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PREMIÈRE QUESTION

Comment est-il possible d'aimer véritablement le prochain, pendant qu'on sent de l'aversion contre lui, ou qu'on a des répugnances, qui obligent à se faire violence pour ne pas les

1 Introduxit me in cellam vinariam, ordinavit iri me charitatem. Cant. n, 4.

suivre ; puisque le propre de l'amour est de remplir le cœur de suavité pour la chose aimée et de n'être jamais contraint ?

RÉPONSE

L Je vous répondrai : ces disciples d'Emmaûs n'avaient-ils pas perdu toute espérance? Oui, sans doute ; et tout autre que Jésus, qui eût entrepris de la faire rentrer dans leur âme, n'en serait jamais venu à bout. Mais en s'entretenant avec ce bon pèlerin, ils avaient dans le cœur un sentiment intime, qui y demeurait comme un feu caché sous la cendre; ils le sentaient, et toutefois ils ne savaient alors ce que c'était. Le souvenir de la mort ignominieuse de leur Seigneur et Maître les tenait plongés dans la tristesse ; et ce feu caché, ils ne le connurent que dans le moment même où Jésus leur ouvrit les yeux pour le reconnaître l.

La même chose arrive souvent à l'âme qui veut aimer Dieu pour lui-même et le prochain pour Dieu.

Les contradictions et le mauvais fond de sa nature lui causent de la tristesse et de la douleur; elle ressent néanmoins au plus intime d'elle-même un désir d'accomplir ce que Dieu veut d'elle, et sa douleur ne vient que de ne point voir l'amour qu'elle a pour Dieu, amour qui lui est caché par cette tristesse et ces contradictions. Il lui semble que l'amour de Jésus est demeuré mort en Jérusalem, après y avoir été crucifié par les répugnances de la nature ; mais c'est au Sauveur luimême qu'elle parle sans le connaître : car c'est sa

1 Cf. Luc. xxiV.

MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX 25

grâce qui produit et nourrit au fond de son être la flamme de ce bon désir; et cette âme reconnaîtra son auteur, quand le pain sera rompu devant elle, comme les disciples d'Emmaûs reconnurent leur bon Maître à la fraction du pain.

Il faut donc savoir qu'il y a en nous deux amours bien différents l'un de l'autre : l'amour naturel de l'homme animal et l'amour de l'âme raisonnable. Le premier est tout dans le sentiment : car il ne se forme que sur la convenance qu'il rencontre dans l'objet sensible, et il ne dure qu'autant que cette convenance continue ; mais que l'objet vienne à changer, ou que la fantaisie tourne, ou que le dégoût survienne, et tout aussitôt l'âme change aussi d'amour : de là vient que cet amour sensible est si faible, si inconstant et si peu étendu, car, à le bien prendre, il ne sait aimer que lui-même et que pour lui-même.

L'amour raisonnable de l'âme est au contraire un amour de raison, de volonté et de liberté, qui peut subsister en dehors du sentiment. Prenonsen un exemple bien commun dans un homme qui estime sa santé, comme il doit, et qui veut la conserver. Il aime, je suppose, le bon vin et le melon ; on lui en présente ; il ne tient qu'à lui d'en boire ou d'en manger ; toute son inclination naturelle s'y porte avec appétit et avec une espèce d'amour sensible, comme sur un objet qui lui convient et qui lui est agréable. Quand il se surmonte et qu'il s'en abstient, il s'aime lui-même en se faisant cette violence; mais c'est d'une manière qui n'est ni sensible, ni agréable à la nature. Il ne laisse donc pas d'aimer, et d'aimer vraiment, bien que en dehors

du sentiment ; son amour est un amour de raison, de volonté et de liberté, par lequel il empêche même les actes de l'amour sensible. Lequel de ces deux amours estimerons-nous le plus dans cette circonstance? Ne sera-ce pas celui de la raison qui surmonte ainsi l'amour sensible et qui n'en est pas dépendant? Oui, sans contredit; mais pour soutenir cet amour de raison, il faut recourir promptement à l'amour surnaturel, car il en est l'appui aussi bien qu'il en est la source. C'est cet amour supérieur qui ramène tout au vrai principe, et qui influe dans notre amour la persévérance et la force aussi bien que la vérité. Or cet amour surnaturel est répandu dans l'âme par le Saint-Esprit, qui y forme une sainte habitude de charité et qui la réchauffe et la nourrit de sa grâce1.

