CHAPITRE III
L'AVEIIROISME DANS LEGOLE DE PADOUE
L'université de Padoue mérite une place dans l'histoire de la philosophie, moins comme ayant inauguré une doctrine originale, que comme ayant continué plus longtemps qu'aucune autre école les habitudes du moyen âge. La philosophie de Padoue, en effet, n'est autre chose que la scolastique se survivant à elle-même, et prolongeant sur un point isolé sa lente décrépitude, à peu près comme l'empire romain réduit à Constantinople, ou la domination musulmane en Espagne resserrée dans les murs de Grenade. Le péripatétisme arabe, personnifié dans Averroès, se cantonne, pour ainsi dire, dans le nord-est de l'Italie, et y traîne son existence jusqu'en plein xvne siècle. Cremonini, mort en 4631, est, à proprement parler, le dernier scolastique.
Comment cette insipide philosophie put-elle être si vivace, malgré les railleries de Pétrarque, malgré les attaques des humanistes, dans le pays qui le premier embrassa la culture moderne? A cette question il faut répondre, ce me semble, que le mouvement de la rennaissance fut un mouvement littéraire, et non un mouvement philoso-
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phique. L'Europebarbare avait trouvé clans son propre sein l'élan de la curiosité scientifique, mais non le sentiment de la beauté des formes. Elle faisait maintenant sa rhétorique à l'école des anciens. Les représentants du mouvement de la renaissance ne s'emparèrent jamais bien décidément de la philosophie. Cet enseignement resta ainsi dans la vieille ornière : les traditions pédantes et grossières du moyen âge s'y perpétuèrent, les esprits fins s'éloignèrent de celte maison de disputes et de mauvais ton, où l'on parlait un jargon barbare et où les charlatans tranchaient du maître, La vérité en toute chose étant extrêmement délicate et fugitive, ce n'est pas à la dialectique qu'il est donné de l'atteindre. En géométrie, en algèbre, où les principes sont extrêmement simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment, sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, parleur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens. Le syllogisme excluant toute nuance et la vérité résidant tout entière dans les nuances, le syllogisme est un instrument inutile pour trouver le vrai dans les sciences morales. La pénétration, la souplesse, la culture multiple de l'esprit, voilà la vraie logique. La forme est, en philosophie, au moins aussi importante que le fond; le tour donné à la pensée est la seule démonstration possible, et en un sens il est vrai de
dire que les humanistes de la renaissance, en apparence uniquement occupés de bien dire, étaient plus réellement philosophes que les Averroïstes de Padoue.
L'école de Padoue, il est vrai, n'est pas seule coupable de cet étrange anachronisme. Il n'est pas exact d'envisager la scolaslique comme finissant au xve ou au xvie, ni même au xvue siècle. Ne vit-on pas un ordre célèbre faire à Descartes la plus vive opposition au nom d'Aristote, j'entends de l'Aristoïe des écoles, c'est-à-dire des cahiers que les générations de professeurs se transmettaient de main en main? Il serait facile de montrer que la scolaslique se continue encore de nos jours dans plus d'un enseignement1. Rien n'égale les bizarres contrastes que présentent sous ce rapport les rotuli, ou programmes du xvie et du xviie siècle, que l'université de Padoue conserve encore. A côté de la vraie science représentée par les Fallope, les Fabrice d'Acquapendente, on trouve la théologie enseignée par un dominicain, secundum viam S. ThomcB, et par un franciscain, secundum viam Scott. Cremonini annonce à ses auditeurs qu'il exposera le traité de la Génération et de la Corruption, le traité du Ciel et du Monde2, avec un traitement de deux mille florins, tan-
i On m'a assuré que dans quelques séminaires de Lombardie on suit encore, pour l'enseignement philosophique, des cahiers de l'école de Pacloue du xvie siècle.
2 La division des chaires était déterminée par les titres des traités aristotéliques; il y avait la chaire du traité de l'Ame, la chaire des Analytiques, la chaire des Sophismes de Hentisberus, etc.
