GESTE DEL
perpétuer les plus ridicules des préjugés, et les étendre au delà de toute la France ; c'est une barrière pour votre com-
merce, par les bureaux et les droits des différentes monarchies qui arrêtent et gênent vos opérations. Enfin, il est étonnant que les Avignonnais eux-mêmes ne sollicitent pas leur réunion.
B... Oui, très étonnant ; on prétend en effet qu'ils désirent d'être réunis. Il est vrai que la nature a incorporé ce pays à la monarchie française sans laquelle il ne peut subsister, et Rome devrait être le premier à le reconnaître, son intérêt est nul.
M... Et Son titre?
B... Son titre ! Ne parlons pas de cela. Milord ! I^e titre du pape sur Avignon est plus légal que celui de tous les rois contemporains.
[Ici la conversation s'égara dans des considérations historiques aussi fastidieuses qu'inexactes.]
M... N'est-il pas injuste qu'une multitude d'hommes soit privée des avantages que leur donnent le sol et le climat ? I^es inconvénients que les Comtadins éprouvent par le défaut d'émulation et de circulation, rejaillissent, ce me semble, sur toutes les autres provinces... Ce pays n'est pas peuplé à raison de sa fertilité : cela saute aux yeux ; les villes y sont mortes, les villages rares, les bords des rivières, ailleurs si couverts de hameaux, sont ici sans habitants et sans habitacles ; et cependant, que d'hommes ces contrées pourraient faire naître et multiplier !
B... Milord, vous raisonnez en politique ; mais daignez, je vous prie, observer en philosophe. Qu'importe, après tout, que ce pays-ci puisse renfermer plus d'habitants ! Il s'agit de savoir si ceux qui l'habitent sont heureux. Or, voyez, et jugez : ici V homme réduit aux 40 écus paye, il est vrai, sa capitation ; mais on lu^' fait grâce du taillon, des aides, des gabelles, du sou pour livre et des vingtièmes. Ici, les moissons ne sont pas dévorées par un camp volant de commis et de collecteurs, plus cruels, plus dévastateurs que la grêle et les sauterelles, les publicains n'y travaillent pas le pays en finance. I,e tabac
vaut deux sols l'once ; le sel six liards la livre ; le vin deux sols le grand pot. Le pain et la viande y sont taxés à un prix bien raisonnable, qui accommode à la fois et le propriétaire et le cons ommateur. Ces plaines couvertes de verts mûriers, fournissent ^une énorme quantité de fort belle soie aux manufactures de Lyon et du Languedoc. Ces longues allées d'ormes, d'amandiers et d'oliviers, ces milles avenues de saules donnent le bois de chauffage, produisent des huiles et des fruits en abondance, et suppléent au manque des forêts. Tous ces canaux si bien aménagés, les eaux du Rhône, les bras de la Durance, ces saignées de la Sorgue avivent ces trèfles et ces luzernes, et sont comme les veines et les artères de ces pâturages féconds en herbes et en troupeaux. De là, les laines, les engrais, le bétail qui laboure, et le lait qui nourrit le laboureur. Pensez- vous, milord, que la belle culture de tant d'héritages puisse exister dans cet état florissant, sans une population convenable, sans économie politique, sans bonheur ! Je suis loin de le croire, milord, je regarde au contraire ce pays-ci comme une des plus heureuses contrées du monde, et il faut, milord, que la plupart de vos compatriotes en fassent la même estime, puisque toutes ces campagnes sont actuellement habitées par des Anglais, et louées à bail : ici, propriété, sûreté, liberté ne sont pas de vains mots... J'y vois, quoi qu'on en dise, des mœurs douces, de la joie, de l'aisance, du calme...
L'Anglais ne répondit rien, but sa tasse de thé, et l'on passa dans la salle de l'auberge où le souper était servi. La chère fut exquise. « Le Frontignan et le Donzère corrigèrent la crudité des eaux de la Sorgue. »
J'ai cité cette page des Soirées provençales de Bérenger, parce que la vie libre- et heureuse des sujets du pape y est dépeinte en peu de mots, et qu'en même temps y sont prévues les nécessités politiques qui devaient rendre l'annexion inévi-
i24 LE COMTAT VENAISSIX
table. Quant au tableau des campagnes comtadines, il nous frappe encore aujourd'hui par sa vérité. Ce pays fertile et souriant a passé par toutes sortes d'épreuves : la garance était une de ses principales ressources et les chimistes inventèrent Yalizarine artificielle ; il possédait d'immenses Tentations de mûriers, et survint la maladie des vers à soie ; ses vignobles étaient renommés et le phylloxéra les dévasta. Mais une nature indulgente et une terre féconde l'ont toujours consolé des malices du sort. Ses prairies, ses jardins et ses vergers continuent de lui dispenser la richesse, la seule richesse que de sages Provençaux aient jamais souhaitée, celle qu'on acquiert par un travail modéré, en écoutant le concert des cigales.
Il y a un trait du caractère comtadin que l'optimiste auteur des Soirées provençales a négligé, mais qu'on ne peut se dispenser de relever, c'est le goût des disputes. Ces joueurs de boules à la mine pacifique sont animés les uns contre les autres des plus mauvais sentiments. Il faut lire leurs affiches électorales. Et qu'on ne prétende pas que c'est là un des effets du régime démocratique. Un poète comtadin du xvne siècle, Esprit de Raimond-de-Mormoiron-de-Modène, qui fut l'amant de Madeleine Béjard et guerroya dans le royaume de Naples sous Henri de Iyorraine, a composé contre ses compatriotes une satire virulente, La peinture du pays d'adiousias, dont je citerai seulement une strophe :
Quel plaisir de les voir tourmentés, quand on nomme Les consuls d'une ville ou d'un bourg important ! Sylla ni Marius ne briguèrent pas tant
Pour faire autrefois ceux de Rome.
Quoique l'emploi soit aussi vain
Qu'il fut grand au pa)rs romain,
On le recherche, on le frétille,
Qui pour en+ïcr sa vanité.
Qui pour honorer sa famille.
Qui pour goûter le pain de la communauté. x
Et, maintenant que nous connaissons l'humeur des gens, parcourons les pays à'adiousias.
Dans ces notes très sommaires il ne sera parlé que de l'ancien État des papes, et non de tout le département de Vaucluse : on se tiendra dans les limites du Comtat.
Valréas est plus dauphinois que provençal. Jean XXII Tacheta en 1320 ; mais les rois de France protestèrent contre cette acquisition, et ils ne reconnurent qu'en 1450 les droits du Saint-Siège. Aujourd'hui, par une singulière anomalie, le canton de Valréas, enclavé dans le département de la Drôme, fait partie de celui de Vaucluse, comme si l'on s'était refusé à démembrer l'ancien État pontifical. Mais ce souvenir importune sans doute les gens de Valréas, car ils ont jeté par terre les remparts flanqués de tours carrées qui donnaient à leur ville la physionomie d'une petite cité comtadine. De la vieille enceinte il reste seulement une pauvre tour isolée qui élève sa couronne de créneaux au-dessus des arbres du mail de Tivoli, ce qui lui a valu le nom, bien étrange pour une tour du xive siècle, de « Tour de Tivoli ». Ici, d'ailleurs, l'aspect des constructions et la couleur des pierres ne sont encore qu'à demi méridionaux.
I^es rues de la ville ancienne gravissent les pentes d'un monticule isolé, rues tortueuses, sombres et raboteuses, où beaucoup de façades offrent encore des fenêtres à meneaux, des ornements de la Renaissance. (La gendarmerie est logée dans une jolie maison du xvie siècle.) A chaque pas, on découvre des églises transformées en greniers ou en écuries, des chapelles laissées à l'abandon. Un clocher carré du xvne siècle, dont d'élégants pilastres encadrent les ouvertures,
surgit au-dessus des toits, débris unique d'un grand couvent des Cordeliers.
La ville est dominée par les ruines d'un château nommé le château Robert et par l'église. Cette église offre un singulier assemblage d'architectures diverses, parmi lesquelles on distingue un édifice du plus beau roman (xne siècle) : il a probablement remplacé une autre église détruite dont certaines sculptures bizarres sont encastrées dans la muraille du midi. A l'extérieur de l'abside, les cinq pans coupés sont séparés par des pilastres, et chaque pan est décoré d'une double arcature soutenue par des colonnettes ; c'est la seule partie de l'église qui n'ait pas été dénaturée par des constructions nouvelles. En avant du petit clocher roman, on en a bâti un autre formé de deux arcades ouvertes. Au xive siècle, la nef a été prolongée de deux travées plus élevées, au xve, on lui a gauchement ajouté des bas côtés et des chapelles. L,e temps qui souvent donne une sorte d'harmonie à des monuments ainsi remaniés n'a pu ici tout à fait réparer les maladresses des constructeurs. Cependant l'église de Valréas n'est pas une simple curiosité archéologique, elle possède deux admirables portes. L'une, ogivale, s'ouvre à l'extrémité de la nef ; ses cinq archivoltes reposent sur des fines colonnettes et les feuillages des chapiteaux sont sculptés avec une extrême légèreté. 1/ autre, portail latéral de l'église romane, est composée d'une triple porte trilobée.
1/ église de Valréas possède de beaux ornements sacerdotaux que lui a légués le cardinal Maury, et l'on y verrait, diton, de beaux tableaux, s'il ne régnait dans cet édifice une obscurité profonde.
