‹ Averroès et laverroïsme; essai historiqueChapitre 4 sur 37 · DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION

S'il ne fallait chercher dans l'histoire de la philosophie que des résultats positifs et immédiatement applicables aux besoins de notre temps, on devrait reprocher au sujet de ces recherches d'être à peu près stérile. Je suis le premier à reconnaître que nous n'avons rien ou presque rien à apprendre ni d'Averroès, ni des Arabes, ni du moyen âge. Bien que les problèmes qui préoccupent aujourd'hui l'esprit humain soient au fond identiques à ceux qui l'ont toujours sollicité, la forme sous laquelle ces problèmes se posent de nos jours est si particulière à notre siècle, que très-peu des anciennes solutions sont encore susceptibles d'y être appliquées. Il ne faut demander au passé que le passé lui-même. L'histoire politique s'est ennoblie, depuis qu'on a cessé d'y chercher des leçons d'habileté ou de morale. De même, l'intérêt de l'histoire philosophique réside moins peut-être dans les enseignements positifs

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qu'on en peut tirer que dans le tableau des évolutions successives de l'esprit humain.

Le trait caractéristique du xixe siècle est d'avoir substitué la méthode historique à la méthode dogmatique, dans toutes les études relatives à l'esprit humain. La critique littéraire n'est plus que l'exposé des formes diverses delà beauté, c'est-à-dire des manières dont les différentes familles et les différents âges de l'humanité ont résolu le problème esthétique. La philosophie n'est que le tableau des solutions proposées pour résoudre le problème philosophique. La théologie ne doit plus être que l'histoire des efforts spontanés tentés pour résoudre le problême divin. L'histoire, en effet, est la forme nécessaire de la science de tout ce qui est soumis aux lois de la vie changeante et successive. La science des langues, c'est l'histoire des langues ; la science des littératures et des philosophies, c'est l'histoire des littératures et des philosophies; la science de l'esprit humain, c'est, de même, l'histoire de l'esprit humain, et non pas seulement l'analyse des rouages de l'âme individuelle. La psychologie n'envisage que l'individu, et elle l'envisage d'une manière abstraite, absolue, comme un sujet permanent et toujours identique à lui-même ; aux yeux de la critique, la conscience se fait dans l'humanité comme dans l'individu ; elle a son histoire. Le grand progrès de la critique a été

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de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de Y être, la conception du relatif à la conception de l'absolu, le mouvement à l'immobilité. Autrefois, tout était considéré comme étant; on parlait de philosophie, de droit, de politique, d'art, de poésie, d'une manière absolue; maintenant tout est considéré comme en voie de se faire. Ce n'est pas qu'autrefois la marche et le développement ne fussent, comme aujourd'hui, la loi générale : la terre tournait avant Copernic, bien qu'on n'eût pas conscience de son mouvement. Les hypothèses substantielles précèdent toujours les hypothèses phénoménales; la statue égyptienne, immobile et les mains collées aux genoux, est l'antécédent nécessaire de la statue grecque, qui vit et qui se meut.

A ce point de vue de la science critique, ce qu'on recherche dans l'histoire de la philosophie, c'est beaucoup moins de la philosophie proprement dite que de l'histoire. La philosophie arabe est assurément un fait immense dans les annales de l'esprit humain, et un siècle curieux comme le nôtre ne devra point passer sans avoir restitué toute sa valeur à cet anneau delà traclition.il faut pourtant s'y résigner à l'avance : il n3 sortira de cette étude presque aucun résultat que la philosophie contemporaine puisse s'assimiler avec avantage, si ce n'est le résultat historique lui-même. Ce n'est pas à la race sémitique que nous devons deman-

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dcr des leçons de philosophie. Par une étrange destinée, cette race, qui a su imprimer à ses créations religieuses un si haut caractère de puissance, n'a pas produit le plus petit essai de philosophie qui lui soit propre. La philosophie, chez les Sémites, n'a jamais été qu'un emprunt purement extérieur et sans grande fécondité, une imitation de la philosophie grecque. — Il en faut dire autant de la philosophie du moyen âge. Le moyen âge, si profond, si original, si poétique dans l'élan de son enthousiasme religieux, n'est, sous le rapport de la culture intellectuelle, qu'un long tâtonnement pour revenir à la grande école de la noble pensée, c'est-à-dire à l'antiquité. La renaissance, loin d'être, comme on l'a dit, un égarement de l'esprit moderne, fourvoyé après un idéal étranger, n'est que le retour à la vraie tradition de l'humanité civilisée. Pourquoi reprocher à la renaissance et aux temps modernes de faire avec science et discernement ce que le moyen âge faisait sans critique? Valait-il mieux étudier Aristote sur des traductions détestables que de l'étudier dans le texte? Valait-il mieux connaître Platon par quelque mauvais commentaire du Timée, ou par des citations de seconde main, que par l'ensemble de ses œuvres? Valait-il mieux connaître Homère par Dictys et Darès que de lire l'Iliade et l'Odyssée?

