A VER RO ES
ce que dit Averroès passer pour axiome aux yeux de ceux qui philosophent'. Les titres les plus splendides lui étaient prodigués : Solertissimus peripateticm disciplinœ interpres. — Aliividus aristotelicorum vestigator penetralium. — Magnus Averroès, philosophus consummatissimus. — Primarius rerum aristotelicarum commentator. Le mot averroïste, enfin, n'impliquant plus aucune nuance d'opinion, mais désignant seulement un homme qui a beaucoup étudié le grand commentaire, devint synonyme de philosophe, comme galéniste l'était de médecin.
Marc-Antoine Zimara, de San Pietro, au royaume de Naples, se fit une grande réputation dans les écoles, par les soins dont il entoura le texte d' Averroès. Ses Solutions des contradictions d'Aristote et d' Averroès, ses Index, ses concordances, ses annotations marginales, ses analyses, devinrent, comme les travaux de Niphus, des parties intégrantes de toutes les éditions d'Averroès. Averroès subissait dans l'école de Padoue le sort de tous les maîtres classiques. Au texte de ses œuvres on préférait des résumés modernes, plus maniables^ plus usuels.
La subtilité et la sécheresse sont les défauts communs de tous les averroïstes. Mais nul, il faut le dire, ne les a
' Praef. Junt. (edit. 1553) f. 3 V», 6 v», 12. Cur omnibus bene philosophantibus viris adversabimur, qui tantuoi uno ore Averroi tribuunt, ut neminem qui non averroista sit bonum unquani fore philosophum prœdicent,... nec quemquam piorsus philosophum pulent qui huic audeat contradicere. — Cf. AJantinum, prœf. in libr. De Part, et gêner, anim. — L. Vivem, De causis corr. art.l. V. 0pp. t. I, p. 410. (Bâle. 1555.)
portés aussi loin que Zimara. Cette barbarie commençait à fatiguer, même à Padoue. Déjà nous avons vu la faveur publique abandonner le pédant Achillini et se porter sur Pomponat. Zimara éprouva la niême disgrâce. Il devint ridicule, insupportable aux élèves, et ne put enseigner que trois ans'. Bembo, dans une lettre datée du 6 octobre 4 525-, exprime avec finesse, l'humeur que lui inspirait cette méthode surannée. « Il quale Otranto*, écrit-il à Rannusio, è già da ora tanto inodio di questi scolari tutti dair un capo ail' altro che se neridono con isdegno. Perciocchè dicono che ha dottrina tutta barbara e confusa, ed è semplice averroista.... E costui pare che sia tutto barbaro e pieno di quella feccia di dottrina, che ora si fugge come la mala ventura. Siate sicuro che questo povero studio quesl' anno,'quantoaUearti, non arà quattro scolari, e sarà 1' ultimo di tutti gli studj. Mea nihil interest; se non in quanto essendo io di cotesta patria, mi duole di veder le cose che sono d'alcun momento ail' onor pubblico, andare per questa via lontano da quello che si dee desiderare e procacciare. »
Les Solutiones contradictionum Aristotelis et Averrois\ composées en grande partie d'après Zimara, et re-
* Facciolati, III* pars, p. 274.
a Opère, t. III, p. 118. Venezia, 1729.
' San Pietro, patrie de Zimara, est un petit bourg près d'Otrante. On désignait souvent en Italie les hommes par le simple nom de leur ville natale : Suessa, pour Niphus; Cordubar liour Averroès.
» 0pp. Averr. t. XI (édit 1560).
cueillies par les Juntes, ne sont pourtant pas sans intérêt, à cause des nombreuses citations qu'on y trouve des maîtres en faveur à Padoue. Il est curieux de voir défiler sur chacune des questions alors agitées Gilles de Rome, Walter Burleigh, Baconlhorp, Jean de Jandun, Grégoire de Rimini, Paul de Venise, Jacques de Forli, Gaetano de Tiene, Pomponat, Achillini, Niphus. Ce qui est plus curieux encore, ce sont les anecdotes relatives aux argumentations de l'Université de Padoue qui y sont rapportées, et qui nous font pour ainsi dire assister aux discussions de cette école célèbre*. La doctrine de l'unité de l'inlellect est adoptée dans le sens de l'unité des principes communs de l'esprit*, mais ouvertement rejelée, en ce sens qu'il n'y aurait qu'un seul principe substantiel de la raison humaine. Zimara entre dans de subtiles distinctions sur les diverses nuances que cette théorie avait prises dans l'école de Padoue, et sur les efforts que l'on avait faits pour la concilier avec la foi'. Mais toujours respectueux pour le Commentateur, il aspire moins à le réfuter qu'à prouver que les erreurs qu'on lui attribue ne
' Par exemple, f. 62 v», 134 v», 140, 212 v».