Dans la partie basse de la ville, une magnifique maison, dont les deux ailes se terminent par des pavillons bas à terrasses, a été transformée en Hôtel de Ville. Bile a été bâtie,
ou du moins restaurée, par I,ouis d'Espatron, marquis de Simiane, qui épousa Pauline de Grignan,la petite- fille de Mmede Sévigné. Ce beau monument est maintenant bien dégradé. Décidément, on n'accusera jamais les habitants de Valréas de donner dans la superstition de l'archéologie.
Entre Valréas et le Comtat proprement dit, les papes avaient tenu à se ménager un passage à travers le Dauphiné . C'est le territoire de Visan, la première ville que l'on rencontre en se dirigeant vers le midi. Clément VI annexa à ses États, au milieu du xive siècle, cette petite place forte, construite par les Dauphins sur l'emplacement d'une villa romaine, et il en augmenta les défenses. Bile fut, au xvie siècle, prise, pillée et saccagée par le baron des Adrets. Son château et ses remparts sont ruinés. Mais sa vieille église romane, qui a subi autant de vicissitudes qu'en a souffert l'église de Valréas, est encore debout.
Cette partie du Comtat qui s'étend au nord de la principauté d'Orange est une triste contrée, sèche, pierreuse, couverte de petits bois rabougris, sans cesse balayée par une bise furieuse. Sur les lointains horizons se dessinent des collines aux lignes dures et déchiquetées, dont les cimes semblent porter des villes écroulées. Il y eut autrefois dans cette campagne des vignobles renommés, mais le phylloxéra ne les a pas épargnés. Cependant autour des villes et des villages, l'industrie humaine a créé de véritables oasis. Sêrignan, gracieuse bourgade, élève au milieu des jardins et des prairies, sa vieille tour, reste unique d'un château qu'embellit le souvenir de Diane de Poitiers, et que les huguenots ont détruit. Nulle part la sauvagerie des guerres religieuses n'a exercé plus de ravages que dans ces pays voisins de la principauté d'Orange.
Si l'on se rapproche du Rhône, la nature devient plus sou-
riante et plus fertile, mais les villes portent les traces de la même barbarie.
Sur les bords du I^ez, Bollène, avec ses magnifiques platanes, est une des villes les plus aimables du Comtat. Posée sur un piédestal du plus beau style I,ouis XV, une grande statue de la Vierge accueille avec un geste d'opéra ceux qui entrent dans Bollène. Les rues sinueuses, les places ombragées, les boutiques sombres et familières, tout respire le charme de la Provence. Plus loin, les maisons s'étagent sur la pente abrupte d'une haute colline : c'est le pittoresque quartier du Puy qui entourait jadis le prieuré de Saint-Martin. I^es calvinistes brûlèrent ce vaste monastère ; le cardinal d'Armagnac le fit rebâtir, mais un nouvel incendie le consuma au xvne siècle. Il n'en subsiste plus qu'une tour romane où l'on pratiqua, au xve siècle, d'élégantes ouvertures, et l'église avec son campanile, une pauvre église, bien altérée, bien défigurée.
Tout autour de Bollène, des ruines racontent d'effroyables dévastations. Près de la ville, ce sont, à côté d'une petite chapelle du xie siècle, les murailles écroulées du château de Bonzon ; vers le nord, au delà de l'Auzon, les débris de la forteresse de Barri, remparts gallo-romains et remparts carolingiens, qui furent démolis au temps de la croisade albigeoise ; non loin de là, à Chabrières, les décombres d'une construction rectangulaire qui fut sans doute un poste de guetteurs.
M ornas était jadis sur le Rhône, il en est maintenant séparé par une belle plaine d'alluvion. Perché sur un roc, à plus de cent cinquante mètres d'altitude, son château semblait défier tous les assauts. Il fut pourtant pris par les calvinistes, repris par les catholiques, et, depuis, personne n'a réparé les brèches de ses murs. I^e bourg qui s'étend au pied de cette citadelle possède encore une église du xne siècle et une chapelle de pénitents.
Plus au sud, Piolenc est assis sur un mamelon dont la base fut autrefois entourée de remparts circulaires, et dont le sommet porte un château et une église mi-romane, mi-gothique. Toutes les petites places démantelées de la vallée du Rhône présentent un aspect presque pareil. Chacune cependant se grave dans le souvenir par une particularité du site ou un détail d'architecture. A Piolenc, c'est une délicieuse moulure d'oves qui surmonte le portail de l'église.
Le site de Vaison est émouvant et magnifique. Sur la rive gauche de l'Ouvéze, une roche escarpée porte une ville fortifiée et les débris d'un grand château. Sur la rive droite, dans un cirque de collines, s'étend une vaste plaine, jonchée de débris antiques, où s'élèvent des édifices romans ; c'est aussi là qu'est bâtie la ville moderne. Les monuments et le' paysage racontent des siècles d'histoire, depuis la conquête romaine jusqu'à la fin du moyen âge.
Vaison était une des principales cités de la Narbonaise ; il fut dès le 111e siècle érigé en siège épiscopal. Les Wisigoths, les Francs, les Arabes le saccagèrent. Mais, les invasions passées, une ville nouvelle fut construite sur les ruines et avec les ruines de la ville romaine ; elle était gouvernée par ses évêques. Les comtes de Toulouse s'en emparèrent ; pour s'y maintenir, ils établirent leur forteresse sur la hauteur abrupte qui domine le cours de l'Ouvéze, et un bourg naquit autour du château. Vaison passa aux papes avec le reste du Comtat. Mais, à la fin du xive siècle, au temps des guerres du Grand Schisme, toute la population déserta la plaine et se mit à l'abri derrière les remparts qui entouraient la citadelle. Puis, plus tard, lorsqu'elle put le faire en toute sécurité, elle abandonna ce nid d'aigle imprenable, mais incommode, passa de nouveau la rivière, et construisit ses maisons avec ce qui restait des édifices anciens.
Il y eut donc ici trois villes : la ville antique et la ville romane, toutes deux dans la plaine, la ville gothique sur le rocher.
Le sol de Vaison recelait d'innombrables médailles, vases et statues qui sont aujourd'hui dispersés dans les musées d'Europe. On distingue dans les murailles de toutes ses constructions des inscriptions, des fragments de corniches et des morceaux de sculpture. Mais le pont d'une arche jetée sur l'Ouvèze, les quais qui, sur une longueur de plus de cent mètres, bordent la rivière et supportent des maisons modernes, enfin les restes d'un théâtre, voilà les seuls monuments antiques de Vaison. Ils sont peut-être insignifiants pour l'archéologue, les restes de ce théâtre : deux arcades seulement demeurent debout ; la végétation recouvre les gradins taillés dans le roc d'une petite colline, et quelques débris de sculpture sont encastrés pêlemêle dans un mur. Mais ces ruines sont au fond d'un charmant jardin, coupé d'avenues de mûriers, et, par un beau jour de printemps, quand les verdures luisent sous le soleil, et que de grands iris décorent les vieilles pierres, ces pauvres décombres évoquent, telle est la magie du ciel de Provence, les plus douces visions que la Grèce ait laissées dans notre mémoire K
Deux admirables édifices attestent l'importance de la ville épiscopale : la cathédrale et l'église Saint-Quenin. La cathédrale, à l'écart de la ville d'aujourd'hui, offre cet aspect mélancolique des églises isolées qui ne participent pas à la vie familière de la cité. On dirait un bibelot, mais un magnifique bibelot. Avec son abside flanquée des deux absidioles, sa tour carrée, sa coupole octogone, sa nef voûtée en tiers-point, ses bas côtés étroits, cette basilique offre un beau modèle du roman provençal. Elle porte la trace de bien des restaurations successives, depuis l'époque mérovingienne jusqu'au
1 Des fouilles méthodiques entreprises sur l'emplacement du théâtre antique ont amené la découverte de sculptures précieuses.
xine siècle ; M. Labande, qui l'a étudiée avec un soin scrupuleux, y voit la main de six constructeurs différents ; mais l'œuvre n'en est pas moins harmonieuse. Sur la face nord, au-dessous d'une corniche imitée de l'antique, se déroule une longue et mystérieuse inscription qui a épuisé la sagacité des épigraphistes. Du même côté, un beau cloître, dont quelques chapitaux sont de la meilleure sculpture romane, abrite sous ses galeries des sarcophages, des croix de pierre, des fragments d'architecture antique et d'architecture médiévale, des sculptures romaines, sortis du sol de Vaison. La cathédrale fut à peu près abandonnée quand une autre église eut été bâtie dans la ville haute (1464). Au xvne siècle, elle était confiée à la garde d'un ermite. Revoil l'a restaurée au xixe siècle. Quant à Saint-Quenin, c'est une merveilleuse petite église dont la nef a été reconstruite, il y a trois cents ans, mais qui a gardé intacte son abside triangulaire. Plan singulier dont nous ne croyons pas qu'il existe un autre exemple. Chaque angle est flanqué d'une colonne et décoré de pilastres que surmontent de magnifiques chapiteaux corinthiens. Des panneaux de sculpture antique forment une frise opulente au-dessous de la corniche. Longtemps on prit ce délicat chef-d'œuvre pour un temple de Diane. L,es archéologues ont ruiné cette légende. Mais les lignes de l'édifice sont si pures, la construction, comme le décor, montre un si surprenant mélange d'élégance et de force qu'on pense aux plus parfaites créations de l'art ancien, et qu'ici ce n'est plus seulement le prestige du ciel qui nous fait songer à la Grèce.
