‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 25 sur 37 · XV · texte numérisé non relu

XV

Le mouvement hétérodoxe du moyen âge se divise en deux courants bien distincts, dont l'un, caractérisé par Y Évangile éternel, comprend les tendances mystiques et communistes qui, partant de Joachim de Flore, après avoir rempli le xne et le xme siècle, avec Jean de Parme, Gérard de San Donnino, Ubertin de Casale, Pierre de Bruys, Valdo, Dolcino, les frères du libre esprit, se continuent au xive siècle par les mystiques allemands; et l'autre, se résumant dans le blasphème des Trois Imposteurs, représente l'incrédulité matérialiste, provenant de l'étude des Arabes et se couvrant du nom d'Averroès. Ce ne fut, il faut l'avouer, ni un hasard, ni un caprice de l'imagination populaire qui établit une étroite connexité entre cette incrédulité et la philosophie musulmane1. La position que l'islamisme prit tout d'abord au milieu des religions plus anciennement établies était une sorte d'appel à la comparaison2, et provoquait naturellement cette pensée que chaquereligion n'aqu'une vérité relative et doit être jugée par les effets moraux qu'elle produit. Le paral-

pour voir quelle langue ils parleraient d'abord. Ces pauvres petites créatures moururent, faute de chants pour les endormir! Ses ménageries aussi déplaisaient fort aux mendiants et au peuple. Cf. de Raumer, op. cit. p. 489 et suiv.

* Cf. Ch. Lenormant, Quest. histor., IIe part. p. 126 et suiv.

s Rien de plus original à cet égard que les vues développées par

lèle des trois religions était professé ouvertement dans les écoles des motecallemîn de Bagdad1. Un livre comme celui de Schahristani, exposant avec impartialité l'état des sectes religieuses et philosophiques qui se partagent le monde, en reconnaissant les bons côtés de chacune d'elles, n'était guère possible au moyen âge que dans le sein de l'islamisme. C'est une chose surprenante que la facilité avec laquelle la comparaison des religions s'offre à l'esprit des musulmans. « Les chrétiens, dit Aboulola, errent çà et là dans leur voie, et les musulmans sont tout à fait hors du chemin; les juifs ne sont plus que des momies, et les mages de Perse des rêveurs... » « Jésus, dit-il ailleurs, est venu, qui a aboli la loi de Moïse; Mahomet l'a suivi, qui a introduit les cinq prières par jour. Dites-moi maintenant, depuis que vous vivez dans l'une de ces lois, jouissez-vous plus ou moins du soleil et de la lune2? » Les Soufis professaient la même indifférence : «Quand il n'y a plus de moi ni de toi, qu'importent alors la caabadu musulman, ou la synagogue du juif, ou le couvent du chrétien3? » Enfin, les historiens arabes parlent sans trop d'étonnement de peuples qui n'ont aucune religion, ou d'hommes qui, comme Batou et Tamerlan, se sont tenus en dehors de tous les cultes établis*.

Abd-el-Kader, dans l'opuscule traduit par M. Dugat (Paris, 1858).

1 Dozy, dans le Joum. asiat. juillet 1853, p. 94-95.

2 D'IIerbelot(édit. Reiske), au mot Aboulola.

* De Sacy, Joum. des Savants, janvier 1822, p. 12. 4 Beaucoup de souverains musulmans adoptèrent une ligne ae conduite peu différente. V. d'Uerbelot, art. Tholoun.

Le mélange des religions dans l'Andalousie devait inspirer des pensées analogues. De là sortit le déisme de Maimonide, et ce curieux livre Khozari où l'auteur fait argumenter l'un contre l'autre les théologiens des trois religons, juive, chrétienne et musulmane, et un philosophe. De là sortit aussi, selon toute vraisemblance* le conte charmant desTrois anneaux, qui a fourni à Boccace un de ses plus piquants récits et a inspiré à Lessing l'idée de Nathan le Sage1. Nous avons vu l'expression hardie loquentes trium legum revenir souvent sous la plume d'Averroès. On ne peut douter que cette expression n'ait beaucoup contribué à la réputation d'incrédulité qui pesa sur lui durant tout le moyen âge. « Averroès, dit Gilles de Rome clans son De Erroribus philosophorum2, renouvela toutes les erreurs du philosophe, mais il est bien moins excusable, parce qu'il attaque plus directement notre foi. Indépendamment des erreurs du philosophe, on lui reproche d'avoir blâmé toutes les religions, comme l'on voit par le IIe et le XIe livre de la Métaphysique, où il blâme la loi des chrétiens et celle des Sarrasins, parce qu'elles admettent la création ex nihilo. Il blâme encore les religions au commencement du IIIe livre de la Physique; et, ce qu'il y a de pis, il nous appelle, nous et tous ceux qui tiennent pour une religion, parleurs, ba-

» V. un article ingénieux de M. Nicolas, dans la Correspondance littéraire, 5 juillet 1857. L'idée première de ce conte paraît d'origine juive.

2 Cf. App. ii, et Possevini Bibl.select.t. 11,1. XII, cap. xxxvi et suiv.

vards * , gens dénués de raison. Au VIIIe livre de la Physique, il blâme encore les religions, et appelle les opinions des théologiens fantaisies, comme s'ils les concevaient par caprice et non par raison. » Deux pages plus loin, Gilles de Rome, résumant les théories hétérodoxes d'Averroès, lui fait dire : Quod nulla lex estvera, liât possit esse utilis. Nicolas Eymeric répète les mêmes accusations et les mêmes contre-sens2.

On voit donc que ce n'est pas sans quelque raison que l'opinion chargea Averroès du mot des Trois Imposteurs. Le parallèle des religions revêt rarement à cette époque le tour délicat, profond et éminemment religieux du conte des Trois anneaux. C'est par leurs prétendues impostures, et non par leur commune origine céleste, qu'on rapproche les cultes divers. Cette pensée, qui poursuit comme un rêve pénible tout le xme siècle, était bien le fruit des études arabes, et le résultat de l'esprit de la cour des Hohenstaufen. Elle éclot anonyme, sans que personne ose l'avouer; elle est comme la tentation, comme le Satan caché au fond du cœur de ce siècle. Adopté par les uns comme un blasphème, recueilli par les autres comme une

1 Gilles a pris pour une injure l'expression de Loqaentes, par laquelle les traducteurs latins ont rendu Motecallemin (théologiens).