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dis que Galilée, avec un traitement fort inférieur, expliquera les éléments cl'Euclide f.
L'école de Padoue est une école de professeurs. Il n'en reste que des leçons, et les leçops, à cette époque, ne savaient pas encore devenir des livres. Aussi cette école n'a-t-elle rien laissé qui supporte la lecture, ou puisse être de quelque valeur dans l'état actuel de l'esprit humain. Une école de professeurs peut rendre à la science de grands services, mais non représenter dans sa complexité l'ensemble de la nature humaine. La philosophie de Pacloue, c'est Padoue elle-même. Comparée aux cités toscanes, cotte ville est médiocre et sans génie. Toutes les belles choses, YArena, le Baptistère, \ùRagione,\e Sanîo, y ont été faites par des étrangers. Qu'est-ce que saint Antoine, la fleur de Padoue, la vraie création padouane, comparé à François d'Assise, à Catherine de Sienne? Ses miracles sont delà plus pauvre invention; toute sa légende est du plus mauvais style.
Le mouvement intellectuel de Bologne, de Ferrare, de Venise se rattache tout entier à celui de Padoue. Les universités de Padoue et de Bologne n'en font réellement qu'une, au moins pour l'enseignement philosophique et médical. C'étaient les mêmes professeurs qui, presque tous les ans, émigraient de l'une à l'autre pour obtenir une augmentation de salaire. Padoue,
1 On raconte encore à l'université de Padoue, qu'après la découverte des satellites de Jupiter, Cremonini jugeant la chose contraire h Aristote, refusa obstinément de regarder désormais au télescope.
d'un autre côté, n'est que le quartier latin de Venise; tout ce qui s'enseignait à Padoue s'imprimait à Venise. Il est donc bien entendu que sous le nom d'école de Padoue on comprend ici tout le développement philosophique du nord-est de l'Italie.
C'est surtout l'étude de la médecine qui contribua à fonder à Padoue le règne des Arabes. Pierre d'Abano mérite, sous ce rapport, d'être considéré comme le fondateur de l'averroïsme padouan1. Le Conciliator differentiarum philosophorum et medicorum prélude déjà aux essais de Zimara, de Tomitanus, pour mettre d'accord Aristote et Averroès. Chose singulière pourtant 1 Pierre d'Abano ne connaît ni le Colliget ni les œuvres médicales d'Averroès : toutes les citations qu'il fait de cet auteur sont empruntées à ses oeuvres philosophiques. Mais à un autre titre, je veux dire par sa réputation suspecte et son orthodoxie équivoque, Pierre d'Abano mérita bien mieux le nom d'averroïste. La pensée impie de l'horoscope des religions, ensuite reprise par Pomponat, Pic de la Mirandole, Cardan, Vanini, est énoncée pour la première fois, ce me semble, dans ses écrits avec une surprenante hardiesse.
» Tiraboschi {Storia délia lett. ital, t. V, 1. II, chap. n, § 8) veut que Pierre d'Abano soit le premier auteur qui ait cité Averroès en Italie. C'est beaucoup trop dire.
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« Ex conjunctione Saturni et Jovis in principio Arietis, » quod quidem circa finem 960 contingit annorum. .. totus » mundus inferior commulatur ita quod non solum régna, » sed et leges et prophetae consurgunt in mundo... sicut » apparuitin adventuNabuchodonosor, Moysi, Alexandri » Magni, Nazarei, Machometi 4. » Ceci s'écrivait en \ 303. Pierre d'Abano mourut pendant qu'on instruisait son procès; l'inquisition prit sa revanche en faisant brûler ses os2, et son nom resta dans la mémoire populaire chargé de machinations infernales et entouré de mystérieuses terreurs. Toute la médecine padouane est désormais vouée à l'averroïsme3. Les médecins forment, à celte époque, dans le nord de l'Italie, une classe riche, indépendante, mal vue du clergé, et qui paraît avoir eu en religion des opinions assez libres. Médecine, arabisme, averroïsme, astrologie4 , incrédulité, devinrent des termes presque
1 Concil. controv. f. 15. (Venet. 1565.)
2 Sa pierre sépulcrale se voit pourtant aux Ermites, avec cette inscription : Pétri Aponi cineres. Ob. ann. 1315, œt. 66.
