NÉCESSITÉ DE LA MORTIFICATION
La mortification n'est pas moins nécessaire pour réparer l'image de Dieu dans l'homme et pour la conserver que le ciseau ne l'est au sculpteur pour faire une statue.
Sans mortification l'homme demeurera animal et le deviendra de plus en plus, jusqu'à ce qu'il soit, selon l'expression de David, du nombre de ceux qui avec justice « sont comparés aux animaux insensés, et qui sont devenus semblables à eux ' ». La nécessité de la mortification ne regarde pas seulement les chrétiens, mais encore tous les hommes : souvent, en effet, la raison ne sert que de moyen pour surpasser toutes les bêtes en fureur et en excès, et pour forger des maux inventés par une malice capable de mettre partout la douleur et la misère, si la mortification ne range et ne dirige les puissances de cette raison. Quels cri-
1 Comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Ps. XLVin, i3.
mes, quels désordres n'est pas capable d'inventer et de produire la malice raisonnable ! Il y a beaucoup à vaincre et à détruire dans l'homme, non seulement dans les sentiments et dans les inclinations de son corps, mais aussi dans son esprit et dans sa raison ; chacun le doit savoir, car l'expérience l'apprend assez.
Comment donc détruire ces mauvais germes, si l'on n'y applique l'instrument de la mortification? De plus, ce n'est ni pour une fois, ni pour un temps, mais c'est pour toute la vie qu'il est nécessaire d'appliquer le fer de la mortification; et encore sans qu'on sache exactement sur quelle chose. Est-ce à l'heure actuelle, au moment prochain, à l'heure qui va venir? Nul ne le sait : c'est pourquoi il faut l'avoir incessamment à la main pour l'appliquer sur ce qui se présentera, comme le soldat qui est en sentinelle, a ses armes toutes prêtes à tirer sur l'ennemi qui paraîtra. Il faut donc bien apprendre par l'exercice à manier adroitement l'arme de la mortification, afin de s'en servir avec facilité.
Au livre de la Genèse Dieu dit à Adam : « La terre te produira toujours des épines et des ronces ' ». Cela s'entend bien plus du cœur de l'homme que du sol qu'il foule aux pieds ; aussi il faut prendre deux résolutions sur l'état malheureux de ce pauvre cœur : l'une est de se résigner à y voir paraître ces épines et ces ronces, sans plus s'étonner que le jardinier qui sur la terre voit toujours repousser les mauvaises herbes, car la sen-
1 Spinas et tribulos germinabit tibi. Gen. m, 18.
MÉDITATIONS SUR l'ÉTAT RELIGIEUX ^3
tence est prononcée, la peine est portée sans appel, sans exception et sans exemption. L'autre résolution sera d'employer aussitôt le fer de la mortification pour arrêter l'accroissement de ces épines, comme le jardinier diligent se sert du sarcloir pour extirper les herbes mauvaises, sitôt qu'elles paraissent.
La nécessité de la mortification nous est marquée partout dans les saintes Ecritures. En effet, dès le commencement du monde, Dieu nous dit dans la Genèse : « Ton appétit sera réduit sous toi, et tu t'en rendras toujours le maître; mais si tu ne le fais, le péché te saisira sur-le-champ l ».
Voilà bien exprimée une nécessité qui n'admet ni exception, ni interruption ; David y satisfaisait fidèlement, car il disait à Dieu : « Nous sommes tout le jour dans la mortification à cause de vous2», et il pratiquait ce qu'il disait.
S. Paul nous dit aussi : « Mortifiez vos membres qui rampent sur la terre3 ». De même S. Pierre écrivait : « Abstenez-vous d'écouter et de suivre ces désirs charnels, qui sont toujours en armes contre l'âme4 ».
S. Paul ajoute encore : « La chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit ; et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair 3 ». Les aversions
1 Nonne si bene egeris, recipies ; sin autem maie, statim in foribus peccatum aderit?Sed sub te erit appetitus ejus, et tu dominaberis illius. Gen. iv, 7.