* Isti sunt medii inter Averroem et Christianos : volunt enim tenere unitatem intellectus cum Averroe, et volunt eam defendere cum principiis Christianorum, et ista non possunt stare..,. Erubescant ergo mendacio velle tueri unitatem intellectus, imponendo ei illud quod non dixit.... ut ipsa tandem veritate coacli nulle pacto défendant unitatem imo potius fatuitatem intellectus. {Ibid. f, 210 et v«>.)
lui sont pas imputables. L'intelligence première donne l'être au premier mobile, et par lui à l'univers. Le premier moteur est la forme des êtres', comme le maître est la forme de son esclave. L'intellect actif n'est ni Dieu luimême, comme le veut Alexandre, ni une simple faculté de l'âme, mais une substance supérieure à l'âme, séparable, incorruptible-. La forme est le principe d'individuation : la forme en effet suppose la matière, tandis que la proposition réciproque n'est pas vraie*. L'âme intellective est séparable et immortelle*. La vérité nous arrive par deux voies, les prophètes et les philosophes ; dans le doute, les prophètes doivent êlre crus de préférence*.
Une foule de laborieux professeurs concoururent avec Niphus etZimara à l'élucidation des œuvres d'Averroès. Antoine Posi de Monselice publia un index plus considérable encore que celui de Zimara (1560, 1572). Julius Palamedes donna une troisième table du même genre (Venise, 1571). Bernardin Tomitanus de Feltre composa des Solutiones contradictionum in dicta Aristotelis et
* Ihid. f. 120.
2 Ibid. f. 172 v».
s Ihid. f. 147 v», 193 vo.
* Ibid. î. 152.
» Licet igitur Aristoteles ista non viderit, nec philosophi, viderunt tamen ista prophetae, qui in superiori gradu siint constituai quam philosophi, seeundum sapientes, et ideo slaule discordia, in talibus potius prophetis credendum quam pliilosophis, quum ipsi intentiores Deo sint quam fuerint philosophi. {Ibid. f. 207 V.)
Averrois, analogues à celles de Zimara, et des arguments pour les questions d'Averroès'. Philippe Boni composa une autre concordance du même genre. Un grand nombre de livres usuels, sous les titres de Methodus legendi Averroem, Thésaurus in Averroem, Concordantia in Averroem, etc., étaient avidement recherchés des étudiants''. Marc-Antoine Passeri, Vmcent Madio, Chrysostome Javello, Jean-François Burana, Jean-Baptiste Bagolini, Jérôme Stefanelli, élèvede Zimara, les deux Trapolini, Victor Trincavelli, par leurs leçons et leurs écrits, continuèrent la tradition du môme enseignement durant toute la première moitié du xvi® siècle.
Cette vogue extraordinaire amena un remaniement général des traductions d'Averroès. Depuis la première édition (Padoue, 1472), on s'était contenté de reproduire les anciennes versions faites de i'aiabe au xiir siècle, à peu près telles qu'elles se trouvent dans les manuscrits. Niphus et Zimara avaient bien essayé de les corriger et de les rendre intelligibles, mais n'y avaient que médiocrement réussi. Dès le commencement du xvi« siècle, on se mit à faire de nouvelles traductions latines sur les
* A la suite de l'édition de 1574. — Cf. Tomasini, Elugia, t. 1er, p. 66 sqq.
