliquando usurumK Ce changement était dû aux amicales exhortations du doge Augustin Barharigo et de Pierre Baruzzi, évêque de Padoue, qui plus tard sauva Niplius de l'inquisition, et le porta également à corriger ses erreurs. Déjà le débat s'agrandit et sort du cercle étroit des questions logiques pour entrer dans le domaine de la philosophie morale et religieuse. Nous touchons au moment glorieux de l'école de Padoue, à celui de Niphus, d'Achillini, de Pomponat.
§ VI
En 1495, le vieux Vernias, qui, par un privilège unique, avait obtenu d'enseigner sans antagoniste, se néglige; ses élèves murmurent ; on lui oppose pour le réveiller Pierre Pomponat *. Avec Pomponat s'ouvre une ère nouvelle pour l'école de Padoue. Jusqu'ici la philosophie padouane s'est tenue dans les termes d'une métaphysique fort inoffensive. Paul de Venise, frà Urbano, Gaetano de Tiene, Vernias lui-même ne sont que des commentateurs. Aucune vie, aucune pensée ne circule sous cette dure enveloppe. La hardiesse n'est que dans les mots; le langage philoso-
* Riccoboni, ibid.
a Facciolati. Il» pars, p. 106, 109.
35i AVERROtS.
pilique, vingt fois quinlessencié, en est venu à ne rien receler : ia psychologie n'est plus qu'un cliquetis de mots sonores et d'abstractions réalisées. Pomponat, au contraire, représente réellement la pensée vivante de son siècle. C'est la personnalité de l'âme humaine, c'est l'immortalité, c'est la providence et toutes les vérités de la religion naturelle qui sont mises en cause, et deviennent dans le nord de l'Italie l'objet du débat le plus animé. Tout en expliquant Aristole et Averroès selon la règle, Pomponat sut intéresser la jeunesse et philosopher en vérité. Paul .Tove parle avec admiration de la variété de ton qu'il savait déployer dans ses leçons : ce n'est plus un scolastique, c'est déjà un homme moderne.
Pour couvrir cette tendance nouvelle, un nouveau nom était nécessaire : on trouva celui d'Alexandre d'Aphrodisias. Désormais Averroès ne régnera plus seul : réduit à partager l'école, il n'aura plus pour lui que quelques noms, et ces noms ne seront pas toujours les plus illustres.
Telle est l'origine des deux factions philosophiques connues sous le nom d'Alexandristes et d'Averroïstes. Il ne faudrait pas cependant attribuer à cette distinction une trop grande importance. M. Rilter a été jusqu'à révoquer en doute l'existence de ces deux partis *. Il est certain du moins que la démarcation entre eux n'a pas la rigueur qu'on pourrait être tenté de supposer, et qu'il est très-peu
* Gesch der neuem Phil. I« part. p. 367 et suiv. M. Centofanti {Archivio de Vieusseux, Append. t. IX, p. 647 et suiv.) CQ a, au contraire, exagéré l'oppositioa.
de maîtres, au xvi* siècle, que l'on puisse classer décidément parmi les averroïstes ou les alexandristes. La véritable division des péripatéticiens de la renaissance est en péripatéticiens arabes et en péripatéticiens liellénistes. Or, cette division ne coïncide nullement aveccelle des alexandristes et des averroïstes. Les hellénistes, comme Léonicus Thomseus, se mettaient en dehors des disputes scolastiques. C'est donc bien à tort que quelques historiens de la philosophie, Tennemann par exemple*, ont attaché une grande importance à celte division, qui n'est guère fondée que sur un passage de Marsile Ficin*, età laquelle on neseiait point mené par l'étude des sources.
L'immortalité de l'âme est considérée d'ordinaire comme le point de divergence entre les alexandristes et les averroïstes.L'immortalité, en effet, était, vers 1500, le problème autour duquel s'agitait l'esprit philosophique en Italie, et quand les élèves d'une université voulaient apprécier, dès la première leçon, les doctrines d'un professeur, ils lui criaient: « Parlez-nous de l'âme'. » Le grand ébranlement
* Gesch. der Phil. t. IX, p. 63.