i Nec aliter medico philosophandura putabant, quam Averrois et Avicennae doctrina. Facciolati, Fasti Gymnasii Patavini, la pars, p. xlix. — Tiraboschi. t. V, 1. II, cap. n,§ 2sqq.
4 L'astrologie se rattachait de fort près à l'esprit arabe. On croyait cependant à cette époque qu'Averroès avait combattu les prétentions de cette science imaginaire. « Dicam ergo cum Averroe : Astrologia nostri temporis nulla est. Sed statirn dicit astrologus (scil. Petrus Aponus) : Averroes non scivit astrologiam ; sed astra non mentiuntur. » Benvenuto d'Imola, ad Inf. cant. XX, apud Muratori, Anliq. t. III, col. 947.
synonymes. Cecco d'Ascoli est condamné, en 1324, par l'inquisition de Bologne, à se défaire de tous ses livres d'astrologie, et à assister tous les dimanches au sermon dans l'église des dominicains, parce qu'il avait parlé contre la foi'; plus tard il est brûlé, et Orcagna le place dans un de ses Enfers. Le tour d'esprit positif et enclin au matérialisme, qui domine dans l'Italie du Nord, se dévoile, les esprits forts se multiplient, et ici, comme partout, cherchent à se couvrir du nom d'Averroès. Mais les formes un peu roides du péripatétisme et la barbarie de l'école arabe firent tomber les averroïstes dans une morgue pédante qui ne pouvait manquer de déplaire aux esprits plus cultivés de la Toscane. L'instinct si délicat de Pétrarque saisit cette nuance avec une finesse admirable : l'antipathie pour l'averroïsme médical est un des traits essentiels de sa vie, et une des plus agréables boutades de ce charmant esprit.
§ in
Pétrarque mérite d'être appelé le premier homme moderne, en ce sens qu'il inaugura chez les Latins le sentiment délicat de la culture antique, source de toute notre civilisation. Le moyen âge, à diverses reprises, avait bien cnerché à renouer le fil rompu et à se rattacher à la tra-
1 Cf. tiraboschf, t. V, 1 II, cap. u, § 15.
2 Vasari, II, 129 (édil. I.cmonnier).
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dition classique. Mais le moyen âge, malgré son admiration pour l'antiquité, ne la comprit jamais dans ce qu'elle a de vivant et de fécond. Pétrarque, au contraire, fut véritable ment un ancien. Le premier il retrouva le secret de celte façon noble, généreuse, libérale de comprendre la vie, qui avait disparu du monde depuis le triomphe de la barbarie. Pétrarque devait, par conséquent, détester le moyen âge et tout ce qui s'y rattachait. Or, la science arabe lui paraissait comme un reste de la pédanterie de cette époque. Tandis que les sources originales de la science antique avaient été scellées pour l'Occident, les Arabes avaient rendu d'incontestables services. Mais, en présence de l'antiquité elle-même, ces interprètes infidèles n'étaient plus qu'un embarras. L'engouement ridicule de leurs disciples provoqua dans la nature fine et irritable de Pétrarque un violent accès d'humeur1.
