II. Ce que Dieu a fait
Nous ne pouvons pas, il est vrai, fixer le soleil en sa sphère lumineuse, mais nous regardons facilement les montagnes qu'il dore par ses rayons ; de même aussi si nos yeux sont trop faibles pour contempler la grandeur de Dieu dans ce qu'il est en lui-même, nous pouvons la regarder plus facilement dans ce qu'il a fait, parce qu'il n'y a répandu que de simples rayons de sa grandeur. Cherchons donc dans la sainte Ecriture des paroles et des exemples sur lesquels vous puissiez méditer.
Faisons parler le Sage le premier, et écoutons ce qu'il dit de la folie des adorateurs de vaines idoles et de leur aveuglement : « Bien vains sont les hommes qui n'ont pas la connaissance de Dieu,
et qui à l'aspect de tant de choses bonnes n'ont pu concevoir l'idée de Celui qui est, et encore qui considérant des œuvres si belles n'ont pas reconnu quel en est l'artisan ; mais, par un aveuglement insensé, ils ont pris pour des dieux gouvernant le monde, ou le feu, ou le souffle du vent et l'agitation de l'air, ou le cours des étoiles et l'immensité des eaux, ou enfin le soleil et la lune. Or si, charmés par leur beauté, ils ont regardé ces choses comme des dieux, qu'ils le sachent bien, Celui qui en est le Seigneur et Maître est incomparablement plus beau : car c'est de lui que vient cette splendeur et c'est lui qui a établi toutes ces créatures ; ou bien encore s'ils ont admiré la puissance et la grandeur de leurs œuvres, qu'ils apprennent par là que Celui qui les a faites est infiniment plus puissant : car par la grandeur et la splendeur des créatures on peut entrevoir et connaître l'excellence du Créateur. ' »
Ainsi donc les créatures sont un livre superbe, où Dieu a tracé quelques faibles traits de sa beauté et de sa bonté, mais à cette fin que nous apprenions à le connaître. Ce sont comme les vestiges
1 Vani autem sunt omnes homines, in quibus non subest scientia Dei ; et de his quae videntur bona, non potuerunt intelligere eum qui est, neque operibus attendentes agnoverunt quis esset artifex; sed aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum steliarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum deos putaverunt. Quorum si specie delectati, deos putaverunt, sciant quanto his dominator eorum speciosior est : speciei enim generator haec omnia constituit. Aut si virtutem et opéra eorum mirati sunt, intelligant ab illis, quoniam qui hase fecit, fortior est illis : a magnitudine enim speciei et creaturae, cognoscibiliter poterit creator horum videri. Sap. xm, i-5.
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de ses pas qu'il imprime lui-même, mais c'est pour que nous puissions le suivre et le trouver ; et certes ils nous conduiraient droit à lui, si le péché ne se servait de ces créatures pour en composer des illusions qui arrêtent les âmes imprudentes et qui les empêchent de passer outre. Les créatures sont encore un échantillon que Dieu nous présente pour nous faire désirer la pièce entière. C'est un attrait, un charme, dont il veut se servir pour exciter l'instinct de le chercher qu'il a mis dans nos âmes, et pour nous provoquer à l'adorer sous le voile des créatures ; mais de plus Dieu s'en sert comme d'aiguillon et d'épreuve à notre amour : d'aiguillon d'abord, pour nous presser de désirer et de chercher la jouissance de la beauté et de la bonté parfaite, qui ne peut ni changer ni finir; d'épreuve aussi, pour reconnaître si l'amour que nous devons à celui qui ne nous a créés que par amour, ne se laissera point fasciner et arrêter par cette beauté passagère des créatures, qui n'est que l'ombre de la véritable beauté.
Arrêtons-nous ici un peu, âme pieuse, et feuilletons ce livre des créatures, puisque la parole du Sage et l'expérience nous apprennent que nous pouvons y reconnaître la grandeur de leur Créateur.
