SCÈNE VIL
EDOUARD, CAROLINE
EDOUARD, paraissant le premier.
Entrez, entrez, madame ; voici le seul abri que j'aie découvert.
CAROLINE
Où sommes-nous donc?
EDOUARD
Dans une cabane abandonnée, qui est devenue, je crois, une espèce de rendez-vous de chasseurs.
CAROLINE
Mais c'est affreux !
Je le sais bien.
Et vous m'y avez conduite?
Je n'avais pas le choix.
EDOUARD
CAROLINE
EDOUARD
CAROLINE , à part.
Quelle tranquilité! il est vraiment insupportable... (Haut.) Que! horrible pays !
EDOUARD
Je ne dis pas non.
Au fait, il faut bien souffrir un peu, pour avoir quelque chose à dire de ses voyages... Oh! quand je serai de retour à Paris, dans mon petit boudoir, et auprès d'un bon feu , comme je vais en raconter!., comme je vais mentir!., c'est là le seul plaisir, après les grands dangers, et nous en avons couru d'épouvantables.
EDOUARD
Lesquels !
CAROLINE
Mais d'abord, celui d'une fluxion de poitrine. .. vous surtout, qui vous êtes privé pour moi, de votre manteau, ce qui ne m'a pas empêchée d'avoir bien froid.
EDOUARD
Si nous pouvions faire du feu... les chasseurs dont je vous parlais, ont dû laisser quelques provisions... du bois , par exemple... (Voyant les broussailles qui sont auprès de la porte.) Tenez , voilà justement ce qu'il nous faut.
(Il les met dans la cheminée, prend la chandelle qui est sur la table et y met le feu.) CAROLINE , pendant qu'Edouard fait du feu.
Si attentif, si dévoué... et malgré cela, il ne parle pas... ces petits jeunes gens, si timides, c'est amusant; mais c'est terrible, car il ne dit rien... rien dont on puisse tirer avantage... même dans les momens de dangers, qui, d'ordinaire rendent si communicatif.
EDOUARD , qui vient d'allumer le feu.
Tenez, tenez, voyez-vous comme ces broussailles prennent vite, dans un instant vous aurez un feu magnifique... regardez déjà.
CAROLINE
Je vous donne une peine... combien vous êtes bon!
EDOUARD
Pas tant, c'est pour moi, ce que j'en fais... je serais trop malheureux si cette promenade devait vous rendre malade... Allons, maintenant approchez-vous , ce bon feu va VOUS remettre... (Plaçant une bûche devant la chaise.) Vous mettrez vos pieds là-dessus, ils sécheront mieux.
(Il lui prend la main pour la faire asseoir.) CAROLINE , avec douceur.
Mais vous, monsieur, votre main est glacée, pauvre jeune homme! il est tout tremblant!
EDOUARD , appuyé sur le dos de la chaise de Caroline. C'est de froid, madame!.. Vivement. )Mais qu'importe? je ne m'en aper-
cois pas, parce qu'il y a là , quelque chose qui me réchauffe et m'anime, une bonne pensée qui me donne du courage, un espoir qui me soutient.
CAROLINE, vivement.
Lequel?
EDOUARD, avec hésitation.
Celui de vous défendre, et de vous protéger, c'est ma seule idée.
CAROLINE, le regardant avec expression Pas d'autre?
EDOUARD
Non, madame, et si je peux vous ramener auprès de votre tante.
CAROLINE
Ah ! mon Dieu ! vous avez raison, cette pauvre tante doit être d'une inquiétude, elle va s'imaginer que je suis perdue, que je suis morte... Oui, monsieur, c'est votre faute, on ne se charge pas de conduire les gens, quand on ne connaît pas les chemins , et à moins , vraiment que vous ne l'ayez fait exprès.
EDOUARD
Peut-être bien, je n'en voudrais pas répondre.
Comment, monsieur, dans quel but, quelle intention? je ne resterai pas un instant de plus..*
EDOUARD, timidement.
Vous en êtes la maîtresse ; mais vous ne pouvez partir seule , la nuit, au milieu des précipices ; d'ailleurs, la pluie qui redouble vous retient près de moi, et vous pouvez rester sans crainte , je jure , par ce qu'il y a de plus sacré au monde, de vous respecter comme un frère!..
CAROLINE
Je vous crois.
EDOUARD
Ah! il est des gens qui ne laisseraient pas échapper une si belle occasion... qui se trouvant ainsi seuls auprès de vous, la nuit, et dans un désert , oseraient vous parler d'amour ; ils en seraient capables... mais moi , je vous l'ai dit... moi qui n'ai que des idées pures et désintéressées, je suis prêt, s'il le faut, à m'éloïgner de vous, et je vous promets, si vous l'exigez, de ne pas même vous adresser la parole.
