‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 11 sur 164 · I. Mortification de la raison · texte numérisé non relu

I. Mortification de la raison

Je mets au premier rang la mortification qui redresse l'usage de la raison, parce que c'est la plus importante, celle dont il faut principalement faire état et à laquelle il faut rapporter toutes les autres, qui ne doivent être considérées que comme des moyens propres à la perfectionner.

Or cette mortification doit s'étudier à rectifier la raison :

A. A l'égard de Dieu, par le retranchement de tout ce qui peut s'opposer à la pureté d'intention, à la soumission, à la confiance et à l'abandon à son bon plaisir, ou qui peut y diminuer quelque chose.

B. A l'égard de soi-même, par le retranchement de ce qui veut s'opposer à la douceur, à la patience

et à la vigilance d'une bonne volonté, qui travaille à servir Dieu avec exactitude et avec diligence.

C. A l'égard du prochain, par le retranchement de ce qui voudrait s'opposer au support, à l'assistance et à la correction du prochain.

Cette première espèce de mortification, c'est-àdire celle de la raison, est la mortification capitale. Il faut s'y appliquer sans craindre aucune indiscrétion. C'est pour elle que S. Paul « fléchissait les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la source de toute paternité au ciel et sur la terre, afin que, selon les richesses de sa gloire, il fortifiât ses chers disciples dans l'homme intérieur par son Saint-Esprit l ». C'est elle qui est à l'égard des autres mortifications ce que l'âme est au corps ; et à mesure qu'on s'y perfectionnera on verra que les autres se trouveront toutes faites, ou du moins très faciles à pratiquer, sans avoir besoin d'y apporter une application singulière. Un arbre s'abat de diverses manières, soit en coupant les branches les unes après les autres, soit en frappant sur la racine. Les coups donnés sur la racine font sécher toutes les branches, sans que l'on y touche. Il en est de même de la mortification de la raison; elle jette l'homme animal par terre en peu de temps, au lieu que les autres, sans elle, ne coupent que des branches qui re-

1 Huius rei gratia flecto genua mea ad Patrem Domini nosLri Jesu Christi, ex quo omnis paternitas in cœlis et in terra nominatur, ut det vobis secundum divitias glorias suœ, virtute corroborari per Spiritum ejus in interiorem hominem. Ephes. m, 14-16.

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naissent facilement et ne diminuent rien de la vigueur de la racine.

Il faut encore ajouter une chose qui regarde également Dieu, nous-mêmes et le prochain : c'est que nous devons veiller sur notre propre esprit, pour ne pas le laisser se former des préoccupations opiniâtres ou idées préconçues; aussi bien, pour cela, il faut se tenir dans un état d'âme qui soit libre et souple, afin d'acquiescer aux vérités, quand elles nous sont mieux connues, sans nous attacher à nos propres idées, puisque l'esprit humain est toujours sujet à errer activement et passivement, je veux dire, à être trompé soi-même et à tromper les autres.

Je ne prétends pas pourtant qu'il faille pour cela être irrésolu et chancelant ; je dis au contraire qu'il faut être ferme et agir avec résolution, selon nos connaissances, quand elles ont été réfléchies et concertées autant que nous le pouvons ; mais il faut que tout se fasse de telle manière que l'âme soit prête à se soumettre, lorsqu'elle connaîtra quelque chose de plus convenable et de meilleur.

Tout ceci se trouve développé plus loin dans l'exercice de la simplification de l'âme1. Si vous le pratiquez, vous trouverez cette première mortification facilement, comme sous votre main, et les deux suivantes vous paraîtront fort aisées : car votre âme sera prête à faire le bien et à fuir l'ombre du mal avec une volonté maîtresse et généreuse ; elle marchera en foulant aux pieds les sentiments, les désirs et les contradictions

1 Cf. Simplification de l'àme, page 55.

de la nature, et elle trouvera tout en Dieu auprès duquel elle se tiendra étroitement unie; et ce Dieu, qui est très simple dans son unité, et qui veut tout attirera la simplicité de l'unité, sera son unique soin comme il est son unique nécessaire.

II. Mortification dans les choses où le prochain a un juste intérêt avec nous.

Il faut ici éviter beaucoup d'écueils venant de l'indiscrétion où porte une vue fausse ou aveugle, qui croit que c'est une excellente pratique de mortification que de retrancher toujours le doux et l'agréable et de choisir toujours le plus dur à la nature. C'est une erreur; parce que ce n'est ni sur le dur, ni sur le doux ou l'agréable que se doit régler la mortification, mais sur ce qui nous est marqué comme objet de la volonté de Dieu.