2 Hic secutus est errores Aristotelis, et cum majori pertinacia defensavit... Vitupérât legem christianorum et sectam Sarracenorum... Vitupérât nos christianos, asserens nos esse garrulatores et sine ratione nos moventes. — Pars II", quœst. 4*. {Direct. Inquis. p. 174 sqq. Roma;, 1578.)

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calomnie, le mot des Trois Imposteurs fut entre les mains des Mendiants une arme terrible, toujours en réserve pour perdre leurs ennemis. Voulait-on diffamer quelqu'un, en faire dans l'opinion un nouveau Judas, il avait dit qu'il y a eu trois imposteurs.... et le mot restait comme un stigmate. Combien ne connaissent Voltaire que par le mot Mentons, mentons toujours, que ce grand homme a dit dans un sens complètement différent de celui qu'on lui attribue. Tous les ennemis des frères eurent bientôt prononcé ce blasphème1. Les adversaires de Frédéric n'imaginèrent rien de mieux pour faire de ce prince le précurseur de l'antechrist2. « Ce roi de pestilence, écrit Grégoire IX, assure que l'univers a été trompé par trois imposteurs [tribus baratoribus) ; que deux d'entre eux sont morts dans la gloire, tandis que Jésus a été suspendu à une croix. De plus, il soutient clairement et à haute voix, ou plutôt il ose mentir au point de dire que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu créateur du monde et tout-puissant est né d'une vierge. Il soutient cette hérésie qu'aucun homme ne peut naître sans le commerce de l'homme et de la femme. Il ajoute qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des

1 Le P. Barletta, peu scrupuleux en fait de chronologie, suppose que c'est Porphyre qui, le premier, eut l'idée de comparei Moïse, Jésus et Mahomet! Voy. Menagiana, t. IV, p. 286.

2 Gaudet se nominari prœambulum Antichristi. Gregorii IX Epist. apud Labbe, Concil. t. XIII, col. 1157. Cf. de Cherrier, Hist. de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe, II, 396 (2« édit).

choses et par la raison naturelle1. » Pour frapper davantage l'imagination populaire, le mot devint un livre. Averroès, Frédéric II, Pierre des Vignes, Arnauld de Villeneuve, Boccace, Pogge, Pierre Arétin, Machiavel, Symphorien Champier, Pomponat, Cardan, Bernardin Ochin, Servet, Guillaume Postel, Campanella, Muret, Jordano Bruno, Spinoza, Hobbes, Vanini ont été successivement les auteurs de ce livre mystérieux, que personne n'a vu (je me trompe, Mersenne l'a vu, mais en arabe ! ) qui n'a jamais existé2. Souvent le siècle ose à peine s'avouer à lui-même ses mauvaises pensées, et aime à les couvrir ainsi d'un nom emprunté, sur lequel il décharge ensuite ses malédictions, pour l'acquit de sa conscience. Quand le roi Philippe le Bel voulut décrier Boniface VUE, il lui fil prêter une série de blasphèmes calquée sur le type de ma lérialisme incrédule qui avait servi à diffamer Frédéric II 3. C'est le même procédé qui présida à la formation de la légende de 3'Averroès incrédule. Il y a trois religions, avait dit cet impie, dont l'une est impossible, c'est le christianisme; une autre est une religion d'enfants, c'es le judaïsme ; la troisième une religion de porcs, c'est l'isla

1 Ibid. Mathieu Paris (t. IV, p. 499, 524r trad. Huillard- Bréholles) et Albéric de Trois-Fontaines (Rec. des hist. de- Gaules, t. XXI, p. 623) ont répété les mêmes accusations. Albéric remarque que Mahometlui-même n'avait jamais osé appelé, Moïse et le Christ baratores site guillatores.

2 Voir la dissertation delà Monnoie dans le Menagiana, t. IV p. 283-312.

3 II. Martin, Hist. de Fr. t. IV, p. 485.

misme'.Puis chacun glosait à sa manière, et faisait penser à Averroès ce qu'il n'osait dire en son propre nom. Pourquoi la religion chrétienne une religion impossible? La.. grande pierre de scandale, le mystère devant lequel la raison même domptée s'est toujours écriée : Éloignez de moi ce calice ! l'Eucharistie, apparaissait alors à la conscience ébranlée. Averroès a appelé la religion chrétienne une religion impossible à cause de V Eucharistie. Un jour, racontait-on, ce mécréant entra dans une église chrétienne. Il y vit les fidèles qui se nourrissaient de leur Dieu. «Horreur! s'écria-t-il, y a-t-il au monde une secte plus insensée que celle des chrétiens, qui mangent le Dieu qu'ils adorent2 ? » C'est de ce moment que le malheureux cessa de croire à aucune religion, et dit, en parodiant le mot de Balaam3 : Que mon âme meure de la mort des philosophes ! D'autres faisaient parcourir à Averroès tous les degrés de l'incrédulité. Il avait commencé par être chrétien, puis il se fit juif, puis musulman, puis renonça à toute religion i. C'est alors qu'il écrivit le livre des Trois Imposteurs . Chacun faisait Averroès interprète de son doute et de son incrédulité. Il ne croyait pas à l'Eu-

â Cf. Bayle, Dict. art. Averr. note II. — Menagiana, t. IV, p. 378.— Brucker, t. III, p. 109,

2 II y avait ici peut-être une réminiscence de Cicéron : « Ec- » quemtam amentem esse putas, qui illudquovescatur Deumcre-' dat esse?» (Denat. Deor. 1, III, cap. xvi.) Frédéric II appelait aussi l'Eucharistie truffa ista (Albéricde Trois- Fontaines, l.c.)

i Moriatur anima mea morte justorum. (Num. xm, 10.)

