Avignon et le Comtat-Venaissin
C'est par le fleuve qu'il faut gagner Avignon : il n'est point de voyage plus magnifique et plus varié que la descente du Rhône. Sur l'une et l'autre rive, du . côté de Y empire et du côté du royaume, comme disent encore de vieux bateliers, se déroule une suite de tableaux incomparables parmi lesquels le grand fleuve épand ses eaux rapides et majestueuses. De vastes plaines fuient jusqu'aux contreforts des Alpes. Des villes, des cathédrales, des châteaux, des ruines féodales se dressent au pied des Cévennes. Les pampres et les vergers du Vivarais débordent jusqu'aux berges du Rhône. I,e courant tantôt bouillonne aux piles des ponts, tantôt se lance avec une fureur de torrent sur des récifs, au bas de falaises escarpées, ou bien il s'étend et se disperse entre des archipels de taillis et d'herbages.
Un grand poète a fait de ces paysages une peinture si achevée qu'on ne peut, la renouveler sans témérité. I,e Poème du Rhône est un des chefs-d'œuvre de Frédéric Mistral. Voyez comme il décrit les « solitudes » du fleuve :
« Au lit du Rhône, semé d'îles, le soleil jette ses rayonnements tièdes sur les tourbillons qui tournoient brillants, et l'un dans l'autre en tourbillonnant se perdent, et sur les bos-
quets d'où sortent les aubes * avec leurs troncs à haute tige, blancs, ronds et polis, comme on dirait les cuisses de quelque nymphe ou de quelque déesse géante. Des ségonaux 2 verdoien t les oseraies ; dans les canaux, nombre de rousserolles 'poussent leur cri strident... Nappe d'acier, les eaux longues et mornes amènent le sommeil, presque l'ivresse... »
Iye plus émouvant de cette navigation, c'est qu'à chaque détour du fleuve, on voit la nature se métamorphoser, le jour devenir plus limpide, plus brillant, plus subtil. I/éclat des verdures et la douceur des lointains racontent toujours plus haut la gloire du soleil. On se sent lentement porté vers des pays de joie et de clarté.
Au Pont Saint-Esprit, — je cite Mistral — « la Provence apparaît, car son entrée, c'est le Pont Saint-Esprit avec ses piles et ses vingt arcs superbes qui se courbent en guise de couronne sur le Rhône. C'est la porte sainte, la porte triomphale de la terre d'amour. 1/ arbre d'olives, le grenadier, fier de sa floraison, et les millets aux grandes chevelures, ornent déjà les côtes et les alluvions. I^a plaine s'élargit, les orées verdoient dans la clarté, le ciel s'emparadise... »
I^e fleuve roule ses flots verts entre des îles sans fin, longe l'île de la Barthelasse ; puis soudain, à un détour du courant, surgissent les collines de Villeneuve et le Rocher des Doms. Qui a vu Avignon, ses tours, ses clochers et ses remparts illuminés par le soleil couchant, ne peut plus séparer cette merveilleuse apparition des accents de Mistral saluant la cité des Papes :
« C'est Avignon et le palais des Papes ! Avignon ! Avignon sur sa Roque géante ! Avignon, la sonneuse de joie, qui, l'une
1 Peupliers blancs.
2 Terrains entre le fleuve et les digues.
3 Fauvettes.
après l'autre, élève les pointes de ses clochers tout semés de fleurons ; Avignon, la filleule de Saint -Pierre, qui en a vu la barque à l'ancre dans son port et en porta les clefs à sa ceinture de créneaux ; Avignon, la ville accorte que le mistral trousse et décoiffe, et qui pour avoir vu la gloire tant reluire, n'a gardé pour elle que l'insouciance... »
L,e bateau aborde en face du rempart de la Iyigne. Une porte du xvme siècle s'intercale dans la muraille crénelée du moyen âge. On y voit écrit sur une grande pancarte : Vive la République ! au-dessous d'un drapeau tricolore en zinc, un vrai drapeau de gendarmerie. Ce qui nous avertit sans ambages que la barque de Saint-Pierre a levé l'ancre.
Dépassons cette porte, et suivons le quai du Rhône : le rempart cesse. I^a « Roque géante » avec sa falaise abrupte forme en cet endroit une citadelle imprenable. Au pied se blottissent quelques logis de mariniers. Du fond de sa niche une jolie statue de la Vierge sourit au voyageur qui débarque.
Voici les quatre arches du vieux pont d'Avignon que construisit le pâtre Bénézet. I,a première pile porte une chapelle. l,e cintre de chacun des arcs encadre un délicieux paysage d'eau et de verdure. Puis le rempart se dresse de nouveau sur les dernières pentes du rocher. Une haute tour défend la tête du pont. En arrière s'écroulent les ruines du grand hospice qui remplaça l'antique maison des Frères Pontifes. Et ici, dès le premier coup d'œil, on est ensorcelé par un des plus charmants sortilèges d'Avignon, par la douce et délicate couleur des pierres, par cette « teinte uniforme de feuille sèche », qui ravissait Stendhal.
