SUR LA VIE SPIRITUELLE, ET EN QUOI ELLE CONSISTE
A une Supérieure de Communauté.
Ma Révérende Mère,
I. C'est aujourd'hui la grande fête du Saint-Esprit, car c'est la Pentecôte; aussi je prie instamment le Père, qui avec son Verbe en est le principe, de vous faire part de ses flammes et de vous remplir de «l'Esprit principal » que souhaitait David1. J'espère également que par vos prières il me donnera de quoi répondre à votre lettre, qui simplement me marque le désir que vous avez de la perfection pour vous et pour les âmes qui vous sont confiées.
Dieu est toujours admirable et bon tout ensemble, lors même qu'il cache aux âmes pieuses les dons
1 Spiritu principali confirma me. Ps. l, 14.
Nota bene. — Pour les textes de l'Ecriture sainte, nous avons suivi la septième édition de la Biblia sacra et concordance des PP. de Raze, de Lachaud et Flandrin (éditeur Périsse, année 1 863).
qu'elles reçoivent de sa main, puisque parce moyen il conserve et augmente ces mêmes dons, et qu'il engage ces âmes à le presser par leurs prières, comme si elles n'avaient encore rien reçu.
Il se plaît donc à être pressé; et vous ne devez point faire de difficulté de lui dire hardiment que vous ne cesserez pas de lui demander, jusqu'à ce qu'il vous donne de bonnes assurances que vous l'aimez et que vous êtes toute à lui.
Le désir que vous avez des trois grands dons de Sagesse, de Piété et de Force, est un indice qu'il veut vous les donner avec abondance ; mais ce sera peut-être d'une manière cachée et qui vous sera inconnue. « Si quelqu'un de vous manque de sagesse, dit S. Jacques, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous libéralement, sans reprocher ce qu'il donne, et la sagesse lui sera donnée1.» Ce que ce saint Apôtre dit de la Sagesse doit aussi s'appliquer à la Piété et à la Force, car Dieu n'en est pas moins libéral. Il est donc aisé de les avoir, puisqu'il ne faut que les demander par une prière fervente et assidue ; et pourvu qu'on les possède, qu'importe qu'on le sache!
Nous serions trop glorieux, si nous voyions clairement que nous avons de la sagesse et de la force ; et c'est une des propriétés des dons du Saint-Esprit de nous faire reconnaître ce qui nous manque, aussi bien que de nous donner le pouvoir de produire des actes de ces mêmes dons. Ils enrichissent à la vérité l'âme qui est humble ; mais ils font en
1 Si guis autem vestrum indiget sapientia, postulet a Deo, qui dat omnibus affluenter, et non improperat ; et dabitur ei. Jacob. i. 5.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 3
même temps qu'elle appréhende de voir à découvert ce qu'elle a, parce que, dès lors qu'elle le voit, il lui semble qu'elle le va perdre. C'est ce qui faisait que le grand S. François disait à Dieu : Seigneur, si vous voulez me faire quelque don, gardez-le-moi, de peur que je ne le perde. Voilà un effet de la défiance de soi-même, fruit de la sainte humilité, qui est comme le vaisseau dans lequel Dieij met ses dons pour nous les communiquer.
Le don de Sagesse est une disposition que l'Esprit-Saint met dans l'âme pour reconnaître le véritable bien et pour le préférer, par une estime de raison et par la résolution de la volonté, à tout ce qui n'est bien qjj'en apparence, qui passe et qui périt avec le temps. Ce don fait goûter Dieu et tout ce qui tend à nous unir à lui, et il fait mépriser tout le reste, non pas toujours dans le sentiment naturel, mais dans le fond de l'âme et dans la raison éclairée et animée par la foi. Voilà ce qu'est ce don de Sagesse, dont vous me demandez l'explication.
La Piété est un don qui nous porte à honorer Dieu en toutes choses, à avoir une véritable et cordiale compassion du prochain et à lui faire tout le bien que nous pouvons. L'estime de la souffrance, qui vous presse actuellement, en est un bon effet ; et cela peut vous montrer et vous convaincre que « la piété est utile à tout ' » : car elle nous dispose à tout supporter et à faire tout le bien possible.
