‹ Avignon et le Comtat-VenaissinChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Jusqu'au xne siècle. — II. Les monuments du xne siècle ; la cathédrale ; le pont ; l'abbaye de Saint-Rulf. — III. Avignon au xme siècle.

Avignon, Avenio, c'est Aouenion qui, en langue celtique, veut dire « souverain des eaux », telle est du moins l'opinion des celtisants. Quant aux origines de la ville, les historiens regardent comme vraisemblable qu'une colonie fut fondée au pied des Doms par les Phocéens de Marseille. Avenio devint une des cités les plus riches de la Narbonaise. Ees vieux historiens d'Avignon ont prêté à César cette parole qu'il n'a jamais dite : Glovior de civitate mea Avenionensi, illamque secundam Romam existimo. Ee texte est apocryphe. Secundam Romani ! Avignon mérita d'être appelé ainsi, mais ce fut seulement au moyen âge.

De l'Avignon romain, il ne reste que des vestiges insignifiants. Dans la rue des Grottes, sur la pente occidentale du rocher, les caves des maisons sont formées par les arcades d'un vaste monument. Ea seule partie visible de cette construction se trouve dans la rue Saint-Étienne, c'est un bloc qui servit d'assises au clocher de l'église de la Madeleine maintenant détruit. Ees archéologues croient qu'il y eut un théâtre, près

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de l'église Saint-Pierre. Enfin on a découvert, çà et là, dans le sol, des médailles, des fragments de marbres et de mosaïques, des inscriptions grecques ou latines : ces objets sont recueillis au Musée Calvet,

D'où vient cette pénurie de monuments antiques, alors que des villes comme Orange et Arles, nous offrent encore tant de témoins de la civilisation romaine, et que, en parcourant le Comtat, à Cavaillon, à Carpentras, surtout à Vaison, nous retrouvons tant de fragments d'architecture et de sculpture ? On a allégué les invasions qui ont saccagé Avignon, les sièges qu'il a subis. Il faut ajouter qu'Avignon a traversé, au moyen âge, une ère de prodigieuse prospérité, qu'il s'est enrichi de grands édifices, et que les monuments antiques furent la carrière d'où les bâtisseurs tirèrent leurs matériaux.

I/es Goths, les Wisigoths, les Vandales, les Bourguignons ravagèrent la Provence. Avignon fit d'abord partie du royaume de Bourgogne, et ensuite passa aux rois d'Austrasie. l>s Sarrasins s'en emparèrent. Charles Martel le reconquit. Et nous pouvons sans inconvénient négliger la destinée d'Avignon durant les trois siècles qui suivirent, et qui n'ont laissé aucune trace dans la ville d'aujourd'hui.

I^a véritable histoire d'Avignon commence seulement au xne siècle. Alors, les comtes de Provence, de Toulouse et de Forçai quier qui longtemps se sont disputé la suzeraineté de la ville, finissent par se la partager. A la même époque, dans des circonstances qui jusqu'à présent sont demeurées obscures, la commune se constitue, et Avignon devient une véritable république qui a non seulement ses franchises et ses privilèges, mais encore son patrimoine et ses revenus; en réalité les

pouvoirs de la commune ne sont plus limités que par ceux de l'évêque.

Au xne siècle furent bâtis trois des grands monuments d'Avignon : la cathédrale, le pont et l'abbaye de Saint- Ruf.

Avant la Révolution, à l'intérieur du porche de Notre Damedes-Doms une magnifique inscription latine dont on voit quelques fragments au musée, arrêtait le passant : Viatov, plurima paucis audi, et retraçait les origines de cette « très antique et très pieuse basilique ». Le peuple, disait l'inscription, a nommé cette église Notre-Dame des-Doms, à cause de tous les dons célestes qu'il y a reçus; sainte Marthe l'a fondée ; saint Ruf l'a consacrée ; l'empereur Constantin l'a royalement agrandie ; presque anéantie par les Sarrasins, sauvée par Charles Martel, elle a été restaurée par la munificence de Charlemagne, et Jésus-Christ lui-même est venu la consacrer de sa propre main, « comme l'enseigne une tradition constante, et comme il est déclaré dans les constitutions des Souverains Pontifes Jean XXII et Sixte IV ».

