EXERCICE DU MATIN
Considérez que chaque jour le soleil se lève tout de nouveau pour vous éclairer, de même que s'il n'avait jamais paru sur la terre; il recommence tous les jours ce qu'il a fait depuis le commencement du monde ; de même aussi l'air se présente à votre respiration, comme s'il ne vous avait jamais servi.
Le soleil et l'air des jours précédents ne serviraient plus de rien à votre vie, s'ils ne venaient encore vous offrir leurs services dans le jour présent ; aussi Dieu vous donne l'air de nouveau, pour vous entretenir dans la vie naturelle ; mais il vous marque par ces créatures le dessein que sa charité a sur vous, à savoir, celui de vous renouveler chaque jour en votre être moral, ainsi que S. Paul nous le déclare, quand il dit : « Bien que notre homme extérieur (l'homme corporel) tombe en corruption, cependant notre homme intérieur (l'homme spirituel) se renouvelle de jour en jour ' ».
' Licet is, qui foris est, noster homo corrumpatur, tamen is, qui intus est, renovatur de die in diem. II Cor. iv, 16.
Aussi bien les secours de grâce que vous avez reçus les jours précédents ne vous serviraient pas plus que le soleil qui a éclairé les jours passés, si la même source de la charité de Dieu ne les répandait sur vous tout de nouveau, comme il vous donne chaque jour un nouveau soleil.
Ainsi donc, pour profiter de l'instruction que le soleil vous donne chaque jour et pour correspondre au desseki que Dieu a sur vous, il faut vous reporter vous-même par un choix de votre liberté dans le sein de votre Père céleste, comme pour y être reconçu et reproduit à nouveau par sa même charité qui vous a tirée du néant, et pour ce faire voici la méthode :
i° Allez avec une confiance filiale vous jeter dans le sein de votre Père céleste, comme pour abîmer votre être dans l'océan de sa charité, afin d'en recevoir un nouveau. Dites ainsi par exemple :
« O Seigneur ! rien ne m'est plus naturel que vous, puisque c'est de vous que mon être procède, par vous qu'il est produit et que tout ce que je suis n'est qu'un enfantement de votre charité. Aussi bien je prétends avoir droit à votre amour, puisque c'est lui qui m'a fait; et si ma mère ne m'a jamais refusé ses bras et son sein, quand je me suis réfugiée vers elle, je crois fermement que vous m'ouvrirez encore plus volontiers votre cœur et vos bras pour m'y recevoir. Je viens donc, ô mon Dieu, m'y jeter et m'y abîmer, pour vous demander et obtenir la rénovation de mon être tout entier, etc.. »
Je vous indique ces paroles pour vous donner un exemple seulement, et non pas pour vous engager
à redire toujours les mômes; au contraire, celles qui naissent dans l'esprit et jaillissent de l'abondance du cœur, sont souvent les meilleures : car elles sont plus éloignées de cette pratique négligente qu'on appelle routine, et plus rapprochées de l'attention qu'il faut apporter à ce que l'on dit.
2° Reconnaissez que vous n'avez pas moins besoin des secours de sa grâce que si vous n'aviez jamais rien reçu, que vous devez autant de respect et de reconnaissance à sa charité que si vous ne lui en aviez pas encore rendu, et que vous n'êtes pas moins obligée de vous étudier à lui plaire que si vous n'aviez jamais rien fait pour lui; et, plongée dans ce sein adorable de votre Père céleste, répétez cette parole de David : « Je l'ai dit : c'est maintenant que je commence [ », et prononcez cette parole, en l'appliquant au nouvel être de grâce que vous attendez de lui, aux nouveaux secours que vous en recevrez, et à la résolution que vous avez de travailler tout de nouveau à la pratique de son amour et avec une diligence toute nouvelle, comme si vous n'aviez encore rien fait pour Dieu.