2 Totus fere terrarum orbis a Peripateticis occupatus in duas plurimum sectas divisus est, Alexandrinam et Averroicam. Illi quidein intellectum nostrum esse mortalem existimant, hi vero unicum esse contendunt : utrique religionem omnem funditus aeque toUunt, prœsertim quia divinam circa homines pro^ identiain negare videntur, et utrobique a suo etiam Aristotele defecisse. (Praef. la Plot.) — Cf. Pic. Mirand. Apologia, p. 237.
* Ghr. Barthoimess, art, Pompunace, dans le Dict. des se. - hil. p. 161.
356 AVERROfeS.
que la conscience morale avait reçu des doctrines politiques professées au xvi® siècle, avait tourné de ce côte l'anxiété des esprits. Les averroïstes sauvaient les apparences en soutenant que l'intellect après la mort retourne à Dieu, et y perd son individualité. Pomponat embrassa l'opinion d'Alexandre, qui niait purement et simplement l'immortalité. Dans son livre De immortalilate animœ, affectant le Ion respectueux de l'orthodoxie, il combat l'averroïsme comme une erreur monstrueuse, justement réprouvée pnr saint Thomas*, et bien éloignée de la pensée d'Aristote. L'unité des âmes lui semble une fiction absurde, un iionsens {fi g inentum maximum et mintelUgihile, monstrum ab Averroe excogitatum). Le Napolitain Simon Porta, élève de Pomponat, qui écrivit, à l'exemple de son maître, contre l'immortalité, comme lui aussi, attaqua très-vivement les averroïstes, leur reprochant de réduire la connaissance ausouvenir,elde supposer l'intelligence de l'enfant aussi parfaite que celle de l'homme; exactement ce que l'école de Locke reprochait aux idées innées de Descartes'. Enfin, nous verrons bientôt le soin de réfuter Pomponat, confié par Léon X à l'averroiste Niphus. Par
* Tam luculenter, tam subtiliter adversws banc opinionem sanctus doctor invehitur, ut, senlentia mea, nihil intaclum, nullamque responsionein quam quis pro Averroe adducere poiest impugnatam relinquat ; totum enim impugnat, dissipât el annihilât, nuUumque averroistis refugium relictuin est, nisi convitia et maledicta in divinura et sanctum virum. {De Jmmort. anim. p. 8 et 9.)
•Poli, Supplimenti, p. 551 et suiv.
un étrange renversement de rôles, les averroïstes qui, jusqu'ici, ont représenté la négation de la personnalité humaine, deviennent ainsi un moment, contre Pomponat, les défenseurs de l'immortalité et les soutiens de l'orthodoxie. Comparé au matérialisme absolu des alexandristes, l'averroïsme représentait, en effet, un certain spiritualisme. La théorie de l'intellect actif, en maintenant l'origine supérieure et la réalité objective de la connaissance, écartait les hypothèses sensualistes. Aussi vit-on, vers le milieu du xvi" siècle, un partisan de la table rase, Vito Piza, dans son livre De divino et fiumano Intellectu (Padoue, 1555) combattre énergiquement l'averroïsme, au nom de l'empirisme'.
C'est donc par erreur que l'on a rangé Pierre Pomponat et Simon Porta parmi les averroïstes, et que l'on a voulu rattacher leur doctrine sur l'immortalité à celle d'Averroès; puisque, au contraire, Pomponat n'en appela à l'autorité d'Alexandre que pour faire pièce aux averroïstes ^ Toutefois, cette confusion, que Bayle et Brucker ont justement relevée, n'était pas sans quelque fondement. La philosophie italienne, se dégageant des discussions abstraites du moyen âge, en était venue à se résumer dans quelques questions d'un matérialisme fort simple: que l'immortalité de l'âme
* Poli, Supplim. p. 56L
* Secutus Aplirodisaei placita, cujus dogmate ad corrumpen-
dam jiiventutem dissolvendamque ChristianEE vitae disciplinam, niliil pestilealiiis induci potuit. (Pauli Jovii Elogia, cap. lxxi, p. 161.) Cf. Brucker, t. IV, p. 162. — Bayle, art. Pomponace^ note B.
