‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 28 sur 37 · A VERRONS · texte numérisé non relu

A VERRONS

nées du xve siècle sont les années du règne absolu d'Averroès à Padoue.

Au nombre des averroïstes les plus délerminés de ce temps, il faut placer le théatin Nicolctti Vernias, qui enseignait à Padoue de 1471 à 1499. Bien plus hardi que Gaetano, Vernias soutenait sans restriction la théorie de l'unité de l'intellect, à tel point qu'on l'accusait d'avoir infecté toute l'Italie de cette pernicieuse erreur '. Ce fut à son école que Niphus apprit l'averroïsme2. Vernias renonça ensuite à ces dangereuses opinions, et écrivit en faveur de l'immortalité et de la pluralité des âmes un livre qui parut en 1499s, L'ouvrage était dédié à Dominique

rnarum humanarum pluralitate contra Averroym et sequaces, in studio Patavi7io determinata. (Venise, 1498.)

* Falsam illam et ab omni veritate alienam opinionem Àverrois de unico intellectu confirmare argumentis tentavit, usque adeo ut plebeii et minuti philosophi, qui hebeti et rudi ingenio contrariam opinionem, quamvis verissimam, defendere non poterant, in vulgus jactarent eum totam pêne Italiam in hune perniciosum errorem compulisse. Riccoboni, De Gymn. Patav. p. 134(Patav. 1592).— Naudé, De Aug. Nipho Judicium, p. 27, en tète de l'édition des Opusculamoralia et politica, de Niphus (Paris, 1614). - Papadopoli, Hist. gymn. Pat. t. Ier, p. 291.

2 Naudc, 1. c. — Nicéron, t. XVIII, p. 54.

3 Volens occurrere rumori falso qui ab invidis et raalevolis excilatus fuerat, et venenatum susurrum tollere qui de eo in angulis fiebat... Averroemmaleficse opinionis perfidum et vanum auctorem certissimis argumentis refellere aggressus est. Riccoboni, op. cit. p. 135. — Cf. Facciolati, Fasti gymn. Pat. parslla,p. 106.— Tomasini, Gymn. Pat. p.280,399(Utini,1654).

Grimani, patriarche d'Aquilée, à qui Vcrnias avouait qu'il était prêt à échanger son titre de philosophe contre celui de chanoine, sperans se non superphilosophi sed canonici tiiulo aliquando usurum*. Ce changement était dû aux amicales exhortations du doge Augustin Barbarigo et de Pierre Barozzi, évêque de Padoue, qui plus tard sauva Niphus de l'inquisition, et le porta également à corriger ses erreurs. Déjà le débat s'agrandit et sort du cercle étroit des questions logiques pour entrer dans le domaine de la philosophie morale et religieuse. Nous touchons au moment glorieux de l'école de Padoue, à celui de Niphus, d'Achillini, de Pomponat.

§ VI

En 1 495, le vieux Vernias, qui, par un privilège unique, avait obtenu d'enseigner sans antagoniste, se néglige; ses élèves murmurent; on lui oppose pour le réveiller Pierre Pomponat *. Avec Pomponat s'ouvre une ère nouvelle pour l'école de Padoue. Jusqu'ici la philosophie padouane s'est tenue dans les termes d'une métaphysique fort inoffensive. Paul de Venise, frà Urbano, Gaetano de Tiene, Vernias lui-même ne sont que des commentateurs. Aucune vie, aucune pensée ne circule sous cette dure enveloppe. La hardiesse n'est que dans les mots; le langage philoso-

1 Riccoboni, ibid.

2 Facciolati, Iia pars, p. 10G, 109.

354 AVEHROÈS.

phique, vingt fois quintessencié, en est venu à ne rien receler : ia psychologie n'est plus qu'un cliquetis de mots sonores et d'abstractions réalisées. Pomponat, au contraire, représente réellement la pensée vivante de son siècle. C'est la personnalité de l'âme humaine, c'est l'immortalité, c'est la providence et toutes les vérités de la religion naturelle qui sont mises en cause, et deviennent dans le nord de l'Italie l'objet du débat le plus animé. Tout en expliquant Aristote et Averroès selon la règle, Pomponat sut intéresser la jeunesse et philosopher en vérité. Paul Jove parle avec admiration de la variété de ton qu'il savait déployer dans ses leçons : ce n'est plus un scolastique, c'est déjà un homme moderne.

Pour couvrir cette tendance nouvelle, un nouveau nom était nécessaire : on trouva celui d'Alexandre d'Aphrodisias. Désormais Averroès ne régnera plus seul : réduit à partager l'école, il n'aura plus pour lui que quelques noms, et ces noms ne seront pas toujours les plus illustres.

Telle est l'origine des deux factions philosophiques connues sous le nom d'Alexandristes et d'Averroïstes. Il ne faudrait pas cependant attribuer à cette distinction une trop grande importance. M. Ritter a été jusqu'à révoquer en doute l'existence de ces deux partis *. Il est certain du moins que la démarcation entre eux n'a pas la rigueur qu'on pourrait être tenté de supposer, et qu'il est très-peu

* Gesch. der neuern Phil. Ie part. p. 367 et suiv. M. Centofanti (Archivio de Vieusseux, Append. t. IX, p. 547 et suiy.) en a, au contraire, exagéré l'opposition.

de maîtres, au xvie siècle, que l'on puisse classer décidément parmi les averroïstes ou les alexandristes. La véritable division des péripatéticiens de la renaissance est en péripatéticiens arabes et en péripatéticiens hellénistes. Or, cette division ne coïncide nullement avec celle des alexandristes et des averroïstes. Les hellénistes, comme Léonicus Thomseus, se mettaient en dehors des disputes scolastiques. C'est donc bien à tort que quelques historiens delà philosophie, Tennemann par exemple1, ont attaché une grande importance à celte division, qui n'est guère fondée que sur un passage de Marsile Ficin2, et à laquelle on neseiait point mené par l'étude des sources.

L'immortalité de l'âme est considérée d'ordinaire comme le point de divergence entre les alexandristes et les averroïstes.L'immortalité, en effet, était, vers 1500, le problème autour duquel s'agitait l'esprit philosophique en Italie, et quand les élèves d'une université voulaient apprécier, dès la première leçon, les doctrines d'un professeur, ils lui criaient: « Parlez-nous de l'âme3.» Le grand ébranlement

1 Gesch. der PMI. t. IX, p. G3.

2 Totus fere terrarum orbis a Peripateticis occnpatus in duas plurimum sectas divisus est, Alexandrinam et Averroicam. Ilh quidem intellectum nostrum esse mortalem existimant, hi vero unicum esse contendunt : ulrique religionem omnem funditus œque tollunt, prœsertim quia divinam circa homines providentiam negare videntur, et utrobique a suo etiam Aristotele defecisse. (Prœf. in Plot.)— Cf. Pic. ftlirand. Apologia, p. 237.

