‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 110 sur 164 · DU MÉPRIS ET DE LA MORTIFICATION DE. L'ENTENDEMENT · texte numérisé non relu

DU MÉPRIS ET DE LA MORTIFICATION DE. L'ENTENDEMENT

CONSIDÉRATIONS

i. C'est de l'entendement que le péché a tiré son origine. C'est lui qui a été séduit le premier par une fausse apparence de pouvoir devenir semblable à Dieu ; et en voulant avoir ce que Dieu ne lui donnait pas et ce qu'il était incapable d'avoir, il a perdu toutes les richesses que le Créateur lui avait données. Quelle estime mérite-t-il après avoir fait une si lourde faute? Mais il lui en reste des blessures qui l'accompagneront jusqu'au tombeau. Il se prend facilement pour un autre en s'estimant pour ce qu'il n'est pas ; et la faiblesse de ses vues lui donne une grande facilité pour être trompé par les sens. Il ne se gouverne luimême que comme un aveugle, qui a besoin d'un bâton pour tâter où il posera le pied. Il ne juge que sur la relation de deux rapporteurs corrompus, qui sont les sens extérieurs et intérieurs. Que peut-il donc attendre de son propre jugement, s'il n'use de beaucoup de défiance et de vigilance à l'égard de tels auxiliaires, puisqu'ils sont infidèles, et s'il ne reconnaît le besoin qu'il a de se-

cours, puisqu'il porte en lui-même la plaie de l'erreur et de la faiblesse?

2. Les plus éclairés d'entre les hommes et ceux qui s'estimaient le plus, ont été contraints de recourir à l'artifice pour donner du secours à leur entendement. Ils ont beaucoup travaillé pour inventer l'art de la logique, qui leur prescrit des règles, afin de raisonner avec plus de sûreté, de ne point se tromper eux-mêmes et de se garder d'être trompés par les autres. Mais à quoi cela leur a-t-il servi? Ils ont fait, sans y penser, une protestation publique de leur ignorance et de leur insuffisance, puisqu'ils ont montré par là qu'ils avaient besoin de ce secours pour raisonner. De plus il leur est arrivé bien pis encore : car, selon S. Paul, « en se disant savants, ils sont devenus insensés ] ». En effet que font aujourd'hui tant de philosophes? Plusieurs ne se servent de leur art que pour s'aveugler plus subtilement, pour soutenir l'erreur avec plus d'opiniâtreté et pour se montrer incorrigibles. Mais en se disputant et en se démentant les uns les autres dans leurs opinions, ils font voir que leurs lumières sont fort incertaines, et que si le secours de leur logique est si défectueux, leur entendement est encore plus pauvre, puisqu'il a besoin de s'en servir pour raisonner.

3. Il ne faut que consulter l'expérience commune de tous les hommes pour toucher au doigt la pauvreté de l'esprit humain. De quelle attention et de combien de discours n'a-t-il pas besoin pour

1 Dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt. Rom.

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connaître et pour comprendre une vérité? Ce qui lui paraissait d'abord certain lui devient tout à coup incertain par l'occurrence de nouvelles idées qui éclipsent ses premières vues ; mais ce qu'il y a déplus triste, c'est que dans la pratique il ne reconnaît souvent qu'il s'est trompé que lorsqu'il n'y a plus de remède. Quand la faute est faite, ses yeux s'ouvrent pour reconnaître qu'il a agi sans réflexion, ou avec ignorance, ou bien avec trop de précipitation, et que ses deux rapporteurs corrompus l'ont tellement aidé à s'aveugler pour lui faire faire de fausses démarches qu'il ne lui reste plus que regret et confusion.

4. Et même après avoir agi avec beaucoup de précaution, souvent le doute lui survient s'il a bien ou mal fait. Quelquefois il croit avoir fait merveille, quand il n'a rien fait qui vaille. D'autres fois il pense avoir mal agi, alors qu'il a fait raisonnablement tout ce qu'il fallait et tout ce qu'il pouvait faire. Quelle raison y a-t-il donc de se fier à l'entendement et à son propre jugement, puisque la connaissance et la fermeté lui manquent, et que la lumière qui est en lui ne produit que de fausses lueurs, qui ne servent qu'à l'induire en erreur?

5, L'homme ne sera jamais sage s'il ne reconnaît les défauts de son entendement ; il ne s'en servira jamais bien qu'en usant d'une prudente défiance, et jamais il ne jouira des splendeurs de la pure lumière s'il ne détruit l'habitude perverse qu'il a prise d'estimer et de suivre son propre jugement. Ses ténèbres sont épaisses ; mais cette mauvaise habitude les a augmentées et a rendu ses blessures d'une guérison plus difficile : aussi plus on l'a

suivie et plus on a besoin de la détruire pour remettre la raison en son premier état de droiture et de rectitude.

Tout ceci est d'expérience commune; il ne faut qu'ouvrir les yeux pour en constater la vérité.

AFFECTIONS

Dites à Dieu avec effusion de cœur ces paroles de David : « Mon Dieu, vous connaissez ma folie, et mes péchés ne vous sont pas cachés1». Hélas! Seigneur, vous savez en quelles extravagances mon propre jugement m'a jetée et quels péchés il m'a fait commettre. Rappelez-les à votre mémoire avec une douce confusion de vous-même, et en voyant vos faiblesses, réjouissez-vous de ce que Dieu est tout et que vous n'êtes rien.

