DES EXEMPLES QUE JESUS-CHRIST NOUS DONNE DE MORTIFIER L'ENTENDEMENT
CONSIDÉRATIONS
i. Jamais remèdes ne furent appliqués avec plus de charité et plus de sagesse que ceux que Jésus- Christ a appliqués sur les plaies de l'entendement. En se faisant homme, il n'a pas voulu prendre l'état d'un homme fait, comme le fut celui d'Adam au jour de sa création ; mais il a choisi de prendre un corps d'enfant, afin de cacher à nos yeux l'usage de sa raison sous le voile de l'enfance. La Sagesse incarnée, qui des cieux vient sur terre pour nous instruire, commence sa première instruction par la leçon de l'enfance.
N'est-ce pas assez pour nous faire connaître clairement que, pour parvenir à la vraie sagesse, il faut cesser de suivre la vieille façon d'entendre les choses et de les concevoir, et qu'il faut retourner à une enfance raisonnable, afin d'apprendre à se servir de son entendement d'une manière toute nouvelle? La Sagesse le dit : « Celui qui est petit, qu'il vienne à moi ' ». Or toutes ses paroles sont autant d'oracles, et ses œuvres s'accordent avec
1 Qui est parvulus, declinet ad me. Prov. ix, 16.
ses paroles. Il faut donc devenir petit, sinon il est impossible de devenir sage.
2. Cette sagesse divine de Jésus-Christ pouvait éblouir les veux de tous en faisant éclater ses lumières; mais comme elle n'était venue au monde que pour instruire les hommes, elle ne disait que ce qui était convenable à ses disciples et ce qui était le plus propre pour leur faire désapprendre ce qu'ils savaient mal. Elle ne s'est fait connaître que peu à peu, elle a écouté, elle a interrogé comme si elle eût ignoré quelque chose, elle a supporté les grossièretés de ses disciples, et elle n'a voulu se manifester qu'en temps et lieu, comme, aux noces de Cana, elle le dit à sa très sainte Mère. Ne sont-ce pas là des leçons toutes pratiques, qui enseignent que pour devenir sage il faut renoncer à la présomption de l'entendement, écouter, interroger, supporter et se servir de ses connaissances avec poids et mesure, selon les règles de la raison réformée par cette Sagesse divine, et non pas selon l'impétuosité des vues et des conceptions de cet entendement blessé?
3. Si le Sauveur, en sa sagesse, a employé beaucoup de temps pour donner la leçon de la vie cachée, c'est qu'il savait que l'entendement de ses disciples avait besoin d'une longue instruction d'exemples pour être maintenu dans une humble et sainte petitesse, pour être empêché de retourner à son ancienne folie et de vouloir encore s'estimer comme Dieu en se faisant paraître. La Sagesse divine savait la grande pente qu'a l'esprit humain de connaître de tout et de se faire connaître partout, dût-il errer témérairement, et c'est pour cela qu'elle
lui faisait une longue répétition de la leçon de la vie cachée. C'était lui appliquer un excellent remède ; mais c'était aussi lui enseigner toute la manière de devenir sage et de continuer à l'être : car la vie cachée garde tout en n'exposant rien mal à propos. Puis donc que la Sagesse même l'a pratiquée si longtemps, il faut toujours l'estimer, autrement nous ne serons pas sages, ou bien, si nous le sommes, nous ne le serons pas longtemps.
4. La sagesse divine de Jésus-Christ, se trouvant chez Hérode, a voulu passer pour folie; on l'y traite avec mépris et dérision, et au lieu de faire éclater sa lumière et sa puissance, elle supporte toutes les injures avec un silence profond et une modération admirable. Là encore pendant que les courtisans faisaient d'elle comme un jouet, elle demeure dans un état d'abnégation et de modestie qui en fait un spectacle digne de la vue de Dieu et de l'admiration des anges, et qui est aussi bien capable de ravir une âme en faveur de laquelle sa bonté enlève le voile pour lui faire contempler cette merveille de sagesse. Mais c'est ici la dernière et la plus haute leçon de sa vie cachée; elle comprend toutes les autres, et par les œuvres elle nous enseigne que l'esprit du monde est ennemi de la vraie sagesse : car elle se cache de lui, elle ne fait aucun cas de son estime, elle méprise ses honneurs ; enfin elle nous montre que celui qui veut être de ses amis et devenir parfait à son école, doit détruire dans son entendement et dans ses actions l'estime des hommes et l'applaudissement du monde.