1 Pietas autem ad omnia utilis est. I Tim. iv, 8.
Le don de Force vous disposera à bien reproduire la ressemblance du Fils de Dieu dans votre état présent de souffrance et à le glorifier, en la portant généreusement ; car c'est là le propre de la force. De plus, en vous faisant tout surmonter pour l'amour de Celui qui vous a aimée, ce grand don vous donnera d'avoir part à la consolation de son amour et de ses secours durant cette vie mortelle, que vous traînez péniblement, et à sa gloire dans la vie immortelle que vous attendez. « Personne ne sera couronné qu'il n'ait légitimement combattu » », et « ceux qui doivent avoir part à la gloire du Christ, doivent l'avoir auparavant représenté dans ses souffrances 2 ». Ce sont là des oracles du Saint-Esprit, qui doivent beaucoup vous consoler; car Notre-Seigneur marque assez, par les infirmités qu'il vous envoie, qu'il en veut faire l'accomplissement sur vous. Aussi les secours que je vois qu'il vous donne par les sentiments et les résolutions que vous avez dans cet état, me consolent plus que si vous me mandiez que vous avez des ravissements, qui vous font goûter les joies du paradis sur terre. En effet, être soumis à Dieu dans les souffrances et s'étudiera l'honorer dans l'état où il nous met, c'est ce que nous pouvons souhaiter de plus précieux ici-bas et ce qui surpasse les révélations.
Ces infirmités vous avertissent, ce me semble, que votre pèlerinage ne durera plus longtemps désormais; mais, selon l'avis de S. Paul, « con-
1 Non coronatur nisi légitime certaverit. II Tim. n, 5.
2 Si tamen compatimur,ut et conglorificemur.i^om.viii,i7.
solons-nous, et d'autant plus que nous voyons s'approcher le jour de notre délivrance » ». Oh ! alors, comme ce sera pour nous un grand sujet de consolation d'avoir souffert quelque chose pour Dieu, et de nous être disposés à ne tenir plus ni à la vie, ni à rien de ce qui est sur la terre ! Celui-là, dit Job, « entrera dans le sépulcre, le cœur rempli d'une joie vive2 », avec abondance de mérites et d'espérance, et la pensée même de la mort lui sera un sujet d'allégresse ; mais au contraire, « ô mort, combien ton souvenir est amer aux hommes qui se sont reposés en paix dans la jouissance des biens périssables3 », et qui se sont attachés aux satisfactions de la vie ! Prenons donc courage, puisque nous touchons comme du bout du doigt la bienheureuse éternité, dans laquelle, nous dit S. Paul, « nous ne nous lasserons pas de moissonner, si nous ne nous relâchons point en faisant le bien4 », et, ajoute le Psalmiste, « si nous semons avec plus de larmes, nous moissonnerons aussi avec plus de joie 5 ».
II. Et maintenant je réponds à vos questions et à vos difficultés.
i° Je ne puis approuver le sentiment et la di-
1 Sed consolantes, et tanto magis quanto videritis appropinquantem diem. Hebr. x, 25.
2 Gaudentque vehementer cum invenerint sepulcrum. Job m, 22.
3 O mors, quam amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis! Eccli. xli, i.
* Bonum autern facientes, non deficiamus : tempore enim suo metemus non déficientes. Galat. vi, 9.
5 Oui seminant in lacrymis, in exultatione metent. Ps. cxxv, 5.
rection spirituelle de ceux qui ne savent donner que de la terreur aux âmes, et qui croient qu'on doit toujours leur persuader qu'elles ne font rien qui vaille. Je suis fondé pour cela en autorités et en bonnes raisons ; et certes elles ne sont que trop confirmées par l'expérience que j'ai du tort fait par cette conduite. En effet, Dieu lui-même menace les prophètes d'Israël de ks punir « parce qu'ils ont trompeusement jeté dans la tristesse le cœur du juste, qu'il n'avait point l'intention de contrister ' »; et Isaïe recommande aussi « qu'on dise au juste qu'il fait bien et qu'il recueillera le fruit de ses œuvres2 ». Cette autorité des Livres saints doit arrêter tout court nos raisonnements : car nous ne pouvons pas douter que la meilleure direction ne soit celle qui imite Dieu même dans sa manière d'agir et de parler.
