XV
Le dernier représentant de la scolastique averroïsle est César Cremonini, successeur de Zabarella à Padoue. Cremoni a été jusqu'ici apprécié d'une manière fort incomplète par les historiens de la philosophie. On ne l'a jugé que par ses écrits imprimés, qui ne sont que des dissertations de peu d'importance, et ne peuvent en aucune manière faire comprendre la renommée colossale à laquelle il parvint. Cremonini n'est qu'un professeur : ses cours sont sa véritable philosophie. Aussi, tandis que ses écrits imprimés se vendaient fort mal 2, les rédactions de ses leçons se répandaient dans toute l'Italie et même au
1 Voir le dialogue II Caltaneo, ovvero délie conclusioni, Opp. t VII (Pisa, 1822), et Lettere inédite, ccxcn.
2 lllud nobis mirandum, quod elaborata ipsius opéra typis excusa in officinis hactenus evilescunt, scripta vero peripati more discipulis ab ipso déambulante dictata sic excellunt, ut nihil ad arcana philosophise detegenda perfectius ac suavius desiderari possit. (Imperialis, apud Bruckerum, t. IV, p. 226.)
delà des monts. On sait que les élèves préfèrent souvent aux textes imprimés les cahiers qu'ils ont ainsi recueillis de la bouche de leurs professeurs. Condamné d'ailleurs comme Vico, comme presque tous les Italiens distingués du xvne et du xvme siècle, à vivre de sa rhétorique, Cremonini trouvait des éditeurs pour ses sonnets et ses pièces de circonstance : Clorinda e Valliero, Il ritorno di Damone, et n'en trouvait pas pour ses œuvres sérieuses. En général, c'est dans les cahiers beaucoup plus que dans les sources imprimées qu'il faut étudier l'école de Padoue. Pour Cremonini, cette tâche est facile, car les copies de ses cours sont innombrables dans le nord de l'Italie. L'exemplaire le plus complet est sans contredit celui de la bibliothèque Saint-Marc de Venise. Il se compose de vingtdeux grands volumes (classis VI, codd. 176-198), écrits d'une même main, et contenant année par année les leçons de Cremonini sur toutes les parties de la philosophie péripatéticienne'. Ces manuscrits proviennent du conseil des Dix, auquel Cremonini avait en effet adressé ses ouvrages, comme le prouve une lettre trouvée au Mont-Cassin, et dont il sera bientôt parlé2. Cremonini n'est à vrai dire ni alexandriste, ni averroïste,
1 Le catalogue les donne comme autographes. Mais ce sentiment païaît difficile à soutenir, car il s'y trouve des traités composés d'après Cremonini par ses élèves.
J'ai entre les mains des extraits étendus de ces leçons. Mais je dois me borner ici à ce qui se rapporte immédiatement l'averroïsme.
bien qu'il penchebeaucoupplus versl'alexandrisme1. Averroès et Jean de Jandun sont les auteurs dont il fait le plus d'usage, et qui lui fournissent le texte de ses leçons; les autres maîtres de l'école averroïste comparaissent tour à tour dans ces fastidieuses discussions. Cremonini semble se décider entre eux par un éclectisme superficiel. Comme Césalpin et Zabarella, il se rattache à une opinion que l'on prêtait alors généralement à Averroès, à savoir que l'existence de Dieu ne peut se démontrer que par la considération physique du mouvement du ciel. Il admet sans restriction importante les théories d' Averroès sur les intelligences célestes et la Providence2. Toutes les choses sublunaires sont gouvernées par le ciel; il y a un agent universel à qui appartient tout l'efficient de l'univers*. Dieu ne perçoit rien hors de lui-même. Cremonini critique avec plus de sévérité la psychologie averroïste. Le principe d' Averroès : Recipiens débet esse denudatum a naturel recepti, lui paraît faux de tout point4. Il n'accepte
4 Fortunio Liceto raconte qu'ayant entrepris de réfuter le sentiment d'Alexandre sur l'immortalité, Cremonini et Louis Alberti le menacèrent d'écrire contre lui.(Bayle, art. Crémonin, note Y.)
2 Le traité De intelligentiis (ms. de Saint-Marc, classis VI, n° 184) n'est qu'une longue exposition de cette théorie et des incroyables subtilités que les averroïstes y avaient introduites,
3 Tractatus De cœli eflicientia. (Ms. de Saint-Marc, n0' 176 et 182.)
4 In librum De anima. (Ms. de Saint-Mare, n° 191.)
pas davantage la théorie de l'unité de l'intellect *, bien qu'il reconnaisse que l'immortalité doit être cherchée dans l'espèce et non dans l'individu. L intellect actif est Dieu lui-môme, comme l'a voulu Alexandre. Il est nécessairement distinct des puissances de l'âme, simple, subsistant par lui-même; car l'intellect actif est en acte tous les intelligibles, et cela seul est intelligible qui est simple, séparé, subsistant par soi-même2. Tout est en quelque sorte plein d'âme ; Dieu est la vie même de l'univers, pénétrant tout en qualité d'intellect actif3. Le monde est dans un éternel fieri ; 11 n'est pas ; il naît et il meurt sans cesse*.
