CONSIDÉRATIONS SUR L/ AMOUR ENVERS DIEU
Première considération. — L'amour de Dieu envers nous n'a jamais été oisif; mais au contraire l'ingratitude et l'infidélité des hommes l'ont animé à montrer par des œuvres admirables ce qu'il était capable de faire, plutôt que de le porter à se restreindre. Ce divin amour est comme un soleil qui luit toujours sur nos têtes. Il fait le jour en nous malgré les ténèbres épaisses de nos esprits gros-
siers, et il produit la différence des saisons dans nos âmes par la variété des états intérieurs où il nous met; mais c'est pour y faire naître les fruits du saint amour et pour les faire parvenir à la perfection de leur maturité : car qu'en serait-il des fruits s'ils demeuraient sans mûrir?
Deuxième considération. — La sainte Religion est une école du saint amour, où la bonté divine nous a mis comme en pension, ainsi que des écoliers, pour apprendre à en bien faire tous les exercices, soit en surmontant toutes les difficultés, soit en domptant les passions et en les contenant sous la bride et la gouverne de la charité, pour nous exercer ainsi aux pratiques de la bonne guerre et pour surmonter ainsi tout ce qui pourrait empêcher notre avancement spirituel. La fin de Dieu, en nous appelant à cet état, n'est donc autre que de nous voir profiter en son amour, et c'est pour cela qu'il nous en fournit les moyens : car lui, le premier Maître, il nous donne des maîtres en second ainsi que des exemples, des règles et des instructions.
Bien plus, il nous est toujours présent luimême pour nous marquer par les ordres secrets de sa Providence les différents exercices de notre école spirituelle ; il est là pour nous encourager, nous fortifier et nous secourir d'une manière qui est invisible aux yeux de notre corps, mais qui est bien reconnaissable pour nos âmes.
Produisez des affections sur ce sujet, en disant avec David ces paroles d'admiration : « Seigneur, qu'est-ce que l'homme pour vous être fait connaître à lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme pour
tenir compte de lui ' ? » Appliquez-vous ces paroles à vous-même et dites à Dieu : Qui suis-je? et eu quoi ai-je mérité de recevoir de votre bonté tant de secours et de bienfaits?
Rappelez-vous ici les grâces de votre création, de votre vocation au christianisme et enfin de votre vocation à l'état religieux. O mon Dieu ! sera-t-il dit que vous n'ayez jamais cessé d'un seul moment de me faire du bien, et que je n'avancerai pas dans l'exercice de vous plaire? que vous travailliez incessamment sur moi, et que je perdrai le temps qui ne m'est donné que pour croître en grâce auprès de vous ? que vous m'ayez plantée dans votre jardin, et que je demeurerai comme une plante infructueuse qui occupe la terre inutilement? O beau soleil ! échaufTez et arrosez la pauvre terre de mon âme, afin qu'elle produise son fruit : « un vin exquis digne de la bouche de mon Bien-Aimé 2 ».
O mon Dieu ! je confesse que si je ne me perfectionne en votre amour, après avoir été transportée dans le jardin de vos délices, je mérite que vous prononciez sur moi cette terrible sentence : «Ainsi donc coupez-la, car pourquoi occupe-t-elle la terre3 », puisqu'elle ne rapporte rien?
O beau soleil, soleil éternel! souvenez-vous que je ne suis que poussière. Mon âme se présente à vous, comme une terre aride et desséchée, qui at-
1 Domine, quid est homo, quia innotuisti ei ? aut filius hominis, quia reputas eum ? Ps. cxliii, 3.
2 Vinum optimum, dignum dilecto meo ad potandum. Cant. vu, 9.
3 Succide ergo illam ; ut quid etiam terram occupât? Luc. xiii, 7.
tend vos célestes influences ; elle espère en vous, elle est soumise à toutes vos volontés et elle a confiance que par l'épanchement de votre bonté elle produira son fruit de fidélité. Elle attend tout de vous : car sans vous, ô mon Dieu, il n'y a à espérer ni lumière, ni pluie, ni bourgeons, ni fleurs, ni feuilles, ni fruits ; mais avec vous tout vient en perfection.
Et maintenant pour vous animer à perfectionner votre amour envers le prochain, servez-vous des deux considérations suivantes :