Mais vous me direz peut-être : C'est des justes que Dieu parle ainsi ; et moi, suis-je du nombre de ces justes? Je réponds qu'il n'y a jamais eu d'homme juste sur la terre, qui n'ait été sujet à pécher; en sorte que s'il fallait, pour être juste, être exempt de toute faute, il n'y aurait jamais de juste selon la conduite ordinaire de la grâce, et il faudrait pour cela une grâce aussi singulière que celle qui fut accordée à la sainte Vierge. Quand donc la sainte Ecriture nous parle du juste, il faut l'entendre de celui qui, à la rigueur, commet quelques péchés légers, mais le moins qu'il peut, et qui est
1 Pro eo quod moerere fecistis cor justi mendaciter, quem ego non contristavi. ii^ech. xm, 22.
2 Dicite justo quoniam bene, quoniam fructum adinvenlionum suarum comedet. Is. m, 10.
ennemi des péchés qui mettent la division entre Dieu et l'âme. Les justes du temps passé, à qui s'adressent ces paroles, n'étaient pas moins hommes que ceux du temps présent, et par conséquent elles doivent être aussi favorablement entendues des uns que des autres.
Mais de plus la simple raison nous apprend que donner toujours de la crainte et des soupçons, c'est exposer les âmes faibles à perdre courage, comme c'est rebuter les malades dont le goût est affadi, que de leur proposer de manger des viandes, sans leur faire entendre comment, vu leur état, ils le peuvent faire ; et c'est aussi décourager l'artisan que de lui montrer des fardeaux très pesants à soulever de terre, sans lui indiquer les industries et les instruments dont il doit se servir pour cet effet.
jCette même raison peut nous convaincre que la bonne direction jioit se servir de ce qui peut donner aux âmes l'espérance de tout vaincre et d'agir toujours de mieux en mieux.
Le démon et la nature corrompue ne cherchent qu'à exagérer les difficultés de la vertu pour nous en retirer. Nous sommes déjà bien faibles, et cette faiblesse nous porte facilement au dégoût; aussi ces ennemis de la sainteté font comme les espions que Moïse avait envoyés pour explorer la terre promise ». Ceux-ci en effet décrivaient au peuple d'Israël avec tant d'exagération la haute taille de ses habitants, la force de ses villes et la difficulté de les vaincre et de s'en emparer, que ce peuple,
1 Cf. Num. xiii, 17 et seq.
en estimant la conquête impossible, était près de retourner en Egypte, et voulait même lapider ceux qui entreprenaient de lui faire des remontrances. Il en est ainsi de la direction qui ne donne que des terreurs et qui ne montre que des difficultés; elle fait, sans y penser, la même chose que le démon et la nature corrompue.
La bonne direction, au contraire, doit imiter Josué et Caleb. Ils avaient vu, eux aussi, les habitants et les places de cette terre promise; mais ils en parlaient d'une manière bien différente : en effet, ils adoucissaient tellement les difficultés, et parlaient de telle façon des ennemis qu'ils avaient à combattre, que leurs discours tendaient à remplir leurs auditeurs de confiance et d'espérance de tout vaincre avec le secours de Dieu. Les autres faisaient des géants des mêmes hommes, dont ceux-ci ne faisaient que des pygmées ; les autres voyaient des forteresses inexpugnables dans les mêmes habitations, où ceux-ci ne voyaient que de simples bourgades sans défense; et la sainte Ecriture fait assez connaître que ce peuple n'aurait pas encouru la disgrâce de Dieu, et qu'il aurait évité beaucoup de peines, s'il s'était gouverné selon le sentiment et les paroles des derniers.
Ainsi donc, la bonne direction, sachant qu'elle a affaire à des âmes faibles, doit se servir de tout ce qui peut exciter leur courage pour les porter au bien. Pour cela, si elle propose l'étude des vertus chrétiennes, comme étant la nourriture de l'âme, elle ne doit pas se contenter d'en faire voir la sublimité et l'excellence ; mais en même temps elle doit en indiquer les moyens, et les exposer d'une
manière si raisonnable et si proportionnée à la faiblesse humaine, qu'on soit persuadé que la pratique en est très possible avec le secours de la grâce de Dieu. Elle évite par là d'imiter l'indiscrétion de ceux qui pressent les malades de manger, sans les aider à vaincre les répugnances qu'ils y trouvent.