Remarquez bien que ce n'est pas à l'amour de l'homme animal que s'unit cette divine flamme de l'amour surnaturel, mais à l'amour raisonnable, qu'il change en spirituel et qu'il élève peu à peu et de plus en plus au surnaturel, jusqu'à ce que, lui faisant perdre de vue la raison, il ne regarde que Dieu seul, comme l'unique bien et le plus digne objet de notre amour qui mérite seul d'être aimé pour luimême, sans qu'aucune créature puisse prétendre d'être aimée avec justice sinon par rapport à lui.

Si l'amour purement raisonnable mène l'âme jusqu'à renoncer à l'amour sensible, jusqu'où ne peut pas nous mener l'amour surnaturel? Et si le premier amour ne laisse pas que d'être amour, quoique le sentiment en soit rejeté, l'amour surna-

Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum. Rom. v, 5.

turel ne subsistera-t-il pas encore mieux sans lui, puisque pour objet il a Dieu, qui surpasse tout sentiment et qui est de beaucoup au-dessus de tout élément sensible?

Cependant ce n'est pas que l'amour surnaturel ne jouisse point d'un sentiment très suave qu'il répand dans l'âme, et qui surpasse infiniment la grossièreté du sentiment de l'homme animal ; ce n'est pas non plus que ce sentiment ne se communique quelquefois aux affections de ce dernier; mais c'est seulement quand il plaît au souverain Maître de la charité et autant qu'il lui plaît.

Je me servirai d'un exemple pour tâcher de vous expliquer, le mieux que je pourrai, comment se fait cette communication. Un maître de musique qui ne veut pas qu'on entende son concert au dehors, se retire dans un lieu secret ; là il ordonne de fermer les portes et les fenêtres, et par ce moyen il empêche que l'harmonie de sa composition ne soit entendue par ceux du dehors. Lui plaît-il d'en faire part à ceux qui sont dans un appartement voisin, il en fait ouvrir la porte de communication, et le son des voix et l'harmonie parviennent agréablement jusqu'à leurs oreilles. Veut-il être entendu même par les valets qui font grand bruit dans la cour, il fait ouvrir les fenêtres, et les valets se taisent tout d'un coup, en entendant la mélodie du chant et le bel accord des parties ; mais les fenêtres se referment, l'agréable symphonie cesse pour eux, et ils recommencent leur bruit à l'ordinaire.

Voilà, âme pieuse, une esquisse grossière de la communication de la charité et de ses diverses manières de se faire sentir sensiblement. Elle veut le

plus souvent faire son concert si secrètement qu'il n'y ait que Dieu et les anges qui l'entendent ; et bien qu'il se fasse dans l'âme, cette âme est comme à la porte, sans rien entendre : car tout est fermé pour elle. Quand il plaît au Maître de la divine charité que l'âme y ait part, il ouvre la porte qui fait passer jusqu'à son sentiment spirituel la suavité du concert, qu'elle entend pour lors avec une grande et forte consolation ; mais néanmoins le bruit de la basse-cour ne laisse pas que de l'importuner, et il lui faut souffrir avec patience que son contentement soit interrompu par les clameurs impertinentes de ses domestiques.