1 Chr. Bartholmess, art. Pomponace, dans le Dict. des se. ■ hil. p. 161.

que la conscience morale avait reçu des doctrines politiques professées au xvie siècle, avait tourné de ce côte l'anxiété des esprits. Les averroïstes sauvaient les apparences en soutenant que l'intellect après la mort retourne à Dieu, et y perd son individualité. Pomponat embrassa l'opinion d'Alexandre, qui niait purement et simplement l'immortalité. Dans son livre De immortalitate animœ, affectant le ton respectueux de l'orthodoxie, il combat Faverroïsme comme une erreur monstrueuse, justement réprouvée par saint Thomas1, et bien éloignée de la pensée d'Arislote. L'unité des âmes lui semble une fiction absurde, un nonsens [fi g mentum maximum et inintelligibile, monstrum ab Âverroe excogitatum). Le Napolitain Simon Porta, élève de Pomponat, qui écrivit, à l'exemple de son maître, contre l'immortalité, comme lui aussi, attaqua très-vivement les averroïstes, leur reprochant de réduire la connaissance au souvenir, etde supposer l'intelligence de l'enfant aussi parfaite que celle de l'homme; exactement ce que l'école de Locke reprochait aux idées innées de Descartes2. Enfin, nous verrons bientôt le soin de réfuter Pomponat, confié par Léon X à l'averroïste Niphus. Par

1 Tam luculenter, tam subtiliter adverses hanc opinionem sanctus doctor invehitur, ut, sententia mea, nihil intactum, nullamque responsionem quam quis pro Averroe adducere potest impugnatam relinquat ; totum enim impugnat, dissipât et annihilât, nullumque averroistis refugium relictum est, nisi eonvitia et matedicta in divinum et sanctum virum. (De Immort. anim. p. 8 et 9.)

2 Poli, Supplimenti, p. 551 et suiv.

un étrange renversement de rôles, les averroïstes qui, jusqu'ici, ont représenté la négation de la personnalité humaine, deviennent ainsi un moment, contre Pomponat, les défenseurs de l'immortalité et les soutiens de l'orthodoxie. Comparé au matérialisme absolu des alexandristes, l'averroïsme représentait, en effet, un certain spiritualisme. La théorie de l'intellect actif, en maintenant l'origine supérieure et la réalité objective de la connaissance, écartait les hypothèses sensualistes. Aussi vit-on, vers le milieu du xvie siècle, un partisan de la table rase, Vito Piza, dans son livre De divino et humano Intellectu (Padoue, \ 555) combattre énergiquement l'averroïsme, au nom de l'empirisme1.

C'est donc par erreur que l'on a rangé Pierre Pomponat et Simon Porta parmi les averroïstes, et que l'on a voulu rattacher leur doctrine sur l'immortalité à celle d'Averroès; puisque, au contraire, Pomponat n'en appela à l'autorité d'Alexandre que pour faire pièce aux averroïstes2. Toutefois, cette confusion, que Bayle et Brucker ont justement relevée, n'était pas sans quelque fondement. La philosophie italienne, se dégageant des discussions abstraites du moyen âge, en était venue à se résumer dans quelques questions d'un matérialisme fort simple: que l'immortalité de l'âme

1 Poli, Supplim. p. 561.

s Secutus Aphrodissei placita, cujus dogmate ad corrumpendam juventutemdissolvendamque Christian® vitae disciplinam, nihil pestilentius induci potuit. (Pauli Jovii Elogia, cap. lxxi, p. 164.) Cf. Brucker, t. IV, p. 162. — Bayle, art. Pomponace, note B.

358 AVERR0ÈS.

a été inventée par les législateurs pour maintenir le peuple; que le premier homme s'est formé par des causes naturelles; que les effets miraculeux ne sont que des impostures ou des illusions ; que la prière, l'invocation des saints, le culte des reliques sont de nulle efficacité; que la religion n'est faite que pour les simples d'esprit1. Voilà ce qu'on appelait averro'isme, voilà ce que les gens d'esprit soutenaient dans les cours et dans les cercles lettrés, affectant de mettre le représentant de celle doctrine au-dessus des évangélistes et des apôtres, et de faire de ses écrits leur lecture favorite 3. Cet averro'isme des hommes du monde est bien celui de Pomponat. Peu s'en faut qu'il ne renouvelle le blasphème des «Trois Imposteurs8. » L'apparition des religions [leges) et leur décadence sont un effet de l'influence des astres *. Le christianisme est

1 Campanella regarde ie machiavélisme ell'averroïsme comme deux rejetons parallèles de la doctrine d'Aristote. Cf. Bruckcr, t. IV, p. 472-73; t. V, p. 110.

2 Audivimus Italos quosdam qui suis et Aristoteli et Averroi tantum temporis dant, quantum sacris litteris îi qui maxime sacra doctrina delectantur, tantum vero fidei quantum apostolis et evangelistis ii qui maxime sunt in Christi doctrinam religiosi. Ex quo nata sunt in Italia pestifera illa dogmata de mortalitate animi et divina circa res humanas providentia, si verum est quod dicitur : nihil enim prseter auditum habeo. (Melchior Canus, De locis theol. I. X, cap. v.)

s De immort, animœ, cap. xiv.

4 Hujusmodi législatures, qui Dei filii merito nuncupari possunt, procurantur ab ipsis corporibus cœlestibus {De incant. 1. XII, p. 293.)

AVERR0ÈS. 359

déjà refroidi; il n'a plus la force de produire des miracles1. Que dire de ce dilemme contre la Providence, où il se complaît avec une évidente malice? « Si les trois religions sont fausses, tout le monde est trompé; si, sur les trois, il n'y en a qu'une de vraie, il y en a deux défausses, et par conséquent la majorité est toujours trompée. » Cela n'est-il pas bien du temps où l'on discutait la question de savoir lequel des trois législateurs a le mieux réussi et gagné le plus de sectateurs2? L'expression même de leges et législatures, donl les philosophes italiens se servent pour désigner les religions et leurs fondateurs, est empruntée aux traductions d'Averroès, où le mot lex représente toujours le mot arabe scharîé (loi, religion). Le passage de la Destruction de la Destruction, où Averroès a insisté avec le plus de hardiesse sur le parallèle des religions, est intitulé dans les éditions italiennes : Sermo de legibus, et relevé par l'annotateur avec une intention évidente3.

L'opposition de l'ordre de la foi et de l'ordre philosophique, que nous avons trouvée durant tout le moyen âge comme le trait dislinctif des averroïstes, est aussi la base du système de Pomponat. Pomponat, philosophe, ne croit pas à l'immortalité, mais Pomponat, chrétien, y croit. Certaines choses sont vraies théologiquement, qui ne sont pas vraies philosophiquement. Théologiquement, il faut

1 Quare et nunc in fide nostra omnia frigescunt, miracula desinunt, nisi conficta et simulata, nunc propinquus videtur esse finis. (Ibid. p. 286.)

2 Menogiana, t. IV, p 286 et suiv.

s Opp. t. X, p. 35! (édit. 1560.)

croire que l'invocation des saints et l'application des reliques ont beaucoup d'efficacité dans les maladies ; mais, philosophiquement, il faut reconnaître que les os d'un chien morten auraient tout autant, si on les invoquait avec foi1. Pendant quatre siècles, les libres penseurs ne trouvèrent pas de meilleur subterfuge pour excuser leur hardiesse aux yeux des théologiens. La compression produit toujours la subtilité; la conscience proteste, et se venge par un respect ironique des entraves qu'on lui impose.

Si donc on applique le nom d'averroïstes à cette famille de penseurs inquiets et exaspérés par la contrainte, si nombreuse en Italie à la renaissance, et qui se couvrait du nom du Commentateur, Pomponat doit être placé au premier rang parmi les averroïstes, et Vanini a pu dire avec vérité : Pelrus Pomponatius, philosophas acutissimus, in cujus corpus animum Averrois commigrasse Pythagorasjudicasset*. Mais, si on entend par averroïste un partisan de la doctrine de l'unité de l'intellect, ce nom convient si peu à Pomponat, que toute sa vie n'a été qu'un combat perpétuel contre Achillini, le champion de l'averroïsme3. Averroès, d'ailleurs, est traité dans ses écrits

1 Quse omnia, quanquam a profano vulgo non percipiuntur, ab istis tamen philosophis, qui soli sunt dii terrestres et tantum distant a cseteris, cujuscumque ordinis sive conditionis sint, sicut homines veri ab hominibus pictis, sunt concessa et demonstrata. {De incant. p. 53.)