Si elle parle des tentations et des difficultés qui se rencontrent dans le chemin de la vertu, elle doit expliquer en même temps quels sont les secours de la grâce et les moyens de s'en bien servir, et faire voir d'une manière qui soit proportionnée à la raison et à la capacité de l'auditeur, « que nous pouvons tout en celui qui nous fortifie 1 », et qu'il ne faut qu'une bonne volonté pour tout surmonter. En montrant ainsi le chemin, elle encourage à l'entreprendre ; au lieu que, si elle ne faisait que découvrir simplement la difficulté, elle agirait comme celui qui décourage l'artisan, en lui faisant voir des fardeaux qu'il faut lever, sans lui dire qu'en se servant d'une certaine manière de rouleaux et de poulies, on les remue et on les soulève, comme si ce n'était qu'une paille légère.
Vous connaîtrez assez, par ce que je viens de dire, ce que je souhaite que vous observiez, tant pour votre propre conduite que pour celle des autres, afin d'éviter le découragement.
2° Quant à ce qui regarde la ferveur, il faut vous dire que plusieurs se trompent sur ce point, ils croient en effet qu'ils n'ont point de ferveur^ et qu'ils ne sont point de ces personnes ferventes
1 Omnia possum in eo qui me confortât. Philipp. iv, i3.
dont on parle tant en spiritualité, à moins qu'ils ne sentent leur cœur grandement ému et leur imagination fortement remuée ; mais cette ferveur n'est pas celle qui est à désirer et à rechercher. La bonne ferveur est celle de la raison et de la volonté, qui sont ferventes tant qu'elles sont vives et fortes dans le désir de Dieu et dans la poursuite de la vertu. La ferveur sensible de l'imagination et du cœur se ressent des passions, et elle conduit facilement aux excès, à l'inquiétude et à l'inconstance, si l'on ne s'en défie et si on ne la calme par la mortification. N'en faites donc point grand cas, et n'estimez que la ferveur de la raison et de la volonté.
Etudiez-vous encore à modérer la force de l'habitude que vous avez prise de faire des réflexions trop profondes sur votre état caché, c'est-à-dire sur cet état d'âme qui ne paraît pas avec clarté; mais arrêtez-vous seulement à réfléchir sur l'état qui se manifeste soit par des œuvres, soit par des désirs volontaires, soit par des négligences calculées, c'est-à-dire accompagnées de connaissance : car c'est sur cela seulement que se doit faire notre application ; le reste doit être laissé à Dieu, qui seul connaît le fond de nos cœurs.
III. Vous le savez, les dames portaient autrefois à leur ceinture un miroir de vanité, qui leur servait pour découvrir ce qui était disgracieux sur leur tête et pour l'ajuster à leur gré. Je vais vous en donner un autre : c'est un miroir de vérité, et afin que vous ayez un grand soin de vous en servir, il est composé des paroles mêmes de Jésus- Christ. Il comprend en abrégé toutes les pratiques
de l'Evangile ; vous y trouverez le moyen de tenir votre âme bien pure aux yeux de Dieu, sans qu'il soit besoin de tant chercher, ni de tant raffiner sur les pratiques de son amour, qui est aussi simple que sa source.
Voici donc ce miroir de vérité, formé des huit paroles suivantes du Fils de Dieu :
i° « Vous ne pouvez rien faire sans moi !. »
2° « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes : car mon joug est suave et mon fardeau léger 2. »
3° « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés 3. »
4° « Celui qui veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive *. »
5° « Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira5. »
6° « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité6.»
7° « Ayez confiance, votre foi vous a sauvée7. »
8° « Veillez et priez, de peur que vous n'en-
1 Sine me nihil potestis facere. Joann. xv, 5.
2 Discite a me, quia mitis sum et humilis corde : et invenietis requiem animabus vestris. Jugum enim meum suave est et onus meum levé. Matth. xi, 29, 3o.
3 Diligatis invicem, sicut dilexi vos. Joann. xnr, 34.
4 Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me. Matth. xvi, 24.
:> Petite, et dabitur vobis ; quaerite, et invenietis; pulsate, et aperietur vobis. Matth. vu, 7.
6 Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate. Joann. iv, 23.