d été inventée par les législateurs pour maintenir le peuple; que le premier homme s'est formé par des causes naturelles; que les effets miraculeux ne sont que des impostures ou des illusions ; que la prière, l'invocation des saints, le culte des reliques sont de nulle efficacité; que la religion n'est faite que pour les simples d'esprit*. Voilà ce qu'on appelait averroïsme, voilà ce que les gens d'esprit soutenaient dans les cours et dans les cercles lettrés, affectant de mettre le représentant de cette doctrine au-dessus des évangélistes et des apôtres, et de faire de ses écrits leur lecture favorite *. Cet averroïsme des hommes du monde est bien celui de Pomponat. Peu s'en faut qu'il ne renouvelle le blasphème des «Trois Imposteurs*. » L'apparition des religions [leges) el leur décadence sont un effet de l'influence des astres*. Le christianisme est
» Campanella regarde ie machiavélisme ell'averroïsme comme deux rejetons parallèles de la doctriue d'ArJstote. Cl. Bruckcr, t. IV, p. 472-73; l. V, p. 110.
* Audivimus Italos quosdam qui suis? et Aristoteli et Averroi tantum temporis dant. quantum sacris litteris u qui maxime sacra doctrina delectantur, tantum vero fidei quantum apostolis et evangelistis il qui maxime sunt in Christi doctrinam religiosi. Ex quo nata sunt in Italia pestifera illa dogmata de mortalitate animi et divina circa res humanas providenlia, si verum est quod dieitur : nihil enim praeter auditum habeo. (Melchior Canus, De locis theol. l. X, cap. v.)
» De immort, aniynœ, cap. xiv.
* Hujusmodi legislalores, qui Dei filii merito nuncupari possunt, procurantur ab ipsis corporibus cœieslibus (De in,' cant. 1. XII, p. 293.)
déjà refroidi ; il n'a plus la force de produire des miracles*. Que dire de ce dilemme contre la Providence, où il se complaît avec une évidente malice? c Si les trois religions sont fausses, tout le monde est trompé; si, sur les trois, il n'y en a qu'une de vraie, il y en a deux défausses, et par conséquent la majorité est toujours trompée. » Cela n'est-il pas bien du temps où l'on discutait la question de savoir lequel des trois législateurs a le mieux réussi et gagné le plus de sectateurs*? L'expression même de leges et législatures, dont les philosophes italiens se servent pour désigner les religions et leurs fondateurs, est empruntée aux traductions d'Averroès, où le mot lex représente toujours le mot arabe 5cAaH<?' 1 loi, religion). Le passage de la Destruction de la Destruction, où Averroès a insisté avec le plus de hardiesse sur le parallèle des religions, est intitulé dans les éditions italiennes : Sermo de legibus, et relevé par l'annotateur avec une intention évidente'.
L'opposition de l'ordre de la foi et de l'ordre philosophique, que nous avons trouvée durant tout le moyen âge comme le trait distinctif des averroïstes, est aussi la base du système de Pomponat, Pomponat, philosophe, ne croit pas à l'immortalité, mais Pomponat, chrétien, y croit. Certaines choses sont vraies théologiquement, qui ne sont pas vraies philosophiquement. Théologiquement, il faut
1 Quare et nunc in fide nostra omnia frigescunt, miracula desinunt, nisi conficta et simuîata, nunc propinquus videtur esse finis. [Ibid. p. 286 )
* Menagiana, t. IV, p 286 et suiv.