2 Âmphith. Exerc. vi, p. 36.

8 Ce moment de l'histoire de l'école de Padoue a donné lieu à beaucoup de méprises. Bayle (art. Pomponace, note B) a

avec une extrême sévérité : il trouve ses opinions si extravagantes et si dénuées de sens qu'il doute que jamais personne les ait prises au sérieux, et qu'Averroès luimême les ait comprises1.

Pomponat étant présenté comme le fondateu r de l'alexandrisme, bien qu'à vrai dire on ne remarque chez lui aucun attachement systématique pour Alexandre, la symétrie voulait qu'Achillini devînt le chef des averroïstes. Cette classification serait tout artificielle , si on prétendait qu'Achillini a réellement soutenu l'unité des âmes et l'immortalité collective. Tout en reconnaissant que, sur ces deux points, la doctrine d'Averroès est conforme à celle d'Aristote, Achillini rejette expressément ces théories comme opposées à la foi2. Mais, à un autre point de vue, Achillini mérite le nom d'averroïsle, je veux dire par l'importance qu'il accorde au Grand Commentaire, par sa manière scolastique et pédantesque. L'école de Padoue n'a rien déplus célèbre que les luttes de Pomponat et d' Achillini. Achillini l'emportait dans les thèses solennelles; mais le public donnait raison à Pomponat, en se portant en foule à ses leçons5. La ligue de Cambrai les força l'un et

relevé l'erreur de ceux qui placent Pomponat parmi les averroïstes. Brucker (t. 1er, p. 826) avait commis d'abord la même méprise; plustard(t.III,p.l62)nTarectifiée. Leibnitz (Opp. t. Ier, p. 73) est tombé aussi dans quelque confusion à cet égard.

i Cf. II. Ritter, Gesch. der neuern Phil. I" part. p. 393.

2 II. Ritter, ibid. p. 383 et suiv.

3 Nieeron, t. XXXVI, init. — Tiraboschi, t. VI, p. 492. — Papadopoli, Eist. gymn. Patav. t. II, p. 298. — Les œuvres

l'autre, en 1509, de transporter leur champ de bataille à Bologne. La lutte s'y continua jusqu'à la mort des deux combattants, vers 1520.

Achillini n'est vraiment qu'un disputeur, un continuateur de la vieille école padouane, où la qualité la plus nécessaire était l'habileté dans les exercices publics, l'audace à presser un adversaire, l'assurance dans les réponses. Comme tous les averroïstes, il cherchait à paraître orthodoxe, en invoquant sans cesse la distinction de l'ordre théologique et de l'ordre philosophique. Il se montre beaucoup plus libre dans sa hautaine épitaphe à San Martino Maggiore de Bologne :

Hospes, Achillinum tumulo qui quœris in isto,

Falleris ; Me suo junctus Aristoteli Elysium colit, et quas rerum hic discere causas

Vix potuit, plenis nunc videt ille oculis. Tu modo, per campos dum nobilis umbra beatos

Errât, die longum perpetuumque Vale.

Ainsi, ces doctrines que nous avons vues, au temps de Pétrarque, réduites à se cacher età conspirer dans l'ombre,

d'Achillini ont été plusieurs fois imprimées à Venise, en 1508, 1545, 1551, 1568. 11 est surprenant qu'on lise dans le Dict. des sciences philosophiques qu'il n'a laissé aucun écrit qui soit parvenu jusqu'à nous.

étaient devenues, au commencement du xvie siècle, la philosophie presque officielle de toute l'Italie. Les diseussions sur l'immortalité de l'âme étaient à l'ordre du jour à la cour de Léon X. Bembo ne cachait pas ses prédilections pour Pomponat. Ce fut lui qui sauva le philosophe du bûcher, et se chargea, pour apaiser l'inquisition, de corriger le De Immortalitate animée. Ce fut encore sous sa protection que Pomponat publia un Defensorium contre Niphus. Tous les vieux dictons de l'averroïsme incrédule, que l'enfer est une invention des princes, que toutes les religions renferment des fables, que les prières et les sacrifices sont des inventions des prêtres, se répétaient par les gens les mieux établis à la cour. C'est un averroïste que cet incrédule de la Messe de Bolsène. Le moyen âge lui eût donné des cornes, à ce mécréant qui ose douter devant le sang du Christ. Voyez la différence ! Raphaël en fait un galant personnage, lorgnant agréablement le miracle, en homme d'esprit qui connaît la raison des choses, et qui a lu son Averroès.

Ce n'est pas que, pour sauver les apparences, on ne se montrât sévère par moments. On condamnait Pomponat, et sous main on l'appuyait. On payait Niphus pour le réfuter, et on encourageait Pomponat à répondre à Niphus. Que pouvait-on attendre de sérieux d'une bulle contresignée Bembo, et ordonnant de croire à l'immortalité? La nuance qui séparait en ceci les alexandristes et les averroïstes était d'ailleurs presque insaisissable. Les premiers avouaient franchement les conséquences de leur doctrine, auxquelles les seconds n'échappaient que par de subtils

mensonges. De part et d'autre, la méthode, l'esprit, les tendances irréligieuses étaient les mêmes. Marsile Ficin, J.-A. Marta1, Gaspard Contarini2, plus lard Antoine Sirmond, leur opposent les mêmes arguments, et le concile de Latran les enveloppe dans la même condamnation.

Le concile de Latran ne fut qu'un effort impuissant pour arrêter l'Italie dans la voie où elle était engagée, et d'où la grande réaction provoquée par l'ébranlement de la réforme put seule la tirer. Certes, à n'envisager que les termes de la bulle, on croirait qu'il s'agit du zèle de la plus pure orthodoxie. Tous les subterfuges de l'école de Padoue y sont prévus. Le concile condamne et ceux qui disent que l'âme n'est pas immortelle, et ceux qui prétendent qu'elle est unique dans tous les hommes3, et ceux qui soutiennent que ces opinions, quoique contraires à la foi, sont vraies philosophiquement'1. Il ordonne en outre aux professeurs de philosophie de réfuter les opinions hétérodoxes, après les avoir exposées6, et enjoint de

1 Apologia de animœ immortalitate, cum digressione, quod intellectus sit muUiplicatus, joint comme réfutation au De Anima et mente humana de Simon Porta.

2 Contarini, écrivant contre Pomponat, se crut également obligé de réfuter l'unité de l'intellect (Poli, p. 550).

s Concil. Later. V, sessio vin. ( Labbe, Concil. t. XIX, col. 842.)

4 Quumcpie verum vero minime contradicat, omnem assertionem veritati illuminât» fidei contrariam omnino falsam esse definimus. (Ibid.)

5 Insuper omnibus et singulis philosophis districte prsecipiendo mandamus ut, quum philosophorum principia aut con-

poursuivre, comme hérétiques et infidèles, les fauteurs de si détestables doctrines. Enfin, il défend aux clercs de consacrer plus de cinq ans à l'étude de la philosophie et de la poésie, s'ils n'y joignent l'étude de la théologie et du droit canon.