Voilà les doctrines que Cremonini enseigna pendant dix-sept ans àFerrare, et pendant quarante ans à Padoue. Elles ne manquent pas, on le voit, de hardiesse, et ce ne fut qu'à force de protestations d'orthodoxie que Cremonini réussit à éviter la persécution 5. Le préambule de son commentaire sur le traité de l'Ame • est à cet égard un
1 Tract. De intelhgentiis, sub fin. — In librum III De anima.
* In librum III De anima, lect. 74, cod. 192. Il faut comparer le cod. 70, qui représente le cours de Cremonini en 1592, c'est-à-dire son premier enseignement.
J Ibid. lect. 79 et 80.
* La bibliothèque du Mont-Cassin possède la leçon d'ouverture de Cremonini en 1591, sur ce texte : Mundus nunquam est; nascîtur semper et moritur.
* Bayle, art. Crémonin. — «Crémonin cachait finement son jeu en Italie; nibil habcbat pietatis et tamen piushaberi volcbat.» Naudœana, p. 55.
« Ms. de Saint-Marc, noa 190, 191, 192. Voy. l'Append. x.
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chef-d'œuvre d'habileté. «Sachez, dit-il à ses auditeurs, que je ne prétends pas vous enseigner ce qu'il faut croire sur l'âme, mais seulement ce qu'a dit Aristole. Or, tout ce qui dans Aristotc est contraire à la foi, les théologiens et surtout saint Thomas, y ont amplement répondu. Je vous en avertis une fois pour toutes, afin que, si vous entendez dans mon cours quelque proposition malsonnante, vous sachiez où trouver la réponse. Car, pour dissimuler quelque chose de la pensée d'Aristote, je manquerais à tous mes devoirs si je le faisais. » A chaque proposition dangereuse, il se hâte d'ajouter : « Remarquez bien que je ne vous dis pas mon propre sentiment (mon sentiment ne peut être que celui de notre mère la sainte Église), mais celui d'Arislole1. » La tactique par laquelle les philosophes de ce temps cherchaient à revendiquer quelque indépendance, était d'exposer les doctrines compromettantes sous le nom d'autrui, en les désavouant, et même en les réfutant; mais en ayantsoin que la réfutation fût faible et trahît suffisamment la pensée propre de celui qui parlait. Il résulte d'une intéressante correspondance que j'ai trouvée à la bibliothèque du Mont-Cassin, que cette manœuvre ne suffit pas pour couvrir Cremonini. A la date du 3 juil-
1 In hoc diximus non quod nos sentimus de anima et de intellectu agente, sentimus enimid quod sentit nostra mater Ecclesia, sed diximus in quod videtur sensisse Aristoteles. (Cod. 192, init.) — Quœ philosophi dicta, ut ssepe diximus, non sunt retinenda, quia de anima illud est sentiendum non quod sentit Aristoteles, sed quod sentit veritas christiana. {Ibid. lect. 79, sub fin.)
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let 1 61 9, le grand inquisiteur de Padoue lui écrit pour lui rappeler le décret du concile de Latran, qui ordonne aux professeurs de réfuter sérieusement les erreurs qu'ils exposent, et il lui demande une rétractation, en lui citant l'exemple delà docilité de Pendasio. Dans une lettre d'une remarquable fermeté, Cremonini lui répondit qu'il ne dépendait pas de lui de changer ses écrits, lesquels avaient reçu l'approbation du sénat, et qu'étant payé pour expliquer Aristote, il se croirait obligé de rendre ses honoraires, s'il enseignait autre chose que ce qu'il croit être réellement la pensée d'Aristote. Que l'on charge quelqu'un d'écrire contre lui, comme Niphus fut chargé de réfuter Pomponat, et il consent à ne pas répondre : voilà tout ce qu'il peut promettre et tout ce qu'on obtiendra de sa condescendance1.