Si l'on passe le pont romain, on entre dans l'autre ville, celle qui, à partir du xme siècle, se mit sous la protection du château. I,e beffroi surmonte la porte du bourg. Désertes et pierreuses, les rues montent en lacets entre les maisons du moyen âge. D'une terrasse solitaire, voisine de l'église, on
peut contempler la vallée de l'Ouvèze et comprendre les destinées passées de Vaison. Puis, à mesure que l'on gravit la pente, les constructions prennent un aspect plus ruineux. Sur la cime, la forteresse élève son donjon découronné, et comme le rocher surplombe un profond ravin, l'imprenable château paraît suspendu au-dessus de l'abîme.
Dans la verdoyante vallée du Groseau, affluent de l'Ouvèze, au milieu des grasses prairies que sillonnent des allées de saules et de mûriers, Malaucène enveloppe de ses maisons un monticule que surmontait jadis un château. Un calvaire a remplacé le château rasé. Des cyprès bordent la lente montée qui conduit à cette plate-forme, d'autres environnent la croix. De la terrasse, on découvre, par-dessus les toits et les platanes de Malaucène, la douce campagne étalée au pied des escarpements du Ventoux ; et ces paysages encadrés de cyprès montrent une grâce presque toscane. Une église sans caractère et un grand beffroi, surmonté d'un de ces ouvrages de fer qui coiffent si joliment les tours carrées des vieilles villes provençales, ce sont tous les monuments de Malaucène. Mais, en remontant la vallée du Groseau, l'on rencontre bientôt, au milieu d'un bouquet d'arbres, une petite église romane à coupole. A cette place, à côté d'un couvent de moines de Saint- Victor de Marseille, Clément V s'était fait bâtir une habitation. Le monastère et la résidence papale furent démolis pendant les guerres de religion. La chapelle seule a subsisté. L'abside qui du dehors se présente comme une construction rectangulaire, se partage à l'intérieur en trois absidioles. La coupole était couverte de peintures dont il reste seulement des vestiges. A l'extérieur, une frise de rinceaux et de masques sculptés n'a pas péri tout entière.
Un peu plus loin le Groseau sort, abondant et limpide, d'une cavité profonde, au pied d'une falaise rocheuse, site
charmant qui est comme une réduction de celui de Vaucluse ; mais les hommes l'ont moins maltraité.
Au sud de Malaucène, entre l'ancien diocèse de Vaison et l'ancien diocèse de Carpentras, un des contreforts du Ventoux dresse ses crêtes en dent de scie, au-dessus de vallons ravinés, pelés et rocheux ; mais, passée la ligne de faîte, au pied des ruines d'un superbe château de la Renaissance, le Haut- Barroux, s'ouvre un immense horizon, et, jusqu'aux lointaines Alpines se déroule la grande plaine du Comtat, terre de joie et de beauté, qui a reçu le divin présent d'une lumière éclatante et de fontaines intarissables, comme la Herta de Valence, comme la Conque de Palerme.
Une vieille porte de ville ogivale, des ruelles raboteuses derrière des remparts à demi écroulés, de belles allées de platanes enveloppant l'ancienne enceinte, et, sur de petites places ombreuses, de gentilles fontaines, dont quatre mascarons versent l'eau dans une vasque à pans coupés, voilà le portrait de toutes les bourgades disséminées au pied du Ventoux. Comme toutes ont même charme et même pittoresque, citons seulement : Caromb, dont la belle église du xive siècle renferme les restes indignement dégradés du tombeau d'Etienne de Vaësc, conseiller de Charles VIII ; Modène, où l'on voit les débris du château qu'habita le peintre du pays d'adiousas; Bédouin, qui possède une église du xviie siècle ; Mazan..., qui vaut mieux qu'une simple mention. « Un instant ^dans nos murs, toujours dans nos cœiirs », lit-on sur une des portes de Mazan. I^e moyen de ne pas s'arrêter chez des gens aussi affectueux ! Sans doute les Mazanais ont eu le plus 'grand tort de reconstruire de fond en comble leur vieille [église ; mais leur
ville est encore riche en belles façades du xvne siècle, et leur cimetière est le plus étrange et le plus émouvant des cimetière du Comtat. Il occupe une éminence, hors la ville, et les murs de soutien qui l'entourent sont couronnés d'une longue suite de sarcophages gallo-romains qui forment de véritables créneaux ; au centre est une vieille chapelle à demi souterraine ; un magnifique piédestal Iyouis XV supporte une croix de fer, et de là on découvre toute la chaîne de collines qui du Ventoux va s'inclinant jusqu'au Rhône. Enfin ce fut à Mazan que naquit et vécut Jacques Bernus, le plus célèbre des sculpteurs comtadins : en Avignon, nous avons déjà rencontré quelques-unes de ses œuvres, nous en verrons d'autres à Carpentras.
Quand, au sortir de combes profondes et verdoyantes, la Nés que débouche dans la plaine du Comtat, elle baigne — d'une eau peu abondante — le pied d'un promontoire escarpé que couronne Vénasque. Des vergers couvrent les pentes du rocher ; au sommet apparaissent le château, les maisons du bourg et l'église. Du château il reste trois tours imposantes. 1/ église, mi-romane, mi-gothique, possède une belle cuve baptismale et un curieux tableau représentant le crucifiement, peinture un peu caricaturale, qui date, vraisemblablement, des premières années du xvie siècle. Mais la principale curiosité de Vénasque, c'est son baptistère. Comme tant d'autres monuments de Provence, on l'a pris d'abord pour un temple antique, un temple de Vénus, ce qui, du même coup, fournissait aux étymologistes le moyen d'expliquer le mot de Vénasque. En réalité, cette petite église a été bâtie vers la fin du VIe siècle, ou dans les premières années du vne, puis restaurée au xme. Comme dans la cathédrale de Vaison, l'on a utilisé ici des débris de marbre enlevés à des monuments plus anciens. I^e plan présente un trapèze irrégulier sur lequel s'ouvrent quatre
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absides en demi-cercle. Les défectuosités de la construction, la grossièreté de l'appareil, la disproportion des colonnes et des chapiteaux posés à l'entrée de chaque abside, la maladresse avec laquelle sont sculptés d'autres chapiteaux, ceux-là du même temps que le baptistère, tout révèle une époque de demi-barbarie. Au milieu du dallage, une cavité marque la place où se trouvait la cuve baptismale. La forme extérieure de l'édifice disparaît sous des bâtiments construits plus tard. D'une petite terrasse ménagée par les derniers restaurateurs au bord du rocher à pic qui porte l'édifice, le regard s'étend sur la plaine et sur le Ventoux ; la splendeur du site dédommage ceux que ne toucherait pas la mystérieuse étrangeté d'une chapelle mérovingienne.
A Saint-Didier un beau château de la Renaissance — transformé en établissement d'hydrothérapie — est accompagné d'un parc admirable dont les arbres centenaires entourent des pièces d'eau. Toute cette région du Comtat est, d'ailleurs, celle où l'on voit les arbres les plus magnifiques : d'énormes chênes rouvres y mêlent leur feuillage à celui des chênes verts.
Pemes est peut-être la ville où le site, les mœurs et les édifices montrent de la manière la plus frappante le caractère original des petites cités comtadines.
Pernes, après avoir été, pendant les premières années du xive siècle, la capitale du Comtat, conserva dans la suite les franchises d'une ville libre ; son peuple turbulent s'insurgeait chaque fois qu'on faisait mine de toucher à ses privilèges, il ne toléra jamais d'être inféodé à aucun seigneur. L'histoire de Pernes est pleine de légendes et de grands souvenirs : sainte Marthe pria et évangélisa dans une chapelle souterraine qu'a recouverte l'église Notre-Dame-de-Nazareth ; le troubadour Durand était un tailleur de Pernes ; dans le couvent des Grands-Augustins, Luther a demeuré plusieurs jours, lors de
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son voyage à Rome ; et Ton vous montrera dans la basse ville la maison où naquit Esprit Fléchier.
I/Hôtel de Ville est l'ancien hôtel des Brancas : dans la cour, une vieille fontaine moussue et de magnifiques platanes ; dans les salons, des peintures formant frise, à la mode provençale. Des treilles en auvent décorent les rues sinueuses. Sur les façades des logis, on aperçoit de charmants vestiges de meneaux et de pinacles fleuris. A l'intérieur d'une tour carrée, la tour Ferrand, d'étranges et de grossières peintures du xnie siècle représentent une Vierge, un Saint-Christophe et des scènes de bataille et de tournoi. Au sommet de l'éminence autour de laquelle se sont groupées les maisons de la bourgade, se dresse un haut beffroi surmonté d'une élégante cage de fer servant de clocher : c'est la tour de l'ancien château des comtes de Toulouse, qui devint plus tard le monastère des Grands- Augustins. A tous les carrefours, de jolies fontaines lancent leurs eaux claires dans les grandes vasques où les chevaux viennent s'abreuver.