2 Propter te mortificamur tota die. Ps. xliii, 22.
3 Mortificate ergo membra vestra, quae sunt super terram. Coloss. m, 5.
4 Obsecro... abstinere vos a carnalibus desideriis, quae militant adversus animam. I Petr. 11, 11.
:'' Caro enim concupiscit adversus spiritum ; spiritus autem adversus carnem. Galat. v, 17.
qu'ils éprouvent, et les attaques qu'ils se font mutuellement, sont cause que vous ne faites point toutes les choses que vous voudriez.
« L'esprit a des désirs contraires à ceux de la chair ». — Qu'est-ce que cela signifie? sinon l'opposition provenant de l'aversion naturelle que la raison porte toujours gravée en elle-même, pour tout ce que le dérèglement du péché produit dans ses sens et ses passions. Cette opposition de la raison tient l'âme dans le désir, quoique faible, de réduire la chair à ses lois, et lui est cause de gémissements quand elle y a manqué. Son inclination naturelle lui marque donc assez la nécessité de la mortification qui doit faire trois choses, et être toujours prête à les pratiquer : i° refuser, 2° retrancher, 3° agir à l'encontre des sentiments naturels.
Ecoutons encore S. Paul : « Nous portons, ditil, toujours avec nous la mortification de Jésus- Christ ' ». Puisqu'il ne quitte point cette arme, c'est signe qu'il en avait toujours besoin, et nous certes encore bien davantage. Avec cette arme que ne faisait pas le grand Apôtre? « En toutes choses, ditil, nous éprouvons des tribulations, mais elles ne nous accablent pas; nous trouvons des difficultés qui paraissent insurmontables, mais nous n'y succombons point ; nous sommes persécutés, mais non pas abandonnés; et si nous sommes jetés contre terre, nous ne périssons point : car nous portons toujours en notre corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans
1 Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes. II Cor. iv, io.
notre corps : en efïet, nous qui vivons, nous sommes à toute heure livrés à la mort pour Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre chair mortelle ' ».
Voilà un texte bien clair qui explique assez comment la mortification doit nous accompagner à toute heure et partout, et qui nous apprend ses avantages aussi bien que sa nécessité : S. Paul ne pouvait pas nous les mieux exprimer.
Mais quelle est cette mortification de Jésus? La voici :
i° C'est d'abord celle qui se forme sur ses instructions et sur l'exemple de sa vie, dont il a fait une mortification continuelle, afin qu'elle nous servît de modèle.
2° C'est ensuite celle qui est appuyée sur son secours.
3° C'est enfin celle où l'âme est résolue de tout faire et de tout souffrir, pour parvenir à sa ressemblance et à son union.
Il faut donc prendre une ferme résolution de pratiquer non seulement la mortification en général, car elle est nécessaire à tous les hommes, à moins qu'ils ne veuillent devenir pires que des brutes; mais spécialement la mortification de Jésus, car elle est nécessaire au chrétien, puisque c'est
1 In omnibus tribulationem patimur, sed non angustiamur; aporiamur, sed non destituimur ; persecutionem patimur, sed non derelinquimur ; dejicimur, sed non perimus : semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Semper enim nos, qui vivimus, in mortem tradimur propter Jesum : ut et vita Jesu manifestetur in carne nostra mortali. II Cor. iv, 8-i i.
un décret de la volonté de Dieu que, « si nous voulons ressembler à Jésus ressuscité et avoir, comme héritiers, part à sa gloire, il faut auparavant représenter Jésus mortifié sur la terre l ».
Mais en voilà assez sur ce qui regarde la nécessité de la mortification : car les bons livres spirituels que je vous ai recommandés vous disent tout ce qui peut s'en dire, et mon intention n'est pas de vous éloigner de vos anciennes instructions pour vous en donner de nouvelles, mais seulement de vous préparer les voies pour marcher avec plus de fermeté et de tranquillité, et de vous disposer par la direction à mieux profiter des bons avis de vos anciens maîtres.
Et maintenant de la théorie passons à la pratique.