Pas une seule de ces traditions n'a résisté à la critique. Le nom de l'église est tiré du nom du rocher dit des Doms, parce que, au moyen âge, il portait la maison de l'évêque (rupes Domini). S'il y eut à cette place une basilique primitive, datant peut-être de Constantin, et peut-être restaurée sous Charlemagne, aucune partie de l'édifice actuel ne porte la marque des temps carlovingiens. La cathédrale d'Avignon a été construite tout entière à l'apogée de l'art roman, c'est-à-dire au xne siècle.

Mérimée, lorsqu'il vit le monument pour la première fois, fixa la construction à la fin du XIe siècle, et pensa que le porche était antérieur de cinq ou six cents ans ; mais, après avoir examiné les autres églises de Provence, dont la décoration présente des caractères analogues, il revint de sa première

opinion, et pensa que l'ensemble de l'édifice, y compris le porche, ne pouvait être antérieur à la fin du xie siècle. Revoil , au contraire, soutint avec énergie que le porche et la nef appar tenaient l'un et l'autre à l'époque de Charlemagne. On ne saurait ici entrer dans cette controverse archéologique, qui d'ailleurs semble close après les travaux de M. Labande. La minutieuse étude du plan, de l'appareil, des marques de tâcherons et de la décoration à laquelle celui-ci s'est livré, la comparaison qu'il a faite de la cathédrale d'Avignon et avec les monuments carlovingiens et avec les églises de Provence qu'on peut sans conteste dater du xne siècle (notamment celle de l'abbaye de Sénanque), les conclusions qu'il a tirées d'un grand nombre de documents et de chartes lui ont permis d'établir que la cathédrale a été bâtie vers le milieu du Kne siècle, et que le porche a été ajouté à l'église quelques années après la construction principale, pour consolider la - base du clocher.

I/édifice a depuis subi quelques remaniements. Mais examinons d'abord les parties purement romanes.

I^e porche s'ouvre entre deux colonnes qui supportent un entablement et un fronton triangulaire. Vingt détails de construction confirment l'opinion émise par M. I,abande que ce f porche a été ajouté à l'église. I^es chapiteaux et la corniche offrent des sculptures merveilleusement imitées de l'antique. On en peut dire autant des chapiteaux, de la corniche et des modillons qui ornent la porte principale abritée sous le porche. C'est au-dessus de cette porte que l'on voit les restes des fresques exécutées au xrve siècle par Simone di Martino : dans le triangle du fronton, Dieu le Père et deux anges ; sous l'arc du tympan, le cardinal I/eccano agenouillé aux pieds de la Vierge qui présente l'enfant Jésus.

Au-dessus du narthex voûté en berceau s'élève un puissant

clocher carré, flanqué de deux tourelles ; au premier étage, il s'ouvre sur la nef par une large arcade, et forme ainsi, dans l'intérieur de l'église, une sorte de tribune. Démoli au commencement du xve siècle, il fut reconstruit en 1425. En 1859, on eut la fâcheuse idée de mettre au sommet de cette tour une gigantesque statue de la Vierge en plomb doré. Cette image étincelante et obsédante, désastreux symbole du goût qui régna dans le clergé du xixe siècle, n'a pas seulement pour effet d'altérer le caractère de la vieille construction, elle surgit au-dessus d'Avignon, et, d'où que l'on contemple la ville, déshonore le site du rocher des Doms.

Iva nef se compose de cinq travées voûtées en tiers-point. Au-dessus du chœur s'élève une merveilleuse coupole dont le lanternon ajouré éclaire de ses huit fenêtres l'intérieur de la cathédrale. Rien ne saurait exprimer la robuste élégance de ce lanternon avec ses colonnes et ses colonnettes cannelées, quand on l'aperçoit du dehors, dominant la toiture de l'édifice. Colonnes et colonnettes, comme celles du porche, comme celles de la nef, présentent une imitation libre et ingénieuse du type corinthien. Tous les monuments antiques ont péri en Avignon, mais les artistes du moyen âge ont ressuscité, ici comme dans toute la Provence, le goût et le style de la décoration gréco-romaine ; ils y apportèrent une telle perfection que longtemps on s'y est trompé, et qu'on a pris pour des fragments antiques les œuvres merveilleuses du xne siècle.