7 Confide, filia, fides tua te salvam fecit. Matth. ix, 22.
triez en tentation : car l'esprit est prompt, mais la .chair est faible '. »
Voilà le miroir que je vous présente; disposezvous par un désir tranquille et par la prière à vous y bien regarder ; rapportez-y souvent votre intérieur et vos actions, et il vous montrera vos fautes et ce qui vous manque. Il fera naître en vous un véritable désir de la perfection, en vous indiquant son excellence et la manière d'y parvenir. Vous n'aurez qu'à effacer avec la pénitence accompagnée de confiance et de tranquillité, les taches de votre âme qu'il vous découvrira; et vous n'aurez besoin que d'une résolution, qui soit toute composée de confiance en Dieu, pour vous orner de tout ce qui peut vous rendre agréable à ses yeux : car ce miroir vous le fera connaître. Cependant pour vous y aider, voici un petit examen que je vous propose sur chacun de ces huit articles :
Sur le premier : « Vous ne pouvez rien faire sans moi ». Voyez si vous ne nourrissez point de présomption de vous-même, et si vous espérez et attendez tout de Dieu. Voyez encore si vos fautes ne vous jettent point dans l'impatience ou dans le découragement : car l'un et l'autre sont, un fruit de l'estime de soi-même.
Sur le second : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ». Examinez si vous ne nourrissez rien qui ressente l'arrogance dans vos pensées et dans votre conversation, ou qui vous
1 Vigilate, et orate, ut non intretis in tentationem : spiritus quidem promptus est,caro autem infirma. Matth.x)iv\,^i .
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX I 3
mette dans votre estime au-dessus de quelqu'un; si vous vous supportez doucement vous-même, ainsi que le prochain, dans les infirmités.
Sur le troisième : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». Voyez si vous aimez pour Dieu; si vous aimez avec justice et avec égalité ; si vous aimez sans attache ; si vous aimez comme Jésus-Christ vous a aimée, en faisant du bien à ceux qui vous offensent, en attirant le prochain à Dieu par vos exemples et par vos entretiens, en le consolant, en l'excusant dans ce qui se peut, sans juger ses actions autrement que selon les règles de la véritable charité, en l'assistant selon votre pouvoir.
Sur le quatrième : « Celui qui veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même ». Considérez si vous recevez tout ce qui vous arrive par l'ordre de la Providence, sans vouloir entrer en raisonnements avec vos sentiments ou vos répugnances ; si votre volonté se conforme à la volonté de Dieu en tout ce qui vous fait de la peine ; si vous faites profit des inspirations qui vous portent à pratiquer les conseils de Jésus-Christ et les règles de votre profession; si vous n'avez pas d'attache volontaire aux créatures. Remarquez ceci sur l'article de l'attache : Quel que soit le détachement qu'il vous semble que vous ayez, il ne faut pas vous y fier : car il n'y a que la privation qui nous fasse bien connaître ce que nous sommes. Il est aisé à la nature de croire qu'elle ne tient à rien, tant qu'elle est en possession et en jouissance; mais la privation la met à l'épreuve, elle semble comme l'interroger, et alors par sa réponse, c'est-à-
dire par ses mouvements, on sent où elle en est; et c'est ainsi par l'expérience que l'âme connaît la vérité et montre sa fidélité.
Sur le cinquième : « Demandez, et vous recevrez, etc. ». Regardez si vous êtes exacte à faire l'oraison avec soin ; si vous y persévérez nonobstant les aridités ; si vous êtes attachée par volonté à votre goût spirituel plutôt qu'à l'état où Dieu vous met ; si vous êtes fidèle à élever souvent votre cœur à Dieu pendant la journée ; si vous vous adressez à lui dans vos besoins, comme un enfant s'adresse à son père, et avec la confiance que mérite un tel Père.
Sur le sixième : « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ». Considérez si le culte que vous rendez à Dieu est accompagné de la bonne volonté d'être entièrement à lui ; si vous attendez tout de son Esprit, et si vous lui présentez le vôtre souvent, afin qu'il le soutienne, le rectifie et le remplisse. Cette pratique nous est plus nécessaire et nous doit être plus fréquente que celle du boire et du manger : car l'esprit humain est comme un instrument dont la pointe s'émousse facilement, et qu'il faut reporter souvent au maître ouvrier, afin qu'il l'aiguise de nouveau. Il n'y a que le « Père des esprits ' » qui puisse réparer et renouveler le nôtre. Voyez encore si vous aspirez à imiter la vie cachée de Jésus-Christ, en ne désirant de paraître qu'aux yeux de Dieu seul, et si vous ne recherchez pas ce qui éclate aux yeux des hommes.