Après avoir franchi la porte du Rhône et gravi les ruelles raboteuses qui traversent le premier ghetto d'Avignon, la « vieille Juiverie », nous débouchons sur l'esplanade où s'élève le Palais des Papes.
io AVIGNON
A l'ombre de quelques vieux arbres sont alignés des cubes de pierre. C'est là qu'il faut s'asseoir, si le mistral ne souffle pas avec trop de rage, pour sentir la farouche beauté de l'immense forteresse. Aperçue d'ailleurs, elle présente des aspects divers et admirables : royalement majestueuse, quand, de l'autre rive du Rhône, on la voit surgir au-dessus des peupliers de la Barthelasse, qui cachent d'un voile de verdure les remparts de la ville et l'escarpement du rocher ; fine comme un château de miniature, quand de la colline de Chateauneuf on découvre sur l'horizon clair sa silhouette lointaine. Mais il faut se trouver en face de cet amas de pierres écrasant et tragique — plus écrasant et plus tragique lorsqu'il ne portait pas encore les créneaux neufs dont on est en train de le recouronner — , il faut mesurer du regard ces tours formidables, ces parois nues où se dessinent de gigantesques contreforts en forme d'ogive, il faut regarder le monstre de tout près pour comprendre la surprise de Michel de l'Hôpital devant ce monument extraordinaire, miranda moles.
Iva place est d'une parfaite beauté. La cathédrale romane avec son porche et sa tour carrée semble prolonger les bâtiments du Palais. Des bosquets touffus couvrent, le sommet des Doms. Au nord, s'élève la jolie façade, hélas ! trop restaurée, de l'ancien palais archiépiscopal qui, depuis, fut le petit séminaire. A l'opposé, la façade à pilastres de la banque de France bâtie sous le second Empire est d'assez bon style pour ne pas déparer la place. En face du Palais, l'ancienne Monnaie montre les armes d'un Borghèse, parmi de grosses sculptures ronflantes que l'on dit exécutées d'après un dessin de Michel-Ange. Perdue au milieu de l'esplanade, la statue du brave Grillon qui, jadis, ornait la place de l'Hôtel-de-Ville, fait une piètre figure.
A mesure que l'on s'élève par les rampes en lacet qui con-
LA DESCENTE DU RHONE. — LE ROCHER DES DOMS n
duisent au sommet du rocher, l'horizon devient plus large et plus magnifique. Peu à peu on entrevoit la fuite du Rhône, les frondaisons des îles, les jardins de la rive opposée, les coteaux pierreux du Languedoc. Au premier palier, un grand portail du xvme siècle ferme les jardins du palais archiépiscopal. I^e second palier, c'est le parvis de la cathédrale. I^a terrasse porte un calvaire sans beauté. Mais, de là déjà, la vue s'étend au loin sur la vallée de la Durance, et déjà apparaît l'harmonieux, le délicat dessin des Alpines, chef-d'œuvre de la terre de Provence. I/allée monte entre des buissons de fusains et de lauriers, sous la voûte que forment les ramures des pins inclinés par les bourrasques. Enfin c'est le sommet de la Roque, un des plus beaux lieux du monde, car on y découvre le plus divers et le plus grandiose des paysages, animé, illustré par un fleuve rapide et glorieux.
En face, sur la rive droite, entre la, berge et des côtes pelées, Villeneuve montre ses tours, sa grande forteresse, ses ruines couleur de cendre, ses vergers et ses cyprès. I^a vallée s'ouvre vers le nord comme une trouée d'azur où apparaissent les formes flottantes de quelques collines couronnées de ruine. Au pied du Ventoux dont les cimes chenues et crevassées se nuancent de lilas et de rose au déclin du jour, s'étend l'opulent et merveilleux jardin du Comtat : il étale sous un ciel presque sicilien ses verdures presque normandes, et, de loin, nous révèle déjà la grâce de ses avenues, la fécondité de sa terre, la gaîté de ses villages, la fraîcheur de ses canaux, l'allégresse de sa lumière.
Ce fut une heureuse pensée de décorer de terrasses et de bosquets la falaise où de pareils spectacles nous sont offerts. Les Avignonnais du siècle dernier ont encouru bien des reproches, et, en parcourant leur cité d'aujourd'hui, on se demandera plus d'une fois comment dans une ville, où tout
respira la grandeur et la perfection, où cinq siècles durant régna le goût le plus noble et le plus délicat, il s'est trouvé des hommes capables de souiller ou détruire tant de précieux chefs-d'œuvre. Aussi ne faut-il pas ménager la louange à ceux qui créèrent le magnifique jardin des Doms.