' Cf. Antonio, Bibl. hisp. vêtus, t. U, p. 401.
traductions hébraïques. Il faut se rappeler que les manuscrits arabes d'Averroès alors comme aujourd'hui étaient excessivemeni rares, et que les arabisants ne l'étaient guère moins, tandis que les traducteurs juifs abondaient. Avicenne eut le même sort : traduit d'abord de l'arabe par Gérard de Crémone, il le fut ensuite de l'hébreu par Mantino, André Alpago de Bellune, Jean Cinq-Arbres, etc. Il faut, du reste, avouer que le but qu'on se proposait ne fut pas atteint, et que les traductions faites de l'hébreu sont plus barbares et plus obscures encore que celles du xiii« siècle*.
Ces versions nouvelles circulaient depuis longtemps manuscrites, lorsque les Juntes formèrent le plan d'une grande édition complète d'Averroès, dont ils confièrent le soin à Jean-Baptiste Bagolini de Vérone, connu à Padoue comme philosoplle^ et à Venise comme médecin. Une part très-large y fut faite aux traductions nouvelles ; les anciennes versions furent conservées pour quelques traités, en particulier pour les commentaires sur la Physique, le traité du Ciel, la Métaphysique, la Morale à Nicomaque. Quelquefois, comme pour certaines parties importantes du traité de l'Ame, les deux versions furent imprimées parallèlement sur deux colonnes. Souvent les textes anciens et les versions nouvelles furent corrigés les uns par les autres.
* Cf. Possevini, Bibl. sélect, t. II, 1. XII, cap. 16 et 18. — Richard Simon, SwppL à LéondeModène, p. 121 (Paris, 1710).
^ Cf. Facciolati, HP pars, p. 302. — Matlei, Verona illustr. parte H», col. 168-169 (Verona, 1732).
Quelques paraphrases restées jusque-là inédites furent traduites pour la première fois. Les notes marginales de Zimara if urent maintenues; une classification meilleure fut établie ; les paraphrases et les commentaires moyens furent divisés et placés après les textes. Bagolini déploya un grand zèle dans ce travail, et mérita de ses contemporains ce suprême éloge :
Tantum et Aristoteles Bagolino et Cordaba debent, Quantum humus agricolae débet operta rubis*.
Il mourut de fatigue avant l'achèvement de son œuvre. Marc Oddo présida à la publication, qui eut lieu dans les années 1552 1553.
Le juif Jacob Mantlno, né à Torlose, en Espagne, et médecin de Paul IIP, fut le plus laborieux des traducteurs qui entreprirent, au xvi^ siècle, de réformer le texte d'A» verroès d'après l'hébreu. Il revit à lui seul presque tous les commeniaires. Bagolini prit dans ses papiers les parties qu'il jugea convenables, et négligea le reste. On va voir, en effet, que les travaux de ces nouveaux interprètes faisaient souvent double emploi, et que le même ouvrage se trouvait traduit de plusieurs côtés à la fois.
* Edit. 1553, f. 11 v«.
* Marini, Degli Archiatri Pontificj (Rome, 1784), vol. I", p. 292, 367. — Wolf, l, p. 666; III, p. 515. — Antonio, t. I", p. 467. — Carmoly, Histoire des médecins juifs, p. 145 et suiv. — Wolf a pris pour des ouvrages originaux quelquesunes des traductions de Mantino.
380 AVERnOÈS.
Abraham de Balmès, né à Lecce, au royaume de Naples, et médecin à Padone, assez connu parmi les juifs comme grammairien, s'attacha surtout aux œuvres logiques d'Averroès, à la Rhétorique et à la Poétique'. Bagolini se servit de ses versions pour corriger celles de Mantino, et les préféra pour les Topiques, les Arguments Sophistiques, la Rhétorique, le De Subslantiaorbis\
Jean-François Burana de Vérone, professeur à Padoue', est le seul chrétien qui figure dans cette liste de traducteurs. 11 est infiniment probable que Burana s'appropria le travail de quelque juif; car on ne peut guère supposer qu'un chrétien à cette époque ait pu savoir assez bien l'hébreu rabbinique pour traduire, même médiocrement, des textes aussi difficiles : pourquoi d'ailleurs se serait-on donné cette peine, quand on avait autour de soi des juifs tout prêts à faire la besogne per alcuni danari ? Il paraît qu'on attribua aussi à Burana la connaissance de l'arabe; il résulte au moins de documents inédits, que Matïei avait entre les mains, qu'il traduisit plusieurs auteurs grecs. Quoi qu'il en soit, Burana figure dans l'édition des Juntes
* Cf. Wolf, I, p. 70. — Richard Simon, Hist. crit. du Vieux Testament, p. 666. — Steinschneider, Catal. (inédit) d'Oxford, au mot Averroès.