CAROLINE, à part.
La belle avance.
EDOUARD
Me craignez-vous encore?
CAROLINE
Oh ! non , monsieur.
Am : Mire dans mes yero tes yeux.
Vraiment je n'y conçoit rien ,
Mais prenons courage ; Si timide est son maintien Qu'on ne risque rien.
Non rien , Avec lui, je gage.
Non rien , L'on, ne risque rien.
U'part.) J'ai juré que le coupable, A mes genoux tomberait.
(Haut.) Une conduite semblable,
Doit cacher quelque projet.
EDOUARD, timidement
Peut-être est-ce véritable...
Mais si c'était mon secret,
f-^rl CAROLINE, le regardant.
Ah , quel regard est le sien !
Allons, du courage, Si timide est son maintien Qu'on ne risque rien.
Avec lui je gage, L'on ne risque rien.
S'approchait! d'Edon ird
Ce secret peut-on rapprendre'
EDOUARD
Pourquoi le dirais-je ici,
A qui ru peut me comprendre?
CAROLINE, le regardant avec expression.
Qui vous fait parier ainsi?
EDOUARD, timidement.
Ah : si Ton savait m'entendre !
Pourquoi donc trembler ainsi ?
ENSEMBLE
EDOUARD. CAROLINE
Ah ! quel regard est le sien : Grand Dieu ! quel trouble est le sien:
Allons, du courage : Allons, du courage :
Maintenant , je le vois bien , Si timide est son maintien ,
Je ne risque rien. Qu'on ne risque rien.
Non rien. Non rien.
Allons du courage , Avec lui je gage ,
Non rien. Non rien,
Je ne risque rien. L'on ne risque rien.
EDOUARD
Eh bien ! puisque vous me forcez à vous dire ce que j'avais juré de cacher, à vous, et au monde entier... je vous aime.
CAROLINE, avec joie.
Ah ! c'est donc là ce secret, si terrible, dont vous ne vouliez pas convenir, bien plus, vous vouliez me persuader le contraire... c'était une trahison, oui, monsieur, demandez-m'en pardon... là! à genoux... (Edouard tombe à ses genoux.) Et maintenant, (D'un air tendre et confiant.) pour tenir ma promesse, pour que, moi, vous ne puissiez jamais m'accuser de fausseté, pour que ma franchise égale la vôtre , je vous dirai la vérité toute entière, c'est, que... je ne VOUS aime pas. (Elle part d'un grand éclat de rire.)
EDOUARD, toujours à genoux.
Ah! vous riez... eh! bien, j'en suis fâché, madame; mais, vous l'avez voulu, je vous aime , et je suis très entêté. (il se lève.)
CAROLINE
Comment, monsieur, que signifie?..
Nous sommes entrés tous les deux dans une route dont nous ne pouvons plus sortir... ce n'est pas volontairement que j'y ai fait les premiers pas, vous m'y avez entraîné, maintenant j'y marcherai plus vite que vous.
CAROLINE
Mais sans moi !.. (Elle se dirige vers la porte.)
EDOUARD, l'y devançant et en ôtant la clé. C'est ce que nous allons voir.
CAROLINE
Comment, monsieur?..
EDOUARD, mettant la clé dans sa poche.
J'ai toujours vu qu'on prenait son parti des choses irrémédiables.
(Au moment même on frappe aux deux portes.) VAN-BROOK , frappant en dehors à la porte du fond.
ïly a du monde dans cette cabane, car je vois de la lumière.
CAROLINE
M. Van-Brook !
ALFRED , frappant en dehors à la porte à droite. Qui que vous soyez!., ouvrez-nous!
CAROLINE
O ciel!., cette autre voix... à peine je respire...
ALFRED, en dehors.
Ouvrez, ou j'enfonce la porte!
CAROLINE , avec désespoir. C'est Alfred!., c'est lui... et M. Van-Brook de l'autre côté !..
(Pendant ce dialogue, Alfred et Van-Brook chantent en dehors.)
Air: Bonheur de la table.
Rien ne m'intimide, etc.
EDOUARD , qui s'est relevé et est allé s'asseoir sur la chaise à droite, à Caroline qui le
supplie.
Que voulez-vous que j'y fasse?
CAROLINE, à Edouard.
Répondez, monsieur... répondez...
EDOUARD
ït que leur dire?..
CAROLINE
Que vous êtes seul!., qu'on n'entre pas!
EDOUARD, froidement et sans remuer.
Pourquoi donc? je n'ai aucune raison de me cacher...
(Au même moment, Van-Brook et Alfred enfoncent les deux portes.)