» 0pp. t. X, p. 351 (édit. 1560.)
croire que Tinvocation des saints et l'application des reliques ont beaucoup d'efficacité dans les maladies ; mais, philosophiquement, il faut reconnaître que les os d'un chien morten auraient tout autant, si on les invoquait avec foi'. Pendant quatre siècles, les libres penseurs ne trouvèrent pas de meilleur subterfuge pour excuser leur hardiesse aux yeux des théologiens. La compression produit toujours la subtilité; la conscience proteste, et se venge par un respect ironique des entraves qu'on lui impose.
Si donc on applique le nom d'averroïstes à cette famille de penseurs inquiets et exaspérés par la contrainte, si nombreuse en Italie à la renaissance, et qui se couvrait du nom du Commentateur, Pomponat doit être placé au premier rang parmi les averroïstes, et Vanini a pu dire avec vérité : Petrus Pomponatius, phUosophus acutissimus, in cujus corpus animum Averrois commigrasse Pythagoras judicasset^ . Mais, si on entend par averrois te un partisan de la doctrine de l'unité de l'intellect, ce nom convient si peu à Pomponat, que toute sa vie n'a été qu'un combat perpétuel contre Achillini, le champion de l'averroïsme'. Averroès, d'ailleurs, est traité dans ses écrits
* Quae omnia, quanquam a profane vulgo non percipiuntur, ab istis tamen philosophis, qui soii sunt dii terrestres et tantum distant a caeteris, cujuscumque ordinis sive conditionis sint, sicut homines veri ab hominibus pictis, sunt concessa ei demonstrata. [De incant. p. 53.)
* Amphith. Exerc. vi, p. 36.
* Ce moment de l'histoire de l'école de Padoue a donné lieu à beaucoup de méprises. Bayle (art. Pomponace, note B) a
avec une extrême sévérité : il trouve ses opinions si extravagantes et si dénuées de sens qu'il doute que jamais personne les ait prises au sérieux, et qu'Averroès luimême les ait comprises*.
Pomponat étant présenté comme le fondateur de l'alexandrisme, bien qu'à vrai dire on ne remarque chez lui aucun attachement systématique pour Alexandre, la symétrie voulait qu'Achillini devînt le chef des averroisles. Cette classification serait tout artificielle , si on prétendait qu'Achillini a réellement soutenu funité des âmes et l'immortalité collective. Tout en reconnaissant que, sur ces deux points, la doctrine d'Averroès est conforme à celle d'Aristote, Achillini rejette expressément ces théories comme opposées h la foi^ Mais, à un autre point de vue, Achillini mérite le nom d'averroïste, je veux dire par l'importance qu'il accorde au Grand Commentaire, par sa manière scolastique et pédantesque. L'école de Padoue n'a rien de plus célèbre que les luttes de Pomponat et d' Achillini. Achillini l'emportait dans les thèses solennelles; mais le public donnait raison à Pomponat, en se portant en foule à ses leçons'. La ligue de Cambrai les força l'un et
relevé l'erreur de ceux qui placent Pomponat parmi les averroisles. Brucker (t. I", p. 826) avait commis d'abord la même méprise: plus tard (t. III, p. 162) il l'a rectifiée. LeibnitziOpp. t. I", p. 73) est tombé aussi dans quelque confusion à cet égard.
» Cf. H. Rilter, Gesch. der neuern Phil. l" part. p. 393.
^ H. Ritter, ibid. p. 383 et suiv.
» Niceron, t. XXXVI, init. - Tiraboschi, t. VI, p. 492. — Papadopoli, Hist. gymn. Patav. t. II, p. 298. — Les œuvres
l'autre, en 1509, de transporter leur champ de bataille à Bologne, La lutte s'y continua jusqu'à la mort des deux combattants, vers 1520.
Achiilini n'est vraiment qu'un disputeur, un continuateur de la vieille école padouane, où la qualité la plus nécessaire était l'habileté dans les exercices publics, l'audace à presser un adversaire, l'assurance dans les réponses. Comme tous les averroïstes, il cherchait à paraître orthodoxe, en invoquant sans cesse la distinction de l'ordre théologique et de l'ordre philosophique. Il se contre beaucoup plus libre dans sa hautaine épitaphe à San Martine Maguiorede Bologne :
^oo'
Hospes, Achilhnum tumulo qui quîeris in isto Falleris ; ille suo junctus Aristoteli
Elysium colit, et qiias rerum hic discere causas Vix potuit, plenis nunc videt ille oculis.