Il faut prendre l'agréable aussi bien que le désagréable, quand sa volonté nous le marque par les règles de notre état ou autrement, et être bien persuadé que la mortification ne présuppose pas toujours la privation absolue de ce qui est agréable aux sens, mais qu'elle se trouve aussi dans l'usage, quand il est fait avec pureté d'intention, avec ordre et avec modération.

Quand donc le prochain a droit avec nous dans une même chose, la mortification ne doit rien entreprendre à ses dépens, d'autant que ce serait une injustice. On peut bien l'y exhorter, mais en ne lui étant point importun ni à charge, et au contraire en lui montrant un esprit de condescen-

dance : car la mortification volontaire ne doit pas contraindre le prochain à se mortifier dans quelque chose qu'il peut faire licitement et honnêtement. « Que chacun de vous, dit S. Paul, tâche de satisfaire son prochain pour ce qui est bon et le peut édifier : car Jésus-Christ n'a pas cherché à se satisfaire lui-même'. »

Bien loin donc de nous rendre importuns au prochain par notre mortification, il faut retrancher par esprit même de mortification ce qui peut lui être à charge, à moins qu'on ne doive s'en servir pour l'instruire, ou pour le corriger, ou pour le diriger, et qu'on ait l'autorité nécessaire ou des raisons de charité qui soient évidentes et éloignées de toute indiscrétion.

La véritable dévotion ne doit point se rendre odieuse au prochain ; mais au contraire elle doit l'attirer par sa charitable condescendance, sans cependant sortir des bornes de la liberté chrétienne et des devoirs de son état.

III. Mortification dans les choses qui dépendent de notre liberté.

Cette dernière espèce de mortification ne doit être considérée que comme l'instrument de la première. Celle-ci, en effet, doit s'en servir librement, c'est-à-dire sans entrer dans un esprit de contrainte qui pense devoir toujours tout retrancher

1 Unusquisque vestrum proximo suo placeat in bonum, ad csdificalionem. Etenim Christus non sibi piacuil. Rom. xv, 2, 3.

aux sens et ne leur jamais concéder aucune chose particulière, selon qu'on l'a résolu ; elle doit aussi s'en servir discrètement, pour accorder toutes choses avec les devoirs de son état et pour ménager la nature en la flattant un peu au lieu de l'aigrir, quand on la voit trop chagrine : car l'esprit de contrainte, aussi bien que l'indiscrétion, en poussant la nature à bout, augmente ses répugnances et fait qu'elle devient souvent presque insupportable à l'âme. En mêlant à la force un peu de douceur, on a pour l'action meilleure raison et plus de courage, et la grâce nous aide à faire ce que nous ne saurions faire par nature.

Remarquez bien ce que je dis : cette dernière espèce de mortification ne doit être regardée que comme l'instrument de la première, car si la première ne la manie et ne s'en sert à ses fins, cette dernière est bien peu de chose. C'est de celle-ci que parle l'Apôtre quand il dit : « Les exercices corporels servent à peu de chose » ; mais c'est de la première qu'il entend parler, quand il ajoute : « La piété est utile à tout ' » : car c'est elle qui règle la raison et lui fait pratiquer ses devoirs envers Dieu, envers soi-même et envers le prochain.

Chacun doit donc, selon son état, user de cette dernière mortification, en y observant les règles de la discrétion, spécialement dans ce qui pourrait faire tort aux facultés spirituelles, comme le ferait la privation du sommeil que l'on croit nécessaire, chacun selon son tempérament. Je n'approuve

1 Corporalis exercitatio ad modicum utilis est; pietas autem ad omnia utilis est. I Tim. iv, 8.

point les mortifications sur cet article, sinon en ce qu'on reconnaît par de bonnes expériences n'être pas nécessaire, et dont on peut se passer aisément, sans échaufïement de sang ni de tête ; mais une religieuse s'en doit tenir exactement à sa règle. Voilà tout ce que je crois devoir vous marquer au sujet de la mortification, et c'est bien assez. Il me reste seulement à vous donner un grand avis pour la mortification dans les choses futures ; mais il faut auparavant vous tracer l'exercice de la simplification de l'âme.

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