IV
Ce fut le sort d'Àverroè? de mener de front dans l'histoire une double destinée, l'une dans renseignement classique, l'autre parmi les gens du monde et les libertins. Ces deux rôles toutefois n'étaient pas sans connexion l'un avec l'autre : l'abus que l'on faisait du nom d'Averroès était encouragé par l'autorité magistrale qu'il obtenait dans les écoles. Les habitudes de la scolastique dégénérée avaient en quelque sorte naturalisé le Grand Commentaire dans
la haute Italie. Dès la première moitié du xive siècle, Grégoire de Rimini, Jérôme Ferrari, Jean de Jandun et frà Urbano de Bologne nous présentent parfaitement caractérisé l'enseignement qui doit se prolonger à Padoue jusqu'au milieu du xvne siècle.
Peu d'auteurs ont été plus cités et ensuite plus oubliés que Jean de Jandun1. Il s'agit pourtant d'un de ces maîtres auxquels l'emphase de l'école avait décerné le titre de monarque de la philosophie et de prince dos philosophes. Quoique né en France, quoique ayant professé avec éclat dans l'Université de Paris2, Jean de Jandun appartient réellement à l'école de Padoue : c'est là que son nom est resté célèbre5 ; c'est là qu'il connut Marsile de Padoue, et peut-être Pierre d'Abano, avec lesquels il
1 Jandun est un village du canton de Signy-1' Abbaye, département des Ardennes. Ce nom a donné naissance à une foule d'altérations. Jandunus, Joannes de Gandavo, de Gan, de Ganduno, de Gonduno, de Gandino, de Gedeno, de Jandano, de Jandono, Joannes Jando, etc. Zimara {Solut. contrad. f. 107 v°, 170 v°, 214) et Antoine Brasavola de Ferrare, dans son commentaire sur le De Substantia Orbis, l'appellent même Jjannes Andegavensis.
^D'Achery, S picil. t. III, p. 85 (edit. ait.). On le fait aussi enseigner à Pérouse. N'aurait-on pas lu Perusiœ pour Parisius ?
8 Un sonnet de Bino Compagni, publié par M. Ozanam {Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie, p. 319-320), est adressé à un Maestro Giandino, philosophe et physicien, dont le poëte vante la science et les écrits. On pourrait, sans invraisemblance, identifier ce personnage avec Jean de Jandun. Dino vécutiusqu'en 1323.
340 AVERKOÈS.
entrelenait de Paris des relations suivies, et qui le tenaient au courant des productions averroïstes. Il prit parti, comme Marsile, pour Louis de Bavière, dans la querelle de cet empereur avec Jean XXII, coopéra au célèbre ouvrage Defensor pacis, et se vit condamner par le pape en 1328 S Ses Questions et ses Commentaires sur Aristote et Averroôs, et en particulier sur le De substantia orbis, ont été plusieurs fois imprimés à Venise, en 1488, 1496 et 1501. La Bibliothèque impériale (anc. fonds, 6542) possède de lui un volumineux commentaire inédit du commentaire de Pierre d'Abano sur les Problèmes d'Aristole. Ce fut par l'entremise de Marsile que Jean de Jandun eut le premier connaissance à Paris de l'ouvrage de Pierre d'Abano2.
a Cf. Martène, Thésaurus novus Anecd. II, col. 704 et suiv.— Baluze, JfisceM.t.I.p. 311 et suiv. (Paris, 1678)— J. VfoU,Lect. Memorab .Centenarii XVI, t. I,p. 914. ■— Fabricius, Bibl. med. etinf. lat. t. IV, p. 77. — ■ Bandini, Bibl. Leopoldina Laurent. t. III, col. 103.— II. Wharton, Appendix ad Hisù. litt. Guill. Ca-D0(Oxon.l743),p.36.— Oaâin, De Script, eccl.l.lll, p. 883. — Du Boulay, Hist. univ. Par. t. IV, p. 163, 205, 206, 974. — Boulliot, Biographie ardennaise.t. II, p. 52-56.
2 Et ego Joannes de Genduno, qui, Deo gratias, credo csiè primus inter Parisius régentes inphilosophia ad quemprœdicta expositio pervenit per dilectissimum meum magistrum Marcilium de Padua, illorum expositionem manibus propriis mihi scribere dignum duxi, m malorum scriptorum corruptiones dampnosse delectationern meamin istius libri studio minoraretit librumque prœnominatum, scilicet illius gloriosi doctoris simmas propono, Deo jubenle, scolaiïbus studii Parisiensis verbitenus explicare. (Ms. cité, f. 1.)