3° Regardez-vous dans ce sein miséricordieux, comme un pur néant qui demeurerait un rien si la charité de votre Père céleste ne vous en retirait encore. Exposez-lui vos désirs et vos demandes avec une confiance qui corresponde à son amour, et soyez persuadée qu'en vous donnant un nouvel être moral, sa charité vous dit qu'elle va agir aussi comme si elle ne faisait que commencer, et qu'elle va se répandre sur vous tout de nouveau, comme si
1 Et dixi : nunc cœpi. Ps. lxxvi, ii.
elle ne vous avait encore accordé aucun bien, de même qu'elle fait reluire son soleil sur vous, comme s'il n'avait jamais paru.
40 Regardez-vous ensuite comme un être tout fraîchement sorti du néant, qui est sous la protection continuelle de son Créateur, son bien suprême, et figurez-vous qu'au sortir du sein de votre Père céleste, vous prenez deux ailes, dont l'une est la confiance et l'autre l'humilité, qui vous doivent incessamment servir pour vous tenir comme suspendue entre le ciel et la terre.
Prenez une résolution ferme de ne jamais vous écarter du mouvement et de la direction de ces deux ailes, dont l'une vous élèvera à Dieu et l'autre vous tiendra détachée de vous-même et des créatures; l'une honorera toujours l'amour de Dieu et l'autre fera hommage à sa grandeur; et ainsi la confiance fera la consolation de votre vie, et l'humilité vous donnera le calme et l'apaisement de vous-même.
Servez-vous de ces deux ailes dans toutes les occasions : car pour peu que vous cessiez de les agiter, vous vous éloignerez du ciel et vous approcherez de la terre, comme il arrive à l'oiseau qui cesse de battre les ailes. Rapportez-y toutes choses, quelles qu'elles puissent être, et bientôt vous vous verrez avancée dans la fidélité à la grâce.
5° Marchez enfin et avancez avec l'intention de revenir encore le lendemain à votre néant, et croyez qu'en recommençant ainsi tous les jours, vous vous trouverez dans les dispositions nécessaires pour jouir de beaucoup d'humilité, de paix et de charité.
Il ne nous reste plus, âme pieuse, qu'à parler de l'application que l'âme fidèle doit faire pour accomplir les règles de l'état religieux : car c'est cet accomplissement qui réduit en actes ses dispositions et qui éprouve ses résolutions, pour lui faire connaître ce qu'elles valent; et elle est aussi avantageuse pour connaître le dessein particulier de Dieu qu'elle est nécessaire pour conserver et augmenter la grâce de la véritable vocation. Il faut donc vous montrer fidèle sur ce point : car vous devez le considérer comme le côté matériel du dessein de Dieu et comme la part de l'ouvrage qu'il vous présente à faire dans sa maison. Il ne vous y reçoit que pour l'accomplir, et si vous voulez qu'il vous y voie toujours d'un œil favorable, et qu'il ait un soin attentif de votre nourriture, de votre entretien et de votre récompense, il faut vous étudier à bien accomplir votre règle avec une application qui soit amoureuse, respectueuse et exacte, mais non pas scrupuleuse.
L'état religieux doit être hautement estimé selon sa valeur et son prix, et il faut le traiter comme il le mérite. Or c'est ce qui ne peut pas se faire sans une exacte observance de ses règles, que nous pouvons appeler le pivot sur lequel roule la paix, la consolation et le progrès de l'âme dans cet état. La grâce de la vocation établit la proportion entre nous et l'état religieux ; elle prévient l'âme et l'attire, elle lui fournit des forces, et lui donne le pouvoir de bien faire tous ses exercices, que son infirmité ne serait pas capable d'entreprendre ni d'exécuter, si elle n'était soutenue par les secours de cette grâce singulière, Mais comme
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Dieu ne la donne que pour la fin d'accomplir les devoirs de cette profession, il est tout clair que si nous voulons qu'il nous conserve et qu'il nous augmente l'onction de cette grâce, il faut que notre fidélité corresponde au plan divin. Tant que nous serons fidèles à marcher vers la fin que Dieu se propose à notre égard, sa grâce nous accompagnera partout avec complaisance ; elle augmentera en nous à mesure que nous croîtrons en fidélité, et en augmentant, elle établira comme une proportion très agréable entre nous et notre profession ; et par suite, quelles que soient les contradictions, les peines, les difficultés qui environnent le joug de Jésus-Christ, nous reconnaîtrons qu'il est bien plus suave que tout ce que le monde peut nous présenter de douceurs. Mais quand on perd le respect qui est dû à une si sainte vocation, la négligence volontaire et délibérée jette incontinent dans un grave désordre : car souvent il advient que l'esprit de la grâce, en étant contristé, retire son onction ; et alors la proportion se trouvant diminuée, il arrive que l'infirmité humaine tombe plus facilement dans des fautes et des négligences. Ainsi en allant de faute en faute, l'âme se voit toute chagrine, toute languissante et comme gémissante sous le fardeau de son état, où elle devient à charge aux autres et à elle-même, et ce malheur ne vient que par sa faute.