1/ ancienne église est hors les murs, c'est une belle basilique romane dont le porche très mutilé rappelle par son dessin et son décor celui de Notre-Dame-des-Doms. Devant cette église la Nesque forme le fossé du rempart, et les broussailles et les saules qui couvrent ses berges cachent le pied des murailles dorées ; l'arche d'un petit pont soutient le porche rustique d'une petite chapelle ; au delà s'ouvre la porte de ville entre deux tours rondes à mâchicoulis ; plus haut, sur le tertre du château, jaillissent des cyprès ; plus haut encore, la tour de l'horloge dessine en plein ciel ses légères, ses capricieuses ferronneries.
Au xixe siècle, les Carpentrassiens ont eu deux idées bien fâcheuses. Ils ont jeté par terre leurs remparts et n'ont laissé
debout que la tour de la porte d'Orange, magnifique morceau d'architecture militaire dont la vue suffit à nous emplir d'indignation contre les fous qui rasèrent le reste de l'enceinte. Ensuite ils ont bâti chez eux un grand passage vitré, à l'instar de Paris ou de Lyon, que l'on nomme le passage Boyer : rien ne saurait traduire la physionomie piteuse et ridicule de cette immense galerie déserte, inutile, au milieu de la ville comtadine aux rues tournantes, aux places bordées de porches ; les murailles du moyen âge ont gardé plus de vie et de jeunesse que cette construction saugrenue, déjà d'une accablante vétusté.
Ce double méfait nous inclinerait d'abord à penser que les Carpentrassiens n'ont pas tout à fait volé leur légendaire réputation de nigauderie. Mais leur ville reste, malgré tout, si charmante, son ciel et sa campagne lui donnent un agrément si vif, ses beaux monuments manifestent d'une manière si persuasive le goût de ses artistes qu'on ne tarde pas à reconnaître l'injustice du brocard populaire.
Des boulevards ombragés entourent la ville ; on y peut goûter les admirables tableaux que forment, selon les caprices de la lumière, les vergers, les prairies, les bastides isolées que signalent des groupes de cyprès, les villages à demi voilés par leurs grands platanes, les collines couvertes d'oliviers et de chênes, les pentes nues du Ventoux. Et après s'être enivré du spectacle de ces magnifiques horizons, c'est un joli divertissement de flâner à travers la petite capitale encore tout imprégnée de sa gloire ancienne, car, jusqu'à la Révolution, Carpentras fut la capitale du Comtat Venaissin, la résidence du Recteur qui gouvernait au nom du Pape, le siège d'un évêché et d'une chambre apostolique, le lieu de réunion des États de la province. Maintenant, à vrai dire, ce n'est plus qu'une modeste sous-préfecture. Mais le luxe des vieux hôtels montre
encore l'importance de la cité d'autrefois. Ici de nobles Logis du xviie siècle, là une gracieuse maison de la Renaissance, ailleurs une façade à cariatides. Parmi ces demeures anciennes, il en est que l'on n'a pas encore dépouillées de leurs décorations ; toutes les peintures ne sont pas effacées ; toutes les boiseries n'ont pas été brocantées. Dans l'ancien hôtel de Thezan où est logée la sous-préfecture, un appartement a gardé son décor, ses tapisseries et même ses meubles du xvine siècle, ensemble harmonieux d'une élégance un peu tourmentée, un peu comtadine, et qui, par cela même, nous enchante, car il nous rend sensible la nuance particulière du goût et des mœurs de cette province.
A l'intérieur de la ville, ni le tracé des rues ni l'aspect des maisons n'ont été beaucoup modifiés depuis l'annexion à la France. Un seul quartier a été démoli, celui de l'ancien ghetto. Les hautes et sordides maisons où était enfermée la communauté juive de Carpentras (il y eut jusqu'à 2.000 israélites, au xviie siècle), ont été démolies. On n'a conservé que le massif de constructions qui renfermait la synagogue. Ce temple est une vaste salle rectangulaire à deux étages, le second qui forme tribune est réservé aux femmes. Les murs y sont couverts de beaux et sobres lambris sculptés de style Louis XIV. De magnifiques lustres en cuivre pendent au plafond. Dans le même bâtiment, des couloirs tortueux conduisent à la boulangerie où l'on fabrique le pain azyme, et où depuis le moyen âge rien n'a changé. Par un étroit escalier on descend jusqu'à une grande piscine souterraine où l'on baignait les fiancées, la veille des noces.
La place laissée libre par la démolition du ghetto est la plus vaste de Carpentras. Ailleurs les rues s'entrecroisent en d'étroits carrefours. Biles ont du reste de délicieux caprices, les rues de Carpentras : elles font des courbes, des coudes et des
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crochets, comme si elles voulaient chercher l'ombre et fuir le mistral, et elles contournent patiemment les enclos des anciens couvents et les jardins des vieux hôtels, laissant voir soudain, par-dessus la crête d'un mur, des cimes orgueilleuses d'ormes ou de platanes.
Saint-Siffrein, la cathédrale ogivale de Carpentras, paraît être la cinquième église édifiée à cette place. La première datait du vre siècle ; une seconde fut bâtie à l'époque carlovingienne ; la troisième dédiée à saint Pierre fut élevée au Xe siècle, et la quatrième à la fin du xme siècle par l'évêque Geoffroy de Garosse. Des deux premières il ne reste aucun vestige. De la troisième il n'est pas impossible de supposer que certains débris ont été utilisés dans la construction de la quatrième. Quant à celle-ci, elle n'a point disparu tout entière ; à côté du chœur de l'église actuelle, on peut en voir les restes imposants, le mur latéral du nord, une portion de la voûte, la coupole et le clocher.
En 1404, l'antipape Benoît XIII qui venait de s'évader d'Avignon, songeait à s'établir à Carpentras, et ce fut lui qui fit élever la nouvelle cathédrale dédiée à saint Siffrein. Le premier architecte de l'église était un breton, Colinus Thomacii, de Dinan ; il bâtit le chevet et les deux premières travées de la nef. Puis l'ouvrage fut suspendu ; il ne fut repris qu'à de longs intervalles, et la cathédrale fut consacrée cent seize ans après la pose de la première pierre.
Le portail du midi, délicatement dessiné et sobrement orné, s'ouvre sur une petite place que décorent une fontaine à la mode comtadine et la gracieuse façade d'un hôtel du xviiie siècle, tableautin qui, dans la mémoire du passant, restera comme un des plus agréables souvenirs de Carpentras. La façade occidentale est un simple mur, par lequel on a fermé la nef, lorsqu'on a renoncé à la prolonger d'une dernière tra-
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vée. Sur ce pignon qu'encadrent deux tourelles octogones et que soutiennent deux contreforts ornés de pilastres fleuris, on a, au commencement du xviie siècle, plaqué un décor classique à pilastres, ouvert trois portes et disposé six colonnes de marbre rouge enlevées au baptistère de Vénasque. Tout cela jure avec le style du monument et quelques personnes s'en indignent, mais ce placage ne manque pas d'élégance. Il est « dans le style », comme on dit, le clocher neuf dont, en ces dernières années, on vient d'affubler Saint-Siffrein ; il est « dans le style », mais d'une diabolique laideur !
I/intérieur, à une seule nef, sur laquelle s'ouvrent des chapelles latérales, rappelle dans ses dispositions générales les églises ogivales d'Avignon ; cependant les voûtes retombent ici sur des colonnettes à chapiteaux et non sur de simples consoles. Cette cathédrale est abondamment décorée de tableaux. Iyes chapelles sont pleines de Mignard, de Parrocel et de Duplessis. Dans le chœur a été placée une peinture du xve siècle qui représente le couronnement de la Vierge entre saint Michel et saint Siffrein : l'exécution en est un peu sèche, mais la Vierge — très italienne — est d'une parfaite beauté. A l'entrée du chœur, à la table de communion, aux balcons des tribunes, on voit des grilles délicates et légères. A droite du chœur, de jolis bas-reliefs encadrent l'armoire aux saintes huiles. I,a chapelle de la Sainte Vierge renferme un somptueux autel italien qui provient d'un monastère de Carmélites.
M&r Laurent Buty, nommé en 1691 à l'évêché de Carpentras , voulut embellir sa cathédrale et, d'accord avec son chapitre, il s'adressa à Jacques Bernus de Mazan, que quelques œuvres charmantes avaient déjà rendu célèbre dans le Comtat. Bernus avait alors quarante-deux ans. Fils d'un artisan qui taillait le bois et sculptait des rétables d'église, il avait reçu à Toulon les leçons de Nicolas Iyevray, qui avait introduit la sculpture
navale dans l'arsenal ; puis après avoir travaillé à Avignon il était revenu au pays natal, auprès de son père, et avait exécuté pour la cathédrale de Carpentras le tombeau d'un évêque, que la Révolution a détruit. Mgr Buty lui commanda t out d'abord un maître-autel. L'œuvre de Bernus, en bois doré, est d'une grande simplicité : deux piliers forment avant-corps de chaque côté de l'autel, offrent pour tout décor des médaillons, et supportent deux anges en adoration ; au-dessus du tabernacle s'élève une exposition, destinée à recevoir le Saint- Sacrement, et où sont sculptées des guirlandes. L'autel était à peine achevé que Mgr Buty demandait à Bernus de composer une Gloire, sur le modèle de la Gloire de Saint-Pierre ; pour s'inspirer de l'œuvre de Bernin, Bernus dut se contenter d'une simple gravure, il n'était jamais allé à Rome. Puis il décora le chœur tout entier : six grands cadres sculptés, séparés par des pilastres cannelés, reçurent des peintures représentant la vie de saint Siffrein ; des statuettes d'anges, au pied des pilastres, et des figures allégoriques, sur les frontons des cadres, complétaient ce grand travail. Tout fut achevé et posé en 1704, puis couvert de dorure. « Il devait être beau, écrit M. l'abbé Requin, auteur d'une biographie de Bernus, le chœur de Saint-Siffrein, lorsque Bernus eut donné le dernier coup de marteau à son œuvre ! L'autel, sévère comme la base d'un temple grec, surmonté de ses deux anges adorateurs et servant de piédestal à cette Gloire tout étincelante aux rayons du soleil, à la clarté des flambeaux sacrés, avec son fouillis de têtes d'anges... ; puis, sur les côtés, ces magnifiques boiseries, ces statues, ces anges qui semblent relier l'autel à la Gloire et former comme le cadre de toute cette splendeur ! » Enfin Mgr Buty chargea Bernus d'exécuter son tombeau.