Interrogeons le soleil, et demandons-lui d'où lui vient la splendeur de cette lumière qui illumine le jour, ce cours si bien réglé qui revient continuellement à un même point après avoir fait la variété des saisons, ces vertus secrètes qui donnent la vigueur aux plantes, qui forment l'or, l'argent et les métaux jusqu'au centre de la terre ; et il nous répondra que sa lumière n'est qu'une étincelle qui
sort de « Celui qui est revêtu de la lumière comme d'un vêtement ' », « qui en est le Père de qui elle émane2 », et « qui habite une lumière inaccessible 3 » aux créatures à cause de sa grandeur. Il nous dira encore que son cours si sagement ordonné n'est qu'un vestige de l'ordre, de la sagesse et de la ferme régularité de la conduite de Celui qui l'a créé, et que dans ses effets merveilleux il n'est qu'un chétif instrument de Celui qui veut tout remplir de la grandeur de son pouvoir, en formant même des trésors de pierres précieuses, de perles et d'autres merveilles jusque dans le centre de la terre.
Si nous interrogeons la lune et lui demandons d'où lui vient sa lumière et sa beauté, elle nous répondra qu'elle ne la possède que par un ordre de son Créateur, qui a commandé une fois au soleil de la faire participer à sa lumière, sans que jamais depuis il y ait manqué ; elle ajoutera qu'elle luit pendant la nuit pour apprendre aux hommes qu'il n'y a point de ténèbres pour Celui qui l'a faite et que ses yeux pénètrent partout. Elle nous dira encore que les effets qu'elle produit dans les corps servent à faire paraître que la grandeur du pouvoir de son Créateur est égale en tout temps, de nuit aussi bien que de jour, et que cette puissance n'est sujette ni au changement ni à la diminution.
Si nous interrogeons les étoiles, elles nous diront qu'elles ne sont que des ornements brillants
1 Amictus lumine sicut vestimento. Ps. cm, 2.
2 Descendens a Pâtre luminum. Jacob. 1, 17.
3 Lucem inhabitat inaccessibilem. I Tim. vi, 16.
de la grandeur de Dieu, qui nous la représentent la nuit, pendant que toutes les autres créatures sont comme enveloppées dans les ténèbres, et que leurs escadrons si bien rangés apprennent aux hommes qu'elles composent une milice prête à venger Dieu de leurs crimes, s'ils pensent pouvoir se servir des ténèbres pour les couvrir et les favoriser.
Mais sur ce sujet écoutons le prophète Baruch, qui leur prêtant un langage éloquent s'exprime ainsi : « Posées dans le ciel comme des sentinelles, les étoiles ont répandu leur lumière, elles étaient radieuses. Elles ont été appelées, et elles ont répondu : Nous voici ; et avec un rayonnement de joie elles ont brillé pour Celui qui les a faites; et elles disaient : C'est lui notre Dieu, et, comparé à lui, aucun autre n'aura notre estime : car c'est lui qui a tracé toutes les voies de la sagesse et de la discipline, et il les a livrées à Jacob son serviteur et à Israël son bien-aimé. Et dans la suite il a paru lui-même sur la terre et il a conversé avec les hommes \ » C'est ainsi que le Prophète fait parler les étoiles, pour inspirer aux hommes de beaux sentiments de fidélité ; vous pourrez les développer en votre âme en méditant sur ces paroles.
Enfin si nous interrogeons la terre, et si nous lui demandons la source de tant de richesses qu'elle renferme, la raison de sa fécondité, de la
1 Stella? autem dederunt lumen in custodiis suis, et lœtatse sunt ; vocatae sunt, et dixerunt : Adsumus ; et luxerunt ei cum jucunditate, qui fecit il las. Hic est Deus noster, et non aestimabitur alius adversus eum. Hic adinvenit omnem viam disciplinai, ei tradidit illam Jacob puero suo et Israël dilecto suo. Post haec in terris visus est, et cum hominibus conversatus est. Baruch m, 34-38.
beauté de ses campagnes, de la multitude de tant d'animaux qu'elle porte ; et de même si nous interrogeons toutes les autres créatures, elles nous annonceront la grandeur de leur Créateur d'une voix plus forte et plus claire que celle de la trompette ; elles nous diront que tout ce qu'elles sont ne lui a coûté qu'une seule parole : « Il dit, et nous sommes faites ; il commande, et nous sommes créées1 »; enfin elles nous donneront ces trois grandes instructions :
i° La première, c'est que par leur beauté elles nous révèlent l'excellence de la beauté du Créateur, et, montrant un simple rayon de la grandeur de sa gloire, elles proclament que c'est là seulement ce que nous devons estimer en elles.
