PRÉLUDE
Il sera facile de voir que ces méditations ont été composées pour une personne qui aspirait à l'état religieux, et qui était déjà dans l'épreuve du noviciat; mais tous, quelle que soit leur condition, y trouveront des enseignements utiles pour reconnaître ce dont ils ont besoin afin d'être exacts et vigilants dans l'état où Dieu les a appelés, et pour se bien acquitter de leurs devoirs de chrétiens.
« Les vignes fleurissantes ont répandu leur odeur ' ». Ces paroles du Cantique des cantiques, âme pieuse, me sont venues agréablement à l'esprit à la lecture de votre lettre : car j'y voyais les bons sentiments que Dieu vous donne et les désirs que vous avez de connaître à fond la dignité, les avantages et les obligations de l'état que vous voulez embrasser. Vous me demandez de vous en donner une ample connaissance, et vous formez une forte
1 Vineae fiorentes dederunt odorem suum. Cant. n, i3.
résolution de vous en bien servir ; mais il faut nous adresser l'un et l'autre à l'Epoux céleste, afin qu'il me donne son secours pour répondre à vos demandes de la manière qui sera le plus convenable à votre état actuel et à vos habitudes passées ; et ainsi rien ne vous manquera pour convertir vos fleurs en fruits, puisque tel est son désir, car il dit dans le même Cantique : « Dès le matin je me lèverai pour voir si notre vigne a fleuri, et si ses fleurs se changent en fruits ' ». De plus, la connaissance de la dignité et des avantages de cet état vous portera à rendre incessamment vos actions de grâces à Dieu et, comme le dit S. Pierre, « à publier les louanges de Celui qui vous a appelée des ténèbres à son admirable lumière2 »; et encore la connaissance de ses obligations vous apprendra « à marcher dignement, en plaisant à Dieu en toutes choses3 ».
Mais avant que de passer outre, âme pieuse, arrêtons-nous un peu sur ces paroles de S. Pierre. Elles s'entendent à la lettre de la vocation des Gentils, que l'infidélité enveloppait dans des ténèbres épaisses et funestes, mais heureusement dissipées par la foi, qu'il appelle une lumière admirable.
Et pourtant tout est obscur dans la foi ; la raison n'y voit goutte, et il faut qu'elle se dépouille de sa manière naturelle de concevoir pour en ap-
1 Mane surgamus ad vineas, videamus si floruit vinea, si flores fructus parturiunt. Cant vu, 12.
2 Ut virtutes annuntietis ejus, qui de tenebris vos vocavit in admirabile lumen suum. I Petr. 11, 9.
3 Ut ambuletis digne Deo per omnia placentes. Coloss. 1,10.
procher, de môme que Moïse fut contraint de se déchausser, avant que d'approcher du buisson ardent, qui brûlait sans se consumer. Comment donc la foi est-elle une lumière et une lumière admirable?
C'est que son obscurité même opère une merveille dans la raison : en effet, en captivant la raison à son service, la foi lui fait heureusement trouver des connaissances profondes qui la convainquent ; elle répand en elle la lumière des vérités éternelles, qui lui donnent des témoignages certains et convaincants, qui la remplissent, qui l'élèvent audessus d'elle-même et qui, bien qu'elle ne puisse les voir, lui font toucher du doigt les biens surnaturels. Or, c'est en cela même que la foi est admirable, puisque son obscurité produit la lumière. Il n'est rien de moins rare, rien de plus fréquent, que de voir par la lumière du jour; mais voir par l'obscurité, et même par ce moyen connaître les choses plus clairement, plus fortement que par la lumière, voilà qui est tout à fait admirable.
Ce qui s'entend, à la lettre, de la vocation à la foi, convient aussi fort bien à votre état : car si vous y êtes fidèle, l'expérience vous apprendra qu'en quittant le siècle, ses biens et ses pratiques, vous êtes sortie des ténèbres, qui vous cachaient beaucoup de pièges, de dangers et de misères, pour entrer dans un état de lumière, qui paraît dur et obscur à la nature, mais qui vous fera connaître les biens véritables, vous découvrira la vanité du monde, et vous paraîtra d'autant plus admirable que vous trouverez dans ses privations des consolations qui surpassent de beaucoup tout
ce que le monde peut donner dans ses plus beaux jours. Cette lumière se manifestera à vos yeux à mesure que vous avancerez dans la pratique ; et plus vous montrerez de fidélité, plus elle vous paraîtra admirable, et plus aussi vous reconnaîtrez les obligations que vous avez de « rendre grâces à Dieu le Père, qui en vous éclairant de sa lumière, vous a rendue digne d'avoir part au sort et à l'héritage des Saints, qui vous a arrachée de la puissance des ténèbres et vous a transférée dans le royaume de son Fils bien-aimé ■ ».
Aussi bien, pour mieux vous faire connaître les avantages et les obligations de cet état, j'ai résolu de vous en donner une idée bien exacte, et pour cela j'en rechercherai les principes jusqu'au plus intime du cœur humain, et je partagerai tout mon sujet en quatre chapitres.
En voici d'abord tout l'exposé sommaire :