AVERR0ÈS. 341
^imara1 et les Coïmbrois2 mettent Jean de Jandun au nombre des averroïstes. Il l'est, en effet, par la méhode et les habitudes de son enseignement; Averroès est ï ses yeux perfectus et gloriosissimus physicus, veriiatis amicus et defensor intrepidus. Quanta la doctrine, Jean de Jandun n'en a pas de bien caractérisée. Dans son commentaire sur le De substantia orbis, il défend la thèse de la nécessité et de l'incorruptibilité delà matière céleste, et réfute les modernes, qui prétendent que le ciel, étant composé de la même matière que le monde sublunaire, ne tient sa nécessité que d'une cause extérieure. Dans ses Questions sur le traité de l'Ame, il se contente de présenter, avec beaucoup de subtilité, le pour et le contre sur les questions averroïstiques de l'intellect3 : L'intellect actif existe-t-il nécessairement? L'intellect actif fait-il partie de l'âme humaine? L'intellect possible comprend-il toujours l'intellect actif d'une même intellection? Sur la question capitale : L'intellect est-il unique dans tous les hommes? il a peine à se décider entre les raisons opposées. Oui, car s'il y avait plusieurs intellects, la raison d'un homme ne serait pas celle d'un autre; oui, ca: dans cette hypothèse l'intellect serait individualisé par le corps; or, il est absurde qu'une substance qui existe avant d'être unie au corps soit individualisée par le corps. Non, car
1 Solut. contrad. f. 210 v°.
2 In I. Il De anima, cap. i, qiiœst. 7, art. 1, p. 59.
* Je cite d'après le ms. de Saint- Marc, classis VI, n° 101, et 381 de Saint-Antoine de Padoue.
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les mêmes raisons prouveraient que l'intelligence est identique chez tous, ce qui est absurde. Non, car l'intellect étant la première perfection de l'homme, le moi serait constitué individu par ce qui fait l'essence d'un autre1. Non, car il suivrait de là qu'un même sujet peut soutenir des modifications contraires. Non, car l'intellect étant éternel, et l'espèce humaine étant éternelle, l'intellect serait déjà parfait et plein d'espèces intelligibles2. « Pour moi, dit-il, quoique l'opinion du Commentateur et d'Aristote soit expresse, et que cette opinion ne puisse être réfutée par des raisons démonstratives, je pense que l'intellect n'est point unique, et qu'il y a autant d'intellects que de corps humains*. » Jean de Jandun repousse avec beaucoup plus de décision une opinion qu'il distingue de celle du Commentateur, et d'après laquelle une seule âme éternelle s'individualiserait en chacun par une sorte de métempsycose. Il affirme sans hésiter, et conformément au dogme théologique, que l'âme est formée par une création directe de Dieu au moment de la génération. Sur un grand nombre d'autres questions relatives à l'intellect et à l'intelligible, Jean de Jandun s'éloigne également de l'opinion du Commeniateur.
1 Ego essem per esse tui, et tu per esse mei.
3 Quum intellectus sit ab œterno, vel ab aeterno fuit humana species.... videtur quocl jam est omnino perfcclus et plenus speciebus intelligibilibus.
s Ipse est numeratus in diversis secundum numerationem corporum humanorum. — On lit à la marge : Opinio sacra0 fidei.
Le servite frà Urbano de Bologne est un autre exemple de ces religieux qui, comme Baconthorp, affichaient sans crainte le nom iïaverroïste. Mazzuchelli ' et Mansi2 veulent qu'il ait enseigné la théologie à Paris, àPadoue et à Bologne. Mais Tiraboschi3 fait observer que les anciens documents dont s'est servi le père Giani, annaliste de l'ordre des servites4, parlent seulement de l'école de philosophie que frà Urbano tint à Bologne. Le principal de ses ouvrages est de 1334, et il nous y apprend luimême qu'il était alors avancé en âge3. Cet ouvrage, qui lui mérita le surnom de Père de la philosophie, est un volumineux commentaire du commentaire d'Averroès sur la Physique d'Aristote. Antoine Alabanti, général des servites, le fit imprimer à Venise en 1492, sous ce litre : Urbanus Averroista, philosophus summus, ex almifico servorum B. M. V. ordine, commentorum omnium Averoys super librum Aristotelis de Physico audit u exposilor clarissimus, avec une préface de Nicoletti Vernias*. L'auteur annonce dans un prologue l'intention de composer un semblable commentaire sur le commentatairedu traité du Ciel et du Monde. Averroès, on le voit, a déjà remplacé Arislote ; c'est son texte que l'on commente, en
1 Scritt. ital. t. II, p. III, p. 1479.
2 Bibl. med. etinf. lat. (contin.), l. VI, p. 308. ' T. V, I. II, cap. ri, n° 3.
4 Annales Servorum D. M. V. vol. lpr, p. 271.
5 Mansi (1. c.) le fait beaucoup plus moderne, mais sans citer aucune autorité.
« Hain, vol. II, pars II, p. 496-197.