Tu modo, per campos dum nobilis umbra beatos Errât, die longum perpetuumqne Vale.
Ainsi, ces doctrines que nous avons vues, au temps de Pétrarque, réduites à se cacher età conspirer dans l'ombre,
d'AchilIini ont été plusieurs fois imprimées à Venise, en 15(^, 1545, 1551, 1568. Il est surprenant qu'on lise dans le Dict. des sciences philosophiques qu'il n'a laissé aucun écrit qui soit parvenu jusquànous.
étaient devenues, au commencement du xvi® siècle, la philosophie presque olïïcielle de toute l'Italie. Les discussions sur l'immortalité de l'âme étaient à l'ordre du jour à la cour de Léon X. Bembo ne cachait pas ses prédilections pour Pomponat. Ce fut lui qui sauva le philosophe du bûcher, et se chargea, pour apaiser l'inquisition, de corriger le De Immortalitate anlmm. Ce fut encore sous sa protection que Pomponat publia un Defensortum contre Niphus. Tous les vieux dictons de l'averroïsme incrédule, que l'enfer est une invention des princes, que toutes les religions renferment des fables, que les prières et les sacrifices sont des inventions des prêtres, se répétaient par les gens les mieux établis à la cour. C'est ua averroïste que cet incrédule de la Messe de Bolsène. Le moyen âge lui eût donné des cornes, à ce mécréant qui ose douter devant le sang du Christ. Voyez la différence! Raphaël en fait un galant personnage, lorgnant agréablement le miracle, en homme d'esprit qui connaît la raison des choses, et qui a lu son Averroès.
Ce n'est pas que, pour sauver les apparences, on ne se montrât sévère par moments. On condamnait Pomponat, et sous main on l'appuyait. On payait Niphus pour le réfuter, et on encourageait Pomponat à répondre à Niphus. Que pouvait-on attendre de sérieux d'une bulle contresignée Bembo, et ordonnant de croire à l'immortalité? La nuance qui séparait en ceci les alexandristes et les averroïstes était d'ailleurs presque insaisissable. Les premiers avouaient franchement les conséquences de leur doctrine, auxquelles les seconds n'échappaient que par de subtils
36i AVERHOKS.
iiuMisonpros. De part et d'autre, la méthode, l'esprit, les tendances irréligieuses étaient les mêmes. Marsile Ficin, J.-A. Marta', Gaspard ContariniS plus tard Antoine Sirmond, leur opposent les mêmes arguments, et le concile de Latran les enveloppe dans la même condamnation.
Le concile de Latran ne fut qu'un effort impuissant pour arrêter l'Italie dans la voie où elle était engagée, et d'où la grande réaction provoipiée par l'ébranlement de la réforme put seule la tirer. Certes, à n'envisager que les termes de la bulle, on croirait qu'il s'agit du zèle de la plus pure orthodoxie. Tous les subterfuges de l'école de Padoue y sont prévus. Le concile condamne et ceux qui disent que l'âme n'est pas immortelle, et ceux qui prétendent qu'elle est unique dans tous les hommes % et ceux qui soutiennent que ces opinions, quoique contraires à la foi, sont vraies philosophiquement*. Il ordonne en outre aux professeurs de philosophie de réfuter les opinions hétérodoxes, après les avoir exposées*, et enjoint de
* Àpolcgia de animœ immorlalitale, cum digressione, quod intellectus >^it multiplicatun, joint comme réfutation au De Anima et mente humana de Simon Porta,
* Contarini, écrivant contre Pomponat, se crut également obligé de réfuter l'unité de lintellect (Poli, p. 550).