Voilà en peu de mots les causes du progrès et de la décadence des âmes dans l'état religieux ; je vous les mets devant les yeux, afin que les connaissant, vous fassiez mûrement votre choix et que vous preniez votre résolution avec le res-
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pect que méritent les desseins de Dieu sur vous.
Vous voyez d'abord, en cet écrit, les qualités des conseils divins, et vous ne pouvez pas douter qu'étant éternels et paternels, pleins d'amour et formés par une parfaite sagesse, vous ne deviez y accorder votre volonté et vos intentions.
Vous avez ensuite la manière de vous en bien approcher pour les connaître et les embrasser.
Enfin ces lignes vous montrent ce qu'ils demandent de vous.
Mais il y a encore deux choses qu'il faut remarquer : car elles contiennent des vérités reconnues par de grandes expériences.
i° La plus grande illusion qui puisse se glisser dans les esprits de ceux qui veulent être religieux, c'est de croire qu'en se choisissant un lieu où la mortification ne soit pas si rigoureuse, et où la vie ne se conduise point par les règles d'une spiritualité si austère, ils pourront vivre à meilleur compte, avec plus de facilités et moins de peines ; mais il leur arrive souvent tout le contraire : car plus on consulte les sens, plus on s'éloigne de l'esprit, et les sens ont bientôt trouvé en religion le bout de ce qu'ils peuvent y prétendre. Tout ce qui peut faire la consolation de l'âme religieuse, c'est Dieu et i'esprit : c'est pourquoi si vous voulez y avoir bonne part, il faut vous avancer, marchant pour ainsi dire au-dessus de vos sens, pour approcher de l'esprit. Cette illusion se reconnaît encore plus sensiblement par l'expérience de ceux qui, ayant fait choix d'un monastère fort réglé, font leur compte de rendre leur vie douce en ne refusant rien aux sens de ce qu'ils peuvent leur donner sans
crime; mais pour peu qu'ils donnent aux sens, l'esprit perdra beaucoup. Quand je dis donner aux sens, j'entends accorder au delà de ce que demande la discrétion, qu'il faut garder en tout, et au delà d'une raisonnable liberté chrétienne.
2° Le grand moyen pour s'avancer dans la liberté de l'esprit et dans la paix de l'âme, c'est une vraie résolution et une étude sérieuse de ne s'attacher qu'à Dieu seul. L'attache aux créatures, sous quelque prétexte que ce soit, y fait du retardement et cause des douleurs. Aimons, à la bonne heure, d'une amitié cordiale ceux qui nous portent à Dieu par leurs sages conseils et leurs bons exemples ; mais, quant à l'attache, ne la réservons que pour Dieu seul. Pour nous aider sur ce point, lorsque nous recevons de quelqu'un quelque consolation spirituelle, ne la regardons que comme un verre transparent, au travers duquel Dieu se fait voir à nous : car c'est lui qui est l'auteur de la consolation, et non pas la créature qui n'est que son instrument.
Mais la pratique vous enseignera mieux que tous les maîtres; elle vous fera comprendre tout ce que je viens de vous dire, et c'est là ce que mon affection demande uniquement pour vous au Père des lumières.