Cette bulle est datée du 19 décembre 1512. Or, c'est précisément dans les années qui suivent que la controverse excitée par Pomponat atteignit le plus haut degré de vivacité et de hardiesse. Le De Immorlalilate animes parut à Bologne en 1516. Le décret de Lalran n'eut donc pas une grande efficacité. Quelques voix s'élevèrent même timidement dans le concile en faveur des doctrines condamnées1. Contelori mentionne, il est vrai, un ordre daté du 13 juin 1518, par lequel il est enjoint de poursuivre Pomponat comme rebelle au concile de Latran1; mais il

clusiones in quibus a recta fide deviare noscuntur auditoribus suis legerint, quale hoc est de animœ mortalitate aut unitate, et mundi œternitate, ac alia hujusmodi, teneantur veritatem religionis christianœ omni conatu manifestant facere, ac omni studio hujusmodi philosophorum argumenta, quum omniasolubilia existant, pro viribus excludere atque resolvere. (Ibid.)

» R. P. D. Nicolaus, episcopus Bergomensis, dixit quod non placebat sibi quod theologi imponerent philosophis disputantibus de veritale (l. unitate) intellectus, tanquam de materia posita de mente Aristotelis, quam sibi imponit Averrois, licet secundum veritatem talis opinio est falsa. Et R. P. D. Thomas, generalis ord. prœdicatorum, dixit quod non placet secunda pars bullœ, prœcipiens philosophis ut publiée persuadendo doceant veritatem fidei. (Labbe, col. 843.)

2 Pctrus de Mantua asseruit quod anima rationalis, secun

ne paraît pas que cet ordre ail eu aucune conséquence. Le décret fut pris beaucoup plus au sérieux en Espagne, L'auteur d'une vie de Raymond Lulle qui vivait vers cetemps nous atteste que, tous les ans, on le lisait solennellement à l'université de Palma', et que lui-même, pour témoigner sa joie de cet heureux événement, composa une pièce de vers, où Léon X était égalé à Ferdinand le Catholique pour son zèle contre l'hérésie :

111e reos fidei flammis ultricibus arcet,

Tuque peregrinum dogma vagumque premis.

Vos duo sufficitis gestis et voce Leones, Omnia sub Christi mittere régna jugo.

Cet excellent pape ne méritait certainement pas un tel éloge. Il prenait trop d'intérêt au débat pour songer à brûler les combattants, et ce fut bien moins pour le clore que pour le plaisir de le voir durer qu'il commanda une réfutation de Pomponat à son théologien de confiance, Augustin Niphus.

dum principia philosophise et mentem Aristotelis, sit seuvideatur mortalis, contra determinationem concilii Lateranensis. Papa mandat ut dictus Petrus revocet, alias centra ipsum proûelatur. 13 jun. 1518 (apud Ranke, Hist. de la pap. t. Ier, Shap. ii, § 3).

1 Acta SS. Junii, t. V, p. 878.

AVERflOfcs. 367

§ vin

Niphus avait commencé par être averroïstc déterminé*. Au sortir de l'école de Vernias, il écrivit son traité De Intellectu et dœmonibus, qui fit scandale à Padoue. Il y soutenait l'opinion de son maître sur l'unité de l'intellect, et s'efforçait de prouver qu'il n'y a d'autres intelligences séparées que colles qui président aux mouvements des corps célestes. Les arguments de saint Thomas et d'Albert contre Averroès y étaient traités avec si peu de respect, qu'il fallut la protection du pieux et tolérant Barozzi, évoque de Padoue, pour arracher l'auteur à la fureur des thomistes. Barozzi l'engagea, pour apaiser l'émeute, à supprimer quelques passages de son livre, et ce fut avec ces corrections que l'ouvrage parut en 1492 2. Celte mésa-

1 Tous ceux qui ont parlé de Niphus, Nicéron, Bayle, Brucker, Tiraboschi, etc., n'ont guère fait que reproduire la notice que Naudé a mise en tête de son édition des Opuscula moralia et politica de Niphus (Paris, 1614). La dale de la mort de Niphus est fort incertaine. Naudé fait observer qu'il vivait encore en 1515, puisqu'en cette année il dédie un ouvrage à Paul III. 11 aurait pu même dire en 1549, puisque dans le titre de l'édition de son commentaire sur la Physique, datée de cette année, on lit : ... Post multas editiones per eumdem aucturem in ultima ejus œtate summa diligentia recognita atque ampliata.

2 Niphus pourtant assure, dans sa préface, n'avoir rien eu à.

venlure le rendit plus sage. Il se rallia à l'orthodoxie et devint zélé catholique. Padoue, Salerne, Rome, Naples, Pise le virent successivement, sous les noms de Suessanus, Eutychius, Philotheus, enseigner un averroïsme mitigé. Ses commentaires sur le De Substantiel orbis, sur le De ■Animée beatitudine, et surtout sur la Destruction de la Destruction, prirent place dans toutes les éditions à côté des textes d'Averroès, sans parler d'une foule d'opuscules qu'il faisait succéder d'année en année. Lui-même se fit éditeur d'Averroès, et en 1495-1497, parut par ses soins une édition complète, depuis souvent reproduite. Dès cette époque les libraires aimaient à joindre aux ouvrages anciens quelque recommandation illustre parmi les contemporains. Le nom de Niphus devint ainsi inséparable de celui d'Averroès. Averroès seul a compris Aristote; Niphus seul a compris Averroès.

Solus Aristotelis nodosa volumina novit Corduba, et obscuris exprirait illa nodis.

Gloria Parthenopes, Niphus bene novit utrumque, Et nitidum média plus facit esse die1.

Niphus tenait beaucoup d'ailleurs à ne pas se brouiller avec les théologiens. Dans son commentaire sur la Des-

effacer qui fût contraire à la foi catholique. « Satis mihi sit, ajoute-t-il, Petrum Barotium, episcopum Patavinum, Christianorum nostrte œtatis decus et splendorem, et cui non minus in fide quam in pbilosophia tribuo,... defensorem habuisse. »

1 Vers mis par Jérôme Paterni en tête du commentaire de Niphus sur le XIIe livre de la Métaphysique (Venise, 1518).

truction de la Destruction, il affecte de se servir sans cesse de ces expressions : At nos christicolœ.... at nos catholici.... Ses notes marginales sont souvent de vives ironies : Non potest intelligere Averroès quod Deus sil in omnibus : o guam rudis* ! — Maie intelligis, bone vir, sententiam Christianorum^l A Rome, il eut beaucoup de succès; Léon X le créa comte palatin et lui permit de prendre les armes des Médicis. Son livre De Immorlalitate animée, réfutation de celui de Pomponat, parut à Venise en 1518. Niphus semble avoir été un de ces chevaliers d'industrie littéraires si communs en Italie au xvie siècle. ïl savait, comme l'Italien parasite, amuser ses maîtres par ses fanfaronnades de débauche, accepter le rôle ridicule et payer son écot en bons mots. Ses traités politiques et moraux avaient de la vogue. Charles-Quint lui accorda ses bonnes grâces, et il avait l'honneur de plaire aux princesses de son temps5.

Cette légèreté de caractère ne permet pas de prendre bien au sérieux la doctrine philosophique de Niphus. Sa psychologie est au fond la psychologie thomiste, qu'il avait d'abord combattue. L'intellect, forme du corps, est

t F. 302 (édit. 1560).

*Ibid.l. 119, 175 v°, 206 v°.