Que reste-t-il de l'œuvre de Bernus à Saint-Siffrein ? Le tombeau de l' évêque est encore à sa place, à gauche de l'entrée
du sanctuaire, mais bien mutilé ; des têtes ont été cassées et remplacées ; des figures allégoriques ont disparu : ce n'est pas sur ce monument informe et restauré qu'on peut juger Bernus. Après la mort de l'évêque, son successeur, M*r Abbati, s'empressa de disloquer l'ensemble des sculptures du chœur. Il fit transporter les peintures et leurs cadres au-dessus de la porte occidentale ; quatre panneaux s'y trouvent encore, les deux autres sont perdus. Les statuettes dorées restèrent dans le chœur. Quant au maître-autel, il fut maintenu dans le sanctuaire, jusqu'en 1845, on le mit alors dans une sacristie et, depuis, il échoua dans la chapelle du lycée — une charmante chapelle à coupole du xvne siècle ; il y est encore ; les anges adorateurs sont demeurés dans la cathédrale. Malgré les mauvais traitements qu'elle a subis, la décoration du chœur de Saint-Sifïrein est l'œuvre de Bernus la plus propre à nous révéler le talent souple et séduisant du sculpteur mazanais, cet accent de naïveté et de tendresse, grâce auquel il corrige l'emphase et la mièvrerie des conventions académiques. Si l'on n'est pas insensible au charme de cette statuaire à la fois populaire et maniérée, pompeuse et touchante, il faut, sans quitter Carpentras, se rendre à l'église de l'Observance : on y a recueilli les débris d'un beau groupe de Bernus qui représente saint Bruno et saint Maurice agenouillés aux pieds de la Vierge ; les deux saints prient avec la plus émouvante expression de ferveur et de confiance.
Le palais épiscopal devenu, depuis plus d'un siècle, le palais de justice, est voisin de la cathédrale. Il a été élevé, vers 1650, par le cardinal Bichi, évêque de Carpentras, sur les plans de l'architecte François du Royers de la Valfenière. La façade en est d'un noble dessin, d'un style sobre et sévère. Les anciens appartements de l'évêque servent aujourd'hui de salles d'audiences. La Cour d'assises se tient dans un vaste salon où se
réunissaient autrefois les États de la province. I^es poutres apparentes du plafond y sont peintes en grisaille rehaussée d'or ; au-dessous du plafond règne, sur les quatre faces de la pièce, une frise de peintures mythologiques ; il n'est pas facile de discerner le lien ni même le sens de ces compositions guerrières, champêtres, allégoriques, mais le coloris en est agréable, et elles forment un joli décor ; on les a attribuées à Nicolas Mignard, comme on a fait de toutes les peintures murales du xviie siècle, à Avignon et dans le Comtat ; des lambris sculptés recouvrent la muraille au-dessous de la frise, ils datent de 1780. Iva chambre à coucher del'évêque (actuellement chambre du conseil), avec son alcôve fermée d'une lourde balustrade dorée, ses peintures et ses boiseries, est d'une grande somptuosité. Il y a encore de bonnes peintures dans une salle voisine, que l'on a sottement partagée par des cloisons. Dans la pièce où se tiennent les audiences du tribunal correctionnel, une suite de paysages nous montre les villes et les villages du diocèse de Carpentras.
Un petit arc de triomphe romain est conservé dans la cour du palais. Ce monument, qui resta longtemps enfoui dans des cuisines, est fort dégradé. C'est une arcade soutenue par des pilastres cannelés et rudentés jusqu'au tiers de leur hauteur. I,a partie qui surmonte l'archivolte a été détruite. Des deux grands bas-reliefs qui décoraient les faces latérales, l'un est à peu près effacé, l'autre représente deux prisonniers de stature colossale. L,es archéologues ne sont pas d'accord sur l'âge du monument.
Au fond de la même cour, s'élève le bâtiment des prisons; il fut bâti sur l'emplacement du cloître de la cathédrale, démoli en 1829. De cette belle construction romane il reste seulement quelques débris de chapiteaux recueillis au musée d'Avignon, et deux colonnettes que l'on voit au musée de Carpentras.
Au milieu du xvme siècle (1735-1757), le diocèse de Carpentras fut gouverné par un prélat savant et charitable, M>r d'Inguimbert. D'abord attiré vers la vie solitaire, il s'était enfermé dans un monastère de Trappistes réformés, aux environs de Florence ; puis il avait enseigné la théologie à l'Université de Pise. Appelé à Rome par Clément XI, il devint le bibliothécaire du cardinal Corsini, et, quand le cardinal Corsini ceignit la tiare sous le nom de Clément XII, il fut le plus intime conseiller du nouveau pape. Son désintéressement le fit jalouser à la cour de Rome et ses ennemis l'obligèrent de s'éloigner. Alors Clément XII le nomma évêque de Carpentras. De son long séjour en Italie il rapportait le goût des beauxarts et l'amour des livres. Sa bonté, son esprit, sa tolérance, la simplicité toute monastique de ses mœurs furent bientôt populaires. Par ses aumônes et ses fondations il rendit sa ville plus heureuse et plus belle ; il la marqua pour ainsi dire de son empreinte, et de magnifiques établissements y rappellent toujours son souvenir. Il donna à sa cathédrale la grille élégante qui ferme le sanctuaire, fit achever la reconstruction de la petite chapelle de Notre-Dame-de-Santé, lieu de pèlerinage cher aux Carpentrassiens, embellit le château épiscopal de Saint-Félix, sur le territoire de Malemort. Mais deux œuvres surtout assurent sa gloire : la construction de l'Hôtel- Dieu et la fondation de la bibliothèque de Carpentras.
I^es plans de l'Hôtel-Dieu furent dressés par Antoine d'Allemand, seigneur de Fenouillet. (L,e même, quelques années auparavant, avait construit le bel aqueduc qui traverse de ses arches élégantes la campagne de Carpentras, et amène à la ville les eaux de la source de Caromb.) ]>s travaux furent dirigés par L,ambertin, architecte de la ville.
Iya façade du pavillon central offre un fronton triangulaire et une balustrade ornée de vases. Au rez-de-chaussée, l'apo-
thicairerie montre le délicieux décor de ses potiches bleues et de ses armoires peintes ; un grand crucifix pend au mur ; les boiseries sont couvertes de camaïeux délicats peints par Duplessis et représentant des jeux d'amours, des paysages ou des singeries. Un superbe escalier conduit au premier étage où sont aménagées les salles des malades, vastes, lumineuses, avec des terrasses donnant sur le plus beau des horizons. Dans l'élégante chapelle s'élève le tombeau de M>r d'Inguimbert : entre deux gracieuses figures allégoriques, la Science et la Charité, un cippe très haut porte le buste de l'évêque. Ces sculptures sont encore d'un artiste carpentrassien, Etienne d'Antoine (1737-1809), qui a rempli Marseille et Montpellier de ses œuvres charmantes.
Sur la place qui précède l'Hôtel-Dieu on a dressé, en 1858, la statue en bronze du fondateur de l'hôpital. Il faut féliciter les Carpentrassiens d'avoir ainsi manifesté leur gratitude ; mais il ne faut pas féliciter le sculpteur qui fut leur interprète.
D'Inguimbert acheta, à Aix, la bibliothèque et les collections du président de Mazauges, et les fit transporter sur douze charrettes qui passèrent à temps la Durance, car le Parlement de Provence, désireux de mettre la main sur ces livres et ces objets d'art, avait lancé la maréchaussée à la poursuite du convoi. Telle fut l'origine de la bibliothèque et du musée de Carpentras. Depuis 1745, les collections de d'Inguimbert se sont beaucoup enrichies.
L,a bibliothèque renferme plus de 50. 000 volumes, de très rares éditions du xvie siècle, d'inestimables manuscrits, comme ceux de Pieresc, une suite d'ouvrages sur le Comtat réunis et légués par le docteur Barjavel, une riche collection de partitions et d'ouvrages relatifs à la musique, etc.. Quant au musée, il compte de précieux objets d'art (de beaux meubles, des faïences et des verreries, des bronzes, des fragments antiques,
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une crosse du Xe siècle ayant appartenu à Ayrard, évêque de Carpentras, des maquettes de Jacques Bernus, etc.), des estampes, des dessins et plus de 500 tableaux.