* Concil. Later. V, .sessio viu. ( Labbe, Concil. t. XIX, col. 842.)
* Quumque verum vero minime contradicat, omnem assertioncm veritati illuminatae fidei contrariam omnino falsam esse definimus. [Ibid.)
' Insuper omnibus et singulis philosophis districle praecipiendo mandamus ut, quum philosophorum principia aul con-
AVERROfeS. 365
poursuivre, comme hérétiques et infidèles, les fauteurs de si détestables doctrines. Enfin, il défend aux clercs de consacrer plus de cinq ans à l'étude de la philosophie et de la poésie, s'ils n'y joignent l'étude de la théologie et du droit canon.
Cette bulle est datée du i9 décembre 1512. Or, c'est précisément dans les années (lui suivent que la controverse excitée par Pomponat atteignit le plus haut degré de vivacité et de hardiesse. Le De ImmortalUate aninnB parut à Bologne en 1516. Le décret de Lalran n'eut donc pas une grande eiïicacité. Quelques voix s'élevèrent même timidement dans le concile en faveur des doctrines condamnées*. Contclori mentionne, il est vrai, un ordre daté du 13 juin 1518, par lequel il est enjoint de poursuivre Pomponat comme rebelle au concile de Latran*; mais il
clusiones in qnibus a recta fide deviare noscuntur auditoribus suis legprint, quale hoc est de animœ mortalitate aut unitate. et mundi seternitate, ac alla hiijusmodi, teneantur veritatem religionis christianœ omni conatu manifestam facere, ac omni studio hujusrnodi philosophorum argumenta, qtium omniasolubilia existant, pro viribus excludere atque resolvere. (Ibid )
* R. P. D. Nicolaus, episcopus Bergomensis, dixit quod non placebat sibi quod theologi imponerent philosophis disputantibus de veritate (1 unitate) intellectus, lanquanl de materia posila de mente Aristotelis, quam sibi imponit Averrois, licet secundum veritatem talis opinio est falsa. Et R. P. D. Thomas, generalis ord. praedicatorum, dixit quod non placet secunda pars builae, praecipiens philosophis ut publiée persuadendo doceant veritatem fidei. (Labbe, col. 843.)
* Petrus de Mantua asseruit quod anima rationalis, secun-
366 AVKRROÈS.
ne paraît pas que cet ordre ail eu aucune conséquence. Le décret fut pris beaucoup plus au sérieux en Espagne. L'auleur d'une vie de Raymond LuUe qui vivait vers ce temps nous atteste que, tous les ans, on le lisait solennellement à l'université de Palma', et que lui-même, pour témoigner sa joie de cet heureux événement, composa une pièce de vers, où Léon X était égalé n Ferdinand le Catholique pour son zèle contre l'hérésie :
llle reos fidei flammis ultricibus arcet,
Tuque peregrinum dogma vagumque premis.
Vos duo suflQcitis gestis et voce Leones, Omnia sub Christi mitlere régna jugo.
Cet excellent pape ne méritait certainement pas un tel éloge. Il prenait trop d'intérêt au débat pour songer à brûler les combattants, et ce fut bien moins pour le clore que pour le plaisir de le voir durer qu'il commanda une réfutation de Pomponat à son théologien de confiance, Augustin Niphus.
durii principia philosophiae et mentem Aristotelis, sit seuvideatur mortalis, contra determinationem conciiii Lateranensis. Papa mandat ut dictas Petrus revocet, alias centra ipsuni procedatur. 13 jun. 1518 (apud Ranke, Hist. de la pap. t. I*^"", ctiap, II, § 3).
» Acta SS. Junii. l. V, p. 678.