» Son traité Du beau, dédié à Jeanne d'Aragon Colonna, est destiné à prouver que le corps de celte dame était le critérium formœ ou la beauté archétype, vu qu'il offrait en tout la proportion sesquialtère. Bayle a gravement discuté d'où pouvaient lui venir, sur ce point, des connaissances aussi précises. (Art. Jeanne d'Aragon, note B, C, D.)

susceptible de pluralité numérique; il est créé au moment où il est uni au sperme, et survit au corps1. Ni Aristote, ni Averroès n'ont connu la création ; cependant il ne répugne pas aux principes du péripatétisme que Dieu produise quelque chose de nouveau, sinon par variation de lui-même, du moins par variation de la cause objective. Ce qu'Aristote rejette absolument, c'est la création dans le temps; mais rien n'empêche de supposer la création éternelle, en accordant au néant une priorité conceptuelle2. Niphus varia beaucoup sur ce point : dans son livre De Immortalitate animœ et dans les dernières éditions de ses commentaires, il en vint jusqu'à soutenir que les principes d'Aristote ne répugnaient pas à la création dans le temps, et que ce philosophe avait envisagé l'intellect comme créé.

Niphus a été généralement considéré comme un des chefs de l'école averroïsle5. M. Rilter a fait observer que sur une foule de points, il combat la doctrine du commentateur, et que, dans son commentaire sur le XIIe livre de la Métaphysique, il le traite avec un mépris affecté : « Averroès inprsesenti commento fere dicit tôt errata quot » verba....Magno miratu dignum est quonam pacto vir » iste (Averroès) tantam fidem lucratus sit apud Latinos

i In Phys. auscult. p. 47 v° (Venet. 1549). — De intellectu et dœm. 1. II.

a In Phys. f. 45 v° et 47.

s Averrois sectatores qui nosl.ro hoc eevo adhuc spirant, inter quos unus et caput est Suessanus... etc. [Ant. Brasavola, in De subst. orbis, ms. bibl. Ferrai-., n° 304, p. 407.)

» in exponendis verbis Arislolelis, quum vix unum ver- » bum recte exposuerit1....» Il appelle ses commentaires potius confusiones quam expositiones. et il déclare n'adopter cet auteur que parce qu'il est célèbre et que les élèves ne veulent pas entendre parler d'un autre maître2. Il est vrai qu'ailleurs il lui accorde les plus grands éloges3 et se montre impitoyable pour ses détracteurs4. Ce serait peine perdue que de chercher à concilier ces différences, et Niphus serait sans doute le premier à en sourire.

1 H. Ritter, Gesch. derneuern Phil. Ire part. p. 381 et suiv.— Cf. Comment.' in Désir. Destr. f. 60, 64, 177 v°, 211 (édit. 1560)

2 Quum barbarus sit, Grœcorum menternad plénum intelligere non potuit..,; sed quia nostro tempore famosus est, ita ut nullus videatur peripateticus nisi Averroïcus, cogoripsum exponere. Adest praeterea rogatus nostrarum scholarum, cui non parère difficile videtur. (Philo sophorum hac nostra tempestate monarchœ, Augustini Niphi Suessani, In duodecimum Metaph. f. 2 et proœm. Venet. 1518.)

* Hic ex Grsecis enarratoribus perinde atque ex optimis fontitibus philosophiam visas est non tamhausisse quam expressisse; qua e re solus commentatoris nomen sibi comparavit. Dii immortales! quantum est bonossequi authores. (lnPhys auscult. prœf.)

4 Quidem Averromastici, quorum studium polissimum est in reprehendendo Averroe. [Ibid. f. 51 v°, 53 v°.)

37S AVRRR0ÈS.

0 ix

L'averroïsme inoffensif de Niphus fut pendant tout le xvie siècle l'enseignement officiel de Padoue. Le mot d'averroïsme ne représentait plus une doctrine, mais la confiance accordée au Grand Commentaire dans l'interprétation d'Aristote. Or, bien loin que les théologiens fussent contraires à un tel enseignement, il y avait dans cette fidélité aux vieux textes un respect de l'autorité qui devait leur plaire. C'étaient les novateurs en philosophie et en littérature qui appelaient cela de la routine et de la barbarie. Les hommes les plus catholiques voulaient être appelés averroïstes dans le sens que nous venons d'expliquer1. J'ai vu à Rome, au couvent de la Chiesa Nuova, dans une armoire contenant les livres qui ont appartenu à saint Philippe de Neri, et que l'on garde comme reliques, un bel exemplaire manuscrit d'Averroès. L'Eglise approuvait hautement l'étude d'Aristote; le cardinal Pallavicini allait jusqu'à dire que sans Aristote l'Eglise aurait manqué de quelques-uns de ses dogmes. Or, Averroès était, de l'aveu général, le meilleur interprète d'Aristote. Vccvrèq ecpa des disciples de Pythagore, dit un contemporain, n'a rien qui doive nous étonner, puisque de nos jours nous voyons tout

* Viros calholicos se et esse et dici velle averroistas, dit le cardinal Tolet. (Apud Bruckerum, t. VI, p. 710.)

ce que dit Averroès passer pour axiome aux yeux de ceux qui philosophent1. Les titres les plus splendides lui étaient prodigués : Solertissimus peripateticœ disciplinée interpres. — Altwidus aristotelicorum vestigator penetralium. — Magnus Averroès, philo s ophus consummatissimus. — Primarius rerum aristotelicarum commentator. Le mot averroïste, enfin, n'impliquant plus aucune nuance d'opinion, mais désignant seulement un homme qui a beaucoup étudié le grand commentaire, devint synonyme de philosophe, comme galéniste l'était de médecin.

Marc-Antoine Zimara, de San Pietro, au royaume de Naples, se fit une grande réputation dans les écoles, par les soins dont il entoura le texte d'Averroès. Ses Solutions des contradictions d'Aristote et d'Averroès, ses Index, ses concordances, ses annotations marginales, ses analyses, devinrent, comme les travaux de Niphus, des parties intégrantes de toutes les éditions d'Averroès. Averroès subissait dans l'école de Padoue le sort de tous les maîtres classiques. Au texte de ses œuvres on préférait des résumés modernes, plus maniables, plus usuels.

La subtilité et la sécheresse sont les défauts communs de tous les averroïstes. Mais nul, il faut le dire, ne les a

1 Praef. Junt. (edit. 1553) f. 3 v°, 6 v°, 12. Cur omnibus bene philosophantibus viris adversabimur, qui tantum uno ore Averroi tribuunt, ut neminem qui non averroista sit bonum unquam fore pbilosophum prœdicent,... nec quemquam prorsus philosophum putent qui huic audeat contradicere. — Cf. iMantinum, prœf. in libr. De Part, et gêner, anim. — L. Vivem, De causis corr. art.l. V. Opp. t. I, p. 410. (Bile. 1555.)