* Sa traduction de la paraphrase de la Poétique se lit dans l'édition de 1560. Bagolini avait préféré celle de Mantino.
» Facciolati, 11« pars, p. 115. — Maffei, Verona illustrata, parte 11», p. 156-127. — Maffei et Facciolati, trompés par le titre de l'édition de 1539, ont pris pour deux auteurs différents Averroès et Alubidus [sic) Rosadis.
pour les grands commentaires des Analytiques, sur lesquels on n'avait avant lui que les expositions moyennes. Son travail avait déjà été imprimé en 1539. Marc Oddo se plaint vivement de la défectuosité de cette traduction, qu'il fut obligé de corriger par celle de Mantino'. Paul l'Israélite donna la paraphrase du traité du Ciel et le prologue du XII® livre delà Métaphysique; Vital Nissus, la paraphrase du traité de la Génération ; Calo Calonyme, médecin de Naples, figure comme traducteur de la Destruction de la Destruction, et de la lettre sur VUnion de ^intellect séparé^. Sa version est plus complète que celle qui fut faite de l'arabe en 1328 par Calonyme, fils de Calonyme, fils de Moïr, et qui fut imprimée en 1497 avec le commentaire de Niphus'. A cela près, ce travail lui fait peu d'honneur. Je ne sais s'il existe un texte moins intelligible, et Pococke* disait avec raison qu'il mérite doui)l('ment le litre de Destruction {non versio sed destructio). Wolf attribue aussi à Calo la traduction des Questions physiques d'Averroès, avec le commentaire de Moïse de Narbonne*.
* Prœf. edit. 1553, f 7 v®.
»Voy. ci-dessus, p. 190-191.
» Cette dernière est celle dont parlent les éditeurs de Venise, Vetustiori poslhabita. Cf. Gosche, Ghazzali, p. 269 et suiv.
* Ad Portam Mosis, p. 118.
* Bibl. hebr. I, p. 19. — Steinschneider, Calai, (inédit) d'Oxford, art. cité, n®« 27 et 28. — Par une erreur bizarre, Tennemann (art. Averroès dans l'Encycl. d'Ersch oi Gi uber) indique comme traducteur de la Destruction l'éditeur Bonetus Locatellus (Venise, 1497).
AVERFOES.
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale (ancien fonds, 6507) contient une version latine du commentaire moyen sur la Physique, faite sur le texte hébreu de Zerachia, fils d'Isaat, restée inédite, et achevée le 7 janvier 1500 par Vilalis Dactilomelos, maître es arts et docteur en médecine, par l'ordre du cardinal Dominique Grimani, patriarche d'Aquilée. Ce traducteur est, du reste, complètement inconnu.
Élie del Medigo est aussi compté parmi les juifs qui cherchèrent à donner à l'école de Padoue un texte plus intelligible d'Averroès. Il traduisit, dit-on, le Desubstantia Orbis, le commentaire sur les Météores', les questions sur les Premiers Analytiques, imprimées à Venise, chez Aide (1477), et le commentaire moyen sur les sept premiers livres de la Métaphysique, imprimés pour la première fois dans l'édition de 1 ?60*. La mort l'empêcha de terminer ce dernier travail. Il se peut aussi qu'on ait regardé comme des traductions plusieurs des commentaires qu'il composa sur les traités averroistiques.
Les œuvres médicales d'Averroès éprouvèrent le même sort que ses œuvres philosophiques. On sentit, vers le milieu du xvi® siècle, le besoin de les traduire de nouveau, de les compléter, de les corriger. Jean-Baptiste Bruyerin Champier, neveu de Symphorien Champier, médecin de Henri II, traduisit, ou plutôt fit traduire de
* Bartolocci, t. !«', p. 14. — Pasini, I, p. 55.