2° La deuxième, c'est que tout ce que nous trouvons en elles de bon, d'utile et de délectable, doit nous faire connaître ce que nous devons espérer et attendre de Celui qui les a faites, et dont l'être et les perfections surpassent infiniment tous les objets créés.
3° La troisième, c'est que par leur peu de durée et leur changement elles nous apprennent qu'elles ne paraissent et ne passent devant nos yeux que pour nous inviter à d'autres biens qui dureront à jamais. Et ainsi elles nous diront : Ne vous attachez pas à nous : car nous passons et nous périssons ; ne nous faites pas de violence, comme pour nous retenir par force : car vous y perdriez votre temps, et vos efforts ne serviraient qu'à vous rendre coupables envers Celui qui nous a donné
1 Ipse dixit, et facta sunt ; ipse mandavit, et creata sunt.
Ps. CXLVIII, 5.
ordre de ne point nous attarder : il veut en effet nous reprendre après avoir accompli notre message. Suivez-nous donc, passez comme nous, ne vous estimez que comme des pèlerins sur la terre des mourants, et disposez-vous pour jouir de la source et de l'auteur de la beauté et de la bonté dans la terre des vivants.
De plus, puisque la parole proférée par nous n'est rien comparée à notre existence, à ce que nous sommes, il est facile de comprendre qu'il n'y a point de comparaison entre ce qui n'est qu'une production de la parole de Dieu et ce qu'il est en lui-même. Mais si la considération des créatures peut aider notre faiblesse à s'élever à la connaissance de sa grandeur, la puissance avec laquelle il en dispose à son gré peut aussi très bien nous servir sur ce point : car la grandeur de Dieu se manifeste dans toutes ses œuvres, et elle montre partout qu'elle est toujours la même.
Ainsi, par le déluge, il détruit les hommes et la plupart de ses autres créatures avec la même facilité qu'il les avait créés, pour apprendre aux quelques survivants qu'il avait réservés dans l'arche, que s'il avait fait paraître magnifiquement sa grandeur dans les bienfaits, il la montrait aussi terrible dans la punition des crimes, quand l'insolence de ceux qui abusaient de sa clémence et de sa patience le provoquait au châtiment.
Ecoutons de quelle manière la sainte Ecriture parle de lui au sujet de ces hommes renfermés dans l'arche et voguant sur les flots : « Dieu s'étant ressouvenu de Noé et de tous les êtres animés qui étaient dans l'arche, fit passer un souffle sur la
terre, et les eaux diminuèrent l ». Cette façon de parler se ressent bien de la grandeur de Dieu : car il semble que Noé et tout le reste étaient si peu de chose pour le Seigneur qu'ils ne méritaient pas d'occuper sa mémoire, en sorte qu'il lui fallait faire comme une application d'esprit pour s'en ressouvenir.
Les hommes tâchent de se forger une grandeur aux yeux de leurs semblables, et pour y parvenir ils se font un grand train de domestiques, qui ne servent à rien qu'à les faire faussement paraître audessus des autres; mais si nous envisageons tant de belles créatures qui font l'ornement de l'univers, et qui ne sont faites que pour perfectionner l'ouvrage du Créateur, nous estimerons que la grandeur artificielle des rois de la terre est moindre, en comparaison de la sienne, que celle d'une reine de mouches à miel. De plus, si nous élevons nos pensées jusqu'aux anges qu'il a créés pour servir d'ornement à sa maison, de courtisans à sa cour céleste, et de ministres pour l'exécution de ses ordres, nous avouerons que rien ne manque à cette grandeur de Dieu pour être admirable et incompréhensible.
La sainte Ecriture nous énumère, le mieux qu'il se peut, le nombre de ces esprits célestes formant la cour du Roi des cieux. Voici ce que j'ai vu, dit Daniel : « Des milliers de milliers lui rendaient leurs services, et dix milliers de centaines de mil-
1 Recordatus autem Deus Noe, cunctorumque animantium... quae erant cum eo in arca, adduxit spiritum super terram, et imminutae sunt aquse. Gen. vin, 1.
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liers lui formaient assistance ' ». Or le pouvoir d'un seul de ces esprits surpasse celui de toutes les créatures du monde terrestre. Un seul ange, en une seule nuit, tue cent quatre-vingt mille hommes, et plus, dans l'armée des Assyriens, et ainsi il montre assez quelle est la grandeur de son Maître.