4 Anton. Sirmundus, De lmmortalitate animœ, p. 29.

charistie, disaient les uns; il ne croyait pas lu diable, disait un autre1; il ne croyait pas à l'enfer, soutenait un troisième. Averroès devint ainsi le bouc émissaire sur lequel chacun déchargea sa pensée incrédule, le chien enragé qui, poussé par une fureur exécrable, ne cessait d'aboyer contre le Christ et contre la foi catholique-. A quelle époque rapporter la formation de cette singulière légende? On n'en trouve aucune trace bien caractérisée ni dans Albert ni dans saint Thomas. Au contraire, Gilles de Rome, Raymond Lulle, Duns Scot, Nicolas Eymeric.les peintures d'Orcagna, de Traini, de Gaddi, nous représententdéjà Averroès comme le maître de l'incrédulité. Duns Scot l'appelle sans cesse Me maledictus Averroès* . Vèpithète d'impossible, qu' Averroès, selon la légende, appliquait au christianisme, se trouve déjà mentionnée dans Raymond Lullecomme un desblasphèmesdesaverroïstes4. Il est donc probable que la plupart de ces récits prirent naissance vers l'an 1300. Dans le poëme intitulé « le Tombel de Charlrose, » composé entre 1 320 et 1330, on lit ces vers :

Hélas! comment la prophécie Voiez en noz temps acomplie, Quand plustost sunt les motz oïs Du maleest Averroïs,

* Naudé, Apologie, p. 320.

2 « Canem illum rabidum Averroem, qui furore actus infando contra Dominum suum Christum, contraque calholicam fideir lalrat. » Petrarch. Epist. sine titulo, p. 656.

8 In IV Sentent. Dist. 43, qusest. 2.

6 Acta SS.Junii, t. V, p. 667.

300 AVEIIROÈS.

Qui fu de toute sa puissance Anemi de nostre créance, Qui eslut vie et mort de Leste ; Quar nul ses oreilles ne preste A oïr sarmons de la Bible1.

Pétrarque avait certainement en vue les apophthegmes impies qu'on prêtait au philosophe arabe, quand il parle de l'intention qu'il avait eue de le réfuter, en rassemblant de tous côtés ses blasphèmes-. Gerson ne le désigne que par ces mots : le maudit, Yaboyeur enragé, \ ennemi le plus acharné des chrétiens*, et lui attribue expressément le blasphème sur les trois religions et sur l'Eucharistie4. Benvenuto d'Imola commentant le chant IV de l'Enfer, s'étonne que Dante ait pu placer dans un séjour honorable, sans châtiment sévère, un impie comme Aver roès, qui fut le plus orgueilleux des philosophes, frappa toutes les religions du même mépris, et regarda le Chrisi comme le moins habile des imposteurs, puisqu'il n'avait réussi qu'à se faire crucifier6.

1 Eugène de Beaurepaire, dans les Mém. de la Soc. des Antiquaires de Normandie, t. XX (1853), p. 237, et Charma, dans Y Athenœum français, 15 janvier 1853, p. 47.

2 Collectis undique blasphemiis ejus (1. c).

3 Maledictus iste... Adversarius noster procacissimus. Tract. in Magnificat. Opp. t. IV, col. 401, 438. (Antverp. 1706.)

4 Cognitum est quid latrator iste démens evomuerit adversus leges omnes, quod malae sunt, Christiana vero pessima, qus Deum suum quotidie comedit. {Ibid. col. 400.)

5 Ms. bib. imp. 4146, supp. fr. f. 25. — Le commentaire anonyme 7002'' (B. imp.) répète àpeu près les mêmes observations

C'est surtout dans la peinture italienne du moyen âge qu'apparaît avec originalité ce rôle d'Averroës, envisagé comme représentant de l'incrédulité. L'enseignement scolastique des dominicains avait tellement pénétré toute la culture intellectuelle du temps que l'art même y empruntait ses sujets et ses personnages. Le chapitre de Santa Maria Novella est, à cet égard, un monument unique, une Somme de saint Thomas en peinture. Ambrogio Lorenzetti était à la fois l'honneur de l'école siennoise et savant scolastique. La scolaslique était partout. Au Campo Santo de Pise, Buffalmaco (d'autres disent Pietro d'Orviètej représente les cercles mystiques des intelligences mondaines, selon le système de Ptolémée et de l'Aréopagite. A Padoue, c'est la science occulte et mystérieuse de Pierre d'Abano qui inspire les fresques alchimiques et astrologiques de la vaste salle délia Ragione, et celles de Guariento aux Ermites, plus bizarres encore. A Sienne, Taddeo Bartolo représente au palais délia Signoria les grands philosophes de l'antiquité, Aristote, Caton d'Utique, Curius Dentatus; la philosophie trouvait sa place jusque dans les célèbres mosaïques en clair-obscur du Dôme : Hermès Trismôgiste y présente son Pimandre à un chrétien et à un païen qui l'acceptent également; la Vertu est assise sur une montagne escarpée, que gravissent avec effort Socrate et

302 AVEIUtOKS.

C ratés. L'école pérugine suivit Los mêmes traditions : ce sont encore les philosophes de l'antiquité qui figurent sur les murs de l'admirable salle du Cambio de Pérouse, et au moment même où la peinture renonce à toules les habitudes du moyen âge, Raphaël résume encore toutes les idées philosophiques de son temps dans l'Ecole d'Athènes.

La première peinture où figure Averroès est l'enfer d'André Orcagna, au Campo Santo de Pise, exécuté vers l'an 13351. Le drame de l'autre vie, le jugement dernier et les trois états des âmes au delà de la tombe étaient devenus le cadre de toutes les conceptions religieuses, philosophiques, poétiques, satiriques de l'Italie du moyen âge. Pise, Florence, Assise, Orvielo, Bologne, Ferrare, Padoue avaient leur enfer ou leur jugement dernier, plein d'allusions locales et des malices personnelles du peintre. Dans celui du Campo Santo, les réminiscences de Dante sont incontestables. On ne peut dire toutefois qu'Orcagna s'y soit proposé, comme il le fit plus tard à Santa Maria Novella et à Santa Croce, de reproduire toute la topographie dantesque, prise comme une révélation géographique du

4 Cette singulière composition fut gravée dans les premiers temps de l'imprimerie, et servit peut-être de frontispice aux plus anciennes éditions de la Divine Comédie, avec l'inscription suivante : Questo è l'inferno del Campo Santo di Pisa. Cette estampe importante, parce qu'on y voit l'œuvre d'Orcagna telle qu'elle était avant les retouches de Soliazzino en 1530, se trouve dans la Pisa illusùrata de Alessandro da Morrona (t. II, 2e édit.)-

pays d'outre-tombe. Si la division en bolge rappelle la Divine Comédie, le détail des catégories infernales est loin de correspondre à celles d'Alighieri1. Parmi ces bolge, les deux qui occupent le compartiment supérieur sont destinées aux orgueilleux, et les orgueilleux par excellence ce sont les hérétiques. Arius paraît le premier, suivi de ses sectateurs ; puis viennent les mages et les devins, Érigone à leur tête: puis les simoniaques. Mais la bolgia de droite semble réservée à des supplices plus exquis, et les trois personnages qui y sont tourmentés sortent évidemment de la plèbe des damnés2. C'est d'abord Mahomet, coupé en pièces par les démons, qui dévorent sous ses yeux les tronçons de ses membres3; puis l'Antéchrist, écorché vif; puis un troisième personnage couché à terre, serré dans les plis d'un serpent et caractérisé par son turban et sa longue barbe : c'est Averroès*.