* C'est à tort que les éditeurs donnent cette traduction comme faite sur l'arabe.
l'hébreu les livres II, VI, VII du Colliget, qu'il réunit sous le nom de Collecianea medica. Mantino retraduisit également quelques chapitres du livre V. André Alpago de Bellune revit le commentaire sur le poëme d'Avicenne. Le traité de la Thériaque fut publié d'après les papiers d'André délia Croce, chirurgien de Venise.
Les Juntes, dans leurs éditions postérieures, ne firent que reproduire celle de 1553. Leurs préfaces attestent que ces livres étaient fort demandés. Chaque édition s'écoulait en deux ou trois ans, comme pour les classiques les plus usuels.
§XI
Un règne aussi absolu ne pouvait manquer de provoquer une réaction violente. L'aristotélisme arabe, personnifié dans Averroès, était un des grands obstacles que rencontraient ceux qui travaillaient alors si activement à fonder la culture moderne sur les ruines du moyen âge. L'esprit révolutionnaire en Italie n'a jamais connu la mesure. Aristote devint bientôt un empoisonneur, un obscurantiste, le bourreau du genre humain, qui a perdu le monde avec sa plume comme Alexandre l'a perdu avec son épée. La majesté d' Averroès fut à son tour violée. Cet Arabe, ce barbare, devint le point de mire des sarcasmes de tous les esprits cultivés. Fiers d'avoir retrouvé la Grèce authentique, les philologues, hellénistes,
platoniciens, hippocratistes, devinrent souverainement méprisants pour cette Grèce falsifiée, pédantesque, qu'on trouvait chez les maîtres arabes. Cette scolastique hérissée, ces catégories décharnées, ce jargon sauvage durent paraître plus que jamais intolérables aux esprits ramenés par la culture classique à la belle forme et à la saine manière de penser. Pétrarque trouvait déjà Aristote peu agréable à la lecture*. Les humanistes du xv^ siècle déclarèrent tout d'une voix Averroès inintelligible, vide de sens, indigne de fixer l'attenlion d'un esprit cultivé. Son obscurité devint proverbiale, et ses partisans passèrent pour des gens qui veulent trouver du sens à ce qui n'en a pas®. La scolastique, en s'éloignant continuellement du texte d'Aristote, en mettant le commentateur à la place du philosophe, et les cahiers des professeurs à la place du com.mentaire, s'était fait un Aristote de convention, qui ressemblait à l'Aristote réel à peu près comme Y Histoire scolastique de Pierre Comestor ressemble au texte hébreu de la Bible. L'insuffisance des traductions, l'incorrection des manuscrits et des premières éditions du xv* siècle, avaient rendu la lecture suivie du texte d'Aristote à peu près impossible : on se contentait de rapprocher les phrases qui ofiFraient un sens et quelques principes qu'on était convenu d'attribuer à Aristote, pour bâtir avec cela
* De sui ipsius et mult. ignor. (0pp. t. II, p. 1051, édit. Henricpetri.)
* Ipsum obscurum, jéjunum, barbare et horride omnia scribentem, refugiendum putant....(Av. 0pp. Praef. edit. 1552, f. 6.)
un système*. La mise en lumière du texte grec d'Arislote fut véritablement la découverte d'un texte nouveau, et tous les bons esprits déclarèrent dès lors qu'il ne restait plus qu'une seule chose à faire, c'élailde laisser dans leur poussière les traductions et les commentaires du moyen âge, pour chercher dans le texte seul le péripatétisme authentique. Mais la routine ne se tient jamais pour battue. Les vieilles traductions et les vieux commentaires gardaient encore de nombreux partisans, quand déjà Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Argyropule, Ermolao Barbaro avaient renouvelé le Lycée antique. De là cette lutte si acharnée de l'arislotélisme arabe, cherchant Aristote dans Averroès, et de l'arislotélisme helléniste, cherchant Aristote dans son texte et dans les commentateurs grecs, Alexandre d'Aphrodisias, Thémistius, etc.
Le 4 avril 1497, Nicolas Léonicus Thomseus monta dans la chaire de Padoue pour enseigner Aristote en grec^. Bembo célébra en vers ce grand événement, qui semblait ouvrir une ère nouvelle dans l'enseignement philosophique. Léonicus, par la vivacité de sa polémique contre la scolastique, par son enseignement médical, tout hippocralique, par la beauté de son style et sa manière
* Soient quidem plerique ex duobus vel tribus Aristotelis dictis dogma integrum fabricare. Ex omnibus tamen qui conslruxerit neminem vidi. (Patrizzi, Discuss. perip. 1. XIII, f. 113 v». Ven. 1571.)