Tout ce que l'Orient sémitique, tout ce que le moyen

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âge ont eu de philosophie proprement dite, ils le doivent à la Grèce. Si donc il s'agissait de choisir dans le passé une autorité philosophique, la Grèce seule aurait le droil de nous donner des leçons; non pas cette Grèce d'Egypte et de Syrie, altérée par le mélange d'éléments barbares, mais la Grèce originale et sincère, dans son expression, pure et classique. Au contraire, si, au lieu de demander des doctrines au passé, nous ne lui demandons que des faits, les époques de décadence et de syncrétisme, les périodes de transmission et d'altération lente auront plus d'intérêt que les périodes de perfection, où la saillie originale du génie semble parfois s'effacer sous la perfection de la forme et l'exacte mesure de la pensée.

Ces observations m'ont semblé nécessaires pour prévenir le reproche d'avoir consacré tant de soins à une doctrine qui n'a plus rien à faire avec nous. Mais du moment où l'on admet que l'histoire de l'esprit humain est la plus grande réalité ouverte a nos investigations, toute recherche pour éclairer un coin du passé prend une signification et une valeur. Il est, en un sens, plus important de savoir ce que l'esprit humain a pensé sur un problème, que d'avoir un avis sur ce problème; car, lors même que la question est insoluble, le travail de l'esprit humain pour la résoudre constitue un fait expérimental qui a toujours son intérêt ; et en supposant que la philosophie soit condamnée à

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n'être jamais qu'un éternel et vain effort pour définir l'infini, on ne peut nier au moins qu'il n'y ait dans cet effort, pour les esprits curieux, un spectacle digne de la plus haute attention.

Je me suis, en général, interdit d'exprimer mon sentiment sur les problèmes que le sujet m'amenait à loucher, ou du moins je l'ai fait aussi sobrement que possible, ne cherchant qu'à représenter avec exactitude l'individualité des caractères et la physionomie des écoles. Les écoles sont en philosophie ce que les partis sont en politique ; le système personnel de l'historien qui raconte les luttes des écoles et des partis ne sert le plus souvent qu'à fausser son jugement et à gâter l'effet de son tableau. Le jugement critique exclut le jugement dogmatique. Qui sait si la finesse d'esprit ne consiste pas à s'abstenir de conclure? Ce n'est là, remarquez-le bien, ni l'indifférence ni le scepticisme, c'est la critique : on n'est historien qu'à condition de savoir reproduire à volonté en soi-même les différents types de la vie du passé, pour en comprendre l'originalité, et pour les trouver tour à tour légitimes et défectueux, beaux et laids, dignes d'amour et de haine.

J'enlèverais à ce travail sa plus honorable recommandation, si je ne disais qu'il a été entrepris d'après les conseils de MM. Victor Cousin et Victor Le Clerc. Quelque indigne qu'il puisse paraître de la bienveillance avec

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laquelle ces hommes éminenls l'ont encouragé, on y verra, j'espère, un faible résultat du mouvement qu'ils ont imprimé aux études d'histoire littéraire et philosophique. Je manquerais aussi à mes plus chers souvenirs si je ne mentionnais ici les personnes dont la complaisance m'a permis d'enrichir de quelques documents inédits l'histoire de l'averroïsme padouan : M. l'abbé Valentinclli, bibliothécaire de Saint-Marc, à Venise; M. Baldassare Poli, professeur de philosophie à l'université de Padoue; le savant M. Samuel Luzzatto; tant d'autres encore, qui m'ont fait apprécier vivement l'hospitalité italienne. Enfin, je, dois exprimer ma reconnaissance à MM. Thomas Munoz et José de Alava, membres de l'académie de Madrid, qui m'ont fait obtenir de l'Escurial la copie d'un document arabe fort important pour le sujet qui m'occupe.

J'ai eu soin de témoigner, dans mes notes, ce que je dois aux excellents travaux dont la philosophie aristotélique a déjà été l'objet parmi nous. On verra surtout de quelle utilité m'ont été les belles recherches de M. Hauréau sur la philosophie scolastique, et celles de M. Munk sur la philosophie arabe et juive au moyen âge. Indépendamment de l'article si substantiel qu'il a inséré, sur Ibn- Rosclid, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, M. Munk a recueilli, sur le Commentateur et sa

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famille, des documents intéressants qu'il aurait déjà publiés sans le fatal accident qui a interrompu ses savantes occupations. Entrepris à un autre point de vue, mon travail, loin de rendre le sien inutile, ne servira qu'à le faire désirer, si, comme nous l'espérons, la science n'est point privée des résultats qu'elle était en droit d'attendre d'un esprit aussi sagace et d'une érudition aussi exercée '.

1 M. Munk a tenu depuis une partie de ses promesses en reproduisant, avec des additions considérables, l'article Ibn- Roschd, dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe (Paris, 1859).

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