lieu et place de celui du philosophe. Frà Urbano, selon Tiraboschi, qui avait vu un exemplaire de son commentaire dans la bibliothèque d'Esté à Modène, ne soutenait aucune des opinions coupables d'Averroès. IL ne paraît pas d'ailleurs qu'il ait exercé une grande influence; car on ne trouve pas de manuscrits de ses ouvrages dans les bibliothèques de Venise et de Lombardie.
Vers la même époque, Zacharie, professeur de rhétorique (eloquentiee latinee didascalus) à Parme, écrit une thèse De tem,pore et motu contra Averoym, qui se trouve dans le n° 1749 du fonds de Sorbonne1. L'ouvrage est de mince valeur; mais il atteste combien les questions averroïstiques étaient à l'ordre du jour dans les écoles du nord de l'Italie, au commencement du xive siècle2.
Paul de Venise (mort en 1429) *, l'un des docteurs les plus autorisés de son temps, comme l'atteste le grand
1 Aucun auteur d'histoire littéraire, que je sache, pas même Affô, n'a parlé de ce Zacharie de Parme. Le ms. de Sorbonne contient deux de ses ouvrages, la thèse précitée et une rhétorique latine fort intéressante, dédiée au cardinal G. de Parme et à Nicolas, doyen de l'église de Paris, sans doute celui qui est mentionné dans la Gallia christiana(l. VII, p. 205), vers l'an 1300.
2 Ce ms. avec beaucoup d'autres, provient du don fait à la Sorbonne par maître Jacques de Padoue.
3 Cf. Ossinger. Bibl. Augustin, p. 922, sqq. — Tiraboschi, t. VI, Ire partie, i. II, cap. n, § 2. — Baldassare Poli, Supplimenti al Manuale di Tennemann, p. 537 et suiv. — Les manuscrits de Venise et de Padoue contiennent beaucoup de renseignements sur le même sujet.
nombre des éditions et des copies manuscrites de ses œuvres, Paul de Venise, surnommé d'un commun accord excellent 'issimus philosophorum monarcha1 , admet, avec une franchise dont on a droit d'être surpris dans un religieux augustin, les dernières conséquences de la théorie averroïste. « Les modernes, dit-il, prétendent que l'âme intellective se multiplie selon la multiplication des individus, qu'elle est engendrée, mais non sujette à la corruption ; et ils soutiennent que telle est l'opinion d'Àrislole. Mais la vraie opinion d'Aristote, c'est qu'il n'y a qu'un intellect unique pour tous les hommes, conformément à l'interprétation du Commentateur, et d'après ce principe que la nature n'abonde jamais en superflu, comme elle ne manque jamais du nécessaire. Cela ne veut pas dire pourtant que la même âme soit à la fois heureuse et malheureuse, savante et ignorante, toutes ces qualités n'étant dans l'âme que des accidents. L'intellect humain est incréé, impassible, incorruptible; il n'a ni commencement ni fin ; il ne se compte pas selon le nombre des individus. En effet, tout ce qui est susceptible d'individualité numérique participe de la matière. Or, l'âme intellective est exempte de toute concrétion matérielle. L'âme intellective est la dernière des intelligences mondaines; elle est spécifique de l'espèce humaine, tandis que l'âme spi-
1 Ces titres de monarcha sapientiœ, philosophorum suœ œlatis facile princeps, se donnaient avec une singulière facilité à Padoue aux hommes les plus médiocres. Tel autre s'intitulait : Aristotelis anima, alter Hippocrates, summus Italiœ philosophus, Aristotelis yenius.
rilive (sic), par laquelle l'homme est animal, est de même espèce que l'âme des autres animaux : celle-ci est engendrée et incorruptible1. »
Paul de Venise doit donc être compté au nombre des averroïsles les plus décidés. Il soutint à Bologne, devant le chapitre général des auguslins, composé de plus de nuits cents religieux, et avec un grand appareil de solennité, les thèses averroïsles contre Nicolas Fava. Son habileté en dialectique ne le sauva pas d'une défaite. Le Siennois Ugo Benzi, ennemi personnel de Fava, qui assistait à la dispute, ne put s'empêcher de s'écrier : « Fava a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. — Bon Dieu ! reprit Paul de Venise, voilà qu'Hérode et Pilate deviennent amis ! » A ces mots, il s'éleva un rire général qui fit clore la séance. Paul de Venise nous est représenté par ses contemporains comme un scolastique insolent et présomptueux; Fava, au contraire, ami de Philelphe, appartenait déjà à l'école helléniste, qui devait, un siècle plus tard, détrôner Averroès.
