XIV
Etrange ténacité de la routine! cet enseignement barbare, inintelligible, devenu ridicule, se prolonge un siècle encore, au milieu de l'Italie lettrée et de l'esprit moderne déjà triomphant. Averroès, il est vrai, ne règne plus d'une manière aussi exclusive; les moyens herméneutiques s'é-
1 Si quid boni ex ipso proferendum sit, sine laude proférât, et si fieri potest, id eum aliunde sumpsisse demonstret.
tendent, et l'autorité des Grecs contre-balance de plus en plus celle des Arabes1. Mais les questions averroïstiques agitent toujours l'école, et servent de programme à l'enseignement. De 1564 à 1589, Jacques Zabarella continua les traditions de la chaire de Padoue2. Averroès est son guide clans l'interprétation des passages difficiles; il le cite avec le plus profond respect, bien que sur plusieurs points il semble se rapprocher des alexandristes. Il pense avec Averroès et Achillini, contre Avicenne, que la nécessité d'un être absolu ne démontre pas l'existence de Dieu, que le ciel pourrait être ce premier principe, qu'il n'y a qu'une seule preuve décisive de l'existence de Dieu, le mouvement du ciel. Zabarella du reste distingue assez souvent entre l'opinion d' Averroès et celle de ses partisans. En psychologie, il combat vivement les thèses averroïstes. D'après le système de l'unité des âmes, dit-il, l'intellect ne serait dans l'homme que comme le pilote dans le navire. Or l'intellect est la forme informante de l'homme, ce
» Inde cœptum aliud mixtionis in philosophando genus, uli Aven Rois et Latinis grsecos interprètes admiscerent. (Patrizzi, Discuss. perip. 1. XII, p. 106.)
2 Quelle fut ma surprise en parcourant à Padoue une rue déserte, et en gravissant les marches de la petite église Sainte- Catherine del Torresin, formées de pierres sépulcrales, délire sur une de ces pierres brisée obliquement : Jacobo Zabarel.. . civills elec... probitat..., et.... Lado.... — Tomasini(I, p. 139) nous apprend en effet que Zabarella fut enterré dans cette église; mais il n'avait pu y découvrir son inscription : Nulla, quod obsertare potuerim, memoria clams.
par quoi l'homme est ce qu'il est. L'intellect se multiplie donc selon le nombre des corps. Toutefois Zabarella, conformément à la doctrine de saint Thomas d'Aquin, établit une différence entre l'activité propre de l'esprit et l'intellect actif proprement dit, qui est l'intelligible ou Dieu envisagé comme moteur universel. Si l'on objecte à Zabarella qu'il détruit ainsi la personnalité de l'intellect, personnalité qu'il voulait établir contre les averroïstes, il répond en distinguant la perception primitive de la perception ultérieure. Dans la première, rien de personnel ; l'illumination vient du dehors. Plus tard, au contraire, l'intellect est acquis, il devient nôtre, en ce sens que Dieu répandant sans cesse sa lumière, est toujours à notre disposition dès que nous voulons penser. Par sa nature, l'intellect individuel serait périssable; mais rendu parfait par l'illumination divine, il devient immortel1. La pensée de Zabarella sur ce point paraît du reste fort peu arrêtée. Il pense, comme toute l'école de Padoue, que l'immortalité de l'âme n'est pas dans les principes de la physiologie péripatéticienne. En cela il était alexandriste, et c'est iejugement qu'en ont porté les contemporains, deternmam alexandreorum sententiam palam professus-. Les disputes de Zabarella et de François Piccolomini rappelèrent à Padoue, durant la seconde moitié du xvie siècle, les prouesses d'Achillini et de Pomponat; Piccolomini avait été élève de Zimara, et paraît s'être rapproché des
1 Rit ter, Gesch. der neuern Phil. Ire part. p. 718 et suiv.
2 Brucker, t. IV, p. 202.
averroïsles, auxquels le rattachaient d'ailleurs les formes scolastiques de son enseignement1.