1 Cette idée de catégories infernales se retrouve dans les représentations figurées de tous les peuples. Voy. l'enfer ruthènique reproduit par d'Agincourt, Hist. de l'art, peinture, planche cxx, et le cycle de Yama représenté dans une ancienne peinture tibétaine du Musée Borgia (Paulin de Saint- Barthélémy, Systema Brahmanicum, p. 1T7, et tab. xxm.)

s Des inscriptions ne laissent aucun doute sur les personnages que le peintre a voulu représenter.

» Mahomet figurait déjà dans les vitraux de la Sainte-Chapelle, au XIIIe siècle. Didron, Annales archéol. III, 307-308.

» G. P. Lasinio, Pitture a fresco delCampo Santo di Pisa (Firenze, 1832), tav. xv, pag. 17. — G. Rosini, Lettere pittoriche sulCampo Santo (Pisa, 1810), p 50-51. — G. Rosini, Storia délia pittura italiana (Pisa, 1810), t. II. p. 80 et suiv.

Ainsi Mahomet, Y Antéchrist, Averroès, voilà les trois noms sur lesquels Orcagna, interprète des idées de son temps, décharge tout l'odieux de la mécréance. Il faut se rappeler que Dante n'a vu dans Mahomet que l'auteur d'un schisme et dans l'islamisne qu'une secte arienne'. Averroès représente évidemment à côté du faux prophète l'incrédule blasphémateur, celui qui a osé envelopper dans une triple injure la religion de Moïse, du Christ et de Mahomet.

Ce rôle, on le voit, n'est nullement dans la tradition de Dante. Dante, avec une remarquable tolérance, avait placé le philosophe arabe, celui qu'il avait si vivement combattu, dans une région de paix et de mélancolique repos, parmi ces grands hommes,

Spiriti magni, Che di vederli in me stesso n'esalto .

Ici, au contraire, Averroès n'est plus que le compagnon de supplices de l'Antéchrist. La même donnée se retrouverait sans doute dans d'autres Enfers de la même époque.

— Vasari, Vite de' pittori, édit. Lemonnier, II, 127. — Ampère, Voyage Dantesque, p. 219.

1 Inferno, cant. XXVIII, 11. — Ozanam, Dante, p. 189.

« Qui fuit hœresiarcha, potentior Arrio. » (Poëme sur la vict. des Pisans; Edel. du Méril, Poésies populaires lat. t. II, 1847, p. 248.) — « Unde verius hœretici quam Sarraceni nominari deberent. » (Oliv. Scholast. Hist. damiatina, apud Eccard, Corpus hist. med. œvi, t. II, p. 1409-10.) Cf. Jac. de Vitriaco, éd. Bongars, 1. III, p. 1137.

AVEftROÈS. 305

L'église de Saint-Pétrone à Bologne offre, dans une de ses chapelles, une composition attribuée à Buffalmaco, et très-analogue à celle du Campo Santo1. Ma curiosité fut vivement éveillée lorsqu'en examinant cette peinture, je vis figurer d'un côté Mahomet, de l'autre un personnage dont le nom n'offrait plus qu'une initiale, et cetle initiale était précisément celle du nom d'Àverroès. Mais, ayant fait apporter une échelle pour examiner de plus près la trace des lettres effacées, je reconnus le mot Apostata2. Le rôle d'Averroès n'est pas moins caractérisé dans un autre ordre de compositions, inspirées par les dominicains, je veux dire les disputes de saint Thomas, où le commentateur figure invariablement parmi les hérésiarques renversés aux pieds du maître scolastique. C'est dans l'église Sainte-Catherine, à Pise, toute resplendissante de saint Thomas, a côté de la chaire où le docteur angéliquea, dit-on, enseigné, que se trouve le plus curieux monument de ce thème si cher aux écoles de Pise et de Florence 8. Le tableau dont nous parlons, qui a dû

1 On voit au musée de Bologne une reproduction exacte, mais très-réduile,de la fresque de Saint-Pétrone, reproduction que l'on attribue aussi à Buffalmaco.

2 A cùté, se trouve un autre personnage appelé Nichola.... C'est le chef de l'hérésie des nicolaïtes, que l'on confondit au moyen âge avec Mahomet. Cf. Bayle, art. Mahomet, noteX.

i M. G. Rosini de Pise a le premier relevé l'importance de co tableau. On peut en voir une très-belle reproduction dans les planches qui accompagnent son Histoire de la peinture italienne (tavolaxx).— Cf. Storia. délia pitt.italiana, t. II, p 86 et suiv.

être exécuté vers 1340 ', a pour auteur Francesoo Traini, l'un des meilleurs peintres du xive siècle. Au centre du tableau, au milieu de faisceaux de lumière, se détache dans de fortes proportions la tête de saint Thomas, très-conforme au type reçu, qu'a reproduit plus tard Àngelico de Fiesole. Vasarï prétend même que les frères prêcheurs de Pise firent venir pour Traini le portrait de saint Thomas de l'abbaye de Fosse-neuve, où il était mort, en 1274. C'est bien le bon frère Thomas, le bœuf muet de Sicile, ruminant quelque article de sa Somme. Au haut du tableau, Dieu, source de toute lumière, entouré de séraphins, répand ses rayons sur Moïse, les évangélistes, saint Paul, suspendus dans les nues. Tous ces rayons se réfléchissent sur le front de saint Thomas, qui reçoit en outre trois rayons directs de Dieu. Des deux côtés du tableau, un peu au-dessous de la tête

— Vasari l'a décrit avec une extrême inexactitude (Vite de' pittori, t. II, p. 137). Sous les pieds de saint Thomas, dit-il, on vohSabellius, Ariuset Averroès, avec leurs livres déchirés. Il y a eu évidemment chez Vasari une confusion de souvenirs avec la fresque de Taddeo Gaddi à la chapelle des Espagnols. Da Morrona (Pisa illustrata, éd. 2e, lll, 106), Lanzi (Storia pittoresca delV ltalia, t. Ier, p. 82) et M. Valéry (Voyages en Italie, l.XI,chap. vu), ont répété les mêmes erreurs. M. Ampère est beaucoup plus exact (Voyage Dantesque, p. 222). Voy. aussi M. Poujoulat, Toscane et Rome, lettre IV; Passavant, Rafaël von Urbino, III (1858), p. 12.