374 averuoès.

portés aussi loin que Zimara. Cette barbarie commençait à fatiguer, même à Padoue. Déjà nous avons vu la faveur publique abandonner le pédant Achillini et se porter sur Pomponat. Zimara éprouva la môme disgrâce. Il devint ridicule, insupportable aux élèves, et ne put enseigner que trois ans1. Bembo, dans une lettre datée du 6 octobre 4 5252, exprime avec finesse, l'humeur que lui inspirait cette méthode surannée. « Il quale Otranto*, écrit-il à Rannusio, è già da ora tanto inodio di questi scolari tutti dall' un capo ail' altro che se neridono con isdegno. Perciocchè dicono che ha dottrina tutta barbara e confusa, cd è semplice averroista.... E costui pare che sia tutto barbaro e pieno di quella feccia di dottrina, che ora si fugge corne la mala ventura. Siate sicuro che questo povero studio quest' anno, quantoallearti, non arà quattro scolari, e sarà 1' ultimo di tutti gli studj. Mea nihil interest; se non in quanto essendo io di cotesta patria, mi duole di vecler le cose che sono d'alcun momento ail* onor pubblico, andare per questa Via lontano da quello che si dee desiderare e procacciare. »

Les Solutiones contradiciionum Arîstotelis et Averrois\ composées en grande partie d'après Zimara, et re-

1 Facciolati, IIP pars, p. 274.

a Opère, t. III, p. 118. Venezia, 1729.

s San Pietro, patrie de Zimara, est un petit bourg près d'Otrante. On désignait souvent en Italie les hommes par le simple nom de leur ville natale : Suessa, pour Niphus ; Corduba, pour Averroès.

6 Opp. Averr. t. XI (édit 1560).

cueillies par les Juntes, ne sont pourtant pas sans intérêt, à cause des nombreuses citations qu'on y trouve des maîtres en faveur à Padoue. Il est curieux de voir défiler sur chacune des questions alors agitées Gilles de Rome, Walter Burleigh, Bacon lliorp, Jean de Jandun, Grégoire de Rimini, Paul de Venise, Jacques de Forli, Gaetano de Tiene, Pomponat, Achillini, Niphus. Ce qui est plus curieux encore, ce sont les anecdotes relatives aux argumentations de l'Université de Padoue qui y sont rapportées, et qui nous font pour ainsi dire assister aux discussions de cette école célèbre1. La doctrine de l'unité de l'intellect est adoptée dans le sens de l'unité des principes communs de l'esprit2, mais ouvertement rejetée, en ce sens qu'il n'y aurait qu'un seul principe substantiel de la raison humaine. Zimara entre dans de subtiles distinctions sur les diverses nuances que cette théorie avait prises dans l'école de Padoue, et sur les efforts que l'on avait faits pour la concilier avec la foi3. Mais toujours respectueux pour le Commentateur, il aspire moins à le réfuter qu'à prouver que les erreurs qu'on lui attribue ne

1 Par exemple, f. 62 v°, 131 v°, 140, 212 v<\

* Isti sunt medii inter Averroem et Chrislianos : volunt enim tenere unitatem intellectus cura Averroe, et volunt eam defendere cura principes Christianorum, et ista non possunt starc.... Erubescant ergo raemlacio velle tueri unitatem intellectus, imponemlo ei illud quod non dixit.... ut ipsa tandem verilate coacli nullo pacto défendant unitatem imo potius fatuitatem intellectus. {Ibid. f. 210 et v°.)

lui sont pas imputables. L'intelligence première donne l'être au premier mobile, et par lui à l'univers. Le premier moteur est la forme des êtres1, comme le maître est la forme de son esclave. L'intellect actif n'est ni Dieu luimême, comme le veut Alexandre, ni une simple faculté de l'âme, mais une substance supérieure à l'âme, séparable, incorruptible2. La forme est le principe d'individuation : la forme en effet suppose la matière, tandis que la proposition réciproque n'est pas vraie*. L'âme intellective est séparable et immortelle*. La vérité nous arrive par deux voies, les prophètes et les philosophes ; dans le doute, les prophètes doivent êlre crus de préférence6.

Une foule de laborieux professeurs concoururent avec Niphus etZimara à l'élucidation des œuvres d'Averroès. Antoine Posi de Monselice publia un index plus considérable encore que celui de Zimara (4560, 1572). Julius Palamedes donna une troisième table du même genre (Venise, 1571). Bernardin Tomitanus de Feltre composa des Solutiones contradictionum in dicta Aristotelis et

» Ibid. f. 120.

2 Ibid. f. 172 v°.

3 Ibid. f. 147 v°, 193 v°.

4 Ibid. f. 152.

* Licet igitur Aristoteles ista non viderit, nec philosophi, videront tamen ista prophetœ, qui in superiori gradu sunt constitua quam philosophi, secundum sapientes, et ideo stante discordia, in talibus potius prophetis credendum quam philosophis, quum ipsi intentiores Deo sint quam fuerint philosophi. {Ibid. f. 207 v°.)

Averrois, analogues à celles de Zimara, et des arguments pour les questions d'Averroès1. Philippe Boni composa une autre concordance du même genre. Un grand nombre délivres usuels, sous les titres de Methodus legendi Averroem, Thésaurus in Averroem, Concordantia in Averroem, etc., étaient avidement recherchés des étudiants2. Marc-Antoine Passeri, Vincent Madio, Chrysostome Javello, Jean-François Burana, Jean-Baptiste Bagolini, Jérôme Stefanelli, élève de Zimara, les deux Trapolini, Victor Trincavelli, parleurs leçons et leurs écrits, continuèrent la tradition du môme enseignement durant toute la première moitié du xvie siècle.

Cette vogue extraordinaire amena un remaniement général des traductions d'Averroès. Depuis la première édition (Padoue, 1472), on s'était contenté de reproduire les anciennes versions faites de l'arabe au xnr siècle, à peu près telles qu'elles se trouvent dans les manuscrits. Niphus et Zimara avaient bien essayé de les corriger et de les rendre intelligibles, mais n'y avaient que médiocrement réussi. Dès le commencement du xvie siècle, on se mit à faire de nouvelles traductions latines sur les

1 A la suite de l'édition de 1574. — Cf. Tomasini. Elocjia, t. Ier, p. 66 sqq.

2 Cf. Antonio, Bibl. hisp. vêtus, t. Il, p. 401.

traductions hébraïques. Il faut se rappeler que les manuscrits arabes d'Averroès alors comme aujourd'hui étaient excessivement rares, et que les arabisants ne l'étaient guère moins, tandis que les traducteurs juifs abondaient. Avicenne eut le même sort : traduit d'abord de l'arabe par Gérard de Crémone, il le fut ensuite de l'hébreu par Mantino, André Alpago de Bellune, Jean Cinq-Arbres, etc. Il faut, du reste, avouer que le but qu'on se proposait ne fut pas atteint, et que les traductions faites de l'hébreu sont plus barbares et plus obscures encore que celles du xine siècle1.

Ces versions nouvelles circulaient depuis longtemps manuscrites, lorsque les Juntes formèrent le plan d'une grande édition complète d'Averroès, dont ils confièrent le soin à Jean-Baptiste Bagolini.de Vérone, connu à Padoue comme philosophe2, et à Venise comme médecin. Une part très-large y fut faite aux traductions nouvelles ; les anciennes versions furent conservées pour quelques traités, en particulier pour les commentaires sur la Physique, le traité du Ciel, la Métaphysique, la Morale à Nicomaque. Quelquefois, comme pour certaines parties importantes du traité de l'Ame, les deux versions furent imprimées parallèlement sur deux colonnes. Souvent les textes anciens et les versions nouvelles furent corrigés les uns par les autres.

1 Cf. Possevini, Bibl. sélect, t. II, 1. XII, cap. 16 et 18. — Richard Simon, Suppl. à Le'ondeModène, p. 121 (Paris, 1710).

2 Cf. Facciolati, IIP pars, p. 302. — Maffei, Verona illustr. parte IP, col. 168-169 (Verona, 1732).

Quelques paraphrases restées jusque-là inédites furent traduites pour la première fois. Les notes marginales de Zimara furent maintenues; une classification meilleure fut établie ; les paraphrases et les commentaires moyens furent divisés et placés après les textes. Bagolini déploya un grand zèle dans ce travail, et mérita de ses contemporains ce suprême éloge :

Tantum et Aristoteles Bagolino et Corduba debent, Quantum humus agricolfe débet operta rubis1.