Leur admirable subordination la relève encore beaucoup à nos esprits. Nous voyons en effet dans la sainte Ecriture que les anges du premier ordre transmettent à ceux d'un ordre inférieur les volontés de leur Seigneur : c'est absolument comme si un roi n'employait que des princes pour signifier ses volontés à ses autres serviteurs. Mais la députation qu'il fait des anges gardiens pour veiller sur le salut de chacun de nous, doit par-dessus tout nous faire admirer cette grandeur de Dieu, puisque ce n'est pas seulement par le motif que nos âmes lui sont précieuses, mais aussi par la raison de sa grandeur qu'il se sert des anges pour faire exécuter ses ordres sur ses créatures. Les anges lui sont entièrement inutiles, car c'est luimême qui opère tout ; mais il lui a plu d'en user ainsi par cette raison de sa grandeur.
Voyez, âme pieuse, de quelle manière cette grandeur de Dieu traite les puissances de la terre. Il se sert de mouches, de sauterelles, de grenouilles et d'autres misérables bestioles pour humilier Pharaon ; il en fait comme un jouet de sa grandeur, afin de servir d'exemple aux autres. Il permet même que l'orgueil endurcisse son cœur de plus
1 Millia millium ministrabant ei, et decies millies centena millia assistebant ei. Dan. vu, 10.
en plus, afin d'en faire un spectacle pour sa gloire. Il laisse ce misérable chercher tous les moyens de se révolter contre lui et d'accomplir les excès de son pouvoir imaginaire ; mais c'est afin qu'ayant amassé tout ce que peut faire sa misérable grandeur, il l'engloutisse dans les flots de la mer Rouge, et que son sépulcre célèbre serve d'un témoignage éternel à la grandeur de Dieu.
Voyez encore un Nabuchodonosor réduit au rang des bêtes, un Hérode rongé par les vers, un Antiochus mourant d'une mort misérable, les entrailles dévorées par la pourriture, exhalant une odeur infecte, et tant d'autres. Ils doivent instruire les princes et tout le reste des hommes que s'ils pensent se former une grandeur qui ne soit pas entièrement soumise à celle de Dieu, ils courent risque qu'elle ne fasse jaillir du regard du Seigneur un éclair. Et celui-ci, en ruinant leur imaginaire grandeur, fera paraître sur eux des effets plus admirables que n'en produit la foudre qui casse les lames d'épées sans toucher au fourreau et qui se manifeste par d'autres effets qui nous jettent tout ensemble dans l'étonnement et dans la terreur.
Mais cette divine grandeur s'est montrée dans l'économie de notre rédemption d'une manière plus admirable que dans tous ses autres ouvrages. Il en est ainsi non seulement parce qu'il a fallu qu'un Dieu se fît homme pour réparer l'injure faite par le péché, et parce que le Seigneur dans sa bonté, dans son amour et dans ses œuvres a fait paraître une grandeur qui tient de l'infini, mais aussi par la raison même du moyen dont cette grandeur a
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voulu se servir pour triompher du monde en lui donnant le salut. En effet pour le racheter elle s'est servie d'une croix, qui est la plus vile, la plus abjecte de toutes les choses de la terre, et elle a sauvé le monde par la prédication de cette croix.
Elle a contraint toutes les puissances terrestres à venir s'humilier à ses pieds en adorant ce bois sacré ; elle a réduit les empereurs à s'estimer heureux de porter la croix sur leurs couronnes, pour témoigner publiquement que tout ce qui est à eux et tout ce qu'ils sont lui est inférieur et soumis ; et ainsi par ses œuvres cette divine grandeur nous a admirablement montré la vérité exprimée par ces paroles de S. Paul : « que ce qui paraît être insensé en Dieu est plus sage que tous les hommes, et que ce qui y semble faible est plus fort qu'ils ne le sont tous ensemble l ».
Mais si cette grandeur s'est manifestée si admirable dans les œuvres de sa miséricorde, elle s'est aussi montrée terrible dans les punitions de sa justice. Citons-en quelques exemples.