Cette aversion se retrouve à chaque page de ses écrits. Pétrarque ne veut même pas être guéri par les conseils de la médecine arabe, ni par des remèdes qui portent des noms arabes2. « Je te prie de grâce, dit-il à son ami Jean Dondi5, en tout ce qui me concerne, de ne tenir aucun compte de tes Arabes, pas plus que s'ils n'existaient. Je hais toute cette race. Je sais que la Grèce a produit des hommes
1 M. Hensebel a émis des vues fort analogues à celles qui suivent dans VAllgemeine Monatschrift de Kiet, août 1853.
2 Contra medicum quemdam invect. t. II, p. 1093, 1097. — lier. sen. XXII, p. 977 (Édit. Henricpetri, 1554 )
5 Seuil. XII. Ep. 2 (t. II, p. 904).— Seclusis Arabinn mendaciis. [Contra mcd. quemdam invect. p. 905.)
doctes et éloquents : philosophes, poètes, orateurs, mathématiciens, tous sont venus de là ; là aussi sont nés les pères de la médecine. Mais les médecins arabes!... tu dois savoir ce qu'ils sont. Pour moi, je connais leurs poètes; on ne peut rien imaginer de plus mou, de plus énervé, de plus obscène1... A peine me fera-t-on croire que quelque chose de bon puisse venir des Arabes2. Et vous néanmoins, doctes hommes, par je ne sais quelle faiblesse, vous les comblez de louanges imméritées; à tel point que j'ai entendu un médecin dire, avec l'assentiment de ses collègues, que s'il trouvait un moderne égal à Hippocrate, il lui permettrait peut-être d'écrire, si les Arabes n'avaient écrit ; parole qui, je ne dirai pas brûla mon cœur comme une ortie, mais le transperça comme un stylet, et aurait suffi pour me faire jeter au feu tous mes livres,... Quoi! Oicéron a pu être orateur après Démosthène ; Virgile, poète après Homère ; Tite-Live et Salluste, historiens après Hérodote et Thucydide ; et après les Arabes il ne sera plus permis d'écrire!... Nous aurons souvent égalé, quelquefois surpassé les Grecs, et par conséquent toutes les nations, excepté, dites-vous, les Arabes ! 0 folie! ô vertige! ô génie de l'Italie assoupi ou éteint*! »
1 Comment Pétrarque a-t-il pu connaître la poésie arabe, dont le moyen âge n'a pas eu la moindre notion?
2 Unum, antequam desinam, te obsecro, ut ab omni consilio mearum rerum tui isti Arabes arceantur atque exulent : odi genus universum.... Vix mihi persuadebitur ab Arabia posse aliquid boni esse. (T. H, p. 913.)
* ....Arabiculis, ut vos velle videmini, duntaxat exceptis 1 O
La haine de Pétrarque contre les astrologues et les médecins1 venait de ce que les uns et les autres représentaient à ses yeux l'esprit arabe, le matérialisme fataliste et incrédule. Il semble d'ailleurs qu'en tout temps la médecine ait eu le privilège d'ameuter contre elle les humanistes et une certaine classe d'esprits honnêtes. La haine des médecins devint presque une idée fixe chez Pétrarque dans ses dernières années. Il avait eu quelques démêlés à Avignon avec les médecins du pape, qui affectaient de dédaigner les poètes, comme gens inutiles et sans profession2. C'est à ce propos qu'il composa ses quatre livres d'Invectives contre un médecin'0 , volumineuse déclamation où il a recueilli contre l'art de guérir tous les griefs imaginables, pour aboutir à ce résultat qu'il n'est pas au monde un médecin à qui l'on puisse se fier*. Dans une lettre à
infamis exceptio ! G vertigo rerum admirabilis ! 0 Italica vel sopita ingénia vel extincta! (Ibid.)
1 Cf. Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. m, § 1, sqq. — Sprengel, Hist. de la méd.t. II, p. 477-78.— Andres, Dell' origine, etc. t. 1er, p. 153 (Parma, 1782), et une dissertation sur Pétrarque envisagé comme critique de la médecine de son temps, dans le Janus, journal d'histoire de la médecine, publié à Breslau, par A. W. E. Th. Henschel, t. I« (1846), p. 183 et suiv.