Comme dans tous nos musées de province, il y a ici quelques toiles parfaitement indignes d'être mises sous les yeux du public ; mais elles y sont moins nombreuses qu'ailleurs. On verra non sans agrément de petits paysages où des artistes, comtadins pour la plupart, ont rendu avec plus ou moins de bonheur les sites admirables de leur pays ; nous nous dispenserons de les énumérer. Citons seulement, parmi les tableaux les plus remarquables du musée : une peinture du xve siècle, l'Adoration des mages, qui appartenait jadis à la cathédrale et que celle-ci a échangée contre un Mignard ; des marines de Joseph Vernet données par le peintre lui-même à M&r d'Inguimbert ; et les œuvres de Joseph-Sifirein Duplessis.
On peut admirer des toiles excellentes de Duplessis à Versailles (le portrait de Iyouis XVI) , à Coppet (portraits de M. et de Mme Necker), au musée Calvët, et dans d'autres musées de France, mais cet artiste ne se révèle tout entier que dans le musée de sa ville natale. On y trouve d'abord quelques jolies esquisses pour des tableaux d'église. Malheureusement un de ces tableaux est placé à Saint-Sifïrein : l'esquisse vaut mieux. Duplessis fut surtout un remarquable portraitiste. Les portraits de sa façon qui sont conservés au musée de Carpentras — le sien, celui d'une dame en robe bleue, celui de Peru (plus achevé que la toile du musée Calvet), celui d'un homme en costume de maréchal de camp — sont pleins d'esprit et de pénétration, enlevés avec une allégresse qui sent son Midi, Mais le chef-d'œuvre, c'est le portrait de l'abbé Arnaud, dont Diderot écrivait, lorsqu'il le vit au Salon : « C'est en vérité une belle chose pour la ressemblance, le caractère et la vigueur du pinceau. » Malheureusement cette œuvre si robuste et si bril-
lante est déjà tellement endommagée et craquelée qu'on en peut redouter la perte. Dans sa vieillesse, Duplessis, nommé conservateur d'un musée que Ton avait établi dans le château de Versailles, se vantait d'avoir découvert un procédé sûr et inoffensif pour restaurer les tableaux des maîtres. Comme devant le portrait d'Arnaud on regrette que son secret soit perdu, irrémédiablement perdu !
Enfin le musée de Carpentras possède une toile extrêmement précieuse, le portrait de Rancé par Rigaud. Ce portrait fut commandé par le duc de Saint-Simon ; mais il fallut user d'un subterfuge pour prendre la ressemblance de M. de la Trappe, car « son humilité sincère ne permettait pas qu'on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre ». Saint-Simon conduisit donc l'artiste à la Trappe et l'introduisit comme un officier qui avait la passion de voir Rancé. « J'ajoutai, dit Saint-Simon, qu'il était fort bègue et ne l'importunerait pas de discours, mais qu'il comptait s'en dédommager par des regards. » A trois reprises on recommença la comédie, et Rigaud travailla de mémoire. Saint-Simon fit hommage du portrait à Clément XII, et c'était tout justement de Clément XII que d'Inguimbert tenait le tableau qu'il légua à l'Hôtel-Dieu. Il est donc très probable que, à Carpentras, nous avons sous les yeux l'original de Rigaud, et non une des innombrables copies que celui-ci exécuta ou fit exécuter dans la suite. Rien ne serait plus facile que de s'en assurer, car Saint- Simon déclare « qu'il fit écrire cette circonstance derrière la toile, pour qu'à l'avenir elle ne fît point erreur ». Il suffirait donc de regarder l'envers de la toile : personne n'y a encore songé.
Sous les arcades de la cour du musée, parmi quelques autres fragments de sculpture gisent les débris d'une délicieuse petite fontaine que surmontait un ange sculpté par Joseph Bernus,
frère de Jacques, et qui décorait, il y a quelques années encore, la rue des Halles. On a renversé et brisé ce petit monument pour faciliter la circulation. Et, ce jour-là, les Carpentrassiens se montrèrent les dignes émules des Avignonnais !
Ne quittons pas la région de Carpentras sans avoir, au moins, mentionné la gentille ville de Monteux qui n'a pas encore démoli tous ses remparts du moyen âge et Baume de Venise qui dresse les ruines de son château au milieu d'un extraordinaire paysage, rocheux et calciné. C'est à côté de Baume que s'élève Notre-Dame-d'Aubune, un des précieux édifices romans du Comtat. L'église avec sa triple abside n'a rien qui la distingue entre toutes les églises du xne siècle que l'on rencontre dans la même région. Mais son clocher carré est une merveille de grâce et d'élégance : sur chaque face s'ouvrent des baies étroites à plein cintre, et, à chaque angle, de grands pilastres carrés montent jusqu'à la corniche ; les sculptures des chapiteaux des colonnettes et celles de la corniche appartiennent à la plus belle époque du roman provençal. Une statue moderne dressée sur la plate-forme du clocher a gâté le chef-d'œuvre.
La plaine qui environne Avignon est le plus gracieux et le plus frais des jardins ; des canaux arrosent abondamment des prairies d'une insolente verdure ; de grandes routes ombragées sillonnent la campagne ; l'eau court à travers des villages propres et souriants ; des haies de cyprès défendent les cultures contre les fureurs du mistral ; au bout de longues avenues de platanes ou de mûriers, on devine de charmantes maisons de campagne, blotties dans des parcs touffus.
Il y eut jadis d'importants monastères dispersés dans cette belle plaine. A Mont-de-Vergues, des Bénédictins avaient dédié un couvent à sainte Catherine d'Alexandrie ; il n'en reste plus qu'une petite chapelle flanquée d'une tour, et Mont-de- Vergues est maintenant un grand asile d'aliénés. La Tour d'Espagne fut une abbaye de Dominicaines ; elle devait son nom à son fondateur le cardinal Gomez de Barosso, évêque de Carthagène, qu'à la cour d'Avignon l'on appelait le Cardinal d'Espagne ; abandonné dès les premières années du XVe siècle, le monastère fut démoli, et ses pierres servirent à réparer les églises d'Avignon ; la tour octogone est seule restée debout dominant les restes d'une chapelle ogivale. A Montfavet, s'établirent des moines de l'abbaye de Saint-Ruf ; ils y demeurèrent jusqu'au temps du Grand Schisme ; l'église fut alors transformée en une véritable forteresse (elle est encore crénelée), et ce furent ensuite les consuls d'Avignon qui se chargèrent d'en assurer le service jusqu'à la Révolution.
Cette église de Montfavet est une des œuvres les plus parfaites de l'art ogival avignonnais. C'est le même style qu'à Saint-Pierre ou à Saint-Didier ; mais la légèreté de la voûte et la juste proportion des diverses parties de l'édifice sont ici incomparables. Les autels du xive siècle sont restés à leur place. Quel dommage que d'affreux vitraux modernes déparent ce monument ! Une magnifique pierre tombale marque la sépulture de Pierre de Cohorn, chambellan et généralissime de Christian Ier, roi de Suède. I/épitaphe raconte l'étrange destinée de ce Suédois qui accompagna jusqu'à Rome le souverain détrôné, encourut sa disgrâce pour avoir tué en duel un de ses favoris, suivit à Avignon Julien de la Rovère qui venait d'en être nommé archevêque, et vécut pieusement à Montfavet où il mourut en 1479. Les Cohorn restèrent dans le Comtat et y exercèrent des charges importantes. Ils furent
nombreux, et à toutes les époques, les étrangers que les aventures de la politique amenèrent ainsi dans le Comtat, et pour qui l'État pontifical fut le plus sûr et le plus tranquille des ports de refuge.
A Sorgue, la plus riante et la plus ombreuse des bourgades de la banlieue d'Avignon, il y avait un grand château bâti par les comtes de Toulouse, et embelli par les papes ; on n'en découvre plus le moindre vestige. Non loin du château, les Célestins avaient un monastère qu'entouraient de ravissants jardins : les souverains qui passaient par Avignon avaient coutume de s'y arrêter pour y goûter la fraîcheur des ombrages et la cuisine délicate des Célestins ; on voit encore, dans une propriété particulière, quelques restes des bâtiments conventuels.
Bédarrides possède une des œuvres les plus charmantes de Bernus, une Vierge qui ornait autrefois une des promenades de la ville, et qui est maintenant reléguée dans une niche élevée, au-dessus de la porte de l'église. Placée à cette hauteur, la sculpture a perdu de sa grâce. On peut cependant admirer l'élégance — un peu théâtrale — du geste, la légèreté de la draperie, la touchante expression du joli visage.
Chateauneuf-Calcernier, plus connu sous le nom de Chateauneuf-du-Pape, doit sa gloire au vin chaleureux de ses coteaux. I^à, Jean XXII et ses successeurs établirent un château formidable dont les ruines grandioses dominent toute la plaine du Rhône. A considérer cette grande tour et ces débris de murailles, on s'aperçoit que les architectures reproduisaient ici celles du palais d'Avignon. On a prétendu que ce château fut pour la cour pontificale un lieu de villégiature, une sorte de maison de campagne. En réalité, c'était une formidable citadelle qui commandait le cours du fleuve, protégeait la frontière du Comtat du côté de la principauté d'Orange, et
pouvait servir de refuge, si le séjour à Avignon devenait dangereux. On ne comprend pas d'ailleurs pourquoi les papes auraient choisi pour leurs « villégiatures » ce rocher aride, brûlé par le soleil et battu par le mistral.
