CONSIDERATIONS SUR L AMOUR ENVERS LE PROCHAIN
Première considération. — Puisque votre prochain a toujours été uni avec vous dans l'amour éternel de Dieu, et puisque cet amour éternel a voulu comme se sacrifier pour lui aussi bien que pour vous dans l'Humanité sacrée de Jésus-Christ, vous devez donc considérer le prochain comme un fruit de l'amour de Dieu, et par conséquent comme une chose dont le prix est infini. Vous devez le regarder avec vous-même comme un même objet de la tendresse de l'amour de Dieu, comme un membre d'un même corps, et comme un enfant d'un même Père. Considérer le prochain d'une autre manière, ce serait vouloir diviser l'œuvre de la Rédemption du Fils de Dieu ; et comme il nous a rachetés tous ensemble, et qu'il a payé pour tous ensemble, il ne faut pas s'étonner s'il désire tant que nous soyons tous unis ensemble par la sainte charité.
MEDITATIONS SUR L ETAT RELIGIEUX 76g
Deuxième considération. — Il ne faut qu'écouter les paroles du testament de Jésus-Christ pour connaître ses intentions. Nous y verrons ce qu'il nous lègue et ce qu'il nous recommande, étant sur le point de mourir. Si les dernières paroles d'un père qui meurt de sa mort naturelle pénètrent si fort les cœurs de ses enfants, celles d'un Dieu fait homme pour nous, qui joint pour nous la mort à son immortalité et qui se livre à une mort violente pour nous, doivent bien nous pénétrer davantage.
Les paroles de ce testament, ma chère Sœur, nous font assez voir que c'était l'amour qui le faisait mourir pour nous, puisqu'étant près d'affronter les douleurs de la mort, il n'avait que des paroles d'amour et des recommandations d'amour à faire à ceux qui étaient ses disciples. Il montrait par là que son esprit et son cœur n'étaient occupés que d'amour.
Ecoutons donc ces dernières paroles qui sortaient de sa bouche divine, comme des flammes de la charité qui brûlait son cœur. Considérons ce qu'il nous recommande, comment il nous le recommande, et de quelle manière il veut que nous accomplissions ce qu'il recommande.
Or voici ses paroles : « Tel est mon commandement : C'est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés ' » ; et aussitôt après, il se donne lui-même comme exemple, et il nous explique de quelle manière il nous a aimés : « Personne ne peut avoir une plus grande charité que
1 Hoc est prasceptum meum, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. Joann. xv, 12.
de donner sa vie pour ses amis1 ». C'est ainsi qu'il nous a aimés; et c'est assez nous faire entendre jusqu'à quel point nous devons aimer notre prochain.
Jésus-Christ nous dit encore : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis2 »; et il ajoute immédiatement : « Ce que je vous commande est de vous aimer les uns les autres 3 ». Pour faire entrer ce commandement plus avant dans les cœurs de ses disciples, il leur remontre que c'est son amour qui les a prévenus par son choix. Il veut ainsi les animer à témoigner au prochain un amour qui imite le sien, qui n'attende pas pour aimer qu'on soit aimé, mais qui prévienne les autres en charité.
Enfin Jésus s'écrie : « Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous4 ».
Et ainsi après les commandements il a recours à la prière, et sa charité le porte à ne demander pour nous rien de moindre que de nous voir unis entre nous comme il est uni avec son Père. Il se sert donc des moyens les plus puissants pour établir la charité entre nous, à savoir : l'exemple, le commandement et la prière.
Ouvrez votre cœur aux affections sur ce sujet : O Sauveur de nos âmes ! quel avantage pouvez-
1 Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. Joann. xv, i3.
1 Non vos me elegistis ; sed ego elegi vos. Ibid., 16.
3 Haec mando vobis ut diligatis invicem. Ibid., 17.
* Pater sancte, serva eos in nomine tuo, quos dedisti mihi, ut sint unum, sicut et nos. Ibid. xvn, 11.
MEDITATIONS SUR L ETAT lŒLlGIEUX 77 I
vous retirer de l'amour que les hommes se portent les uns aux autres? Ce ne peut être que le même amour qui vous a porté à mourir pour nous qui vous presse d'exciter les pauvres misérables enfants d'Adam à prendre la charité comme l'unique remède qui puisse leur donner la paix, consoler leurs misères et leur sauver la vie.
O mon Seigneur ! vous nous avez assez montré par vous-même ce que peut la charité, ce qu'elle vaut et quels effets elle produit. Elle sauve tout, elle convertit tout le monde, elle apaise sans cesse la colère de Dieu au sujet de l'ingratitude des hommes.
O Seigneur, mon Dieu ! serai-je si ingrate à votre charité, si insensible à vos dernières paroles, si rebelle à vos commandements d'amour, que de négliger de m'avancer dans la pratique de cette charité ?
J'entends l'Epouse qui vous dit que l'odeur de vos parfums surpasse l'odeur de tous les autres parfums. Vos parfums, ô mon Sauveur, ce sont les exercices de votre charité qui a été forte pour tout faire, suave pour tout excuser et pardonner, patiente pour tout souffrir; forte pour mourir pour tous les hommes, suave pour prier pour vos ennemis, patiente pour souffrir la dérision de ceuxmêmes pour qui vous enduriez la mort.
O Sauveur de mon âme ! je crois que la marque la plus assurée, que puisse avoir une âme d'être du nombre de vos Epouses et d'être unie à vous, c'est de répandre partout l'odeur de la charité : car c'est signe qu'elle s'est approchée de Celui qui en est l'auteur.
Et sur ce sujet tels seront le fruit spirituel et vos résolutions :
i° Considérez ce cher prochain dans le sein de son Sauveur et du vôtre, où il est comme un objet de son amour et où vous êtes unie avec lui.
2° Regardez votre état comme une école sainte dont Jésus-Christ est le Maître, et où vous devez vous exercer à la pratique d'une exacte fidélité dans les règles de votre état, afin de participer à la perfection du saint amour.
3° Prenez pour modèle de votre charité envers le prochain la force, la suavité et la patience de celle de Jésus-Christ envers vous et envers tous les hommes.
Adressez-vous à la sainte Vierge qui est la mère de la belle dilection, et qui est comme le temple où la charité elle-même a établi sa demeure.
Tournez-vous aussi vers votre saint Fondateur et Père, et conjurez-le par son admirable charité envers le prochain de vous en communiquer l'esprit et de vous apprendre la manière de la pratiquer.
Enfin adressez-vous à tous les esprits bienheureux, qui dans sa source goûtent à présent la divine charité.
J'espère aussi que, touchée de tous ces motifs, vous me donnerez une bonne part en la sainte dilection, pour recommander à Dieu tous mes besoins dans vos ferventes prières.
Que le Seigneur soit béni dans les siècles des siècles !