1 Obtemperabimus Patri spiriluum ,et vivemus.He^r.xn, 9.
MÉDITATIONS SUR L'ÉTAT RELIGIEUX l5
Sur le septième : « Ayez confiance, votre foi vous a sauvée ». Voyez si vous faites des réserves dans votre confiance ; si vous entretenez volontairement de la défiance, et si vous êtes diligente à rejeter celle que vous ressentez malgré vous.
Sur le huitième : « Veillez et priez, etc. ». Examinez si vous usez d'une charitable circonspection envers vous-même et envers le prochain; si vous ne lui donnez pas, ou à vous-même, des sujets de tentation ou de peine par quelque action d'amour-propre ou par quelque singularité ; si vous recourez promptement à Dieu dans la tentation.
Voilà à quoi il faut vous appliquer le reste de votre vie, et vous ramènerez ainsi votre Marthe qui a été indiscrètement préoccupée de son état intérieur et de ses propres vues ; vous la ramènerez, dis-je, aux pieds de Jésus-Christ avec Marie, pour bien vaquer à « l'unique nécessaire ' » ; et pour cela la bonne et vraie méthode se trouve dans le miroir que je vous ai présenté.
Regardez tout le reste des états sensibles où vous vous trouverez comme le temps qui change à chaque moment, et ne vous en mettez pas plus en peine, autant que vous le pourrez.
Supportez l'état ténébreux et l'orageux avec patience, recevez le lumineux avec humilité et sans attache, et adorez en tout Celui qui en dispose comme il lui plaît.
Quant à ces illusions de la vie spirituelle dont la crainte vous inquiète, laissez de côté ces écrits qui
1 Unum est necessarium. Luc. x, 42.
vous l'ont fait naître : car ils ne vous sont aucunement utiles. Tenez-vous-en simplement à cette parole de Jésus-Christ : « Quand vous aurez fait de bonne foi ce qui vous est commandé, estimez-vous une servante inutile, disant alors : ce que j'ai dû faire, je l'ai fait ' ». Notre-Seigneur vous fera connaître par lui-même et par les ressorts de sa conduite intérieure les défauts cachés de vos actions, autant qu'il lui plaira et que cela vous sera convenable ; vous l'apprendrez avec plus d'utilité et plus de discrétion par son moyen, dans son école pratique, que par ces recherches subtiles et inopportunes qui vous ont mise en alarme.
Reconnaissez volontiers la vérité de votre rien, quand elle paraît à vos yeux ; mais cependant faites comme les soldats qui combattent dans la nuit, sans savoir combien ils tuent ou blessent d'ennemis : frappez de même sur votre amour-propre et sur vos passions, en attendant que le beau jour de l'éternité soit venu, pour connaître à découvert ce que vous aurez détruit à l'honneur et à la gloire de Dieu.
Ne cherchez pas à trop subtiliser, et ne comptez pour coupable que ce que vous reconnaîtrez dans vos résolutions et dans vos actions comme certainement contraire aux paroles de Jésus-Christ et aux devoirs de votre profession religieuse : en effet tout le reste ne vous rendra ni criminelle, ni moins fidèle à la poursuite de la perfection, tant que vous ne nourrirez point de présomption, que vous ne
Cum feceritis omnia quas praecepta sunt vobis, dicite : Servi inutiles sumus ; quod debuimus facere, fecimus. Luc. xvn, io.
vous gouvernerez pas par vos propres vues, que vous laisserez à Dieu seul la connaissance de ce que valent vos actions devant lui, et que vous demeurerez persuadée que les actions humaines, pour bonnes qu'elles paraissent, ont souvent un mélange d'imperfections secrètes qu'il n'appartient qu'à la pureté de Dieu de voir et de nous faire corriger par son action intérieure qui nous les découvre.