A l'ouest d'Avignon, la plaine déroule ses jardins et ses prairies jusqu'au oourg de Morière. L,à s'élève une petite colline plantée de vignes et d'oliviers, d'où le coup d'œil est admirable sur la ville, les Doms et le Rhône. Au revers de la colline s 'et agent les maisons de Chateauneuf-de-Gadagne, face au merveilleux horizon que ferment les monts de Vaucluse et du Iyuberon : tout près du village, au milieu d'un bosquet de chênes, d'acacias et de platanes, se trouve Font-Ségugne, dont le nom est resté célèbre dans l'histoire du félibrige.
« Il fut écrit au ciel, dit Mistral, qu'un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine primevère de la vie et de l'an, sept poètes devaient se rencontrer au castel de Font-Ségugne : Paul Giera, un esprit railleur qui signait Glaup (par anagramme de Paul G.) ; Roumanille, un propagandiste qui, sans en avoir l'air, attisait incessamment le feu sacré autour de lui ; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au soleil d'amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa grenade ; Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme jadis, chevaleresque et amoureuse ; Brunet, avec sa face de Christ de Galilée, rêvant son utopie de paradis terrestre ; le paysan Tavan qui, ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la glèbe ; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres de montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le gonfalon sur le Ventoux... » Ce jour-là, les sept de Font-Ségugne
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prirent le nom de fêlibres qu'ils avaient trouvé dans une vieille chanson chantée par les paysans de Maillane. Il faut lire cette cérémonie de baptême dans les Mémoires de Mistral. C'est d'ailleurs à chaque étape de notre promenade à travers le Comtat qu'il faudrait citer Mistral ; ses poèmes et ses contes sont l'âme, la vie et la gloire de la terre provençale.
Plus bas, dans la plaine, le Thor montre ses remparts, son beffroi et sa belle église romane que reflète la Sorgue, élargie par de grands barrages. Cette église de Notre-Dame-au-Lac, par la richesse de son décor sculpté surpasse les autres édifices du xne siècle que nous avons déjà rencontrés. Le portail occidental est d'une relative simplicité. Mais, au midi, s'ouvre un porche dont le dessin et l'ornementation présentent des complications extraordinaires et magnifiques : il rappelle le porche de Notre-Dame-des-Doms ; mais les cannelures des colonnes et les motifs des chapiteaux y sont plus variés, l'archivolte y est plus opulente, et, quoiqu'on sache que le mot de byzantin caractérise mal les origines du roman provençal, invinciblement on songe à Byzance devant ce porche d'une somptuosité tout orientale. I/élégante abside est dessinée en hexagone et flanquée de grands pilastres cannelés. Un clocher à deux étages, peut-être trop restauré par Revoil, surmonte le chœur. Il n'y a point dans tout le Comtat d'église romane plus complète et plus séduisante que celle du Thor.
Enveloppée de platanes, traversée dans tous les sens par les eaux claires de la Sorgue, l'Isle est semblable à une petite ville d'Asie Mineure. Sous un ciel ardent, de superbes avenues, des canaux limpides, des rues étroites en font un délicieux asile de fraîcheur. Malheureusement, l'Isle se modernise, et commence de couvrir ses canaux pour « augmenter la superficie de ses boulevards » et créer des places à statues. Iye seul monument de la ville est l'église Notre-Dame-des-Anges, mais c'est
.un monument extraordinaire. Il date de la seconde moitié du xviie siècle (de l'église romane, il subsiste seulement l'arc du chœur ; le clocher avait été construit en 1538). L,es dehors sont sans caractère, mais l'intérieur présente le plus étonnant modèle du goût génois. Un immense rétable de bois doré recouvre le fond de l'abside. Sur la nef s'ouvrent de vastes chapelles coupées à mi-hauteur par les balustrades d'une galerie qui forme une suite de tribunes. Tout est peint en couleurs vives : les voûtes, les murs et les balustres. I>s chapelles sont ornées de marbres et de stucs. De grosses boiseries dorées encadrent des Mignard et des Parrocel. Une gloire, entourée de toutes sortes de figures, surmonte la porte d'entrée. Ce pêle-mêle effarant de trompe-l'œil, de dorures et de sculptures a je ne sais quoi de carnavalesque qui déconcerte, lorsqu'un jour trop abondant pénètre dans l'édifice ; mais, vers le soir, les ors s'éteignent, les coloris s'amortissent, les discordances s'apaisent, l'œil ne perçoit plus alors les brutalités et les à peu près de ce luxe désordonné que le crépuscule rend moins barbare ; et l'église de l'Isle-sur-Sorgue prend une beauté mystérieuse.
Inutile de décrire le site de la fontaine de Vaucluse ; inutile aussi de protester, une fois de plus, contre le vandalisme des industriels qui ont installé leurs ignobles usines au milieu de ce paysage glorieux : le mal serait réparable, mais ne sera jamais réparé. Puisse-t-on du moins ne pas l'aggraver !
« Je me suis fait, écrivait Pétrarque, deux jardins qui me plaisent à ravir. Je ne crois pas que dans le monde il y ait rien qui leur ressemble. Je les appelle mon Parnasse Transalpin. L'un est ombragé, fait pour l'étude et consacré à Apollon. Il est en pente sur la Sorgue naissante et se termine par des rochers et des lieux inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent aller. I/autre est plus près de la maison, moins sauvage,
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agréable à Bacchus, et dans une position capricieuse ; il se prolonge, par le moyen d'un petit pont, au delà d'une eau très rapide, jusqu'à une grotte où les rayons du soleil ne pénètrent jamais... » Cette lettre, et bien d'autres, permettent de reconnaître la place où fut l'habitation de Pétrarque, sur la rive gauche de la Sorgue, au pied d'un grand rocher qui porte les ruines d'un château. I^a légende a imposé à ce manoir du xme siècle le nom de château de Pétrarque ; c'était en réalité la propriété des évêques de Cavaillon, et, Pierre de Cabassol, l'ami de Pétrarque, auquel était adressée la lettre que nous venons de citer, y fit de fréquents séjours.
I^es archéologues qui seraient insensibles au charme de la fontaine et au souvenir de Pétrarque, ne devraient point encore négliger Vaucluse. I^a petite église romane où ont été employés comme matériaux des débris antiques et mérovingiens, paraît être du xie siècle, mais elle s'est entée sur une chapelle primitive où fut enseveli saint Véran, patron du lieu, vers la fin du VIe siècle.
Non loin de Vaucluse, sur une colline rocheuse une étrange édifice domine le petit bourg de Saumanes. C'est un château du moyen âge, mais dont une partie fut rhabillée dans le style de la Renaissance, tandis que l'autre présente une façade classique du xviie siècle. I^e château primitif de Saumanes qui datait du xne ou du xme siècle, fut donné par les papes à la famille de Sade. Celle-ci commença de le reconstruire à la fin du xve siècle, mais alors les feudataires du Comtat représentèrent au Saint-Siège que la position de Saumanes était si forte et les défenses élevées par les de Sade si puissantes que même avec une faible garnison, ce nouveau château commanderait tout le pays jusqu'à la Durance. I^es travaux furent arrêtés. En 1759, on plaqua sur l'ouvrage interrompu une façade classique, et cet assemblage de constructions hétéroclytes est
infiniment pittoresque. A l'intérieur, il y a quelques belles salles de la Renaissance et d'élégants appartements, les uns lambrissés, et les autres ornés de peintures dans le goût du xvme siècle italien. La pensée que nous sommes ici dans le logis du marquis de Sade amuserait notre badauderie. I^e marquis est-il venu à Saumanes ? c'est possible. Mais, au xvme siècle, le château appartenait à son oncle l'abbé de Sade, auteur de Mémoires pour la vie de François Pétrarque en trois volumes, ecclésiastique érudit et fastueux que passionnait l'art des jardins.
Entre les monts de Vaucluse et ceux de Luberon s'ouvre la Valmasque. A l'entrée de cette vallée finissait l'étape du pape. La frontière englobait cependant sur les pentes du Luberon Oppède, où il ne reste plus que les ruines tragiques et désolées d'une ville morte, et Ménerbes, petite place de guerre perchée sur une colline abrupte, et qui, au xvie siècle, soutint un siège de quinze mois. Trois lieues plus loin, hors des limites du Comtat, le Saint-Siège possédait encore Bonieux dont les maisons s'étagent sur le flanc de la montagne, et que domine une église en partie romane et en partie du xve siècle (beau rétable du xve). De grands pins ombragent la terrasse voisine de l'église de Bonieux, et de cette haute plate-forme, la vue s'étend sur la Valmasque où, parmi les oliviers et les chênes, des carrières d'ocre forment des traînées de sang, et, vers le nord, sur les montagnes qui peu à peu élèvent leurs lignes harmonieuses jusqu'au Ventoux.
Cavaillon s'étend au pied d'une éminence rocheuse, le mont Saint-Jacques, et devant une plaine merveilleusement fertilisée par les eaux de la Durance, immense potager où sont cultivés les melons, qui, chaque semaine, viennent s'entasser à l'ombre des grands platanes du marché.
