‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 3 sur 37 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

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Cet essai, qui fut publié pour la première fois en 1852, a subi clans la présente édition d'assez nombreux remaniements. La biographie d'Averroès, l'histoire del'averro'isme chez les juifs et même deux ou trois points de l'histoire de l'averroïsme au moyen âge ont pu être complétés, grâce à l'étude de quelques sources nouvelles et aux travaux récents de MM. Munk, Joseph Millier, Steinschneider J, Àmari, Dozy, Gosche. Pour déférer au vœu de quelques personnes, j'ai donné en appendice les textes arabes inédits d'après lesquels ont été dressées la biographie et la bibliographie d'Ibn-Roschd. M. Munk avait déjà préparé pour l'impression trois de ces textes, à savoir les morceaux d'Ibn-el-Abbar, d'El-Ansâri et de Dhéhébi; c'est d'après sa copie qu'ils sont publiés ici. Le morceau trèsdifficile d'El-Ansâri, que mon savant confrère, vu son éfat de cécité, ne pouvait revoir, a été l'objet d'un nouveau travail critique, pour lequel les conseils de MM. de Slane, Dozy et Derenbourg m'ont été infiniment utiles. Je crois que ce singulier fragment sera lu avec intérêt par les ara-

1 J'ai pu consulter un travail bibliographique encore inédit que ce savant a rédigé pour la bibliothèque bodléïenne, grâce à 51. Max Mûller, qui a bien voulu faire copier pour moi la partie de ce travail relative à Averroès.

il AVERTISSEMENT.

bisants pour son beau style rimé et surtout pour la circulaire curieuse d'Ibn-Ayyasch que l'auteur y a insérée. Le morceau de Dhébébi n'est en partie que la répétition des aulres; j'ai cru cependant devoir le donner, car il fournit des variantes. Pour la piccs d'Ibn-Abi-Oceibia, j'ai pu profiter d'une collation de deux manuscrits d'Oxford, que M. Dozy a bien voulu me communiquer. Quant au document publié dans l'appendice sous le n° v, je n'ai eu pour en constituer le texte qu'une copie très-défectueuse. L'imprimerie impériale, avec sa libéralité accoutumée, a bien voulu mettre à la disposition de l'éditeur la composition de ces différents morceaux, exécutée avec toute la perfection qu'elle sait apportera ses labeurs orientaux.

J'ai pesé avec un soin extrême les observations que des critiques fort autorisés, en particulier M. Henri Ritter, voulurent bien m'adresser lors de la première édition. Je n'ai pu cependant modifier ma manière de voir en ce qui concerne les origines et le caractère de la plrilosopbie arabe en général. Je persiste à croire qu'aucun grand parti dogmatique n'a présidé à la création de cette philosophie. Les Arabes ne firent qu'adopter l'ensemble de l'encyclopédie grecque telle que le monde entier l'avait acceptée vers le vne et le vme siècle. La science grecque jouait à cette époque chez les Syriens, les Nabatéens, les Harraniens, les Perses sassanides un rôle fort analogue à celui que la science européenne joue en Orient depuis un demi- siècle. Quand les Arabes s'initièrent à cet ordre d'études, ils reçurent Aristote comme le maître autorisé, mais ils ne le choisirent pas; de môme que telle école du Caire où l'on enseigne la géométrie et la chimie selon n^, auteurs n'a pas été dirigée dans la préférence qu'elle accorde à ces auteurs par une vue théorique. Il est trèsvrai, d'un autre côté, qu'en se développant sur un fond traditionnel, la philosophie arabe arriva, surtout au xieet

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au xne siècle, à une vraie originalité. Ici , je suis prêt à faire quelques concessions. Quand je me suis remis à suivre, après un intervalle de dix années, les traces de ce beau mouvement d'études, j'ai trouvé que le rang que je lui avais attribué était plutôt au-dessous qu'au-dessus de celui qu'il mérite. Ibn-Roschd, en particulier, a plutôt grandi que diminué à mes yeux. En somme, le développement intellectuel représenté par les savants arabes fut jusqu'à la fin du xne siècle supérieur à celui du monde chrétien. Mais il ne put réussir à passer dans les institutions; la théologie opposa à cet égard une infranchissable barrière. Le philosophe musulman resta toujours un amateur ou un fonctionnaire de cour. Le jour où le fanatisme fil peur aux souverains, la philosophie disparut, les manuscrits en furent détruits par ordonnance royale, et les chrétiens seuls se souvinrent que l'islamisme avait eu des savants et des penseurs.

Là est, selon moi, la plus curieuse leçon qui résulte de toute cette histoire. La philosophie arabe offre l'exemple à peuprès unique d'une très-haute culture supprimée presque instantanément sanslaisser de traces, età peu prèsoubliée du peuple qui l'a créée. L'islamisme dévoila en cette circonstance ce qu'il y a d'irrémédiablement étroit dans son génie. Le christianisme, lui aussi, a été peu favorable au développement de la science positive; il a réussi à l'arrêter en Espagne et à l'entraver beaucoup en Italie ; mais il ne l'a pas étouffée, et môme les branches les plus élevées de la famille chrétienne ont fini par se réconcilier avec elle. Incapable de se transformer et d'admettre aucun élément de vie civile et profane, l'islamisme arracha de son sein tout germe de culture rationnelle. Cette tendance fatale fut combattue, tandis que l'hégémonie de l'islamisme resta entre les mains des Arabes, race si fine et si spirituelle, ou des Persans, race très-portée à la spéculation; mais elle

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régna sans con Ire-poids depuis que des barbares (Turcs, Berbcrs, etc.) prirent la direction de l'islam. Le monde musulman entra des lors dans cette période d'ignorante brutalité, d'où il n'est sorti que pour tomber dans la morne agonie où il se débat sous nos yeux.

En revisant, au contraire, le jugement que j'avais porté de l'école de Padoue, je n'ai pu trouver que j'eusse été trop sévère. A part quelques individualités distinguées, l'école philosophique de Padoue n'est qu'une prolongation au cœur des temps modernes de la scolastique dégénérée. Loin qu'elle ait servi au progrès de la science, elle y a nui en maintenant outre mesure le règne de vieux auteurs arriérés. L'averroïsme padouan est en somme une philosophie de paresseux. On ne peut citer une preuve plus frappante du danger qu'offre dans un établissement scientifique l'enseignement de la philosophie comme d'une science distincte. Un tel enseignement finit toujours par tomber en proie à la routine et devenir funeste aux progrès de la science positive. N'est-il pas remarquable, en effet, que ce n'est pas de la docte Padoue, mais de la poétique et légère Florence qu'est sortie la grande direction scientifique, celle de Galilée? C'est qu'à vrai dire toute scolastique est, selon l'expression de Nizolius, l'ennemie capitale de la vérité. Une logique et une métaphysique abstraites, croyant pouvoir se passer de la science, deviennent fatalement un obstacle au progrès de l'esprit humain, surtout quand une corporation se recrutant ellemême y trouve sa raison d'être et les érige en enseignement traditionnel.

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