IV. De la manière de simplifier l'àme
ou d'agir avec simplicité de cœur, et de la mortification
touchant les choses futures.
Nous devons observer les quatre points suivants, pour rendre notre âme simple et pour faire qu'elle agisse avec une louable simplicité, en la manière qu'elle doit être et agir.
i° Il faut s'étudier à tenir serrés auprès de Dieu toutes les volontés, les désirs, les soins, les craintes et les affections de notre âme, sans les regarder volontairement, sinon en se considérant en même temps en Dieu et en s'efTorçant de les unir à lui et de les purifier toujours de plus en plus. Pour cela souvenez-vous que dans l'Evangile Jésus se compare à la poule, qui ramasse ses poussins sous ses ailes ; et puisqu'il nous témoigne un si grand désir d'agir à notre égard comme agit cette poule, croyons que nous ne saurions mieux faire envers lui que d'imiter ce que font les poussins à l'égard
de leur mère. Appliquons-nous cette idée, et dans toutes les occasions, pénétrés du sentiment de David qui disait : « Je mettrai toute mon espérance à l'ombre de vos ailes », recourons aussitôt aux ailes de cette poule divine, sous lesquelles nous ramènerons nos volontés, nos désirs, nos soins, pour y trouver la sécurité et le secours; et, comme ajoute le roi prophète, nous demeurerons là « jusqu'à ce que la tempête de l'iniquité soit passée ' ».
2° Il faut regarder Dieu comme étant incessamment appliqué à opérer dans les âmes tous les mouvements qui sont nécessaires pour leur vie spirituelle, tant qu'elles ne sont pas séparées de lui par le péché. Il en est ainsi de l'âme qui agit incessamment dans le corps, sans qu'il soit nécessaire, tant qu'elle y est, qu'on se mette en peine de tous les mouvements dont il a besoin; parce qu'on est certain qu'elle les opérera d'une manière toute naturelle. Mais Dieu est bien plus parfaitement l'âme de nos âmes que les nôtres ne le sont de nos corps : aussi cette idée doit, dans notre conduite, nous porter à une grande simplicité, accompagnée de paix et de confiance.
3° Il faut regarder tous les états intérieurs où Ton se trouve, quelque différents qu'ils puissent être dans un même jour ou même dans une heure, comme autant de mouvements de sa conduite qui nous marque par là l'exercice qu'il attend de nous, soit de patience, soit de lutte et de résistance, soit d'exactitude et de diligence. Il faut donc s'y appliquer avec une grande simplicité, sans s'éloigner
1 Et in umbra alarum tuarum sperabo, donec transeat iniquitas. Ps. lvi, 2.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 5j
en aucune manière des ailes de cette divine poule, sous lesquelles l'âme s'efforcera de pratiquer ces vertus avec résignation et confiance.
4° Il faut s'étudier à ne rien donner volontairement de nos affections qu'à ce qui conduit à Dieu, ou à ce qui est de son ordre et de sa direction, afin qu'en nous resserrant et nous ramassant ainsi tout entièrement à la seule simplicité de Dieu, il nous devienne tout en toutes choses.
En observant ces quatre points, nous marcherons devant Dieu en simplicité de cœur avec une volonté pleine de paix et de confiance, de charité et de générosité ; et simplifiée de la sorte, notre volonté évitera tout ce qui peut établir de la multiplicité dans ses vues, dans ses désirs et dans ses retours sur elle-même, pour s'en tenir fermement à l'unique nécessaire.
Tout se trouve dans cette simplicité : un amour généreux, fort et enflammé envers Dieu, ainsi qu'une douce charité envers le prochain, sans que ses misères et ses inconstances inquiètent l'âme, et même sans qu'elle soit ébranlée par ses propres infirmités. Mais surtout, âme pieuse, il faut aller puiser dans la simplicité de Dieu et dans son sein l'esprit d'une charité débonnaire, patiente et bienfaisante envers le prochain, en regardant avec quelle patience et avec quelle charité Dieu tire de sa simplicité tous les secours qui nous sont nécessaires à nous et à tous les hommes.
Et maintenant, voici le grand avis que j'ai à vous donner pour les mortifications dans les choses futures : c'est que, quand la vue de quelque événement qui pourrait arriver se présente, et qu'il vous
semble que vous en auriez une très grande mortification, vous recouriez promptement à l'exercice de cette simplification, et que vous vous retiriez sous les ailes maternelles de la poule céleste, en vous calmant par ces réflexions pleines de vérité, ou bien par d'autres semblables : Hé ! que sais-tu si cet événement t'arrivera ? S'il t'arrive : Hé ! que sais-tu en quel état pour lors sera ton esprit et en quelle condition Dieu le mettra? Et puis, si Dieu te l'envoie, il te donnera aussi en même temps le secours et mettra ton esprit dans un état tout autre que tu ne le vois présentement. Il n'y a rien de plus vrai que ces réflexions : car Dieu prend plaisir à renverser nos prévoyances ; et s'il permet que les choses futures nous effraient, c'est pour nous attirera l'anéantissement de nous-mêmes et pour nous faire connaître plus sensiblement, selon l'expression du Psalmiste, « qu'il est le refuge du pauvre, son appui dans le besoin et son aide dans la tribulation ' ».
Voilà où je vous conseille d'en demeurer touchant ces idées de l'avenir; et l'expérience vous apprendra que cet avis est le plus sûr, le plus tranquille et le meilleur, car il est le plus éloigné de la présomption et de l'industrie humaine, toujours faible et incertaine.
Adieu.
1 Et factus est Dominus refugium pauperis : adjutor in opportunitatibus, in tribulatione. Ps. ix, 10.