‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 16 sur 164 · DE L'EXAMEN PARTICULIER DES VERTUS · texte numérisé non relu

DE L'EXAMEN PARTICULIER DES VERTUS

Pour l'examen particulier des vertus, c'est assurément une excellente pratique qui sert autant à

l'âme pour l'embellir et pour corriger ses défauts, que sert un miroir pour ôter les taches du visage et ordonner ce qui est disgracieux dans les habits. Mais pour le faire avec profit, il faut s'y appliquer avec douceur d'esprit et sans empressement inquiet. Il est en effet de la dernière conséquence de ménager les forces de l'esprit, et de ne pas lui donner trop de travail par des spéculations et par des discours étudiés ; parce que, si on le fatigue mal à propos, la lassitude le mettra hors d'état de nous bien servir au besoin, et les suites en pourront être très fâcheuses.

Disons avec David : « Je conserverai ma force pour vous, parce que vous êtes mon protecteur, ô mon Dieu ' », et mettons sagement ces paroles en pratique. C'est ici une pierre d'achoppement, où plus d'une bonne âme se heurte et s'abuse ; il faut donc vous en bien expliquer le mystère, puisque c'est la principale cause de votre peine; vous la reconnaîtrez vous-même, quand je vous l'aurai découverte.

Il arrive souvent qu'une âme, se sentant toute fervente, et trouvant son esprit comme dilaté dans ses pensées, s'abandonne à sa ferveur et fait une multiplicité d'actes avec extension de discours, dans lesquels elle trouve un goût qui la charme; mais en voyant tout d'un coup son esprit se resserrer, devenir triste, aride et dégoûté, elle en est surprise et troublée, sans en comprendre la cause. Elle tombe même dans une plus grande indiscrétion, si elle n'en est instruite, car attribuant cette

1 Fortitudinem meam ad te custodiam, quia Deus susceptor meus es. Ps. lviii, io.

MÉDITATIONS SUK l'ÉTAT RELIGIEUX j5

froideur à la tentation ou à la lâcheté, elle s'anime à surmonter l'une et l'autre, en s'efforçant de former de nouveaux discours et des actes nouveaux; mais elle se trouve plus profondément encore plongée dans son impuissance, et c'est ainsi que l'esprit se pousse à bout et se gâte, faute de direction et de discrétion.

Il faut donc que cette bonne âme sache qu'elle se trompe, et que la cause de son trouble, de ses abattements et des contradictions de son esprit, ne vient souvent que de la trop grande fatigue qu'elle lui a donnée par ses spéculations et par ses discours. L'esprit en a été réduit à imiter celui qui, s'étant lassé à force de marcher, se couche contre terre.

Les forces de l'esprit sont en effet fort bornées. Si l'on veut s'en bien servir, il faut les ménager en proportionnant son application à sa portée et en l'habituant doucement à aller du moins au plus; et même quand on reconnaît qu'on l'a trop fatigué, il faut discrètement réparer ses forces par un travail plus modéré.

C'est donc l'indiscrétion, plutôt que la lâcheté, qui doit être accusée dans cette rencontre ; c'est elle aussi qui donne à l'ennemi l'occasion de fatiguer l'âme par quelque tentation, parce qu'il la trouve moins forte pour résister et plus disposée en cet état que dans un autre à tomber dans le dégoût.

A quoi bon tant discourir et tant surmener l'esprit, puisqu'un simple regard, un simple retour de notre cœur à Dieu, un simple consentement à une bonne pensée suffit pour former un acte parfait de vertu, et que le vrai moyen d'en faire un bien plus

grand nombre, est de conserver l'esprit dans sa vigueur et de l'avoir toujours bien dispos pour travailler.

Si donc nous voulons parfaitement imiter David, qui disait à Dieu : « Je garderai mes forces pour vous, Seigneur ' »; laissons reposer nos longs discours et nos pensées multiples, appliquons-nous à faire les œuvres : car c'est ce que Dieu attend de nous, et produisons nos actes intérieurs avec suavité d'esprit.

C'est la même raison qui engage à réprimer les réflexions superflues que l'esprit humain fait volontiers sur les choses qu'il désire ou qu'il veut fuir : ces réflexions le fatiguent, émeuvent les passions, obscurcissent le discernement de la raison et troublent la paix de lame. Par ces réflexions, j'entends des retours d'esprit qui, sans nécessité, se font avec délibération sur les choses passées ou sur les choses futures; et je les nomme superflues, quand elles se font sur ce que nous savons assez, ou sur ce qui est caché et qu'il est inutile que nous sachions plus clairement.

Quand on a connu une chose autant qu'on le peut, ou qu'on y a apporté tout le soin possible, ou encore qu'elle est faite sans qu'on y puisse remédier, à quoi sert de tourmenter l'esprit par de vaines réflexions? A rien autre chose sinon à dissiper inutilement ses forces et à le rendre irrésolu, sans qu'il sache laquelle de toutes ses pensées il doit choisir et mettre en pratique, ce qui le tourmente de plus en plus.

1 In Domino sperans, non infirmabor. Ps.xxv, 1.

Nous le redirons en parlant de l'oraison ' : quand on a conçu quelque vérité par une simple appréhension de l'entendement, soit que l'esprit l'ait vue tout d'un coup sans discourir, soit qu'il l'ait découverte par la considération, et lorsqu'on est bien convaincu, il faut aussitôt arrêter la considération pour faire place aux affections de la volonté.

Il en est de même dans l'examen, où le discours trop étendu éteint souvent les affections, et laisse la volonté toute sèche, après avoir fatigué inutilement l'esprit.

Cette tromperie a fait beaucoup de tort à plusieurs âmes ; mais il ne faut pas que dans notre examen des vertus, ni dans tous nos autres exercices spirituels, elle nous en fasse, et cela moyennant la grâce de Dieu.

Appliquez-vous tout ce que nous venons de dire, et, je l'espère, vos peines s'évanouiront.

Adieu, et ne cessez pas de prier pour moi.

1 Cf. Sixième Avis, sur l'Oraison, page 92, et passim.

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