2 Senil. 1. XII, ep. 1 et 2 (t. II, p. 900, 908, 914). — L. XV, eq. 3 (p. 951, sqq.)
* Opp. t. II, p. 1086, sqq.— Comparez la critique de Louis Vives, De causis corruplarum artium, 1. V. (Opp. t. I, p. 413, sqq. Bâle, 1555.)
* De medicis non modo nil sperandum, sed valde etiam metuendurn. (Opp. t. II, p. 801.)
Boccace1, il décrit avec malice le charlatanisme et la vanité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement vêtus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d'or el un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagues et de pierres précieuses2. « Peu s'en faut, dit-il, qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe; et, en effet, ils le méritent, car il n'est personne parmi eux qui n'ait tué au moins cinq mille hommes, nombre exigé pour avoir droit à ces honneurs. » Dans une autre lettre, adressée à Pandolfe Malatesta, il raconte, ou peut-être il invente à l'appui de sa thèse les anecdotes les plus gaies3. Il paraît, du reste, que les beaux esprits de Padoue lui furent reconnaissants de cette campagne contre le pédantisme des médecins, puisque longtemps après l'on voit un Padouan proposer de lui élever à ses frais une statue dans le Prato delta Vaile, à condition qu'on lui permette d'y inscrire :
Francisco Petrarchœ Medicorum hosti infensissimo.
L'antipathie de Pétrarque pour tout ce qui sentait le
1 Senil. 1. V, ep. 4. (T. II, p. 796, sqq.)
2 Les traités de médecine au moyen âge ne se font pas scrupule de conseiller au médecin les moyens du plus impudent charlatanisme, pour se faire valoir. Cf. Henschel, Janus, t. Ier, p. 307, sqq. — Daremberg, Voyage médico-littéraire en Angleterre, p. 14.
5 Senil. 1. XIII, ep. 8.— Cf. Ibid. 1. XIV, ep. 16. — L. XII, ep. 1 et 2.— L. III. ep. 4.
charlatanisme lui fit méconnaître quel service l'école médicale, malgré ses ridicules, rendait à l'esprit humain, en fondant la science laïque et rationnelle. Toutes les fois que l'Italie a voulu réagir contre la superstition populaire, elle est tombée dans une sorte de matérialisme âpre, roide, exclusif. Averroès et les Arabes n'étaient à cette époque pour les libres penseurs du nord de l'Italie qu'un mot de passe. On ne pouvait aspirer au titre de philosophe ingénieux à moins de jurer par Averroès. Pétrarque luimême nous raconte à ce sujet de curieuses aventures '. Il reçut un jour dans sa bibliothèque, à Venise, la visite d'un de ces averroïstes, qui, selon la coutume des modernes philosophes, pensent n'avoir rien fait, s'ils n'aboient contre le Christ et sa doctrine surnaturelle. Pétrarque ayant osé dans la conversation citer quelque parole de saint Paul, cet homme fronça le sourcil avec dédain2. « Garde pour toi, lui dit-il, les docteurs de celte espèce. Pour moi, j'ai mon maître, et je sais à qui je crois s. » Pétrarque essaya de défendre l'apôtre. L'averroïste se prit à rire : « Allons, dit-il, reste bon chrétien; pour moi, je ne crois pas un mot de toutes ces fables. Ton Paul, ton Augustin et tous ces gens dont tu fais tant de cas n'étaient que des bavards. Ali ! si tu étais capable de lire Aver-
* Seuil. 1. V, ep. 3 (t. Il, p. 796). —Cf. Tiraboscbi, t. V,p.l90
et suiv. (Ivlit. Modène.)
