I. Ce que Dieu est
Ici tout d'abord nous trouvons un abîme, d'où nous ne pouvons nous retirer qu'en empruntant les paroles d'un Prophète et les appliquant à Dieu : « Il est grand et il n'a point de fin ; il est sublime d'élévation et d'immensité 2 ».
Pour mieux saisir le sens de cette parole du Pro-
1 Qui scrutator est majestatis, opprimetur a gloria. Prov. xxv, 27.
2 Magnus est, et non habet finem ; excelsus et immensus. Baruch m, 20.
phète, il faut suivre la voie de la négation : car elle est plus avantageuse pour nous aider à connaître Dieu que celle de l'affirmation. En effet, quand bien même la voie affirmative assemblerait tout ce qu'elle connaît de beau et de bon dans les créatures pour le lui attribuer, elle ne pourrait pas l'élever davantage ; mais la voie négative, amassant toutes les perfections et y mettant en contraste tout ce que Dieu est, et de plus ajoutant qu'il n'est pas seulement cela, mais qu'il est infiniment plus encore, l'élève au-dessus de tout le sensible et de tout ce qui est créé. Je crois donc que le Prophète veut suivre ici cette voie négative, et parler de Dieu par opposition à la grandeur du monde ; et il me semble que se l'étant représentée avec ses défauts, il dit, pour exprimer le mieux qu'il peut ce que Dieu est, « qu'il est grand, qu'il n'a point de fin et qu'il est sublime d'élévation et d'immensité ».
Ce que les hommes estiment grandeur est très peu de chose, et si ncus considérons de près cette grandeur, elle n'est même d'aucune valeur. La fourmi, chargée d'un grain de blé, nous la représente au naturel : cet être si petit porte quelque chose de bien grand par rapport à lui ; mais il ne faut qu'un souffle pour le troubler, une paille pour l'arrêter et le bout du doigt pour l'écraser. Tout ce qu'il porte de grand ne l'est donc que eu égard à sa petitesse : car enfin ce n'est qu'un grain de blé qu'il a bien de la peine à traîner. Mesurons aussi d'après cette idée le pouvoir des hommes par rapport à la puissance de Dieu, et voyons combien sa grandeur est au-dessus de leur petitesse.
Nous pouvons comparer la grandeur humaine à
ce petit grain de blé, et puis, par la voie de la négation, relevant bien au-dessus le pouvoir et la grandeur de Dieu, nous dirons avec raison qu'il est infiniment plus élevé ; et c'est en ce sens que nous devons entendre cette première parole du Prophète : « Il est grand ». O Seigneur! il n'y a que vous seul qui soyez grand, et ce que nous appelons grandeur parmi les hommes ne l'est qu'en apparence trompeuse et en vanité.
Combien dure en effet cette grandeur des hommes? Le saint homme Job nous le dit par cette parole : « Ils passent leurs jours dans les félicités, et en un moment ils descendent dans les enfers ' ». S'il avait pu trouver quelque chose de moindre qu'un moment, il s'en serait servi pour exprimer son idée sur le peu de durée des grandeurs humaines. Ecoutons encore le prophète Isaïe : « Toutes les nations du monde ne sont à son égard que comme ce qui n'est pas, et elles ne doivent être considérées devant lui que comme le vide et le néant 2 ». Ouvrons enfin les yeux sur ce qui se passe autour de nous, et voyons de quelle manière la mort, les disgrâces, les accidents tombent sur les sceptres et les couronnes, sur les honneurs et sur les plaisirs, pour les jeter dans le néant; et toutes ces choses entassons-les ensemble dans un seul tout, et nous verrons que cette imaginaire grandeur du monde est moindre dans sa durée que ne l'est un point à l'égard de tout l'univers.
1 Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt. Job xxi, i3.
2 Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatse sunt ei. Is. xl, 17.
Mais au contraire la grandeur de Dieu y est totalement opposée, et le Prophète nous l'explique par sa deuxième parole, en ajoutant à sa grandeur « qu'elle n'a pas de fin ». Le Prophète-Roi lui aussi reconnaissait cette vérité et la vanité des grandeurs terrestres, quand il disait à Dieu : « Votre royaume est le royaume de tous les siècles, et la grandeur de votre domination s'étend sur toutes les générations l », c'est-à-dire sur toutes celles qui sont passées, qui sont présentes et qui sont à venir.