§ ViU
Niphus avait commencé par être averroïslc déterminé'. Au sortir de l'école de Vernias, il écrivit son traité De Intellectu et deemonibus, qui fit scandale à Padoue. Il y soutenait l'opinion de son maître sur l'unité de l'intellect, et s'etîorçait de prouver qu'il n'y a d'autres intelligences séparées que celles qui président aux mouvements des corps célestes. Les arguments de saint Thomas et d'Albert contre Averroès y étaient traités avec si peu de respect, qu'il fallut la protection du pieux et tolérant Barozzi, évêque de Padoue, pour arracher l'auteur à la fureur des thomistes. Barozzi l'engagea, pour apaiser l'émeute, à supprimer quelques passages de son livre, et ce fut avec ces corrections que l'ouvrage parut en 1492^. Celte mésa-
* Tous ceux qui ont parlé de Niphus, Nicéron, Bayle, Brucker, Tiraboschi, etc., n'ont guère fait que reproduire la notice que Naudé a mise en tête de son édition des Opuscula moralia et polit Ica de Niphus (Paris, 1614). La date de la mort de Niphus est fort incertaine. Naudé fait observer qu'il vivait encore en 1545, puisqu'on cette année il dédie un ouvrage à Paul IIL Il aurait pu même dire en 1549, puisque dans le titre de l'édition de son commentaire sur la Physique, datée de cette année, on lit : ... Post muUas ediliones per eumdem auctorem in ultima ejus œtate sumnia dUigentia recognita atque ampliata.
* Niphus pourtant assure, dans sa préface, n'avoir rien eu à
venlure le rendit plus sage. Il se rallia à l'orthodoxie et devint zélé catholique. Padoue, Salerne, Rome, Naples, Pise le virent successivement, sous les noms de Suessanus, Eutychius, Philotheus, enseigner un averroïsme mitigé. Ses commentaires sur le De Substantia orbis, sur le De Animée beatitudine, et surtout sur la Destruction de la Destruction, prirent place dans toutes les éditions à côté des textes d'Averroès, sans parler d'une foule d'opuscules qu'il faisait succéder d'année en année. Lui-même se fit éditeur d'Averroès, et en 1495-1497, parut par ses soins une édition complète, depuis souvent reproduite. Drs cette époque les libraires aimaient à joindre aux ouvrages anciens quelque recommandation illustre parmi les contemporains. Le nom de Niphus devint ainsi inséparable de celui d'Averroès. Averroès seul a compris Aristote; Niphus seul a compris Averroès.
Soius Aristotelis nodosa volumina novit Cordiiba, et obscuris expriinil illa nodis.
Gloria Parllienopes, Niphus bene novit utrumque. Et nitidum média plus facit esse die*
Niphus tenait beaucoup d'ailleurs à ne pas se brouiller avec les théologiens. Dans son commentaire sur la Des-
effacer qui fût contraire à la foi catholique. « Satis mihi sit, ajoute-t-il, Petrum Barotium, episcopum Patavinum, Christianorum nostrœ setatis decus et splendorem, et cui non minus in fide quara in philosophia tribuo,... defensorem habuisse. »
» Vers mis par Jérôme Paterni en tête du commentaire de Niphus sur le XII® livre de la Métaphysique (Venise, 1518).
AVEHROÈS. S^9
truction de la Destruction, il affecte de se servir sans cesse de ces expressions : At nos christicolœ.».. at nos cathoiici.... Ses notes marginales sont souvent de vives ironies : Non potest intelUgere Averroes quod Deus sit in omnibus : o quam rudis^ ! — Maie intelligis bone vir, sententiam Christianorum*! A Rome, il eut beaucoup de succès; Léon X le créa comte palatin et lui permit de prendre les armes des Médicis. Son livre De Immortalitate animm, réfutation de celui de Pomponat, parut à Venise en 1518. Niphus semble avoir été un de ces chevaliers d'industrie littéraires si communs en Italie au XVI* siècle. Il savait, comme l'Italien parasite, amuser ses maîtres par ses fanfaronnades de débauche, accepter le rôle ridicule et payer son écot en bons mots. Ses traités politiques et moraux avaient de la vogue. Charles-Quint lui accorda ses bonnes grâces, et il avait l'honneur de plaire aux princesses de son temps*.
