SCÈNE IL
Les Mêmes, ALFRED.
ALFRED
Le maître de l'hôtel, les filles, les garçons, n'y a-t-il personne?.. Ah! qui es-tu?
Listou, paysan Basque, garçon baigneur, surnommé col-de-cygne par les Parisiens qui font toujours des gorges-chaudes.
ALFRED
Ah ! tu es montagnard ?
LISTOU.
Autrefois , j'avais une cabane à la montagne.
Liston , Van-Brook.
ALFRED
Air : De sommeiller encore ma chère.
C'est là, sans que rien vous enchaîne, Que Ton peut vivre indépendant !
LISTOU.
Oui, mais il fallait tout' las'maine, Travailler.., c'est humiliant!
Moi, d'être libre, je me pique; Car, voyez-vous, j'ai d' la fierté!
Et je me suis fait domestique, Afin de vivre en liberté.
ALFRED, souriant.
Vraiment!
LISTOU.
Comme ça je suis mon maître, à vos ordres, à votre service?.. Monsieur vient-il pour se baigner ?
ALFRED
Non.
Et lui aussi... il paraît qu'aujourd'hui personne ne vient ici pour ça.
ALFRED
Une chambre... un appartement s'il y en a?
LISTOU.
Le numéro 9 est vacant... la petite porte, en retour sur le jardin.
ALFRED
Je le prends. , . mais je ne vois personne au salon, où sont donc ces dames ?
LISTOU.
Dans leur lit... à cette heure-ci, tout le monde dort... excepté ce monsieur Hollandais, qui n'a pas d'heure , et qui dort toute la journée. (Il sort.; ALFRED, s'avançant et le regardant.
M. Van-Brook !
VAN-BROOK , levant la tête.
Mon jeune officier!.. M. Alfred de Lucenay.
ALFRED
Qui ne vous avait pas vu depuis notre rencontre à Bruxelles... où sans moi, et entre votre qualité de Hollandais...
van-brook
Ils me brûlaient vif, moi et mes marchandises , ça ma dégoûté du commerce !
ALFRED
Il y a de quoi !
VAN-BROOK
J'ai cédé mes fabriques, réalisé quelques millions et je me suis mis à rien faire.
Un bel état !
VAÏV-BROOK.
Pas tant! ça m'a ennuyé... l'ennui m'a rendu malade, ma dégoûté de tout, m'a donné le spleen... l'hiver dernier en arrivant à Paris, j'étais décidé à me tuer, j'avais même arrangé tout pour cela...
ALFRED
Ah ! mon Dieu! et qui donc, grâce au ciel, vous en a empêché?
VAN-BROOK
Les journaux ! je lisais tous les jours: Un tel, commis voyageur, s'est asphyxié avec Mlle Joséphine couturière!.. Un tel, garçon apothicaire, s'est brûlé la cervelle parce qu'il ne pouvait pas faire de pillules... Un tel. cordonnier, s'est pendu , parce que sa femme rentrait trop tard !
ALFRED
C'est ma foi vrai, je l'ai lu aussi !
VAN-BROOK
Alors, quand j'ai vu que tout le monde s'en mêlait , ça m'a paru si commun , si vulgaire, si peu comme il faut... autrefois je ne* dis pas , c'était di$-
" Alfred , Van-Brook.
tingué, c'était des sénateurs Romains, des lords, des philosophes, des sages... on était du moins en bonne société; il y avait du plaisir.
Air du Piège.
Mais à présent et sur sa barque, hélas,
Caron passe à chaque voyage ; De pauvres niais, ou des gens qui n'ont pas
De quoi lui payer leur passage. Rien que les voir partir pour l'autre bord,
D'y descendre m'ôte l'envie...
Car en restant sur terre... on est encor,
En moins mauvaise compagnie !
C'est ce qui fait que je suis resté.
ALFRED
Et vous avez bien fait de renoncer à votre dessein,
VAN-BROOK
Pas tout à fait... d'abord j'ai pris un médecin!,.
ALFRED
C'est égal! c'est toujours moins dangereux.
VAN-BROOK
Il m'aconseillé d'aller aux eaux de Cotte rets... le postillon qui s'est trompé m'a conduit à celles de Bagnères.
ALFRED
Qui vous ont guéri!
VAN-BROOK
Précisément, quoique je n'en aie pas pris.
ALFRED
Comment donc cela ?
VAN-BROOK
J'ai rencontré ici une Parisienne, une grande. dame du faubourg Saint- Germain, jolie et coquette à elle seule comme toute la chaussée d'Antin... ça m'a été agréable ! je me suis mis à l'aimer , ça m'a ranimé , elle a reçu mes hommages, ça m'a fait prendre goût à l'existence ; j'ai vu qu'elle recevait de même les hommages de tout le monde, ça m'a rendu jaloux et une fois jaloux, ça ma fouetté le sang, ça m'a rendu'de la vivacité , de l'impatience, de la colère... j'ai vécu, j'af tenu à la vie, j'y tiens comme un enragé; car je suis malheureux comme un diable , mais en même temps je suis guéri, voilà où j'en suis.
ALFRED
Je vous en fais compliment... et du côté de votre inhumaine, vous avez cependant quelque espoir?