Quelquefois il arrive que la suprême charité veut faire part de cette douce suavité, même à la partie inférieure, comme elle le fit pour David, qui disait alors : « xMon cœur et ma chair se sont réjouis au Dieu vivant... Tous mes os diront : Seigneur, qui est semblable à vous l ? » C'est qu'à ce moment la charité ouvre portes et fenêtres, et la mélodie de son chant s'étend jusqu'à cette partie inférieure qui est comme la basse-cour où tous les valets, charmés du concert, se taisent et demeurent dans le silence. L'âme voit alors dans son petit monde un repos qui lui semble bien doux, moment délicieux, mais qui ne dure guère : car les portes et les fenêtres se referment, le concert n'est plus entendu des valets, ils recommencent leur bruit à l'ordinaire, et la pauvre âme se voit, comme auparavant, replongée dans le travail et dans la nécessité de sup-

1 Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum. Ps. lxxxiii, 3. — Omnia ossa mea dicent : Domine, quis similis tibi ? Ps. xxxiv, io.

porter leurs impertinences. Mais si elle retire de cet état passager de consolation un détachement plus complet des créatures, une force et un empire plus grand sur ses inclinations, une résolution plus ferme d'aimer Dieu plus par œuvres que par sentiments, cela suffit : car c'est pour cette raison seule que la consolation lui a été donnée.

Voilà, en termes bien simples, la manière dont Dieu se sert pour faire passer la charité jusque dans le sentiment.

II. Notez encore qu'il y a beaucoup de différence entre aimer par sentiment ou affection, et aimer par effet. Le premier est une marque d'amour qui est quelquefois fausse ; mais le second est une preuve qui ne peut pas tromper. Le premier se termine souvent à une simple complaisance qui montre que celui qui aimait ainsi, n'aimait que luimême ; mais le second montre que l'amour sort de lui-même pour se communiquer à la chose aimée, et c'est en quoi il est véritable : car aimer n'est rien autre chose que vouloir et faire du bien.

L'amour naturel de l'homme animal est fort sujet à en demeurer à cette complaisance, et par suite à être faux; il dit simplement : j'aime, parce que cet objet me plaît beaucoup.

L'amour raisonnable est plus ferme et trompe moins; il dit : je veux, dans ma liberté, aimer par effet, quoique je ne sente pas en moi la délectation sensible, accompagnant d'ordinaire cette passion, et qui s'appelle amour.

Mais l'amour surnaturel se rapporte à Dieu, le seul bien, la seule cause qui ne peut changer. Il vient de lui, comme un ruisseau de sa source; et

en le regardant comme le principe auquel il veut tout rapporter, il dit : je veux en toutes choses aimer Dieu par effet, et immoler à son amour toutes mes affections sensibles et mes répugnances. Après cela il ne considère plus le sensible ni dans lui-même, ni dans le prochain ; mais il va droit à Dieu pour connaître ce qu'il demande de lui dans les occasions qui se présentent, et pour l'accomplir, sans avoir égard au sentiment.

Voilà quel est l'amour surnaturel ; et il s'appelle ainsi non seulement parce qu'il procède d'un principe surnaturel, mais aussi parce qu'il nous attire à aimer d'une manière tout autre que ne nous l'enseignent l'inclination et la raison du vieil homme, qui ne le portent à aimer par effet que lorsqu'il rencontre dans l'objet sa satisfaction ou son plaisir sensible. Or cette dernière façon d'aimer est toute pleine d'erreurs et de dérèglements ; elle n'est qu'un pur amour-propre. Mais Jésus-Christ a détruit cet amour avec toutes ses pratiques, en nous apprenant dans son commandement nouveau « à aimer comme il nous a aimés l », c'est-à-dire à vouloir du bien et à faire du bien au prochain, selon Dieu et sans avoir aucun égard à nos complaisances ou à nos répugnances.