1 Illc spuinans rabie, et contemptus supercilio frontem turpans : Tuos (inquit) et Ecclesiœ doctorculos libi habe....
s Ces mots cités par dérision de la IIe épître à Timothée (i, 12), s'appliquaient à Averroès.
roès!... Tu verrais combien il est supérieur à tous ces drôles1!» Pétrarque eut peine à retenir sa colère; il prit l'averroïste par le manteau, en le priant de ne plus revenir. Une autre fois, Pétrarque s'élant permis de citer saint Augustin à un de ces esprits forts : « Quel dommage, reprit celui-ci, qu'un si grand génie se soit laissé prendre à des fables aussi puériles2. Mais j'ai de toi meilleure espérance, et un jour sans doute tu seras des nôtres. »
Il paraît en effet que pendant quelque temps Pétrarque fut en butte aux obsessions des averroïstes3. Son traité De sui ipsius et multorum ignorantia* n'est que le récit des conversations qu'il eut à Venise avec quatre averroïstes de ses amis, qui mirent tout en œuvre pour l'attirer à leur parti. Pétrarque raconte d'abord les efforts qu'ils tentaient auprès de lui, soit individuellement, soit réunis, et le dépit qu'ils éprouvaient en le voyant prendre au sérieux sa religion et citer Moïse et saint Paul comme des autorités. Finalement, ils tinrent conseil pour savoir si ce n'était pas
1 Ad hsec ille nauseabundus risit : « Et tu (inquit) esto Christianus bonus; ego horum omnium nihil credo. Et Paulus et Augustinus tuus, hique omnes alii quos prsedicas, loquacissimi homines fuere. Utinam tu Averroim pati posses, ut videres quanto ille tuis his nugatoribus major sit ! » Exarsi, fateor, et vix manum ab illo impuro et blasphemo ore continui....
2 T. II, p. 1055.
3 Neque illis ignota est bibliotheca nostra, quam toties me tentantes ingressi sunt. (T. II, p. 1054.)
* Opp. t. II, p. 1035 et sqq.
perdre sa peine que de chercher à le convertir, et se résumèrent en l'appelant un bon homme sans littérature : Brevem dijjinitivam hanc tulere sententiam, scilicet me sine litteris virum bonnm. Un manuscrit de la bibliothèque do SS. Jean et Paul a fourni les noms de ces quatre averroïstes ; c'étaient, dit-on, Léonard Dandolo, Thomas Talento, Zacharie Contarini, tous trois de Venise, et maître Guido da Bagnolo, de Reggio*. L'averroïsme était devenu à la mode dans la haute société vénitienne, et il fallait en faire profession, si l'on voulait passer pour un homme de bonno compagnie2. Or, sous ce nom se cachait l'incrédulité la plus décidée. « S'ils ne craignaient les supplices des hommes bien plus que ceux de Dieu, ils oseraient, dit Pétrarque, attaquer non-seulement la création du monde selon le Timée, mais la Genèse de Moïse, la foi catholique et le dogme sacré du Christ. Quand cette appréhension ne les retient plus, et qu'ils peuvent parler sans contrainte, ils combattent directement la vérité ; dans leurs conciliabules, ils sérient du Christ et adorent Aristote, qu'ils n'entendent pas. Quand ils disputent en public, ils protestent qu'ils parlent abstraction faite de la foi, c'est-à-dire qu'ils cherchent la vérité en rejetant la vérité, et la lumière en tournant le dos au soleil. Mais en secret, il n'est blasphème,
i Primus milos, secundus simplex mercator, tertius siraplex nobilis, quartus medicus physicus. P. degli Agostini, Scrilt. Venez, t Ier, p. 5. — Tiraboschi, 1. c. — De Sade, Mém. sur larde de Pétrarque, t. III, p. 752.