I/église, avons-nous dit, a, dans la suite, subi quelques changements, qui n'ont pas altéré sa physionomie générale. À des époques diverses, on bâtit des chapelles sur les deux côtés de la nef. Au xviie siècle, l'abside fut refaite et prolongée sous la direction de l'architecte François de la Valfenière. Dans le même temps furent construites les galeries en forme de tribunes qui courent le long des murs de la nef et dessi-

nent en avant de chaque pilier un balcon en encorbellement. D'Elbène en donna le plan et Pierre Péru en sculpta « tous les ornements, culs-de-lampe, festons, armoiries, têtes de chérubins, écussons, balustres, appuis, piédestaux et bases ». Pour l'amour de « l'unité de style » certaines personnes blâment ces galeries si gracieuses et d'un décor si riche. Mais cet étrange placage, lorsqu'il apparaît dans l'ombre de la nef romane, donne à tout l'édifice la mystérieuse opulence d'un temple hindou.

La cathédrale fut dévastée pendant la Révolution. Les autels dont quelques-uns portaient des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, furent saccagés, les tombeaux des papes, des cardinaux, des évêques profanés et brisés. On pilla le trésor. « L'intérieur de la cathédrale ne présente plus que des décombres », écrivait Esprit Calvet en 1797. Sous le premier Empire, on logea dans l'église 800 prisonniers espagnols.

Malgré tant de dévastations, la cathédrale garde encore quelques débris de ses richesses anciennes.

Du mobilier roman il reste trois pièces : une belle chaire de ^ marbre, que l'on a coutume de faire passer pour le trône des papes, et où sont sculptés le lion de Saint-Marc et le bœuf de Saint-Luc ; un autel orne de trois pilastres élégants et d'une frise lourdement sculptée ; un autre autel, simple table de marbre reposant sur cinq colonnes.

J'ai déjà signalé les belles fresques siennoises qui décorent l'entrée du monument. D'autres fresques ornaient les murs du narthex. Les unes qui représentaient saint Georges et sainte Marthe, visibles encore en 1819, ont disparu. Les autres ne sont pas encore complètement effacées : le donateur, Charles Spiefami, s'y est fait peindre avec toute sa famille assistant au baptême du Christ (1425). Une partie de l'enduit s' étant naguère détachée, on a vu apparaître les traits assez grossiers

d'une madone du xme siècle, qu'avait recouverte la charmante peinture du xve. Puissent les dégâts s'arrêter ! I^es images primitives que l'on retrouverait peut-être à cette place, ne nous consoleraient pas de voir périr les dernières traces de la fresque de Spiefami.

L,a métropole contient encore les débris des tombeaux de deux papes. Débris et vestiges, combien de fois aurons-nous à répéter ces mots-là en visitant les monuments d'Avignon ! Et même le mot de débris convient-il pour désigner ce que l'on nomme le tombeau de Benoist XII ? Les chanoines du xviie siècle abattirent une partie des clochetons qui surmontaient le dais ; ceux du xvnie déplacèrent le tombeau et le reléguèrent le long d'un mur ; la Révolution le mit en morceaux ; sous Iyouis-Philippe on refit en pierre une statue qui n'avait aucun rapport avec l'image de marbre placée sur le monument primitif, puis on la coucha sur une base ancienne où l'on voyait encore quelques statuettes du xive siècle affreusement mutilées, et ce fragment appartenait à la sépulture de Pierre de Cros ! Enfin on l'a encore déménagé pour l'abriter sous une ogive. Quant au tombeau de Jean XXII, il fut aussi déplacé au xvme siècle, mutilé par les révolutionnaires, restauré en 1825 î la statue du pape et les statuettes du socle ayant disparu, on le restaura de nouveau en 1840, et l'on se décida à le remettre dans la chapelle qu'il occupait tout d'abord, et qui avait été fondée par Jean XXII lui-même.

Aucune œuvre d'art de la Renaissance. Mais le xvne et le xvme siècle ont largement contribué à embellir la cathédrale, comme toutes les églises d'Avignon. Beaucoup de toiles de Iyevieux, des Mignard, des Parrocel sont dispersées dans les chapelles, l'abside et la sacristie ; les plus remarquables sont une Assomption de Mignard dans la chapelle de Jean XXII et un Saint-Ruf de Parrocel dans l'abside. Une Flagellation

en argent massif, attribuée à Puget, est conservée dans le trésor. Mais l'œuvre la plus précieuse de ce temps-là est l'exquise petite chapelle construite en 1671 par l'archevêque Iyibelli : c'est, avec ses fines sculptures et ses belles statues (parmi lesquelles le Saint-Pierre de Puget), un chef-d'œuvre de goût et d'élégance que dépare un peu la Vierge de Pradier posée sur l'autel. Dès l'entrée de l'église, deux jolies statues de sainte Marthe et de sainte Madeleine montrent leurs grâces précieuses et leurs draperies berninesques.