Chacun avoue que l'amour effectif vaut bien mieux que l'affectif; et ainsi il est aisé de comprendre que l'amour d'une volonté efficace qui fait le bien par le mouvement de sa liberté, est bien plus précieux que l'amour sensible. C'est ce premier amour qui offre à Dieu les grands sacrifices,

1 Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem sicut dilexi vos. Joann. xm, 34.

et qui donne les grands secours au prochain : car n'ayant aucun égard à ses satisfactions ni à ses répugnances, il les immole au véritable amour. Au contraire l'amour simplement affectif reçoit plutôt qu'il ne donne : car la douceur qu'il perçoit de son sentiment surpasse souvent ce qu'il donne.

J'appelle cet amour effectif, amour de raison, de volonté et de liberté : car, s'il y a de la contrainte, elle n'est que dans le sentiment naturel ; aussi l'âme fait un plus grand acte de sa liberté, quand elle choisit de faire du bien au prochain malgré les répugnances de la nature. En effet la liberté de l'âme l'emporte alors sur la liberté des sens, et l'amour y devient d'autant plus pur qu'il est plus éloigné de sa satisfaction et plus dégagé des créatures.

Aimer par effet jusque dans la privation du sentiment et dans les répugnances, c'est aimer fortement et de la manière que Job espérait en Dieu, lorsqu'il disait : « Quand même Dieu me devrait tuer, je ne cesserais point d'espérer en lui l ».

Aussi bien, chère Sœur, en appliquant tout ceci au fait que vous me soumettez touchant ces répugnances que l'on sent contre le prochain, toutes vos difficultés doivent s'évanouir. Tant que l'âme demeure ferme dans la volonté de ne pas suivre la pente de l'aversion qu'elle sent dans la nature, et de faire du bien au prochain, selon les intentions de Dieu et pour lui plaire, elle aime véritablement, parce qu'elle aime par effet. Et assurément c'est déjà un effet de cet amour que de renoncer à l'aversion qu'elle ressent ; aussi elle aime encore pure-

1 Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo. Job xm, i5.

ment, car elle a seulement Dieu pour objet; enfin elle aime généreusement, car elle veut faire du bien pour le mal qu'on lui a fait, ou qui paraît tel au goût de son sentiment naturel.

Chacun peut avoir cet amour et tous doivent le pratiquer : car c'est une conséquence de l'amour de Dieu, avec lequel il a un rapport nécessaire. Si nous refusons de le faire, non seulement nous n'aimerons pas bien le prochain, comme il le faut, mais même nous n'aimerons pas Dieu comme nous le devons ; car l'amour du prochain est inséparable de l'amour de Dieu : « Celui en effet qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ' ? »

Toutes les difficultés viennent uniquement de ceci : au lieu de regarder le prochain de l'oeil de l'homme spirituel, nous le regardons de celui de l'homme animal qui cherche partout ce qui convient à son sentiment naturel, et qui se trouble ou se rebute, quand il ne sent pas le plaisir de sa complaisance. Si au contraire nous le regardons de l'oeil de notre homme spirituel, nous verrons que ce n'est pas pour lui-même, mais que c'est seulement en Dieu et pour Dieu qu'il doit être aimé. Or, Dieu étant partout et toujours aimable, nous avouerons que nous pouvons et devons toujours aimer le prochain, quel qu'il puisse être ; et si ce n'est pas d'un amour sensible, ce sera du moins d'un amour de raison, de volonté et de liberté. Cet amour, animé du surnaturel, nous pouvons l'appeler l'unique amour effectif, d'abord envers Dieu, parce qu'il est

1 Qui enim non diligit fratrem suum quem videt, Deum, quem non videt, quomodo potest diligere ? I Joann. iv, 20.

relatif à son amour ; puis envers nous-mêmes, parce qu'il a le prix du véritable amour qui fait toute notre richesse et qui ne ressemble pas aux faux diamants, comme fait souvent l'amour sensible ; et enfin envers le prochain, car il lui fait du bien avec persévérance.

Cette question était celle qui demandait le plus d'explications ; quant aux autres, nous y répondrons en peu de mots.

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