VAN-BROOK
Sans doute, elle ne désespère personne et j'ai cru ces jours-ci que j'étais décidément le préféré, mais avant-hier, par malheur, est arrivé un petit jeune homme , que toutes ces dames ont trouvé charmant ; un jeune vicomte, un lycéen qui a déjà eu dit-on deux ou trois aventures, et qui, avant d'entrer à Saint-Cyr, commence ses voyages par Bagnères de Bigorre... Il est resté toute la soirée au salon , sans faire attention à elle et depuis ce moment c'est sur lui qu'elle a dirigé ses attaques... le croirait-an, un écolier...
ALFRED
Ce qui vous rend furieux ?
VAN-BROOK
Non pas ! comme on dit dans vos comédies , je dissimule , je prends patience et je prends des notes... Chaque impertinence, chaque caprice, chaque coquetterie, je l'inscris, et quand nous serons mariés, je lui ferai payer tout cela d'après mon registre qui forme déjà un in-folio tenu à parties doubles , par doit et avoir !
ALFRED
Mais cela fera un ménage à la diable !
VAN-BROOK
C'est ce qu'il me faut... on m'a conseillé les irritans! une bonne femme de ménage, une bonne Hollandaise me ferait périr de bonheur et d'ennui.
Air du Ménage de garçon.
Mais ici quelle différence :
De fureur toujours agité, Le sang circule avec aisance...
Seul moyen, par la faculté, De me maintenir en santé.
Pour moi, spéculateur dans l'ame, C'est sur-le-champ un double gain...
Chez moi, j'ai dç plus, une femme, Et f ai de moins un médecin.
ALFRED
C'est différent... si c'est pour raison de santé...
VAN-BROOK
Certainement... dès aujourd'hui je fais ma demande en mariage... pas de vive voix... c'est trop difficile, mais par écrit, on est plus sur de ses idées et si elle accepte , je vous invite à ma noce.
ALFRED
Et moi , à la mienne qui , je le crois précédera la vôtre...
VAN-BROOK
C'est juste! j'oubliais de vous faire mes compliment... je vois que mes lettres de recommandation pour Bordeaux vous ont porté boniieur et la maison Van-Open à qui je vous avais adressé...
ALFRED, à part.
O .ciel !
VAN-BROOK
Le viel ami et ancien associé de mon père maître Van-Open nous écrivait il y a quelques mois qu'il regardait comme à peu près sûr votre mariage avec sa seconde fille, la petite Emma.. .et l'affaire n'est pas mauvaise pour vous , mon gaillard , car le père Van-Open est au moins aussi riche que moi , et il n'a que deux filles... l'aînée déjà mariée à monsieur Deîmar. Une femme de tête et d'esprit à ce que tout le monde dit; car je ne la connais pas... et la seconde qui promet d'être charmante... aussi je m'en vais dès aujourd'hui envoyer ma lettre de félicitations. (il passe à droite.)
ALFRED , avec embarras.
Xon... non.». Je vous en prie... n'en faites rien.
VAN-BROOK
Et pourquoi donc ?
ALFRED
Le mariage n'a pas lieu... toutes! rompu! par moi, par ma faute!., ce r était là qu'un mariage de raison, et depuis, une inclination... un amour véritable...
YAN-BROOX.
Qu'est-ce que vous me dites là?
ALFRED
Tout était convenu et arrêté, il est vrai... et j'étais venu àParis demander au ministre de la guerre la permission de me marier, lorsque j'ai vu une personne , je ne vous en parlerai pas... parce que ce sont de ces rencontres qui décident delà destinée*., de ces femmes qu'on était appelé à aimer et dont le premier regard vous enchaîne pour la vfe... et si bonne, si gracieuse, si aimable... ce n'est pas celle-là qui est coquette... ce n'est qu'à moi seul qu'elle voudrait plaire... du reste , une haute naissance , mais une fortune fort modeste.., ainsi l'on ne dira pas du moins que l'intérêt m'a guidé... mais ce changement, cette rupture , il fallait l'annoncer à M. Van- Open. Je suis parti pour Bordeaux; mais arrivé à leur porte, je n'ai pas osé en franchir le seuil , je suis rentré à mon hôtel et après de nouvelles hésitations , j'ai écrit à M. Van-Open , que l'honneur , la délicatesse me faisaient un devoir de lui avouer... enfin vous vous doutez de ce que l'on dit en pareil cas, et je suis parti sans regarder derrière moi, sans réfléchir... je suis retourné à Paris... j'ai couru chez celle que j'aimais et j'apprends qu'elle a été obligée d'accompagner auxneaux, une vieille parente qui l'a élevée, qu'elle me supplie de l'attendre... ah! bien oui, dans mon dépit dans mon impatience , je repars de nouveau,
* Van-Brook, Alfred.
AVIS AIXCOQLETTES 7
Vous connaîtrez la route, car de bon compte voilà..
ALFRED
Eh î qu'importe? pourvu que je la retrouve... que je la revoie...
VAX-BROOK , regardant par la fenêtre à droite. Taisez-vous donc! c'est ma passion qui descend au jardin avec sa tante.
ALFRED , un peu ému.
Sa tante...
VAN-BROOK
Tous les matins... j'ai l'habitude de lui offrir des fleurs , qu'elle accepte. Je suis en retard . et je vais remplir mes fonctions de soupirant...
(H sort par le fond à droite.)