Il mourut de fatigue avant l'achèvement de son œuvre. Marc Oddo présida à la publication, qui eut lieu dans les années 1552-1553.

Le juif Jacob Mantino, né à Tortose, en Espagne, et médecin de Paul IIP, fut le plus laborieux des traducteurs qui entreprirent, au xvie siècle, de réformer le texte d'Averroès d'après l'hébreu. Il revit à lui seul presque tous les commentaires. Bagolini prit dans ses papiers les partics qu'il jugea convenables, et négligea le reste. On va voir, en effet, que les travaux de ces nouveaux interprètes faisaient souvent double emploi, et que le môme ouvrage se trouvait traduit de plusieurs côtés à la fois.

1 Edit. 1553, f. IL v°.

2 Marini, Degli Archiatri Pontificj (Rome, 1784), vol. Ier, p. 292, 367. — Wolf, I, p. 666; III, p. 515. — Antonio, t. I", p. 467. — Carmoly, Histoire des médecins juifs, p. 145 et suiv. — "VYolf a pris pour des ouvrages originaux quelquesunes des traductions de Mantino.

Abraham de Balmès, né à Lecce, au royaume de Naples, et médecin à Padoue, assez connu parmi les juifs comme grammairien, s'attacha surtout aux œuvres logiques d'Averroès, à la Rhétorique et à, la Poétique1. Bagolini se servit de ses versions pour corriger celles de Mantino, et les préféra pour les Topiques, les Arguments Sophistiques, la Rhétorique, le De Substantiel orbis* .

Jean-François Burana de Vérone, professeur à Padoue3, est le seul chrétien qui figure dans cette liste de traducteurs. Il est infiniment probable que Burana s'appropria le travail de quelque juif; car on ne peut guère supposer qu'un chrétien à cette époque ait pu savoir assez bien l'hébreu rabbinique pour traduire, même médiocrement, des textes aussi difficiles : pourquoi d'ailleurs se serait-on donné cette peine, quand on avait autour de soi des juifs tout prêts à faire la besogne per alcuni danari ? Il paraît qu'on attribua aussi à Burana la connaissance de l'arabe; il résulte au moins de documents inédits, que Maffei avait entre les mains, qu'il traduisit plusieurs auteurs grecs. Quoi qu'il en soit, Burana figure dans l'édition des Juntes

1 Cf. Wolf, I, p. 70. — Richard Simon, Hist. crit. du Vieux Testament, p. 666. — Steinschneider, Catal. (inédit) d'Oxford, au mot Averroès.

2 Sa traduction de la paraphrase de la Poétique se lit dans l'édition de 1560. Bagolini avait préféré celle de Mantino.

3 Facciolati, II* pars, p. 115. — Maffei, Verona illustrata, parte II», p. 126-127. — Maffei et Facciolati, trompés par le titre de l'édition de 1539, ont pris pour deux auteurs différents Averroès et Alubidus {sic) Rosadis.

AVERR0ÈS. 381

pour les grands commentaires des Analytiques, sur lesquels on n'avait avant lui que les expositions moyennes. Son travail avait déjà été imprimé en 4539. Marc Oddo se plaint vivement de la défectuosité de cette traduction, qu'il fut obligé de corriger par celle de Mantino1. Paul l'Israélite donna la paraphrase du traité du Ciel et le prologue du XIIe livre de la Métaphysique; Vital Nissus, la paraphrase du traité de la Génération ; Calo Calonyme, médecin de Naples, figure comme traducteur de la Destruction de la Destruction, et de la lettre sur YUnion de l'intellect séparé-. Sa version est plus complète que celle qui fut faite de l'arabe en 1328 par Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meïr, et qui fut imprimée en 1497 avec le commentaire de Niphus3. A cela près, ce travail lui fait peu d'honneur. Je ne sais s'il existe un texte moins intelligible, et Pococke4 disait avec raison qu'il mérite doublement le titre de Destruction [non versio sed destructio). Wolf attribue aussi à Calo la traduction des Questions physiques d'Averroès, avec le commentaire de Moïse de Narbonne5.

i Prsef. edit. 1553, f. 7 v°.

2 Voy. ci-dessus, p. 190-191.

» Cette dernière est celle dont parlent les éditeurs de Venise, Vetustiori posthabita. Cf. Gosche, Ghazzali, p. 269 et suiv.

* Ad Portam Mosis, p. 118.

6 Bibl. hebr. I, p. 19.— Steinschneider, Catal. (inédit) d'Oxford, art. cité, n09 27 et 28. — Par une erreur bizarre, Tennemann (art. Averroès dans l'Encycl. d'Ersch ci Gruber) indique comme traducteur de la Destruction l'éditeur Bonetus Locatellus (Venise, 1497).

Un manuscrit de la Bibliothèque impériale (ancien fonds, 6507) contient une version latine du commentaire moyen sur la Physique, faite sur le texle hébreu de Zerachia, fils d'Isaac, restée inédile, et achevée le 7 janvier 1 500 par Vilalis Daclilomelos, maître es arts et docteur en médecine, par l'ordre du cardinal Dominique Grimani, patriarche d'Aquilée. Ce traducteur est, du reste, complètement inconnu.

Élie del Medigo est aussi compté parmi les juifs qui cherchèrent à donner à l'école de Padoue un texte plus intelligible d'Averroès. Il traduisit, dit-on, le De substantiel Orbis, le commentaire sur les Météores1, les questions sur les Premiers Analytiques, imprimées à Venise, chez Aide (1477), et le commentaire moyen sur les sept premiers livres de la Métaphysique, imprimés pour la première fois dans l'édition de 15602. La mort l'empêcha de terminer ce dernier travail. Il se peut aussi qu'on ait regardé comme des traductions plusieurs des commentaires qu'il composa sur les traités averroïstiques.

Les œuvres médicales d'Averroès éprouvèrent le même sort que ses œuvres philosophiques. On sentit, vers le milieu du xvie siècle, le besoin de les traduire de nouveau, de les compléter, de les corriger. Jean-Baptiste Bruyerin Champier, neveu de Symphorien Ghampier, médecin de Henri II, traduisit, ou plutôt fit traduire de

i Bartolocci, t. Ier, p. 14. — Pasini, I, p. 55. 8 C'est à tort que les éditeurs donnent cette traduction comme faite sur l'arabe.

l'hébreu les livres II, VI, VII du Coîliget, qu'il réunit sous le nom de Colleclanea medica. Mantino retraduisit également quelques chapitres du livre V. André Àlpago de Bellune revit le commentaire sur le poëme d'Avicenne. Le traité de la Thériaque fut publié d'après les papiers d'André délia Croce, chirurgien de Venise.

Les Juntes, dans leurs éditions postérieures, ne firent que reproduire celle de 1553. Leurs préfaces attestent que ces livres étaient fort demandés. Chaque édition s'écoulait en deux ou trois ans, comme pour les classiques les plus usuels.