Paul de Pergola, Onofrio de Sulmona, Henricus ab Alemannia, Jean de Lendinara, Nicolas de Foligno, Magister Strodus, Hugues de Sienne, Marsile de Sainte- Sophie, Jacques de Forli, Thomas de Catalogne, Adam Bouchermefort, furent autant de maîtres renommés en leur temps 2, et de zélés partisans de la scolastique aver-
1 Cette théorie est extraite delà Summa to tins philosophiez, de Paul de Venise.
2 La plupart de ces auteurs m'ont été révélés par l'examen des manuscrits de Venise et de Padoue.
roïste. Certes, il nous est difficile de comprendre la séduction que cette philosophie pouvait exercer sur la jeunesse studieuse qui se pressait à Bologne et à Padoue. L'homme voué aux travaux de l'esprit éprouve une grande tristesse, quand, parcourant les archives de ces longs siècles d'étude, il trouve enseveli dans l'oubli ces monceaux de travaux surannés, dont rien ne reste, si ce n'est quelques noms que personne ne se soucie plus de retenir. Mais il se console en pensant que l'exercice de la raison a une valeur indépendante et absolue, que chacun de ces manuscrits de Jean de Jandun, de Paul de Venise, portant si soigneusement le nom de son possesseur et la date des études auxquelles il a servi, est entré pour une part dans la tradition de la science, et a pu contribuer à cette grande éducation de l'esprit humain, où rien ne se perd. L'abécédaire où Goethe apprit à lire n'a point été un livre inutile.
Gaetano deTiene (1387-1465) est présenté d'ordinaire comme le fondateur de l'averroïsme padouan !. Cela n'est
1 Primus Averroi auctoritatem in gynmasio Patavino conciliasse dicitur, ejuscommentariain philosophandounice secutus (Facciolati, F asti gymn. Pat. pars 11, p. 104). In explicando, omissisalionim interprelum opinionibus. solum Averroem, fidissimum philosophi commentatorem scquebatur, eo ingcnii acumine ut primus ei in gymnasio auctoritatem conciliarct (Tomasinus, III. mr. Elogia, t. II, p. 34-35.)
point exact, puisque l'autorité d'Averroès était déjà établie à Padoue depuis plus d'un siècle, quand ce maître commença à y enseigner en 1436. Néanmoins Gaetano, par sa fortune, sa position sociale, son enseignement etses écrits, contribua puissamment à augmenter l'autorité du Grand Commentaire. Issu d'une famille illustre de Vicence1 , Gaetano devint un des personnages les plus importants de l'université de Padoue, et mourut cbanoine delà cathédrale de cette ville2. Sa bibliothèque passa, avec ses propres écrits, à l'abbaye de San Giovanni in Verdara, un des principaux centres de l'averroïsme, et de là à Saint-Marc, où elle est encore aujourd'hui un tableau des études de ce temps. Le nombre extraordinaire de copies des cours de Gaetano qu'on trouve dans les bibliothèques du nord de l'Italie, le luxe de calligraphie qui y est quelquefois déployé5, et les nombreuses éditions qu'il
1 La famille Tiene voulut, qu'en souvenir du célèbre professeur, un de ses membres portât toujours le nom de Gaetano. C'est ainsi que notre philosophe se trouve homonyme du bienheureux Gaetano de Tiene, fondateur des théatins.
2 Voir pour la vie de Gaetano la notice de Calvi (en religion, Angiol-Gabriele diS. Maria), Biblioleca e Storia di queiscrittori cosl délia città corne del territorio di Vicenza (Vicenza, 1772), vol. IL parte I.
3 Presque toutes ces copies ont été faites de son vivant, souvent l'année même où il avait professé le cours qui enfait l'objet. La bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue possède plusieurs copies de luxe dont Gaetano lui-même fit hommage à saint Antoine. Cf. Minciotti, Catal. dei codd. man. di S. Ànt. p. 96-97.
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obtint dans les premières années de la typographie', attestent la vogue dont il jouit, durant la seconde moitié du xve siècle, dans les écoles de l'Italie et même de toute l'Europe.