Qu'est-ce encore que cette élévation des hommes, qui fait une partie de leur grandeur? Rien autre chose qu'une disposition pour rendre plus retentissantes leur chute et leur ruine. Ecoutons ce que dit le roi David des autres rois de la terre : « Vous les gouvernerez, Seigneur, avec une verge de fer, et vous les mettrez en pièces comme des vases d'argile 2 ». C'est ce que nous voyons s'accomplir tous les jours, et, comme le dit le Psalmiste, « leur mémoire s'évanouit avec fracas3», de même que le verre fait grand bruit en se cassant, mais ses pièces ne sont plus bonnes qu'à être jetées au rebut. Le Prophète royal dit encore : « J'ai vu l'impie exalté et élevé comme les cèdres du Liban. J'ai passé, et voici qu'il n'était plus; je l'ai cherché et je n'ai pu même trouver sa place4. »
1 Regnum tuum, regnum omnium saeculorum ; et dominatio tua in omni generatione et generationem. Ps.cxliv, i3.
2 Reges eos in virga ferrea, et tanquam vas figuli confringes eos. Ps. n, 9.
3 Periit memoria eorum cum sonitu. Ps. ix, 7.
4 Vidi impium superexaltatum et elevatum sicut cedros Libani. Et transivi, et ecce non erat ; et qusesivi eum, et non est inventus locus ejus. Ps. xxxvi, 35, 36.
Il parle avec raison et à bon droit de cette grandeur et de cette élévation comme d'une chose qui est entièrement abolie, et dont il ne reste aucun vestige : car il n'en reste plus rien pour celui qui l'a occupée.
Mais de plus le prophète Baruch oppose l'élévation de Dieu à cette vaine grandeur par sa troisième parole : « il est très relevé »; et David dit encore : « Puisque le Dieu très haut regarde les humbles et ne connaît que de loin ceux qui s'élèvent ' », c'est signe que tout ce qui est relevé dans le monde est indigne de s'approcher de lui. Aussi le prophète Isaïe a bien raison de comparer les hommes avec leur prétendue élévation « à une paille que le vent enlève » ; telles sont en effet ses paroles : « Ils ne sont à l'égard de l'arc du Seigneur, qui marque son châtiment, que comme une paille enlevée par le vent 2 ».
Jusqu'où enfin s'étend cette grandeur des hommes? Hélas ! c'est ici surtout que paraît sa misère : car elle ne peut pas s'exempter des nécessités qui sont communes aux autres mortels, et elle est sujette au même sort. Les maladies, les douleurs, les chagrins, la mort et les autres infortunes l'environnent de toutes parts; sa puissance ne va qu'à s'exercer, pour un temps seulement, sur ses semblables en misères, et elle ne s'étend qu'à un certain faste, à une certaine arrogance qui la précipite souvent dans le crime et dans l'injustice; et trop souvent aussi le malheur éternel est le
1 Quoniam excelsus Dominus, et humilia respicit ; et alta a longe cognoscit. Ps. cxxxvn, 6.
2 Sicut stipulam vento raptam arcui ejus. Js. xli, 2.
terme de cette grandeur et sa triste récompense. Mais le Prophète oppose à ces misères de la grandeur du monde et à son peu d'étendue l'immensité de Dieu, et c'est ce qu'il exprime par sa quatrième parole : « il est immense ». Voilà tout ce qu'il a pu dire de la grandeur de Dieu par ce qu'il est, et nous n'en pouvons pas dire davantage, parce qu'on ne peut pas plus l'exprimer par la parole qu'on ne peut la concevoir par la pensée. Retirons-nous donc de cet abîme en y laissant nos âmes plongées dans l'adoration, dans l'admiration et dans l'anéantissement, puisqu'il est tout et que nous ne sommes rien, et appliquons notre esprit et nos efforts à ce qui est plus proportionné à notre portée en considérant ce qu'il a fait.