'l Cogitant se magnos, et sunt plane omnes divites, quaenunc una mortalibus magnitudo est. (T. II, p. 1038.)
sophisme, plaisanterie, sarcasme qu'ils ne débitent, aux grands applaudissements de leurs auditeurs. El comment ne nous traiteraient-ils pas de gens illettrés, quand ils appellent idiot le Christ notre maître? Pour eux, ils vont gonflés de leurs sophismes, satisfaits d'eux-mêmes, et se faisant fort de disputer sur toute chose sans avoir rien appris. » Pétrarque expose ensuite les subtiles questions qu'ils agitaient sur les Problèmes d'Aristote *, et les difficultés qu'ils soulevaient sur la création, l'éternité du monde, la toute-puissance de Dieu, la souveraine félicité de l'homme. « Dieux immortels! s'écrie-t-il, on ne mérite le titre d'homme lettré aux yeux de ces gens, si l'on n'est hérétique, frondeur, insensé, et si l'on ne va par les rues et les places publiques disputant sur les animaux, et se montrant bête soi-même. Plus on attaque la religion chrétienne avec fureur, plus on est à leurs yeux ingénieux et docte. Se permet-on de la défendre, on n'est plus qu'un esprit faible et un sot qui couvre son ignorance du voile de la foi. Pour moi, ajoute Pétrarque, plus j'entends décrier la foi du Christ, plus j'aime le Christ, plus je me raffer-
1 Quot leo pilos in vertice, quot plumas accipiter in cauda, ut adversi coeunt elephantes, etc.... Quse denique quamvis vera essent, nihii penitus ad beatam vitam (p. 1038). Solebant illi vel aristotelicum problema. vel de animalibus aliquid in médium jactare : ego autem vel tacere, vel joeari, vel ordiri aliud. in-. terdumque subridens quaerere quonam modo id scire potuisset Aristoteles, cujus et ratio nullaest et experimentum impossibile. Stupere illi, et taciti subirasci, et blasphemum velut aspicere. (P. 1042.)
mis dans sa doctrine. Il m'arrive comme à un fils dont la tendresse filiale se serait refroidie, et qui entendant attaquer l'honneur de son père, sent se rallumer dans son cœur l'amour qui paraissait éteint. J'en atteste le Christ, souvent les blasphèmes des hérétiques de chrétien m'ont fait très-chrétien. »
Pétrarque ne se contenta pas de ces édifiantes protestations. Il avait entrepris une réfutation en forme des erreurs averroïstes; mais il ne put l'achever. Aussi redoublait-il d'instances auprès d'un de ses amis, Luigi Marsigli, religieux augustin, pour l'engager à se charger de ce travail. « Je te demande une dernière grâce, lui écrit-il *; c'est de vouloir bien, aussitôt que tu jouiras de quelque loisir, te retourner contre ce chien enragé d'Averroès, lequel, transporté d'une aveugle fureur, ne cesse d'aboyer contre le Christ et la religion catholique. J'avais, tu le sais, commencé à recueillir de côté et d'autre ses blasphèmes; mais des occupations plus nombreuses que jamais, et le manque de temps, aussi bien que de science, m'en ont détourné. Applique toutes les forces de ton esprit à cette entreprise, qui jusqu'ici a été si indignement négligée, et dédie-moi ton opuscule, soit que je vive ou que je sois mort. »
On méconnaîtrait le caractère de Pétrarque, si l'on croyait que cette opposition à l'averroïsme partit d'une étroite orthodoxie. Celui qui, précurseur des plus vives
1 Epist. ullima sine titulo (Opp. vol. II, p. 732). — Cf Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. i, § 23. — De Sade, t. III, p. 761.
338 AVERR0ÈS.
aspirations des temps modernes, s'écriait près de deux siècles avant Luther :
Dell' empia Babilonia ond' è fuggita Ogni vergogna, ond' ogni bene è fori, Albergodi dolor, madré d'errori, Son fuggit' io per allungar la vita,
celui qui adressait au peuple romain la lettre De capesseivla libertate, et s'écriait, dans son enthousiasme pour Cola de Rienzi : Roma mia sarà ancor bella ! n'était pas homme à s'alarmer de l'émancipation des esprits. Mais Pétrarque en voulait à la morgue hautaine des averroïstes. Ce Toscan, plein de tact et de finesse, ne pouvait souffrir le ton dur et pédantesque du matérialisme vénitien. Beaucoup d'esprits délicats aiment mieux être croyants qu'incrédules de mauvais goût.