IV. Pour ce qui regarde les autres difficultés que vous me soumettez, il faut vous dire que l'esprit humain est fort amateur de la nouveauté, et qu'il s'y porte avec ardeur, quand elle lui apparaît sous le voile de ce qui est plus relevé et plus rigoureux ; mais il lui arrive souvent la même chose qu'au voyageur, qui quitte le grand chemin, bien frayé, pour prendre un sentier qu'il découvre à travers champs, dans l'espérance d'abréger la route et d'avancer beaucoup en peu de temps. Il le prend en effet, et se trouve déçu, parce qu'il n'a point remarqué un marais où le sentier aboutit ; aussi cela l'expose au danger d'y demeurer arrêté, ou l'oblige à revenir sur ses pas, et alors il apprend à ses dépens la faute qu'il a faite en s'écartant de sa route. Je vous laisse à faire l'application de cette comparaison quand l'occasion se présentera pour vous d'en faire l'expérience.
Apprenez donc à ne pas vous confier à toutes sortes d'esprits ; mais pour éviter d'être ainsi trompée, laissez de côté ces nouveautés subtiles des écrits de nos jours, qui jettent un faux éclat ; tenezvous-en aux instructions que vous ont données les livres des trois guides excellents qui ont servi d'é-
l8 AVIS SPIRITUELS SUIVIS DE
ducation à votre jeunesse spirituelle : je parie des livres de S. François de Sales, de Rodriguez et de Louis de Grenade. Ne l'oubliez pas : les enfants qui changent souvent de nourrice ne viennent pas si bien que ceux qui n'en ont qu'une ; il en est de même dans la vie spirituelle.
Vous voyez par les peines de N..., dont l'état me fait compassion, ce que coûte aux âmes pieuses la curiosité de vouloir goûter de tant de choses différentes, et de vouloir marcher par tant de chemins, que l'esprit humain aime à se tracer dans la vie spirituelle. Les chemins nouveaux paraissent beaux, ils sourient aux âmes jeunes et inexpérimentées, et elles s'y engagent facilement ; mais elles reçoivent bientôt la punition de leur indiscrétion et de leur témérité par les peines d'esprit et les découragements où elles tombent. Il faut sans doute consoler leur cœur attristé, relever leur âme abattue; mais, pour les ramener à la paix, il faut surtout leur donner le grand conseil d'effacer promptement de leur esprit les idées de tous ces divers sentiers, d'oublier tout le passé et de recommencer tout de nouveau, en revenant à la haute simplicité de l'Evangile, pour y marcher simplement, en suivant Celui qui est « la voie, la vérité et la vie ' ».
Considérons en effet comment Notre-Seigneur a parlé, comment il a agi ; et parlons, agissons de même, sans entrer dans tant de mystères que l'esprit humain se forme à lui-même et qu'à bon droit on peut appeler des mystères de rien. Contentons-
1 Ego sum via, et veritas, et vita. Joann. xiv, 6.
nous de marcher pas à pas sur cette voie céleste, en mettant nos pieds sur les vestiges que Jésus- Christ y a imprimés, et laissons derrière nous les sollicitudes, les subtilités et les vues trop étendues ; en marchant nous apprendrons à marcher. Nous voyons souvent des voyageurs qui s'empressent de demander leur chemin à tous les passants, et qui se chargent la mémoire des tours et des détours de leur route ; mais quand ils ont marché une lieue ou deux, la rencontre de plusieurs chemins qui se croisent et la multiplicité des diverses réponses les arrêtent, comme s'ils n'avaient rien demandé. Il en arrive autant à ces âmes ferventes qui, leur semble-t-il, n'ont jamais assez demandé d'avis spirituels. Elles croient que pour elles c'est un grand avantage d'en prendre de toutes les sortes et des plus nouveaux ; mais cela ne sert qu'à les mettre au milieu de plusieurs chemins sans savoir lequel prendre. Attachons-nous à suivre Jésus- Christ, notre voie céleste, dans la pratique simple et fidèle de ses conseils évangéliques ; nous n'aurons pas besoin de tant demander les chemins, et, en suivant cette voie droite et sûre, nous parviendrons jusqu'à « comprendre, avec tous les Saints, quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de son amour l ».
Ce sera cette voie, Jésus-Christ lui-même, qui nous conduira et nous le fera comprendre par ses leçons intérieures, si secrètes et si lumineuses. Point ne sera besoin pour cela que nous ayons re-
1 Ut possitis comprehendere cum omnibus Sanctis, quae sit latitude, et longitudo, et sublimitas, et profundum. Ephes. ni, 18.
cours à tant de différents avis et à tant de spéculations subtiles, qui s'épuisent en vains efforts, comme pour extraire la quintessence de la dévotion et faire l'anatomie de l'état intérieur de l'âme.