En 1838, l'archevêque, Mgr Dupont, confia à Eugène Deveria le soin de décorer à la fresque la cathédrale tout entière. Mais, quatre ans après, ce prélat fut appelé au siège de Bourges, et la commande de l'artiste fut réduite à deux chapelles. Celle du Saint- Sacrement fut rebâtie à son intention dans le style roman. Deveria exécuta ses peintures, les unes à la fresque, les autres à la cire, quelques-unes sur toiles. Il est malaisé de juger cette décoration : l'humidité et le salpêtre en ont détruit plusieurs parties ; la lumière qui pénètre dans la chapelle est insuffisante et mal distribuée ; la mort a empêché le peintre de terminer son ouvrage. I,e coloris paraît agréable, encore qu'un peu sombre. Certaines figures semblent noblement expressives, d'autres d'une grâce bien mièvre. Ne fera-t-on rien pour sauver ces peintures ?

A l'est de la cathédrale, s'élevaient autrefois des bâtiments destinés à l'habitation du chapitre et groupés autour d'un cloître magnifique dont les sculptures étaient taillées dans le marbre, ka Révolution a tout démoli, tout détruit. Quand la cathédrale fut rendue au culte, en 1822, ses abords étaient encore jonchés de débris de marbre qu'on entassa sur des charrettes et qu'on alla jeter dans le Rhône. I^es seules épaves qui aient échappé au désastre sont une belle colonnette sculptée et quelques chapiteaux. De la collection Garçin d'Apt où elle

était conservée, la colonnette a émigré naguère dans une collection parisienne. Quelques chapiteaux ont échoué au musée Calvet. On montre encore, derrière la cathédrale, un puits dont l'orifice est bouché ; il occupait le milieu du préau dans le cloître disparu de Notre-Dame-des-Doms.

I^a construction du pont d'Avignon fut commencée en 1177 par la confrérie des Frères-Pontifes, alors dirigée par un pâtre du Vivarais, appelé Bénézet ; elle fut terminée douze ans plus tard ; Bénézet était mort avant la fin des travaux. Comment le petit berger entendit des voix lui ordonner de construire un pont sur le Rhône, suivit un ange sur la rive droite du fleuve jusqu'en face du rocher des Doms, donna trois deniers à un juif pour passer en Avignon, fut durement renvoyé de l'évêque au viguier, convainquit le peuple de sa mission en soulevant un énorme bloc de pierre, et construisit les dixneuf arches du fameux pont qui devait faire la gloire et la richesse de la ville, c'est le sujet d'une des légendes les plus belles et les plus populaires de la Provence.

Des ouvrages du pont il reste les quatre arches qui s'appuient à la rive avignonnaise, la tour de défense, et les ruines de l'ancien hospice de la confrérie, bâtiments du moyen âge qui furent, pour la dernière fois, restaurés au xvne siècle.

Ce pont formait un coude très prononcé en amont. Il était long de 900 mètres environ et large de 4 mètres seulement : il ne donnait donc passage qu'aux piétons et aux cavaliers, et il eût été périlleux d'y danser en rond. Mais, entre les deux bras du Rhône, les piles se dressaient au milieu des prairies de l'île de la Barthelasse, et les Avignonnais venaient y danser à l'ombre des arches, sous le pont : c'était là, paraît-il, ce que disait la chanson, avant que le texte en eût été altéré par des septentrionaux ignorants.

Maintes fois le pont fut coupé par la guerre, et maintes fois emporté par les crues. Il fut rompu et rebâti au xine siècle. Quatre arches écroulées à la suite d'une inondation furent relevées par le pape Clément VI. Pierre de Luna démolit une des arches que la ville fit reconstruire en 1418, et Ton ne compte pas les dégâts que le pont subit durant les deux siècles suivants, dégâts que les Avignonnais réparèrent tant bien que mal jusqu'en 1680.

De tout temps, le roi de France avait revendiqué le lit du Rhône, ce qui lui permettait de se prétendre chez lui en Avignon, dès que le fleuve débordait et envahissait les rues de la ville. Un voyageur allemand du xvne siècle, Jodocus Sincerus, rapporte que pendant les inondations certains Avignonnais arboraient le drapeau français dans les quartiers inondés. Qui possédait le fleuve aurait dû entretenir le pont ; mais le roi ne se souciait pas de travailler pour les sujets du pape. A partir de 1680 tout le monde se refusant à réparer le pont, un bac fut établi sur le Rhône ; ce fut jusqu'en 1818 le seul moyen de communiquer d'une rive à l'autre.