1 Voir les recherches de M. Bonaini de Pise, sur Traini, dans les Annali délie université toscane, t. Ier(1846), p. 429 et suiv.

resplendissante du docteur angélique, apparaissent Platon et Aristote. Platon tient en main le Timée; Aristote, le livre de l'Éthique, et, de chacun de ces livres, un filet d'or remonte vers la face de saint Thomas, et s'y confond avec les flots de lumière divine qui viennent d'en haut. Saint Thomas, assis dans sa chaire, tient en main le vol urne des saintes Ecritures, ouvert sur ces mots : Veritatem mediiabitur guttur meum, et labia mca detestabuntur impium (Prov. xvm, 7)1. Sur ses genoux sont répandus ses divers ouvrages, et de même que la tête du saint servait de point de réunion à tous les rayons lumineux partant de Dieu, de Moïse, des évangélistes, de saint Paul, de Platon, d'Aiïstote, ses volumineux écrits servent de point de départ à une autre série de rayons qui vont se répandre sur tous les docteurs de l'Église groupés des deux côtés à ses pieds2. Un seul rayon semble s'égarer sur un personnage isolé au-devant du tableau, et renversé

1 Ces mots sont les premiers de hSumma contra g entiles.

2 Ici est la plus grave erreur de la plupart de ceux qui ont décrit ce tableau. Quelque bizarre qu'il puisse paraître de voir saint Thomas illuminer les docteurs de l'Église, il est tout à fait certain que les rayons qui partent des genoux sont émis par le saint. M. Rosini se trompe d'un autre côté en supposant que les rayons de Platon et d'Aristote partent de saint Thomas ; car les rayons de la tête sont tous convergents. Il faut aussi remarquer que le rayon qui vient frapper le Grand Commentaire n'est pas un rayon illuminateur, mais un reproche, une réfutation. Ce qui le prouve, c'est que le rayon frappe le dos du Grand Commentaire, tandis que tous les autres rayons partent du livre ouvert de face.

aux pieds de saint Thomas Ce personnage, cet impie que détestent tes lèvres du docteur, c'est Averroès1. Il est là dans l'attitude d'une méditation orgueilleuse, se relevant péniblement sur son coude, irrité, maugréant, comme un rebelle qu'il est, brouillé avec Dieu et avec les hommes. Son Grand Commentaire est à côté de lui, ouvert, mais renversé sur la face, et comme transpercé par le rayon qui émane de saint Thomas.

Tel est ce tableau, arrivé intact jusqu'à nous à travers cinq siècles, et que l'on pourrait appeler le monument le plus original de la peinture philosophique au moyen âge, si l'art, la religion, la science et le plaisir n'avaient créé Santa Maria Novella, ce charmant résumé de la vie florentine, avec ses souvenirs poétiques, artistiques, scientifiques et galants.

Ici encore, entre Pampinea et Marsile Ficin, Ginevra de' Benci et Savonarole, nous allons retrouver Averroès sacrifié au triomphe de Saint Thomas. Santa Maria Novella est une église dominicaine, et le plus insigne monument de l'influence que les frères prêcheurs ont exercée dans Florence jusqu'au jour où ils arrivèrent à la gouverner par frà Girolamo et Domenico da Pescia. C'est ce triomphe de l'ordre de Saint-Dominique que Taddeo Gaddi et Simone Memmi ont entrepris de représenter dans la salle capilulaire attenante à l'église, et connue aujourd'huisous le nom de Cappellone degli Spagnuoli2.

1 Son nom est écrit à côté de lui : Averrois.

2 Gaddi exécuta la fresque où figure Averroès de 1337 àl3lû,

Autour de l'Église universelle figurée par Santa Maria del Fiore, Cimabue, Giotto, Arnolfo, Pétrarque, Laura, la Fiammetla, devenus des symboles comme Béatrix, représentent les attributs de l'Église militante. Aux pieds du pape est le troupeau des fidèles ; deux chiens, représentant l'ordre de Saint-Dominique [Domini cani), veillent à sa garde. Des loups (les hérétiques) assaillent le troupeau; mais les chiens du Seigneur, tachetés de noir et de blanc (couleurs des dominicains), les dévorent à belles dents. A côté de la poursuite des hérétiques est figurée l'œuvre plus pacifique de la prédication. Ici les hérétiques soumis et vaincus se jettent à genoux, et déchirent leurs livres avec toutes les marques de la pénitence. Au-dessus de l'Eglise militante, le calme de la triomphante. L'âme, représentée par un enfant qu'une femme entraîne par la main, y monte peu à peu par le détachement. Au-dessus, la gloire et les joies du ciel.

Memmi a représenté dans cette admirable fresque le triomphe théologique de saint Dominique ; Gaddi a essayé de figurer vis-à-vis le triomphe philosophique de son

quelques années après qu'Orcagna eut représenté le Commentateur au Campo Santo, et peut-être l'année mêmeoù fut peint le tableau de Traini à Pi se. Les fresques de Memmi et de Gaddi, à la chapelle des Espagnols, ont été reproduites par M. Rosini dans les planches qui accompagnent son Histoire de la peinture italienne (lavola xm et xv). Voy. le texte, t. II, p. 96 etsuiv. — Vasari, t. II, p. 118. — D'Agincourt, peinture, pi. cxxn, p. 136 de la table des planches, et p. 111 du texte. — Ampère, Voyage Dantesque, p. 238. — Valéry, 1. X, ebap. xiu.