Un règne aussi absolu ne pouvait manquer de provoquer une réaction violente. L'aristotélisme arabe, personnifié dans Averroès, était un des grands obstacles que rencontraient ceux qui travaillaient alors si activement à fonder la culture moderne sur les ruines du moyen âge. L'esprit révolutionnaire en Italie n'a jamais connu la mesure. Aristote devint bientôt un empoisonneur, un obscurantiste, le bourreau du genre humain, qui a perdu le monde avec sa plume comme Alexandre l'a perdu avec son épée. La majesté d' Averroès fut à son tour violée. Cet Arabe, ce barbare, devint le point de mire des sarcasmes de tous les esprits cultivés. Fiers d'avoir retrouvé la Grèce authentique, les philologues, hellénistes,

platoniciens, hippocratistes, devinrent souverainement méprisants pour cette Grèce falsifiée, pédantesque, qu'on trouvait chez les maîtres arabes. Cette scolastique hérissée, ces catégories décharnées, ce jargon sauvage durent paraître plus que jamais intolérables aux esprits ramenés par la culture classique à la belle forme et à la saine manière de penser. Pétrarque trouvait déjà Aristote peu agréable à la lecture1. Les humanistes du xve siècle déclarèrent tout d'une voix Averroès inintelligible, vide de sens, indigne de fixer l'attention d'un esprit cultivé. Son obscurité devint proverbiale, et ses partisans passèrentpour des gens qui veulent trouver du sens à ce qui n'en a pas2. La scolastique, en s'éloignant continuellement du texte d'Aristote, en mettant le commentateur à la place du philosophe, et les cahiers des professeurs à la place du commentaire, s'était fait un Aristote de convention, qui ressemblait à l'Aristote réel à peu près comme Y Histoire scolastique de Pierre Comestor ressemble au texte hébreu de la Bible. L'insuffisance des traductions, l'incorrection des manuscrits et des premières éditions du xve siècle, avaient rendu la lecture suivie du texte d'Aristote à peu près impossible : on se contentait de rapprocher les phrases qui offraient un sens et quelques principes qu'on était convenu d'attribuer à Aristote, pour bâtir avec cela

1 De sui ipsius et rnult. ignor. (Opp. t. II, p. 1051, édit. Henricpetri.)

2 Ipsum obscurum, jéjunum, barbare et horride omnia scribentem, refugiendum putant.... (Av. Opp. Prœf. edit. 1552, f. 6.)

un système1. La mise en lumière du texte grec d' Aristote fut véritablement la découverte d'un texte nouveau, et tous les bons esprits déclarèrent dès lors qu'il ne restait plus qu'une seule chose à faire, c'était de laisser dans leur poussière les traductions et les commentaires du moyen âge, pour chercher dans le texte seul le péripalétisme authentique. Mais la routine ne se tient jamais pour battue. Les vieilles traductions et les vieux commentaires gardaient encore de nombreux partisans, quand déjà Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Argyropule, Ermolao Barbara avaient renouvelé le Lycée antique. De là celte lutte si acharnée de l'aristotélisme arabe, cherchant Aristote dans Averroès, et de l'aristotélisme helléniste, cherchant Aristote dans son texte et dans les commentateurs grecs, Alexandre d'Aphrodisias, Thémistius, etc.

Le 4 avril 1497, Nicolas Léonicus Thomseus monta dans la chaire de Padoue pour enseigner Aristote en grec2. Bembo célébra en vers ce grand événement, qui semblait ouvrir une ère nouvelle dans l'enseignement philosophique. Léonicus, par la vivacité de sa polémique contre la scolastique, par son enseignement médical, tout hippocratique, par la beauté de son style et sa manière

1 Soient quidem pleiïque ex duobus vel tribus Aristotelis dictis dogma integrum fabricare. Ex omnibus tamen qui construxerit neminem vidi. (Patrizzi, Discuss. perip. I. XI IT, f. 113 v°. Ven. 1571.)

' C'est-à dire d'après le texte grec. L'opinion qui fait enseigner Léonicus en grec ne mérite pas d'êire discutée. (Faccioiati, 1 pars, p. lv-lvi.)

cicéronienne, mérite d'être considéré comme le fondateur du péripatélisme helléniste et critique1. La douceur de son caractère le préserva des injures; il a même la politesse de trouver Averroès un interprète distingué : Averroès exquisitissimus Aristotelis interpres [Grœoos semper excipio). Bien plus, il s'appuie sur la psychologie d' Averroès pour concilier Aristote et Platon, et établir la préexistence et l'immortalité des âmes2.

Tous les esprits distingués du xvie siècle prêchent ainsi la croisade contre les barbares en philosophie et en médecine3. La jeunesse, abandonnant les arguties sco-

* Philosophiam ex purissimis fontibus, non ex lutulentis rivulis salubriter hauriendam esse perdocebat, explosa penitus sophistarum disciplina, quse tune inter imperitos et barbaros principatum in scholis obtinebat, quum doctores, excogitatis barbara subtilitate figmentis,... et juventus in gymnasio Arabum et barbarorum commentationes secuta, a recto munitoque itinerein confragosas ignorantisecrepidinesducerentur. (Paulus Jovius, apud Brucker, t. IV, p. 156-157.) — Cf. Patrizzi, Discuss. perip. 1. XII, f. 106 (Ven. 1571). — Tiraboschi, t. VII, 2e pari. p. 422 (édit. Modène).

2 H. Ritter, Gesch. der neuern Phil. Ire part. p. 377.

3 Dans le titre de l'édition d' Aristote (Paris, 1531, ex offîcina Simonis Colinsei), on lit l'exhortation suivante : « Nunc ergo, o juvenes, ex Aristotelico opère, ceu ex proprio fonte purissimas haurite delibateque aquas, peregrinas autem tanquam viles lacunas insalubresque Trinacrise lacus devitate. Omne enim malum studiis inseminatum fere est, quod authorum literis dimissis ipsisque authoribus, ad vana glossemata sese totos contulere, et eos qui non essent authores (ac si apes fucos sequerentur) pro ducibus et delegerunt et secuti sunt. »

Iastiques, ne songeait plus qu'à apprendre le grec pour lire Aristote, et le pédant Zimara pouvait à peine trouver des auditeurs pour son Averroès. Il quale autore, dit Bembo dans sa lettre à Rannusio, déjà citée, a questi dï si lascia a parte dai buoni dottori, ed attendesi aile sposizioni de' commenti greci, ed a far progresso ne' tcsti1. La même révolution s'opérait en médecine. Hippocrate et Galien ne furent plus infaillibles qu'en grec. « Nos ancêtres, dit Thomas Giunta dans la préface de son édition d' Averroès, ne trouvaient rien d'ingénieux en philosophie ou en médecine qui ne vînt des Maures. Notre âge, au contraire, foulant aux pieds la science des Arabes, n'admire et n'accepte que ce qui est tiré des trésors de la Grèce; il n'adore que les Grecs; il ne veut que les Grecs pour maîtres en médecine, en philosophie, en dialectique; qui ne sait pas le grec, ne sait rien. De là ces rixes, ces querelles si animées entre les philosophes et entre les médecins, si bien que les malades, ne sachant à quelle secte se vouer, meurent plus encore d'hésitation que de maladie2. » Jean Bruyerin Champier, dans la préface des Collectanea d' Averroès, écrite en 1537, nous apprend

* Opère, t. III, p. 118 (Venezia, 1729). En 1499, lors de la translation de l'Université de Pise à Florence, on recommande aux professeurs de ne pas confondre dans leurs leçons le texte et le commentaire, et de ne pas les expliquer de la même façon. Fabroni, Hist. Acad. Pisanœ, vol. I, p. 284 et suiv.

2 Édit 1552, f. 2-3.

a.SS AVERROÈS.

également que la jeunesse de son temps détestait les médecins arabes, et ne les voulait plus entendre citer1.

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