Cette légèreté de caractère ne permet pas de prendre bien au sérieux la doctrine philosophique de Niphus. Sa psychologie est au fond la psychologie thomiste, qu'il avait d'abord combattue. L'intellect, forme du corps, est
» F. 302 (édit. 1560).
^Ibid.î. 119, 175 v», 206 v°.
» Son traité Du beau, dédié à Jeanne d'Aragon Colonna, est destiné à prouver que le corps de ceUe dame était le critérium formœ ou la beauté archétype, vu qu'il offrait en tout la proportion sesquialtère. Bayle a gravement discuté d'où pouvaient lui venir, sur ce point, des connaissances aussi précises. (Ari. Jeanne d'Aragon, note B, C, D.)
susceptible de pluralité numérique; il est créé au moment où il est uni au sperme, et survit au corps'. Ni Aristote, ni Averroès n'ont connu la création ; cependant il ne répugne pas aux principes du péripatélisme que Dieu produise quelque chose de nouveau, sinon par variation de lui-même, du moins par variation de la cause objective. Ce qu'Aristote rejette absolument, c'est la création dans le temps; mais rien n'empêche de supposer la création éternelle, en accordant au néant une priorité conceptuelle*. Niphus varia beaucoup sur ce point : dans son livre De Jmmortalitate animm et dans les dernières éditions de ses commentaires, il en vint jusqu'à soutenir que les principes d'Aristote ne répugnaient pas à la création dans le temps, et que ce philosophe avait envisagé l'intellect comme créé.
Niphus a été généralement considéré comme un des chefs de l'école averroïste'. M. Rilter a fait observer que sur une foule de points, il combat la doctrine du commentateur, et que, dans son commentaire sur le XIP livre de la Métaphysique, il le traite avec un mépris affecté : « Averroès in preesenti commento fere dicit tôt errata quot » verba....Magno miratu dignum est quonam pacto vir » iste (Averroès) tantam fidem lucratus sit apud Latinos
i In Phys. auscult. p. 47 v* (Venet. 1549). — De intellectu etdœm. 1. II.
» In Phys. î. 45 v» et 47.
8 Averrois sectatores qui nostro hoc aevo adhuc spirant, inter quos unus et caput est Suessanus... etc. (Ant. Brasavola, in De subst. orbiSf ms. iàhl. Ferrar., n» 304, p. 407.)
» in exponendis verbis Aristotelis, qimm vix unuin ver- » bum recte exposuerit*....» Il appelle ses commentaires potius confusiones quam expositiones, et il déclare n'adopter cet auteur que parce qu'il est célèbre et que les élèves ne veulent pas entendre parler d'un autre maître*. Il est vrai qu'ailleurs il lui accorde les plus grands éloges^ et se montre impitoyable pour ses détracteurs*. Ce serait peine perdue que de chercher à concilier ces différences, et Niphus serait sans doute le premier à en sourire.
* H. Ritter, Gesch. derneuern Phil. l"^ part. p. 381 et suiv. — Cf. Comment, in Destr. Destr. f. 60, 64, 177 v», 211 (édit. 1560)
2 Quum barbarus sit. Grœcorum mentem ad plénum intelligere non potuit...; sed quia nostro tempore fainosus est, ita ut nullus videatur peripateticus nisi Averroïcus, cogor ipsum exponere. Adest prseterea rogatus nostrarum scholarum, cui non parère difficile videtur. iPhilosophorum hac nostra tempestate monarchœ, Augustini Niphi Suessani, In duodecimum Metoph. î. 2 et proœm. Venet. 1518.)
* Hic ex Grsecis enarratoribus perinde atque ex optimis fontitibus philosophiam visus est non tam hau.sisse quam expressisse; qua e re solus commentatoris nomen sibi comparavit. Dii immortales ! quantum est bonos sequi authores. [In Phys auscult. prsef.)
* Quidem Averromastici, quorum studium potissimum est in reprehendendo Averroe. (Ihid. f. 51 v**, 53 v».)
AVIiiillOES.