Reconnaissez que le Seigneur est juste dans le retranchement qu'il a fait des lumières surnaturelles qu'il avait données à votre premier père, puisqu'il en avait tant abusé, et que c'est un trait de sa sagesse d'avoir laissé à sa postérité des marques du besoin que l'homme a de son secours divin. O Seigneur, il vaut bien mieux que nous ayons besoin de vous à tous moments, afin que nous dépendions toujours de vous, plutôt que d'avoir quelque chose en propre à nous : car sans aucun doute nous en abuserions.

Confessez que votre entendement est aveugle, et en vous souvenant de ces paroles de Jésus-

1 Deus, tu scis insipientiam meam ; et delicta mea a te non sunt abscondita. Ps. i.xvin, 6.

Christ : « Si la lumière qui est en vous n'est que ténèbres, combien grandes seront les ténèbres mêmes1? », que votre cœur dise à Dieu ces paroles du Psalmiste : « C'est vous, Seigneur, qui faites luire ma lampe; mon Dieu, éclairez mes ténèbres2»; et cette autre parole du Prophète royal : « La source de la vie est en vous, et nous verrons la lumière dans votre lumière 3 ». O Seigneur, mon expérience me doit bien faire reconnaître ces vérités. Aussi je ne m'étonne point de ce que David vous demande si souvent « que vous lui donniez l'intelligence»; donnez-la-moi également s'il vous plaît.

Pensez devant Dieu à ces paroles de S. Paul, en admirant la sagesse divine et sa grandeur : « Que sont devenus les sages? Que sont devenus les docteurs de la loi ? Que sont devenus ceux qui recherchaient avec tant d'estime les sciences de ce siècle?Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde4? » O Seigneur, ils ne pouvaient point être sages, puisqu'ils ne reconnaissaient pas le besoin qu'ils avaient d'être éclairés de votre lumière et qu'ils n'imploraient point votre secours. Ce n'est pas tout d'avoir des yeux, il faut encore la lumière du jour pour voir les objets : de même

1 Si lumen, quod in te est, tenebrse sunt, ipsae tenebrse quantas erunt ? Matth. vi, 23.

2 Tu iliuminas lueernam meam, Domine; Deus meus, illumina tenebras meas. Ps. xvn, 29.

3 Apud te est fons vitae ; et in lumine tuo videbimus lumen. Ps. xxxv, 10.

4 Ubi sapiens? ubi scriba ? ubi conquisitor hujus sœculi ? Nonne stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi ? 1 Cor.

Ij 2C.

notre entendement ne nous servirait pas davantage, si votre lumière ne l'éclairait, ô mon Dieu.

Souvenez-vous devant Dieu de ces paroles de Salomon : « Je suis le plus insensé de tous les hommes, et la sagesse des hommes n'est pas avec moi ' ». Après cela, Seigneur, que dois-je dire? Si le plus sage des hommes parle ainsi de lui-même, que dois-je penser de moi? Sans doute il parlait avec humilité, mais cependant avec vérité : car il n'aurait été que ce qu'il dit dans ces paroles, si votre lumière ne l'avait éclairé pour le rendre sage.

Représentez à Dieu la petitesse de votre esprit, et demandez-lui la grâce d'être encore plus humble que Salomon, ce grand génie, puisque vous avez bien moins de capacité que lui. O Seigneur, direzvous, je ne m'étonne pas de ce que vous ne donnez votre sainte grâce qu'aux humbles : car les superbes y mettent obstacle par la vaine estime qu'ils ont d'eux-mêmes. Ce serait déroger à votre gloire que de faire un don à ceux qui veulent entrer en comparaison avec vous en se faisant quelque chose dans leur estime, quoiqu'ils ne soient rien. Il n'y a que vous qui puissiez dire : « Celui qui est2 ».

RÉSOLUTIONS

i° De vous défier de votre entendement comme d'un malade qui est atteint de la contagion de sa propre estime, dont il ne guérira jamais.

1 Stultissimus sum virorum, etsapientia hominum non est mecum. Prov. xxx, 2.

2 Qui est. Exod. ni, 14.

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2° De recourir à Dieu dans les difficultés, et d'attendre de lui la lumière et le secours, spécialement dans les tentations : car c'est sur ce point surtout que le démon se joue de ceux qui ont recours à leur raisonnement pour disputer contre la tentation et en triompher.

3° De ne pas vous étonner si votre entendement a recours tout d'abord à son industrie, car c'est là un effet de sa maladie, mais de le ramener à Dieu dès que vous vous en apercevez.

EXAMEN

i° Voyez si vous n'êtes point attachée à votre opinion plus que de raison, et si vous ne la défendez pas avec trop d'opiniâtreté.

2° Si vous reconnaissez le besoin que vous avez de direction et de conseil.

3° Si vous êtes bien persuadée de la nécessité de mortifier votre propre jugement : car sans cela personne ne peut être ni éclairé ni prudent.

BOUQUET SPIRITUEL

i°« Humilia valde spiritum tuum. » Eccli. vu, 19. — Humiliez beaucoup votre esprit.

20 « Cogitationes mortalium timidae, et incertae providentiae nostrae. » Sap . ix, 14. — Les pensées des hommes sont timides, et nos prévoyances sont incertaines.

3° « Si quis se existimat scire aliquid, nondum cognovit quemadmodum oporteat eum scire. » I Cor. vin, 2. — Si quelqu'un se flatte de

savoir quelque chose, il ne connaît pas encore de quelle manière il lui faut savoir.

DEUXIEME MÉDITATION

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