ordre, par la grande maîtrise de saint Thomas. Le docteur angéliqne occupe le centre du tableau ; sa chaire domine toutes les autres. A ses côtés siège une honorable et belle compagnie; ce sont dix personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament , Moïse, Isaïe, Salomon, le roi David, Job, les évangélistes, saint Paul. A ses pieds, sur une sorte de proscenium, comme indignes de figurer en un si noble chœur, sont les hérétiques qu'il a écrasés, Arius, Sabellius, Averroès, plongés dans une sorte de rêverie morose, comme des gens mécontents de la vérité, et auxquels la réfutation n'enlève pas leur orgueil. Averroès, comme dans le tableau de Traini, est caractérisé par le turban et s'appuie sur son Grand Commentaire. Audessous, Gaddi a figuré sur deux lignes les sept sciences profanes et les sept sciences sacrées, avec leur principal représentant : la Grammaire etPriscien, la Rhétorique et Cicéron, la Dialectique et Zenon, la Musique et Tubalca'in, l'Astronomie et Atlas, la Géométrie et Euclide, l'Arithmétique et Abraham tenant l'abaque. Puis le Droit civil et Juslinien, le Droit canon et Clément V, la Théologie pratique et Pierre Lombard, la Théologie spéculative et saint Denys l'Aréopagite, Boèce et la Théologie démonstrative avec son triangle (représentant les trois termes du syllogisme), saint Jean Damascène et la Théologie contemplative, saint Augustin et la Théologie scolastique, tenant en main l'arc de la controverse1.

4 Dans une fresque récemment découverte au Puy, et représentant également les sept arts, la Logique tient en main un

Telle est cette composition grandiose, où avec un art merveilleux Gadcli a su grouper toutes les idées philosophiques de son siècle. Averroès y garde son rôle : là comme partout il représente l'hérétique, l'homme mal pensant, renversé aux pieds de la rigueur scolastique et orthodoxe de l'école dominicaine. Du reste la donnée de la dispute de saint Thomas se continua longtemps encore dans l'école de Pise. Plus d'un siècle après Traini et Gaddi, au moment où Pise se relève de ses désastres, nous retrouvons le même sujet sous le pinceau du charmant décorateur du Campo Santo, Benozzo Gozzoli. Ce tahleau, qui autrefois était placé au dôme de Pise, derrière ie siège de l'évêque, est maintenant au musée du Louvre1. Il est évident que Gozzoli s'est proposé de reproduire trait pour trait le plan du tahleau de Traini. La disposition et les personnages sont identiques : saint Thomas au centre, ses ouvrages sur ses genoux, dans sa main un livre ouvert sur cette terrible menace : Labia mea detestabuntur im-

lézard ou un scorpion. Dans un tableau d'Angelico, elle tient deux serpents qui se dévorent. Comparez des représentations analogues qui se voient à Palma sur le tombeau de Raymond Lulle, et qui ont été reproduites par les Bollandistes (30 juin).

1 C'est le second tableau à gauche en entrant dans la grande galerie, n° 233. Il est gravé dans Rosini, planche ccv. Le tableau est sur bois, à détrempe, et formait le panneau d'une armoire. Voy. Vasari, t. IV, p. 188. Rosini, t. III, p. 16. L'exécution du tableau de Paris est si éloignée de la manière de Gozzoli, et si peu digne des formules d'admiration qu'emploie Vasari, qu'on est tenté de croire qu'une copie a été substituée à l'original.

pium*; au haut, le Christ, les évangélistes, Moïse, saint Paul; des deux côtés, Platon et Aristote; au-dessous, le pape et les docteurs illuminés par saint Thomas2 ; à ses pieds, un personnage étendu tout de son long, et feuilletant un gros livre sur lequel on lit : Et faciens causas infinitas In primum librum Aristotelis.

Une tradition constante a vu jusqu'ici dans le personnage renversé que saint Thomas semble repousser hors du plan du tableau, Guillaume de Saint-Amour. En effet, nous avons vu que Guillaume joue dans la légende de saint Thomas un rôle parallèle à celui d'Averroès, et est comme lui sacrifié au triomphe du docteur dominicain. Il est certain d'ailleurs que le peintre a eu l'intention de représenter dans la partie inférieure de son tableau l'assemblée d'Anagni de 1256, présidée par Alexandre IV, et où fut condamnée la doctrine de l'Université de Paris sur la pauvreté monastique. Les personnages qui y figurent, outre le docteur angélique, sont saint Bonaventure, Jean

1 On lit sur l'autre feuillet du livre l'axiome nominaliste : Multitudinis usuminrebus nominandis sequendum philosophi censent communiter; et aux deux côtés de saint Thomas : Vere hic est lumen Ecclesiœ. — Hic adinvenit omnem viam disciplines. Une personne qui a vu le tableau de Traini, depuis que la première édition de cet ouvrage a paru, m'assure qu'il présente les mêmes inscriptions que celui de Gozzoli, mais presque etfacées.

2 Gozzoli a renoncé aux filets d'or qui, dans le tableau de Traini, représentent la marche des rayons de lumière, et donnent à son tableau une physionomie si caractérisée.

des Ursins, Hugues de Saint-Cher, Albert le Grand, Humbcrt de Romans '. Toutefois le rapprochement des peintures de Pise et de Florence dont j'ai parlé plus haut, ne permet pas, ce me semble, de douter qu'ici encore le maudit ne soit Averroès. Et d'abord, le personnage de Gozzoli, comme l'Averroès deTraini, a une barbe épaisse ; il porte le turban et des bottes en cordouan. Le gros volume qu'il a entre les mains ressemble bien plus au Grand Commentaire qu'aux petits livres de Guillaume de Saint-Amour. En outre, il est évident que Gozzoli n'a obéi dans ce tableau à aucune inspiration vivante, qu'il s'est proposé simplement de reproduire avec quelques variantes le tableau de Traini; comment supposer qu'il ait modifié une tradition dont il n'avait pas le sens primitif, et qu'il ait introduit dans son œuvre un personnage tout à fait étranger à l'école de Pise, et que probablement lui-môme ne connaissait pas? Enfin, ce qui lève tous les doutes, c'est que Guillaume de Saint-Amour figure dans la partie inférieure du tableau, non plus en costume de juif oriental, mais avec l'extérieur qui convient à un docteur de l'Université de Paris2.