Frédéric Pendasio de Mantoue, professeur très-renommé de son temps2, se rapproche beaucoup de la manière de Zabarella. La bibliothèque de l'Université de Padoue3 possède le texte manuscrit de ses leçons, restées inédites, sur le traité de l'Ame. Peu de livres sont aussi propres à faire comprendre la méthode et les habitudes de l'enseignement de Padoue. Le texte d'Averroès y est discuté ligne par ligne, avec le soin le plus minutieux. Toutefois, en adoptant Averroès pour la base de ses leçons, Pendasio se rattache, sur la question de l'intellect, à la doctrine d'Alexandre. L'intellect se multiplie, selon le nombre des individus. Sans doute, les principes de la raison sont communs à plusieurs; mais les images, qui sont nécessaires pour tout acte intellectuel, sont multiples et variées4. La raison est unique et éternelle, envisagée
t Brucker, t. IV, p. 208. — Tomasini, t. Ier, p. 208 sqq.
s Naudœana, p. 105.— Bayle, art. Crém., note Y. — Brucker, t. IV, p,211; t. VI, p. 718.— Facciolati, pars III, p. 275, 280.
3 N° 1264. — J'ai entre les mains la copie de deux des leçons les plus importantes, que je dois à l'obligeance du savant M. Samuel Luzzato. — La bibliothèque communale de Ravenne possède aussi un manuscrit de ces leçons. (Se. 141, or. 5, X.) Voy. Appendice ix.
'* In œternitate in specie omnes conveniunt... Hinc fit ut cognitio qua3 est in hoc intelleclu non sit una numéro, sed solum una specie, quia pendet a phantasmatibus quœ sunt plura numéro (Lect. 33.)
dans l'espèce humaine qui y participe éternellement; elle est passagère, envisagée dans tel ou tel individu1. Les averroïstes soutiennent que la pluralité numérique ne lient qu'à la matière, et que si l'intellect était multiple, il serait matériel. Nullement, répond Pendasio, l'intellect est fait pour s'unir au corps, mais il ne dépend pas du corps, « de même que le soulier est fait pour s'adapter au pied, et pourtant ne dépend pas du pied ! »
Pendasio est donc un alexandriste prononcé. Cremonini, Louis Alberti2, ses disciples, comptèrent aussi parmi les défenseurs les plus décidés de l'alexandrisme. En général, tous les professeurs de Padoue du xvie siècle, dont le nom est resté dans l'histoire de la philosophie, appartiennent à cette nuance, et, tout en faisant d'Averroès le texte de leurs leçons, condamnent sévèrement l'unité de l'intellect. Il serait difficile d'en nommer un seul qui, depuis le concile de Latran, ait franchement défendu sur ce point l'opinion du Commentateur. Toutefois, en voyant l'insistance que Pendasio met à réfuter sans cesse
1 Sunt œterna, quia intellectus unicus est, in quo semper conservatur eadem cognilio : nam omnes homines conveniunt in cognitione primorum principiorum, omnes convenant ut homines sint œterni... Erit autem facta et corruplibilis hece cognilio, respectu hujus vel illius particularis. (Lect. 33.)
2 Naudé (1. escompte parmi les disciples de Pendasio Zabarella et Forlunio Liceto. Mais Zabarella enseignait en mênie temps que Pendasio, et Liceto était trop jeune pour l'avoir entendu.
les averroïstes, on est forcé de supposer que celte opinion ralliait encore à Padoue un certain nombre de partisans.
L'extrême rareté des textes purement averroïstes me fait attacher une certaine importance à un commentaire inédit sur les douzes livres de la Métaphysique, que possède la bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue (n° 424). Ce commentaire est attribué à un certain Maçjister Calaber, d'ailleurs inconnu. Le père Minciolti, auteur du catalogue des manuscrits de Saint-Antoine, pense que ce pourrait bien être Onofrio Calaber, à qui Gaetano de Tiene adresse son livre de l'Ame1. Cette conjecture est inadmissible, puisque Magister Calaber cite Achillini, Niphus,Zimara et Simon Portius, postérieurs d'un siècle à Gaetano. Quoi qu'il en soit, la doctrine exposée dans ce livre est le plus pur averroïsme. La malière première est une et commune*. La première cause agit nécessairement et autant qu'elle peut agir, car elle ne peut s'empêcher de communiquer sa bonté5. Rien ne sort du non être absolu.
1 Catal. ciel Codd. m an. dl S. Ant. di Pad. p. 112.
* Quod materia sit una numéro probatur. lllud est unum numéro quod non habet pluralitatem formarum individualium. Ergo... — Quod materia communis sit pluribus probatur. Illud dicitur commune pluribus quod non habet formam unam numéro per quam illud sit unum numéro. Sed materia non habet unam formam. (Lect. 14.)