Ces subtilités ne servent souvent qu'à jeter l'esprit dans l'erreur, la volonté dans des occupations intérieures fort vides de réalité, et la conscience dans des labyrinthes inextricables.
De plus, en marchant ainsi simplement sur cette voie céleste, nous connaîtrons, par la pratique exacte des commandements, « quelle est cette volonté de Dieu » que l'Apôtre appelle « bonne», et par la pratique des conseils de l'Evangile, nous verrons ce que vaut « celle de son bon plaisir », et par le renoncement entier à nous-mêmes, nous connaîtrons l'excellence de celle qu'il appelle « parfaite » ; et cela sans qu'il soit nécessaire de trop subtiliser dans le discernement de la volonté de Dieu '.
Les règles de cette adorable volonté nous sont marquées dans l'Evangile, et le plus assuré est de ne pas les chercher ailleurs, de peur de s'égarer dans ses propres pensées. J'en ai connu plusieurs qui, en suivant sur ce point la subtilité de leur raisonnement, ont souvent perdu de vue ces grandes règles. Ils voulaient, disaient-ils, chercher la volonté de Dieu par essence, et ils ont fait beaucoup de fautes contre les conseils les plus communs du saint Evangile; et même, pour s'être trop voulu séparer de la matière et de l'humain, ils étaient, sans le remarquer, dans l'habitude de les transgresser, ne considérant pas que Jésus-Christ nous
1 Ut probetis quœ sit voluntas Dei bona, et beneplacens, et perfecta. Rom. xn, 2.
a enseigné par ses paroles et par ses exemples à accomplir la divine volonté fortement et suavement en tout et toujours.
On outrepasse donc la volonté de Dieu en allant la chercher trop loin, et, en l'outrepassant, on ne l'accomplit point. Il est constant que l'esprit humain est curieux de spéculations nouvelles, et relevées et conformes à son goût, et qu'il s'en entretient volontiers sur le chemin de la vie ; mais ici-bas il n'est pas question de tant s'entretenir, il faut marcher. L'un vaut mieux que l'autre : c'est pourquoi la mortification sur ce point est bien nécessaire à l'esprit de l'homme ; elle lui répond tout court sur cette curiosité : ce n'est ni à droite, ni à gauche ; marchez devant vous ; et cela le ramène à la simplicité du grand chemin de l'Evangile. C'est aussi le moyen de le délivrer de beaucoup de faux pas et de fatigues inutiles, de le rendre ferme et tranquille et de le faire avancer beaucoup en peu de temps.
Souvenez-vous toujours que la discrétion est la mère et la directrice des vertus, et qu'elle s'acquiert par une fidèle obéissance et par une véritable soumission à la conduite de Dieu. Observez enfin que pour avancer sagement dans la vertu, il faut reconnaître qu'il y a autant de différence entre connaître et pratiquer, qu'il y en a entre mesurer un chemin avec les yeux et le mesurer avec les pieds ; l'un est bientôt fait, mais l'autre ne se fait qu'avec le temps, le travail et la patience. Cette comparaison vous apprendra comment il faut considérer les vues de l'esprit et les réduire en pratique.
Convenons donc ensemble, comme conclusion,
que le saint Evangile ne se sert pas de tant de subtilités pour nous exprimer ses vérités, et qu'il n'est question que de pratique pour l'accomplir. Examinons notre volonté et nos actions; et si nous y trouvons quelque chose qui ait du rapport avec ce que nous montre le miroir que je vous ai donné, réjouissons-nous-en humblement dans le Seigneur, et ayons confiance que Celui, à qui seul la gloire de tout appartient, nous secourra toujours pour monter de vertus en vertus les degrés de son amour; mais condamnons-nous, humilions-nous, corrigeons-nous de tout ce que nous trouverons en nous qui soit opposé à ce miroir de vérité.
Voilà, à mon sens, en quoi consiste la véritable vie spirituelle, et non pas dans des spéculations subtiles, ni dans des anatomies d'états intérieurs.
Dieu nous soit tout en toutes choses et soyons tout à lui ; adieu