Voici d'abord celui de David. Il commet un adultère, qui est suivi d'autres grands crimes : car c'est une chose rare qu'un péché ne produise tout incontinent autant de têtes que l'hydre de la fable, et particulièrement en cette misérable matière. La miséricorde de Dieu lui envoie un Prophète pour lui reprocher son crime, et en même temps elle le touche par sa grâce afin qu'il en ait du regret. David produit un acte de contrition, et sur-le-
1 Ouod stultum est Dei, sapiéntius est hominibus ; et quod infirmum est Dei, fortius est hominibus. 1 Cor. i, 25.
champ le même Prophète l'assure de la part de Dieu que son péché lui est remis ; mais ce n'est que quant à la coulpe, car pour la peine il faut qu'il la porte et qu'il expie sa faute. La grandeur de Dieu, qui se trouvait justement offensée par le péché de ce prince, dont le mauvais exemple faisait plus de tort que celui d'un simple particulier, et qui voulait apprendre aux princes que leur qualité ne devait pas leur donner plus qu'aux autres la liberté de pécher, Dieu, dis-je, le punit d'une manière qui excite la pitié. Il lui ôte d'abord l'enfant qui était né de cet adultère ; puis, après quelque temps de tranquillité, alors qu'il est sans défiance, son propre fils conspire contre lui, attente à sa vie, l'oblige à abandonner son palais et à se sauver à pied dans le désert. De plus, son ennemi Semeï vomit contre lui mille injures; il faut même que ses sujets le nourrissent; et David accomplit sa pénitence humblement et de grand cœur, bien qu'il voie tout le sort de son royaume comme suspendu à un fil. Pour un péché d'adultère qu'il avait commis en cachette, Dieu le menace par la bouche du Prophète qu'il lui avait envoyé: «Tu as péché en secret, et moi j'agirai à la face du soleil T » ; et il le réduit à un tel état qu'il doit dépendre de ses sujets pour être rétabli sur son trône. Tel est le récit que la sainte Ecriture fait du châtiment de David, et il peut bien exciter la compassion des cœurs les moins tendres. Oui, sans doute; mais c'est ainsi que Dieu nous montre combien le bras
1 Tu fecisti abscondite ; ego autem faciam... in conspectu solis. II Rcg. xn, i 2.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX 6û5
de sa grandeur est redoutable, puisqu'il est si pesant sur ceux qu'il veut punir. Cependant, âme pieuse, toute cette punition était une grande miséricorde de cette même grandeur, qui a bien montré qu'elle aimait David en le châtiant en cette vie : car les châtiments qu'elle réserve pour l'autre vie, et la patience qu'elle exerce envers ceux qui veulent abuser du temps de sa clémence et de sa miséricorde, lui fournissent de justes sujets de les punir d'une manière qui soit conforme à sa dignité et à sa puissance.
Voici encore un exemple qui me pénètre profondément et qui m'aide à entendre ces paroles du Psalmiste : «Vos jugements, ô mon Dieu, sont un abîme..., et vous êtes terrible en vos conseils sur les enfants des hommes i ». Mais auparavant je veux vous expliquer ces paroles afin qu'elles ne vous troublent pas. Il faut les entendre, dans toute l'étendue de leurs sens, des peines temporelles : car Dieu s'en sert indifféremment, comme étant toujours utiles au salut des hommes et à sa gloire, puisqu'en châtiant elles purifient, et en mettant à l'épreuve elles préservent et font croître en mérite. C'est aussi en ce sens qu'il faut entendre ces autres paroles de la sainte Ecriture : « Dieu rejette les iniquités des pères sur leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération 2 ». C'est que la divine Sagesse le juge ainsi à propos pour le bon gouvernement de l'univers, où il faut qu'il
1 Judicia tua abyssus multa. Ps. xxxv, 7. — Terribilis in consiliis super filios hominum. Ps. lxv, 5.
2 Reddens iniquitatem patrum super filios in tertiam et quartam generationem. Deut. v, 9.
y ait des exemples sévères pour retenir et pour instruire. Mais quant à ce qui regarde le salut des âmes chrétiennes et pieuses, le Seigneur est très aimable dans sa conduite, dans ses secours et dans sa patience, et il n'est terrible dans ses conseils que pour les âmes rebelles, qu'il surprend quelquefois dans leurs fautes afin de servir d'exemple aux autres, et pour celles qui ont malicieusement abusé de ses grâces afin de croupir dans le péché par une méchante volonté.