3 Probavimus secundum philosophos quod prima causa necossario movet et operatur, et non potest non operari, quia !i 'mini non potest quin communicet aliis bonitatem suam. Insuper movet necessario et quantum potest. (Lect. 31.)
Saint Thomas et les philosophes latins ont renversé tous les principes de la philosophie aristotélique, en supposant l'intellect multiple et immortel dans sa multiplicité1. L'intellect est éternel, parce qu'il est unique et qu'il n'est point engagé dans la corruptihilité de l'individu. Toute la îhéoried'Averroès sur le ciel est adoptée comme le dernier mot de la cosmologie2.
A Bologne, à Naples, à Ferrare, comme à Padoue, on commentait Averroès. Nicolas Rissus, Nicolas Vitigozzi, Francisais Longus, Scipion Florillus3, publièrent leurs leçons sur le De Substantiel Orbis et les autres parties de l'œuvre du grand commentateur. Les bibliothèques du nord de l'Italie contiennent une immense quantité de manuscrits appartenant à ce cycle d'études ; car bien souvent ces cahiers d'école n'arrivaient pas à l'impression, et se transmettaient en copies. La cour d'Esté ne fut même pas étrangère à la philosophie averroïsle. Antoine Montecatino, que le duc Alphonse II nomma son philo-
Latini ex hoc textu Nil prohibet intellectam separari, duo colligunt, primum quocl animus noster est immortalis ; secundum colligit Beatus Doctor quod intellectus non est unus, sicuti sensit Averroès. Opinio Latinorum, secundum placita philosophorum et maxime Aristotelis nullo modo sustineri potest, quum prsecipua fundamentaphilosophiae evertit: Ex non ente simpliciter nihil fit, et aliud ita famosum : Ex nihilo nihil fit. Dico igitur quod unus est intellectus et immortalis. Si remanet, igitur praecedit ; nam œternum ex una parte ex alia quoque œternum est. (Lect. 14.)
s Lect. 39.
» Antonio, Bibl. hisp. vet. t. II, n. 397, 399 (édit. Bayer).
sophe, aux appointements de vingt-quatre lire par mois, commenta Aristote et Averroès1. La bibliothèque de Ferrare (n° 304) possède le manuscrit autographe des commentaires inédits du médecin Antoine Brasavola sur Averroto, dédiés à Hercule d'Esté et à Renée de France2. Des vers à la louange de l'auteur, placés en tête du livre, selon l'usage italien, sont un hommage à Averroès:
Corcluba Tergemino felixjam sacret honorem, Commentatoris dogmata docta sui, etc.
Dans son commentaire sur le De substantiel Orbis, dédié à François de Gonzague, duc de Mantoue, Brasavola se montre également très-versé dans les écrits de l'école averroïste, qu'il divise en ancienne et en moderne3. Il discute tour à tour, sur chaque phrase d'Averroès, les opinions de Baconthorp, Jean de Jandun, Grégoire de Rimini,Trombetta,Gaetano deTiene,Niphus, Zimara,etc.
i Brucker, t. IV, p. 231.
2 La préface et l'index sont seuls imprimés.
* Nec nostra setate nec apud antiquos averroistas hoc unquam dubitatum fuit... Animadvertendumest duas esse in hac materia opiniones extremas, unam quam antiquiores averroiste, Johannes Scotus, sanctus Thomas (quamvis ambiguus videatur), Johannes Bacbonus et Herveus sequuntur; aliam vero praecedenti oppositam recentiores averroistae sequuntur. (Ms. Ferr.) — Brasavola, de même que Patrizzi, envisage ici Averroès comme le père de tous les scolasliques, et fait averroïste synonyme de philosophe (V. ci-dessus, p. 373). C'est en ce sens qu'il met saint Thomas parmi les averroïslos.
Brasavola cependant paraît incliner vers l'alexandrisme, et censure parfois avec sévérité les opinions d'Avcrroès. On sera plus surpris peut-être d'apprendre que le Tasse était alexandriste, et que l'un des livres qu'il prie Aide le Jeune de lui envoyer dans sa prison est le commentaire d'Alexandre sur la Métaphysique1,