‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 18 sur 164 · PREMIER POINT · texte numérisé non relu

PREMIER POINT

Plusieurs se figurent de grands mystères dans l'exercice de l'oraison mentale. Les uns ne la croient possible qu'aux personnes retirées dans les solitudes, les autres s'embarrassent l'esprit dans quantité de lectures et de conceptions, pensant qu'elle est comme un art dont on dispose à sa volonté, quand on en possède le secret. Mais les uns et les autres s'abusent ; car il n'y a rien de si facile que l'oraison, rien aussi de plus possible à toutes sortes de personnes, quelles qu'elles soient, rien enfin de plus éloigné de tout artifice.

C'est cette erreur ou cette ignorance qui produit l'indiscrétion, et l'indiscrétion engendre le dégoût, qu'il faut tâcher de détruire par l'instruction. Mais la plus courte et la plus claire est la meilleure ; parce que les discours étendus ne font souvent que fatiguer l'esprit dans cette matière, où il faut plus de pratique que de discours, et où l'on apprend incomparablement moins par l'un que par l'autre.

Il faut donc d'abord établir pour fondement, que l'oraison n'est pas une chose qui se puisse bien faire par l'industrie humaine ; car, selon le témoignage de S. Paul, « nous ne savons pas comme il faut prier1 », et nous ne le saurons jamais, si le Saint-Esprit ne nous l'enseigne lui-même.

La grâce de la méditation, comme le dit S. François de Sales, ne peut s'acquérir par aucun travail humain ; mais quand il plaît à Dieu, il la donne seulement aux âmes qui sont humbles, et qui persévèrent à se présenter devant lui avec intention de lui dire ce que leur cœur trouvera de mieux, s'abandonnant totalement pour le reste aux dispositions de sa Providence. Par cette grâce de méditation, il faut entendre la facilité d'élever son esprit à Dieu, de s'unir à lui, de faire de solides réflexions, de concevoir de bonnes affections et de les répandre devant sa divine Majesté avec des discours et des sentiments jaillissant de l'abondance du cœur.

Cela étant présupposé, il est aisé de voir et de conclure que c'est un grand abus d'imiter la pratique de ceux qui, préoccupés d'une présomption aveugle, veulent s'appliquer à l'oraison, comme s'il s'agissait d'un travail manuel, dont on ne vient à bout que par la peine et la violence. On les voit s'empresser, se mettre l'esprit à la torture, et après s'être rompu la tête sans rien avancer, ils conçoivent de l'aversion pour l'oraison et vont même jusqu'à s'en dégoûter tout à fait. Et c'est ainsi, par tous ces empressements, qu'on s'éloigne au lieu d'avancer; parce qu'ils sont contraires aux disposi-

1 Nam, quid oremus, sicut oportet, nescimus. Rom. vm, 26.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 8l

tions nécessaires pour y profiter; et ces dispositions sont la tranquillité, la douceur d'esprit et la suavité dans la manière d'agir ; elles naissent de la connaissance de notre insuffisance et de la vraie humilité : car si nous reconnaissons bien cette vérité, et si nous sommes persuadés que nous ne sommes pas capables de prier comme il faut, à moins que le Saint-Esprit ne nous l'enseigne, nous verrons bien que notre empressement et nos efforts violents sont tout à fait inutiles, et qu'il n'est question que de nous mettre avec confiance en la présence de Dieu sans attachement au succès, et d'y demeurer avec une grande humilité, en exprimant à sa divine Majesté nos affections et nos besoins avec tranquillité et le mieux que nous pourrons. Ecoutez les sentiments de S. François de Sales sur ce sujet :

«L'inquiétude, dit-il, que vous avés a l'orayson,et laquelle est conjointe avec un grand empressement pour treuver quelque object qui puisse arrester et contenter vostre esprit, suffit elle seule pour vous empescher de treuver ce que vous cherchés. On passera cent fois la main et les yeux sur une chose, sans rien appercevoir, lorsqu'on la cherche avec trop d'ardeur.

« De cet empressement vain et inutile il ne vous peut arriver qu'une lassitude d'esprit ; et de la cette froideur et engourdissement de vostre ame. Je ne scay pas les remèdes* dont vous devés user, mais je pense bien que si vous pouvés vous empescher de l'empressement, vous gaignerés beaucoup; car c'est l'un des plus grans traistres que la dévotion et vraye vertu puissent rencontrer. 11 fait semblant

de nous eschaurTer au bien, mais ce n'est que pour nous refroidir, et ne nous fait courir que pour nous faire chopper. C'est pourquoy il s'en faut garder en toutes occasions, et particulièrement en l'orayson. «Et pour vous ayder a cela, resouvenés-vous que les grâces et biens de l'orayson ne sont pas des eaux de la terre, mais du ciel, et que, partant, tous nos effortz ne les peuvent pas acquérir, bien que la vérité est qu'il faut s'y disposer avec soin, qui soit grand, mais humble et tranquille. Il faut tenir le cœur ouvert au ciel, et attendre la sainte rosée !... »

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