Ceci posé, venons maintenant à notre exemple. C'est celui du saint roi Josias, qui était un prince de bénédiction et comme une rose sortie du milieu des épines. Né dans un temps où le culte de Dieu était profané par l'idolâtrie et par toutes sortes de dérèglements, dépourvu de bons exemples et d'instructions salutaires, il se tourne cependant entièrement vers Dieu dès sa plus tendre enfance, il rétablit en leur premier état le temple et le culte divin, il bannit l'idolâtrie ; bien plus, il brûle les ossements des idolâtres sur les autels mêmes où ils avaient immolé des victimes aux idoles, et il accomplit beaucoup d'autres merveilles que vous pourrez lire avec consolation au quatrième livre des Rois, et mieux que je ne saurais vous l'expliquer. La sainte Ecriture dit même de lui : « Il n'a jamais eu son semblable parmi les rois qui l'ont précédé ' ». Or ce prince si zélé trouve dans le temple un livre de la loi, et y lisant les grandes menaces que Dieu faisait à son peuple s'il transgressait ses lois, il est pénétré d'une sainte crainte
1 Similis illi non fuit ante eum rex. IV Reg. xxni, 25.
de ses jugements et envoie consulter une prophétesse pour tâcher de connaître par son moyen ce qu'il pourrait faire afin d'éviter ces grands châtiments dont il se voyait menacé par la loi, et la prophétesse répond : «Voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : Dites à l'homme qui vous a envoyé vers moi, Voici ce que dit le Seigneur : J'amènerai des maux sur ce lieu et sur tous ses habitants. J'accomplirai sur eux toutes les paroles de la loi, telles que les a lues le roi de Juda; parce qu'ils m'ont délaissé, et qu'ils ont sacrifié aux dieux étrangers, en m'irritant dans toutes les œuvres de leurs mains ; aussi mon indignation s'enflammera dans ce lieu, et elle ne s'éteindra point. Quant au roi de Juda, qui vous a envoyé pour consulter le Seigneur, vous lui parlerez ainsi, Voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : Puisque vous avez écouté les paroles de ce volume, et que votre cœur en a été ému de frayeur, et que vous vous êtes humilié devant le Seigneur après avoir entendu les menaces qui étaient écrites contre ce lieu et contre ses habitants : à savoir, qu'ils deviendraient des objets d'étonnement et de malédiction ; et puisque vous avez déchiré vos vêtements et que vous avez pleuré devant moi, moi aussi je vous ai écouté, dit le Seigneur. C'est pourquoi je vous réunirai avec vos pères et je vous ferai entrer en paix dans votre sépulcre, afin que vos yeux ne voient pas les maux que j'amènerai sur ce lieu '. »
Le saint roi Josias ayant reçu cette réponse ne laissa pas que de s'animer à faire mieux que jamais
1 Voir IV Reg. xxn, i5-20.
pour tâcher d'apaiser la colère de Dieu ; mais nonobstant tous ses efforts, dès qu'il eut rendu le dernier soupir, les nations étrangères vinrent ruiner et détruire tout ce peuple par le fer et l'incendie ; et l'Ecriture sainte en répète la raison : « Or tout cela s'est fait par la parole du Seigneur contre Juda, afin de le rejeter de devant ses yeux, à cause de tous les péchés qu'a commis Manassès l ». Et cependant, remarquez-le bien, ce Manassès était un roi mort depuis de longues années et qui avait fait une grande pénitence.
Ici je m'arrête tout court, ô mon Dieu ! et sans vouloir pénétrer vos jugements, je me contente de prononcer la parole de David, qui contient une grande et indubitable vérité : « Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable 2 ». Puisque votre grandeur est si douce pour nous dans vos bienfaits et si magnifique dans les œuvres de votre miséricorde, il faut que nous croyions qu'elle est également équitable dans ses châtiments, et qu'en l'admirant nous l'adorions dans l'un comme dans l'autre cas, en nous écriant avec le Prophète : « O roi des nations, qui ne vous redouterait pas 3 ? »
Et maintenant passons au troisième degré, pour nous approcher de plus près de la connaissance de la grandeur de Dieu en considérant ce qu'il peut faire.
1 Factum est autem hoc per verbum Domini contra Judam, ut auferret eum coram se, propter peccata Mariasse universa quae fecit. IV Reg. xxiv, 3.
2 Justus es, Domine ; et rectum judicium tuum.Ps.cxvm, 137. :! Quis non timebit te, o rex gentium ? Jer. x, 7.