11 ne faut demander à Gaetano aucune doctrine originale. Moins hardi que Paul de Venise, il rejette toutes les conséquences hétérodoxes du péripatétisme. Dans son commentaire sur le traité de l'Ame, achevé en 1448, les questions averroïstes sont poursuivies dans leurs plus subtiles distinctions. Gaetano cherche à concilier l'immortalité avec la théorie aristotélique de la perception : il n'y réussit que par la plus bizarre des hypothèses2. Dans une thèse psychologique soutenue à Padoue3, Gaetano discute une question qui paraît avoir beaucoup préoccupé l'école de ce temps, à savoir : s'il faut admettre un sensus agens pour expliquer la sensibilité, de même qu'on admet un intellectus agens pour expliquer l'intelligence. Quelquesuns, dit Gaetano, prétendent que l'intellect actif produit les espèces sensibles, lesquelles deviennent les éléments de
* Panzer, Ann. typog. p. 366 sqq. — Hain, vol. II, part. II, p. 412-413.
' Intellectus intelligit post separationem a corpore per species et habitas qui in eo rcmanserunt, non in actu completo, sicut dum erat unitus corpori, quia quantum ad illud dependet a fantasmatibus, sed in actu semipleno et incomplète-, secundum quern modum posset non dependere a fantasmatibus et perpeluari.
* Imprimée à Venise, 1481. Je cite d'après le ms. de Saint- Marc (Classis VI, n° 74 a.)
la sensation, et ils attribuent, mais à tort, cette opinion a Averroès. D'autres, avec Jean de Jandun, supposent dans l'âme sensitive comme dans l'âme intellective deux ordres de puissances, les unes passives, les autres actives. D'autres enfin, et ceux-ci sont plus près de la vérité, n'admettent point l'existence d'un sensus agens, et pensent que les objets sensibles, d'une part, suffisent pour produire les espèces, et que les espèces, d'une autre part, suffisent pour expliquer la sensation , sans l'intervention d'un agent spécial. Dans une autre thèse, où Gaetano agite la question de la perpétuité de l'intellect, il se résume ainsi : l'âme intellective est produite par une création immédiate, puis infuse à la matière. L'intellect envisagé isolément est donc engendré et corruptible. Mais l'âme humaine, envisagée dans l'ensemble de ses facultés, est immortelle. Tout cela, on le voit, est indécis et sans caractère.
Averroès est désormais à Padoue le maître de ceux qui savent. Michel Savonarola, dans son livre De laudibus Patavii, composé en 1440, l'appelle Me ingenio divinus homo Averroès philosophas, Aristotelis operum omnium commentator1 . La bibliothèque de Jean de Marcanuova, léguée par lui àl'abbayede Saint-Jean inVerdaraen 1467, et maintenant à Saint-Marc de Venise, est composée presque exclusivement d'ouvrages averroïstes. Énumérer tous les Padouans ou Bolonais qui au xve siècle ont commenté Averroès, ce serait dresser la liste de tous lesprofes-
1 Muratori, Rerum Ital. Script, t. XXiV, col. 1155.
seursdePadoueetde Bologne Claude Betti1 et Tibère Bazilieri deBologne2, Laurent Molino de Rovigo3, Apollinaire Offredi, Barthélemi Spina, Jérôme Sabionetta4, virent leurs leçons adoptées comme une facile interprétation du Grand Commentaire. Le célèbre Thomas de Vio Cajélan lui-même enseignait selon Averroès, et s'il faut en croire Gui Patin, si bien au courant des bruits qui couraient à Padoue, ce fut de cet enseignement que Pomponat tira son venin5. En 1480, la docte Cassandra Fedele de Venise soutint à Padoue les thèses averroïstes, et obtint le laurier de philosophie6. L'opposition se montre à peine. La thèse du frère mineur Antoine Trombetta contre les averroïstes7 n'enleva rien à leur hardiesse. Les dernières an-
1 La bibliothèque de 1" université de Bologne possède son cours en quinze énormes volumes.
2 Tiberius Bacilerius. Lectura in oeto libros de Auditu Naturali Aristotelis et sut fidissimi commentatoris Averrois quam Mo legente scholares Papienses scriptitarunt anno 1503. (Papiae, 1507, in-fol.)
z Facciolati, op. cit. p. 114.
'Mittarelli, Appendix ad Bibl. S. Michaelis prope Murianum, col. 448, 449.
5 Patiniana, p. 98-99 (édit. 1701).
6 Facciolati, 1. c. p. 89. — Tomasini, Elogia, t. II, p. 343, sqq.
7 Tractatus singularis contra Averroystas de humanarum animarum plurlficatione, ad catholicœ fidei obsequium. 2e titre : Eximii sacrœ theologiœ metaphysicœque monarchœ, Magistri Antonii Trombete, Patavini, Ordinis Minorum provinciœ S. Antonii ministri, Quœstio de ani-