Depuis longtemps, la ville a perdu ses remparts ; une seule porte est debout, celle d'Avignon, porte du xvne siècle que surmonte maintenant une déplorable statue de la Vierge. Disparus aussi les monastères, les églises, les chapelles, sauf celle de l'Hôtel-Dieu, oratoire exquis du xvnie siècle. Un petit arc de triomphe dégradé est tout ce qui subsiste de la capitale des C avares, une admirable cathédrale avec son cloître tout ce qui rappelle la cité épiscopale, car, jusqu'à la Révolution, Cavaillon fut le siège d'un évêché.
I/arc de triomphe — était-ce bien un arc de triomphe ? — se compose de quatre piles disposées en carré et que rattachent deux à deux des arcades en plein cintre. Ce monument a plus d'une fois été déménagé avant de venir à la place qu'il occupe, à l'extrémité d'une magnifique promenade. On l'a élevé sur un socle. Mais on a eu la fâcheuse idée de planter entre les deux arcades le support d'une lampe électrique. Cette ruine que l'on semble avoir rafistolée avec des morceaux pris à d'autres édifices, ne présente qu'un intérêt médiocre. I^es deux Victoires qui décorent une des faces sont de la pire sculpture galloromaine. Des rinceaux et des caissons à rosaces montrent quelque beauté de dessin et quelque délicatesse d'exécution.
Iya cathédrale, si l'on néglige la façade occidentale dépourvue de tout caractère, a conservé à l'extérieur sa physionomie primitive. I^es six arcatures des six pans de l'abside reposent sur de sveltes colonnes cannelées engagées dans les angles de la construction Une tour octogone à colonnes trapues surmonte la coupole du chœur. Au-dessous de la corniche de la nef, on distingue, comme à Vaison, une frise sculptée imitant l'antique. A l'intérieur, la nef qui rappelle beaucoup celle de Notre- Dame-des-Doms, a été remaniée, et des chapelles latérales ont été ajoutées à l'édifice roman. Ces chapelles furent décorées au xviie siècle de peintures et de boiseries dorées d'une magni-
ficence un peu théâtrale, mais le goût est ici plus sûr, et l'exécution plus soignée que dans l'église de l'Isle-sur-Sorgue ; d'ailleurs, l'édifice est obscur, et c'est l'étincellement des ors qui l'éclairé. Adossé à l'un des piliers de l'église, s'élève le tombeau d'un des évêques de Cavaillon, mort en 1707, J.-B. de Sade, fils de J.-B. de Sade, seigneur de Saumanes et de Beauregard, co-seigneur de Mazan, capitaine héréditaire du château et ville de Vaison, colonel-général de la cavalerie du Comtat. M&r de Sade composa de nombreux ouvrages de théologie et d'édification. Décidément le marquis Donatien ne tenait pas de famille ! Ce tombeau présente des allégories singulières et tumultueuses, on y voit la Mort, la Renommée, les Vertus théologales, etc.. ; c'étaient de bonnes sculptures, autant que permettent d'en juger les grossières réparations dont cet ouvrage fut l'objet. Un petit cloître est accolé à la cathédrale, plus ancien qu'elle, peut-être. Les arcades basses ne laissent pénétrer que peu de jour sous les galeries, et les chapiteaux semblent d'un art encore barbare et fruste.
En descendant la vallée de la Durance, on rencontre sur la rive droite, la rive du Comtat, le village de Caumont, avec sa jolie chapelle romane de Saint-Symphorien, et un peu plus loin la chartreuse de Bonpas.
Au moyen âge, Bonpas fut le siège d'une confrérie destinée à secourir les voyageurs et les pèlerins. Elle fit un pont sur la Durance avant que Bénézet n'eût bâti le sien sur le Rhône, et, plus tard, s'unit aux Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem. Jean XXII donna Bonpas aux Chartreux, et ceux-ci y élevèrent un couvent et une magnifique église qui renfermait les tombeaux de quatre cardinaux. L'église est détruite, le couvent transformé en maison de campagne. Mais il subsiste encore, à l'extrémité de la falaise, une très vieille chapelle taillée dans le roc, que l'on nomme la chapelle des Templiers.
La beauté de Bonpas, ce sont ses terrasses. Nulle place n'est meilleure, à la fin d'un jour limpide, pour contempler le plus élégant, le plus parfait, le plus grec des tableaux de la Provence, admirer le dessin gracieux et ferme que trace sur l'horizon la chaîne des Alpines, et goûter la douceur du rythme selon lequel, tour à tour, s'élèvent et s'abaissent les collines merveilleuses.
Nous avons fait le tour du Comtat. Nous étant imposé de ne point sortir du territoire pontifical, nous avons laissé de côté quelques admirables monuments très proches de la frontière, par exemple le château de Suze-la-Rousse, au nord, et l'abbaye de Sénanque, au midi. A l'intérieur du Comtat — pour ne pas allonger démesurément cette notice — nous avons négligé des ruines intéressantes et de curieuses églises. Nous avons voulu seulement attirer l'attention sur les sites et les monuments, qui donnent à ce petit pays sa physionomie originale, sa beauté particulière.
Jusqu'à la venue des papes sur les bords du Rhône, rien ne distingue encore Avignon et le Comtat du reste de la Provence. L'art roman des XIe et xne siècles offre à peu près les mêmes caractères dans tout le midi de la France. Mais on peut remarquer que l'étroite région que nous avons décrite, est plus riche qu'aucune autre en monuments de cette époque, car elle nous montre des cathédrales, comme Notre-Dame-des-Doms et les basiliques de Vaison et de Cavaillon, d'importantes églises, comme celles de Valréas, Pernes, Le Thor, de charmantes chapelles, comme celles de Saint-Bénézet à Avignon, de Saint-Quentin à Vaison, du Groseau à Malaucène, de Saint- Symphorien à Caumont, etc., sans parler de grands édifices mutilés ou à demi ruinés, comme l'église de l'abbaye de Saint- Ruf et la cathédrale romane de Carpentras.
Au xive siècle, dès que le Saint-Siège est établi dans Avignon, l'architecture militaire et l'architecture religieuse prennent ici, l'une et l'autre, un style qu'on ne voit pas ailleurs. Iye type de la première, c'est les fortifications d'Avignon, murailles crénelées, flanquées de tours quadr angulaires, et ce système de défense est adopté aussitôt dans toutes les villes et bourgades soumises à l'autorité du Pape. Quant aux églises, dès lors toutes ogivales, elles offrent les unes avec les autres de frappantes analogies. On pourrait presque soutenir qu'il y a eu un gothique des Papes, ce serait celui de la chapelle de Clément VI, des principales églises d'Avignon, de la collégiale de Villeneuve, de l'église de Montfavet, de Saint-Sifïrein de Carpentras. Tous ces édifices ont une seule nef et sont remarquables par la largeur du vaisseau ; jamais d'arcs-boutants ; presque toujours, la voûte retombe sur des consoles. Sans doute, dans le midi de la France, beaucoup d'églises ogivales présentent des dispositions semblables, mais, le plus souvent, elles ont été bâties à l'imitation de celles d'Avignon et sous l'inspiration du Saint-Siège.
On pourrait faire une remarque de même genre en ce qui touche la peinture du xve siècle. Nous l'avons déjà observé, il ne saurait être question d'une « école avignonnaise », puisque les peintres qui travaillèrent pour les monastères d'Avignon et du Comtat venaient de toutes les provinces de France. Mais Avignon et le Comtat les attiraient et les retenaient. Nulle part ailleurs, il n'y eut alors plus ardent foyer d'activité artistique, car, aujourd'hui, nulle part ailleurs, on ne rencontre en aussi grand nombre les œuvres de ces peintres. Et cette abondance paraîtra d'autant plus remarquable que nous sommes dans une des parties de la France où le vandalisme révolutionnaire a sévi avec le plus de fureur.
Plus tard, au xviie et au xvnie siècle, naît ou s'établit dans
i6o LE COMTAT VENAISSIN
la contrée une pléiade d'architectes, de peintres et de sculpteurs, et c'est surtout pour connaître l'art de cette époque qulil faut, après avoir visité Avignon, parcourir le Comtat. En ce temps-là, non plus, on ne peut parler d'une a école comtadine ». Mais entre tous ces artistes il y a de visibles affinités de goût et de tempérament, affinités qui donnent à leurs œuvres une charmante unité de style. Us sont dénués de génie, mais leurs talents s'accordent pour créer des ensembles d'une véritable perfection : la chapelle de Iyibelli à Notre- Dame-des-Doms, la chapelle de la Vierge à Saint-Agricol, les appartements du palais épiscopal et l'hôpital de Carpentras, et tant de magnifiques hôtels, et tant de délicieux oratoires.
Une nuance ineffaçable d'italianisme, voilà ce qui, des siècles durant, fut ici la marque du goût. Déjà cette idée nous obsédait, lorsque nous battions le pavé d'Avignon. Nous avons été, dans tout le Comtat, poursuivis par la même hantise. 1/ Italie ! ' elle est ici dans le sang et dans les mœurs ; elle est jusque dans les paysages. Par une sorte de prédestination, cette terre avait reçu en partage la grâce la mieux faite pour plaire aux maîtres que lui donnèrent les hasards de l'histoire. Au delà du Rhône, c'est le L,anguedoc, l'espagnol Iyanguedoc, avec ses garigues désertes, ses contours durs et mal dessinés. Au delà de la Durance, la Provence évoque la pensée de la Grèce, tant sont pures et harmonieuses les lignes de ses montagnes arides, ke Comtat, c'est un peu notre Toscane.