Mistral, dans ses Mémoires, raconte que, au temps de son enfance, « la Roque-de-Dom qui domine la ville, complantée maintenant comme un jardin de roi, était alors pelée, il y avait un cimetière ». Ce cimetière ne servait qu'en cas d'inondation. Non loin des tombes, le télégraphe de Chappe agitait les bras inégaux de sa double potence. Ce fut sous le règne de Louis- Philippe que l'on fit les premiers terrassements et que l'on bâtit les premiers murs de soutien. Kn 1848, les ouvriers des ateliers nationaux furent employés à ces travaux. L'entreprise fut achevée, sous le second Empire, par les soins du maire Paul Pamard. On ne saurait trop admirer l'architecture de ces jardins, le goût simple et noble qui présida au dessin des escaliers, des terrasses et des rampes, l'art ingénieux avec lequel furent ménagés les points de vue. Pourquoi faut-il que, cédant à la mode de l'époque, on ait mis, au milieu de ce pincio, un petit square ridicule et mesquin, orné de pelouses « légèrement vallonnées », une grotte artificielle, de faux rochers et un petit lac où barbotent des canards ? Puis sont venues les inévitables statues : on a posé au centre du lac une allégorie du Retour, à moins que ce ne soit du Départ des hirondelles ; on a dressé sur un haut piédestal l'image en bronze d'Althen qui introduisit la garance dans le Comtat, et c'est grand'pitié de voir ce pauvre Persan tourné vers le pays objet de ses bienfaits, et obligé de recevoir sur le dos les éternelles rafales qui accourent des Cévennes ; enfin on a mis sur une pelouse le triste monument du félibre Félix Gras. Que n'a-t-on donné une physionomie plus régulière, plus romaine, à cette
partie du jardin, et, si l'on tenait à commémorer ici des hommes illustres, dressé, à la mode italienne, une suite de bustes sur des piédestaux pareils ? Il est à Catane un jardin charmant, le jardin Bellini, qui est un modèle du genre.
Mais ce sont là chicanes auxquelles on ne songe guère, dès que le sublime tableau du fleuve, des monts et des plaines s'illumine sous un soleil radieux.
Beù souleù de la Prouvenço, Gai coumpaire daù mistraù.
Du promontoire des Doms, l'horizon est masqué vers le midi par la cathédrale et le palais. Il nous faut donc faire l'ascension de la tour de la Campane, pour embrasser du regard et la ville et l'ancien État des papes. Alors nous avons à nos pieds Avignon et presque tout le Comtat. Vaison et la haute vallée de l'Ouvèze disparaissent encore derrière les crêtes finement dentelées des montagnes de Baumes et la masse du Ventoux. Mais partout ailleurs, l'œil découvre les frontières du domaine pontifical. Voici, dans toute leur étendue, les plaines fécondes qu'arrosent l'Auzon, la Nesque et la Sorgue. Carpentras surgit au milieu des verdures. Cavaillon se cache derrière sa roche isolée. Voici les tours et les clochers de la plupart des villes et des villages où tout à l'heure nous mènera notre promenade.
Nous dominons Avignon enfermé dans ses remparts du xivc siècle. Avignon n'est plus « l'isle sonnante » que signalait au loin le « tapage renforcé » de ses cloches. De tous les clochers qui jadis surmontaient ses églises et ses monastères, beaucoup se sont tu, beaucoup se sont effondrés. Quelques-uns cependant ont su se défendre contre les assauts des hommes et du mistral, quelques autres ont été rebâtis, et la ville semble encore hérissée de tours, de tourelles et de clochers : tours des
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remparts, tours du Palais, tourelles des maisons cardinalices, tours étranges de Saint-Symphorien et des Augustin? que l'on prendrait pour des minarets, tour carrée de Saint- Agricol, beffroi de l'Hôtel de Ville, clocher ruiné des Cordeliers, flèches neuves ou restaurées de Saint-Pierre, de Saint-Didier, des Pénitents blancs et de Saint-Martial.
Au premier coup d'œil, vous croyez découvrir une ville du moyen âge. Mais regardez de plus près les constructions qu'enferment ces remparts crénelés, que dominent ces tours massives et ces flèches gothiques, et bientôt vous distinguez, çà et là, des frontons classiques, des balustrades à l'italienne, de petits dômes accolés à des églises ogivales, mille détails d'architecture où se révèle le goût moderne. Et, lorsque vous descendrez de la tour de la Campane pour pénétrer dans la cité, vous verrez un délicieux pêle-mêle d'édifices dont très peu^sont antérieurs au xive siècle, mais où tous les siècles suivants laissèrent leur marque.
Ce spectacle-là est tout justement ce qui rend exquis l'amusement de flâner par les rues d'Avignon. Malheureusement, sous peine de nous exposer à de fastidieuses redites et de tomber dans la dernière incohérence, nous ne pouvons décrire Avignon au hasard de la promenade. Nous sommes forcés d'esquisser l'histoire de la ville et de grouper les monuments qui, dans la cité d'aujourd'hui, rappellent par leur style et leur caractère chaque période de cette histoire. Contraints de suivre — à peu près — l'ordre chronologique, nous nous efforcerons pourtant de dire, au passage, le charme et la couleur que donne à ces monuments la belle et joyeuse lumière du ciel d'Avignon.