Quelle a pu être l'origine de ce thème si longtemps conservé par les écoles de Pise et de Florence? On a supposé

1 Voir le catalogue des tableaux, du Louvre. École italienne, par M. Villot, p. 86.

2 Longpérier, dans YAthenœum français, 1852, p. 121, et dans l'Annuaire de la Soc. des Ant. de France pour 1853, p. 129-130. Comparez le portrait de Guillaume de Saint- Amour, d'après une verrière de Sornonne, entête de ses œuvres iConstantise, 1620).

que Gaddi n'avait fait que réaliser en peinture à Santa Maria Novella les idées que lui avait communiquées frà Domenico Cavalca. On ne peut douter au moins, en voyant Averroès jouer exactement le même rôle dans trois peintures exécutées sur un même point et presque la même année (de 1335 à 1340) * , qu'Orcagna, Traini, Gaddi n'aient puisé leur inspiration à une même source. Or, cette source peut être déterminée avec certitude ; c'est la légende de Guillaume de Tocco. On se rappelle que Guillaume, énumérant les hérétiques vaincus par saint Thomas, met au premier rang Averroès. Les peintres recevaient des moinesun libretto qui leur traçait le plan de la composition, avec les personnages qui y devaient figurer, et ce canevas écrit n'était ordinairement que la reproduction de la légende qui avait cours2. La canonisation de saint Thomas, qui eut lieu en 1 323, et à laquelle Guillaume de Tocco eut une grande part, avait vivement tourné l'attention de ce côté*. Je n'hésite donc pas à voir dans la légende de Guillaume l'origine du rôle que joue Averroès dans les disputes de saint Thomas. Quant à sa place dans l'enfer

i Un autre tableau de Pise, de Getto di Jacopo, l'un des derniers peintres de l'école pisane, représente la dispute de saint Thomas sur le mystère de l'Incarnation (Rosini, t. II, p. 181). Il m'a été impossible de le voir, et je ne puis dire si Averroès y figure.

2 Voir un spécimen de ces libretti publié par M. Ph. Guignard {Mémoires fournis aux peintres pour la tapisserie de S. Urbain (Troyes, 1851).

8 Acta SS. Marin, t. I, p. 666 et sqq.

d'Orcagna, peut-être Raymond Lulle, qui à deux reprises séjourna à Pise, et qui en 1307 y termina son Ars brevis l, ne fut-il pas étranger à cette conception.

Le personnage d'Averroès cessa d'être familier aux peintres italiens du xvie siècle. C'est à tort qu'on a voulu le voir dansl'Eco/e d'Athènes de Raphaël. Le personnage coiffé d'un turban qui se penche pour regarder la table de Pythagore est bien un Arabe; mais il semble que Raphaël a voulu signifier par là que les Arabes ont emprunté aux Grecs leur arithmétique ou leur philosophie2. Raphaël était Irop instruit pour rattacher Averroès à Pythagore plutôt qu'à Aristote. En tout cas, le cycle d'idées que Raphaël a représenté dans cette composition admirable n'a rien à voir avec la philosophie scolaslique ou averroïste. C'est le triomphe de la Grèce et le développement de l'esprit grec qu'il a en vue; Platon est pour lui l'auteur du Timée; Aristote, de Y Éthique. S'il fallait indiquer l'école à laquelle le peintre incomparable emprunta le sujet ei le plan de sa fresque, ce serait à Marsile Ficin qu'on serait le plus tenté de songer.

Acta SS. Junii, t. V, p 647-48.

2 V. Passavant, Rafaël von Urbino, t.jl, p. 150 note; III, 14; Trcndelenburg, Rafaels Schule von Athen (Berlin, 1843); Platner et Bunsen, Beschreibung der Stadt Rom, t. II, p. 339; A. Gruyer, Essai sur les fresques de Raphaël, p. 92. Bellori ne connaît aucune tradition à ce sujet. C'est, je crois, M. Longliena, dans sa traduction italienne de la Vie de Raphaël de M. Quatremère de Quincy, qui a nommé le premier Averroès.

Ainsi, dans toute la philosophie scolastique, Averroès soutient un double personnage. D'un côté, c'est l'Averroès qui a fait le Grand Commentaire , l'interprète par excellence du philosophe, respecté même de ceux qui le combattent; de l'autre, c'est l' Averroès du Campo Santo, le blasphémateur des religions, le père des incrédules. Il peut d'abord sembler étrange qu'à une époque de foi absolue, ces deux rôles ne se soient pas exclus l'un l'autre, et qu'un même homme ait pu être à la fois le maître classique des écoles catholiques et le précurseur de l'Antéchrist. Mais, comme nous l'avons déjà remarqué, le moyen âge trouvait tout naturel de demander des leçons de philosophie à ceux que sa foi l'obligeait de damner. La profonde séparation que l'on établissait entre la philosophie et la révélation, laissait croire que des païens avaient pu surpasser les chrétiens en lumières naturelles. L'historien ne doit pas être plus surpris de voir des évoques, peut-être même un pape, sortir de l'école de Tolède, que l'archéologue ne l'est, quand il trouve dans les trésors du moyen âge des ornements ecclésiastiques faits d'étoffes arabes et couverts de sentences du Coran.

. C'est surtout au xive siècle que l'autorité du Commentaire devint absolue et incontestée. Au xme siècle, Averroès reste encore dans l'opinion au-dessous d'Avicenne.

Humbert de Prulli, en 1291, énumérant les commentateurs qu'il a mis à profit pour son exposition de la Métaphysique, ne le place qu'au quatrième rang1. Durant le xive et le xve siècle, au contraire, Averroès est le commentateur par excellence, le seul que l'on copie, le seul que l'on cite. Pétrarque le regarde comme le premier, le seul peut-être qui ait commenté les œuvres complètes d'un auteur ancien2. Patrizzi l'envisage comme le père de toute la scolastique et le seul commentateur que le moyen âge ait connu5. Quand Louis XI entreprend, en 1473, de régler l'enseignement philosophique, la doctrine qu'il recommande est celle à'Aristote et de son commentateur Averroès, reconnue depuis longtemps pour saine et assurée11. Dans une lettre datée d'Haïti (octobre 1498), Christophe Colomb nomme Avenruyz, d'après une citation de Pierre d'Ailly, comme un des auteurs qui lui ont fait deviner l'existence du Nouveau Monde3.

* Hist. litt. de la Fr. t. XXI, p. 88 et 89.