La chapelle de Saint-Bénézet est assise sur la seconde pile. Bâtie en même temps que le pont, et ruinée, comme lui, pendant le siège de 1226, elle fut reconstruite de 1234 à 1237. Puis, au xve siècle, on la divisa en deux par un étage. La chapelle inférieure, dont l'abside est romane et la nef ogivale, s'ouvre par une arcade sur l'éperon de la pile. La chapelle supérieure, dont l'abside est ogivale et la nef romane, s'ouvre sur la chaussée du pont. Les restaurations successives dont ce petit édifice fut l'objet expliquent le mélange des architectures.

C'est encore là un de ces belvédères comme Avignon <x/ en offre tant aux flâneurs : il faut y venir vers la fin du jour, v- pour admirer les reflets du couchant sur la nappe du Rhône et sur les pierres des remparts.

Saint-Ruf est hors les murs, sur la route de Tarascon. On y voit, endommagés et indignement déshonorés, les restes d'une église magnifique.

Quatre chanoines de la cathédrale d'Avignon se séparèrent de leurs frères en 1018, se retirèrent dans un oratoire que l'on disait fondé par saint Ruf, et y vécurent la vie des premiers ermites. Ce fut l'origine d'un grand monastère. Au xvine siècle, l'église menaçait ruine, les moines eux-mêmes la démolirent, ne laissant debout que le clocher et le sanctuaire. Ce qu'ils épargnèrent subsiste encore, mais dans quel état !

Saint-Ruf paraît à peu près contemporain de la cathédrale. Le dessin grandiose de l'arc de l'abside, la grâce des arcâtures qui décorent la muraille au dedans de l'édifice, le magnifique décor des chapiteaux, tout témoigne d'un art parvenu à son plus haut point de perfection. Mais ces pierres se désagrègent, ces sculptures s'effritent sous l'influence des vapeurs d'ammoniaque: c'est dans l'église de Saint-Ruf, monument historique, que l'on distille les vidanges de la ville d'Avignon.

L,e xme siècle fut pour Avignon un temps d'épreuves et de révolutions. Alliés des Albigeois et de Raymond VTI, les Avignonnais furent assiégés par Louis VIII, roi de France ; ils résistèrent trois mois, se rendirent, durent fournir des otages et une rançon, abattre 300 de leurs maisons fortes, démolir leurs murailles. Dès lors commença l'agonie de la république. La ville passa de main en main, et finit par tomber en la possession de Charles d'Anjou et d'Alphonse de Poitiers. Lorsque ce dernier fut mort, le Comtat revint au roi de France qui le céda au Saint-Siège, tandis qu'il partageait Avignon avec Charles d'Anjou.

Des églises et des couvents qui furent construits en ce

temps-là, il ne subsiste rien, si ce n'est la charmante église des

\ Templiers maintenant englobée dans un hôtel de voyageurs,

/ v en face de Saint-Agricol : c'est, en Avignon, le seul monument

du xiue siècle. Au temps des papes, on fit bon marché des

constructions anciennes ; la ville se rebâtit tout entière.

Après le siège de 1226, les Avignonnais relevèrent les murailles que la capitulation les avait forcés de démolir; mais ces remparts ne sont pas ceux que nous avons sous les yeux- 1/ enceinte était alors bien plus étroite, et, si l'on veut en connaître le contour, il suffit de jeter un regard sur un plan d'Avignon : du premier coup d'œil on y discerne le dessin des anciennes défenses en suivant le circuit formé par les rues des Crottes, Saint-Étienne, Joseph- Vernet, des L,ices, Philonarde, Campane et des Trois-Colombes. D'ailleurs quelques rues ont gardé les noms des anciens « portails » (rue du portail Magnanen, rue du portail Bienson, etc.) : ces dénominations éclairent la topographie des remparts au temps de la république.

Cette enceinte devait bientôt s'élargir pour envelopper une ville plus vaste, plus riche et plus magnifique. La petite cité provençale allait brusquement connaître une fortune et une gloire extraordinaires, devenir une « seconde Rome », et, sous ses nouveaux maîtres, prendre cette sorte de beauté italienne qui ravit encore nos sens et notre imagination.

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