Ainsi se prolongèrent jusqu'au cœur des temps modernes et dans un des centres scientifiques les plus brillants de l'Europe, l'enseignement et les controverses du moyen âge. En 1 628, Gabriel Naudé trouve encore l'averroïsme dominant h Padoue2. La mort de Cremonini (1631) peut être considérée comme la limite du règne de cette philosophie. Le péripatétisme scolastique ne comptera plus désormais aucun partisan de quelque valeur. Fortunio Liccto (mort en 1656) n'en sauve les débris qu'en y faisant pénétrer l'esprit de la philosophie moderne. Bérigard, plus hardi, essayera de remplacer le péripalélisme
* Voy. Append. xi.
2 Cf Lcibnitz, Opp. t. 1, p. 73.
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par la physique ionienne. En 4700, Fardella enseigne sans opposition le cartésianisme à Padoue. L'averroïsme avait résisté, depuis près de trois siècles, aux attaques du platonisme, des humanistes, des théologiens, du concile de Lalran, du concile de Trente, de l'inquisition; il expira le jour où apparut la grande école sérieuse, l'école scientifique, celle qui s'ouvre par le génie de Léonard de Vinci, se continue par les Aconzio, les Erizzo, les Jordano Bruno, les Paul Sarpi, les Telesio, les Campanella, et se consomme parle génie de Galilée1. Cette grande école savante, la vraie couronne de l'Italie, et qui réclame à juste titré, une part de la gloire un peu exagérée de Bacon, cette école vraiment moderne et tout à fait libre enfin dî la barbarie du moyen âge, pouvait seule en finir avec un aristotélisme décrépit. La vraie philosophie des temps modernes, c'est la science positive et expérimentale des choses. La science positive a seule eu la force de balayer cet amas de sophismes, de questions puériles et vides de sens qu'avait entassées la scolastique. La science positive a seule pu guérir l'esprit humain de cette singulière maladie, et le ramener à la droite voie, à la contemplation des choses, au vif sentiment de la réalité.
L'extinction de l'averroïsme toutefois peut être envisagée à un point de vue différent : si elle fut d'un côté le triomphe de la méthode rationnelle et scientifique, elle fut
â C'est ce qu'a finement aperçu et développé M. Mamiani de la Rovère, dans son bel ouvrage Del rinnovamento délia filosofia antica italiana, parte I.
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par un antre côté la victoire de l'orthodoxie religieuse. L'averro'isme padouan, insignifiant comme philosophie, acquiert un véritable intérêt historique, quand on l'envisage comme ayant servi de prétexte à l'indépendance de la pensée. Cette contradiction apparente n'a rien qui doive surprendre. N'a-t-on pas vu le jansénisme, la plus étroite de toutes les sectes, représenter à sa manière la cause de la liberté? Venise était en quelque sorte la Hollande de l'Italie; la liberté de penser y était exploitée comme une branche de commerce très-productive : tous les livres protestants venaient de Là1. La réunion Morosini, formée en grande partie de partisans de Cremonini, était un foyer d'opinions hardies2. Les miracles mêmes de saint Antoine sont de ceux qui convenaient à un centre d'incrédulité. C'est l'hérétique Alerdin (remarquez ce nom arabe) converti par le prodige d'un verre d'eau; c'est un blasphémateur de l'eucharistie convaincu par un âne; ce sont les poissons plus dociles que les hérétiques à la parole de Dieu. Le peuple et les moines trouvaient plaisant de faire ainsi la leçon aux superbes docteurs qui traitaient leurs croyances avec un dédain à peine dissimulé. Or, ce libertinage d'opinions qui donne une physionomie si originale au nord-est de l'Italie durant le xvie siècle, disparaît avec le péripatétisme arabe dans la première moitié du xvne. Toute l'activité intellectuelle s'éteint en même temps. Venise, qui a couvert le monde de ses livres,
* Maccrie, Hïst. ds la réforme en Italie (trad. ital.) p. 85.
* Bartholmess, Jordj.no Bruno, t. Ier, p. 373.
Venise n'a plus un éditeur, et les Aides sont réduits, pour ne pas faire banqueroute, à imprimer des bréviaires! En général, les effetsd'une réaction intellectuelle ne deviennent sensibles qu'au bout d'une génération. La restauration catholique qui suivit l'avortement de la réforme en Italie fut le coup de mort porté au mouvement italien; et pourtant ce mouvement se continue encore plus d'un demisiècle : l'Italie, en 1600, conserve quelque chose de sa vie du temps de Léon X, si complète, si libre, si épanouie. Puis le froid, gagnant de proche en proche, arrive jusqu'au cœur. L'art ne produit plus que les minauderies du Bernin, les extravagances deBorromini; la pensée humaine ne sert plus qu'à faire des sonnets et des cicalate pour les académies; tout s'endort comme sous un charme. En 1650, l'Italie n'a plus d'autre souci que la station et Y Ave Maria, ses oratoires et ses confréries.