2 Desui ipsius et mult. ignor. Opp. t. II, p. 1053. s Discuss. Peripat. t. I«r, I. XIII, p. 106. (Venet. 1571.)

* Statuimusetediciraus quod Arislotelis doctrina ejusque commenlatoris Averroys.... aliorumque realium doctorum, quorum doctrina relroactis temporibus sana securaque comperta est, tam in sacrœ thcologiaî quam arliura facultalibus, deinceps more consueto legatur, doceatur, dogmatizetur, discatur et intimetur. Ordonn. des rois de France, t. XVII, p. 610. — Cf. du Boulay, t. V, p. 708.

s Navarete, Coleccion de mages y descubrimientos, t. Ier, p. 261. (Madrid, 1825.) — Humboldt, Hist. de la découverte du Nouv. Cont. t. 1, p. 67, 78, 97, 98.

On a pu remarquer qu'au xme siècle ce n'est pas sans quelque peine que nous avons reconnu les averroïstes. Les réfutations de l'école dominicaine, les fureurs de Raymond Lulle nous ont seules révélé leur existence, Il serait impossible de désigner nommément un seul des maîtres qui avouaient ces doctrines. Il n'en est plus de même au xive siècle. Nous y trouvons une école qui porte bien décidément pour drapeau le nom d'Averroès; ce groupe philosophique, qu'on doit envisager comme l'antécédent naturel de l'école de Padoue, présente des caractères suffisamment arrêtés : substitution du Commentaire d'Averroès comme texte des leçons aux traités d'Aristoie; innombrables questions sur l'âme et sur l'intellect; manière abstraite, pédante, inintelligible '.

Le carme Jean de Baconthorp (mort en 1346) est le personnage le plus marquant de cette école. Son nom paraît toujours accompagné de l'épithète de prince des Averroïstes'1. Baconthorp fut provincial des carmes en

1 C'est cette école que Patrizzi avait en vue quand il parle ainsi de la seconde génération des docteurs scolastiques : « Ingens ab his philosophorum numerus ac successio manavit, quœ in Aven Roicis hypothesibus habitavit.... Inde dubitationum ac qusestionum sexcentorum millium numerus manavit. » (Discuss. Perip. t. Ier, 1. XIII, p. 106. Venet. 1571.)

2 Averroistarum princeps dictus. Bibl'uliieca carmelitana (Aurelianis, 1752), col. 743. — Omnes Àverrois sententias mordicus tenuit, et illius scholse suo tempore quasi princeps haberi voluit. (Pits, De M. Angl. Script, p. 451. — Du Boulay, Hist.

Angleterre, et devint le docteur de son ordre, comme saint Thomas était celui des dominicains, Duns Scot, celui des franciscains, Gilles de Rome, celui des augustins. Par lui l'averroïsme devint traditionnel dans l'école des carmes. Nous voyons en effet que, dans les premières années du xvme siècle, un religieux de cet ordre, Joseph Zagaglia de Ferrare, eut l'idée de renouveler la méthode de Baconthorp, et de l'appliquer à la théologie1. Baconthorp, du reste, cherche moins à soutenir les doctrines hétérodoxes de l'averroïsme qu'à en pallier l'hétérodoxie. Il rejette l'unité de l'intellect, mais après avoir montré préalablement combien les arguments de saint Thomas et de Hervé Nedellec sont peu concluants contre le vrai sentiment d'Averroès. Averroès n'apas prétendu établir comme vraie et démontrée une hypothèse qui serait en contradiction avec ses propres principes. Ce n'a été de sa part qu'une fiction, un exercice de logique, une thèse proposée à la discussion et susceptible de mettre en lumière d'autres vérités2. Les théories averroïstes de la perception des substances séparées, des intelligences célestes, de l'influence du ciel sur les choses sublunaires, de l'éternité du monde, sont en général expliquées dans le sens le

Univ. Paris, t. IV, p. 995. — Naudé, Apologie des grands hummes, p. 496. Paris, 1625.)

i Mém. de Trévoux, 1713, p. 1661.

2 Nullus débet reputare istarn opinionem esseveram,quamipsemet opinans non reputat nisi fictionem, et solum ponit eam propterexercitium, ut veritascompletiusinquiratur. In II Sent. Dist. xxi. (Cremona;, 1618.)

plus adouci1. C'est parle grand usage qu'il faitd'Averroès et par l'autorité qu'il lui accorde, bien plus que par sa doctrine, que Baconthorp mérita d'être considéré comme le représentant de l'averroïsme au xrve siècle, et d'être adopté comme classique dans l'école de Padoue. Nous verrons plus tard le singulier mensonge que cette réputation a inspiré à Vanini.

Walter Burleigh doit être rangé dans le môme groupe philosophique. Zimara le cite fréquemment comme un averroïste2, et en effet il fut fort copié à Venise et à Padoue durant le xve siècle3. Pierre Auriol et toute la fastidieuse scolastique du xive et du xve siècle, Pierre de Tarentaise, Nicolas Bonnet, Gabriel Biel; l'école okkamiste surtout, Buridan, Marsile d'Inghen, appartiennent au même type. La pensée n'a plus désormais assez d'originalité pour établir une classification entre ces maîtres, suffisamment rapprochés par leur physionomie pâle et terne.

L'averroïsme n'est en un sens que le nom de cette scolastique épuisée des Qumstiones et des Quodlibeta, qui se traîne en expirant péniblement de vieillesse et de nullité jusqu'à l'apparition de la philosophie moderne. La seule réaction tentée hors de l'Italie contre le pédantisme averroïstique, est celle de Jean Wessel de Gansfort, esprit

1 In II Sent. Dist. i. — Qumst. quodl. I. I, qncest. 14; 1. II, quœst. 7.

2 Burleiuset alii averroistœ. (Solut. contrad.î. 188.)

3 Cf. Minciotti, Catal. deicodd. mss. di S. Antonio di Padova, p. 97, 98, 100, 104, 107, 135.

AVEPROÈS. â§1

cultivé et déjà philologue, reflet isolé des Pétrarque, des Marsile Ficin, des Politien, desBembo, au milieu de l'Europe barbare. Jean Wessel, comme tous ces humanistes, haïssait Averroès; il chercha à opposer Platon à la routine du péripatétisme arabe, et à la théorie de l'inletlect unique, la doctrine de saint Augustin : Unus est magister Deus... In lamine tuo videbimus lumen*.

i Brucker. t. 111, p. 859, sqq. t. VI, p. 611

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