' C'est-à-dire d'après le texte grec. L'opinion qui fait enseigner Léonicus en grec ne mérite pas d'êire discutée. (Facciolati, 1 pars, p. LV-LVi.)
cicéronienne, mérite d'être considéré comme le fondateur du péripatétisme helléniste et critique*. La douceur de son caractère le préserva des injures; il a même la politesse de trouver Averroès un inlerpiète distingué : Averroe^ exquisitissimus Aristotelis interpres {Grœfos semper excipio). Bien plus, il s'appuie sur la psychologie d'Averroès pour concilier Aristole et Platon, et établir la préexistence et l'immortalité des âmes*.
Tous les esprits distingués du xvi« siècle prêchent ainsi la croisade contre les barbares en philosophie et en médecine'. La jeunesse, abandonnant les arguties sco-
* Philosophiam ex purissimis fontibus, non ex lutulentis rivulis salut)riter hauriendain esse perdocebat, explosa penitus sophistarum disciplina, quae tune inter imperitos et barbaros principatum in scholis obtinebat quum doctores, excogitatis barbara siibtilitate figmentis,... et juvenlus in gymnasio Arabum et barbarorum commentationes secuta, a recto munitoque itiiierein confragosas ignorantiaicrepidinesducerentiir. (Paulus Jovius, apud Brucker, l. IV, p. 156-157.) — Cf. Patrizzi. Discuss. perip. l XII, f. 106 (Ven. 1571), ^ Tiraboschi, t. Vil, 2e part. p. 422 (édit. Modène).
* H. Ritter, Gesch. der neuern Phil. f^ part. p. 377.
3 Dans le titre de l'édition d'Aristole (Paris, 1531, ex officina Simonis Colinœi), on lit l'exhortation suivante : « Nunc ergo, o juvenes, ex Aristotelico opère, ceu ex proprio fonte purissiinas haurite delibaleque aqiias, peregrinas autern tanquam viles lacuiias insaUibresque Trinacriae lacus devitate. Oinne enim malum sludiis inserninaUim fere est, quod authorum literis diinissis ipsisque authoribus, ad vana glossemata sese totos contulere, et eos qui non essent authores (ac si apes fuco« gequerentur) pro ducibus et deiegerunt et secuti sunt. »
lastiques, ne songeait plus qu'à apprendre le grec pour lire Aristote, et le pédant Ziinara pouvait à peine trouver des auditeurs pour son Averroès. // guale autore, dit Benibo dans sa lettre à Rannusio, déjà cittîe, a questi d\ si lascia a parte dai buoni dotlori, ed attendesi aile sposizioni de commenti greci, ed a far progressa ne' testi*. La même révolution s'opérait en médecine. Hippocrate et Galien ne furent plus infaillibles qu'en grec. « Nos ancêtres, dit Thomas Giunta dans la préface de son édition d' Averroès, ne trouvaient rien d'ingénieux en philosophie ou en médecine qui ne vînt des Maures. Notre âge, au contraire, foulant aux pieds la science des Arabes, n'admire et n'accepte que ce qui est tiré des trésors de la Grèce; il n'adore que les Grecs; il ne veut que les Grecs pour maîtres en médecine, en philosophie, en dialectique; qui ne sait pas le grec, ne sait rien. De là ces rixes, ces querelles si animées entre les philosophes et entre les médecins, si bien que les malades, ne sachant à quelle secte se vouer, meurent plus encore d'hésitation que de maladie-. » Jean Bruyerin Champier, dans la préface des Collectanea d' Averroès, écrite en 1537, nous apprend
* Opère, t. III, p. 118 (Venezia, 1729). En 1499, lors de la translation de l'Université de Pise à Florence, on recommande aux professeurs de ne pas confondre dans leurs leçons le texte et le commentaire, et de ne pas les expliquer de la même façon. Fabroni, Hist. Âcad. Pisanœ, vol. I, p. 284 et 8uiv.
* Édit. 1552, f. 3-3.