‹ Avis spirituels et méditationsChapitre 5 sur 164 · DEUXIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME QUESTION

Quand on craint qu'il y ait du péché dans quelque petite chose, quoiqu'on ne le croie pas, ne vaudrait-il pas mieux s'en abstenir pour plus de sûreté ?

RÉPONSE

L'âme qui veut être à Dieu doit s'instruire une bonne fois et solidement des vérités morales, puis s'en tenir ferme aux instructions qu'elle aura reçues, sans écouter les craintes vaines qui se forment sur les vues de son imagination : car une âme délicate, qui s'arrêterait sur chacune de ces vues et de ces craintes, sous prétexte d'une plus grande exactitude, serait toujours dans l'inquiétude et dans l'état de ceux dont parle David « qui tremblent de peur là où il n'y a point sujet de craindre l ». Ce ne sera pas étouffer les avertissements de la conscience que de passer par dessus ces craintes mal fondées, sans en faire le moindre cas ; mais ce sera éviter une

1 Illic trepidaverunt timoré, ubi non erat timor. Ps. xm, 5.

blessure que feraient la timidité et le scrupule, et qui arrêterait notre progrès dans la vertu en nous faisant souffrir fort inutilement. Le trop de subtilité dans les réflexions sur ses défauts fait quelquefois plus de tort à l'âme désireuse de la perfection, que les défauts eux-mêmes qu'elle veut éviter.

Retenez donc bien ceci : allez à Dieu de bon cœur et de bonne foi, avec plus de simplicité que de subtilité. Dans les doutes raisonnables qui vous viendront sur quelque sujet important, demandez avis avant que de rien faire; mais pour le reste, où vous ne voyez rien d'opposé aux instructions qu'on vous a données, allez votre chemin avec l'intention résolue de plaire à Dieu, sans écouter vos craintes : car si vous y prêtiez une fois l'oreille, ce ne serait jamais fini.

Il y a des âmes pieuses qui ont leurs vues, leurs idées si vives, si présentes, qu'elles pénètrent jusque dans leurs moindres actions : la cause vient en partie de la vivacité de leur esprit ; mais la raison principale vient de l'habitude qu'elles ont prise de s'en servir trop subtilement. Aussi elles sont dans des inquiétudes continuelles et dans des remords de conscience qui les pressent incessamment, et cela précisément parce qu'elles ont fait des fautes qui leur ont échappé, malgré l'idée qu'elles avaient de ne les pas faire. Pour les ramener à la paix, il faut leur faire entendre que la subtilité de leurs vues n'est pas capable de les rendre impeccables, et que puisque, selon la permission de Dieu, les hommes peuvent toute leur vie commettre certains péchés, sans lesquels, au

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dire de S. Augustin, la misère humaine ne peut pas vivre sur terre, ainsi leurs vues ne les rendent pas plus coupables dans ces fautes et dans quelques péchés d'infirmité où elles tombent, que si elles n'avaient pas ces vues. Mais un très bon conseil à leur donner, c'est de s'étudier à émousser plutôt la pointe de cette vivacité d'esprit que de l'aiguiser encore par une attention trop grande et par des idées trop subtiles. En toutes choses il faut se garder des extrêmes : car s'ils ne perdent pas totalement l'esprit ou jugement, ils le faussent, après avoir jeté l'âme dans la gêne. J'appelle esprit ou jugement faussé le jugement de ces âmes qui se portent aux extrêmes dans toutes leurs vues, qui n'ont plus que de la contrainte, sans pouvoir se servir d'une raisonnable liberté, qui ne peuvent garder de milieu ni de discrétion et à qui les conseils ne peuvent plus profiter. C'est de cela même que nous veut détourner le Sage en disant : « Ne soyez pas trop juste, et ne soyez pas plus sage qu'il n'est nécessaire, de peur que vous n'en perdiez le sens » ».

Préparons-nous « des degrés d'ascension dans nos cœurs », en marchant doucement « dans cette vallée de larmes2 », selon le conseil de David, plutôt que de nous exposer à la nécessité de descendre, après nous être élevés à des hauteurs extrêmes. Cette parole du Psalmiste est de toute suavité : elle nous montre que le dessein de Dieu

1 Noli esfe justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas. Eccle. vu, 17.

a Ascensiones in corde suo disposuit, invalle lacrymarum. Ps. lxxxiii, 6, 7.

est de nous faire monter par degrés du moins au plus, jusqu'à ce que nous soyons parvenus au point précis où son amour nous veut avoir et posséder.

C'est dans la vallée, et dans la vallée des larmes, que se font ces degrés d'avancement et d'ascension : cela nous signifie qu'ils se préparent par l'humilité du cœur et par des gémissements sur nos faiblesses et sur nos fautes, lesquelles cependant n'empêcheront pas notre âme de monter ces degrés, pourvu que les unes la tiennent dans la douceur et dans l'humilité, et qu'elle s'applique à corriger les autres le mieux qu'il lui sera possible.

TROISIÈME QUESTION Y a-t-il péché véniel sans volonté ?

RÉPONSE

Non; mais il faut distinguer une volonté active, agissante, d'avec une volonté négligente. Or dans les péchés véniels que nous appelons péchés d'infirmité, bien que la volonté n'ait pas agi avec délibération, elle a cependant négligé quelque chose, et c'est assez pour constituer ces péchés dans lesquels, chaque jour, dit le Sage, « le juste tombe sept fois l », et qui peuvent se réparer abondamment par l'humilité. Si l'on y tombe souvent sans le savoir, dit S. François de Sales, on s'en relève aussi souvent sans le savoir.

1 Septies enim cadet justus, et resurget. Prov. xxiv, 16.

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