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Sapey venait d'ôtre nommé avocat général

En 1862, Sapey fut chargé par M. le procureur général Chaix d'Est-Ange de prononcer le discours d'usage à l'audience de rentrée de la cour.

Il y a parmi nous des esprits impatients, des fanfarons d'activité qui croient tout perdu si l'on dérobe une heure aux procès pour penser à la Justice, et pour qui ces harangues, solonnelles sont une insupportable souffrance. Quant à moi, je le confesse sans détours, j'aime cette littérature de tradition, un peu cérémonieuse et toute française. L'esprit de l'homme est oublieux. L'habitude de juger et de voir juger chaque jour peut affaiblir à la longue, dans les consciences les plus honnêtes, le sentiment absolu de la justice. Il est bon de revenir quelquefois à cet idéal austère, et d'en remettre sous nos yeux la parfaite image. Rappeler à la magistrature et au barreau leur histoire, les exemples qu'ils ont reçus et ceux qu'ils doivent laisser, recommander aux juges l'humanité, la modération et l'indépendance, aux avocats la prudence et la dignité, ce ne sont en aucun temps, même dans le nôtre, des discours inutiles, et ils ne sont guère importuns qu'à ceux qui auraient le plus souvent besoin de les enteadre.

On reproche quelquefois à ces harangues difficiles une hauteur de pensée, trop soutenue, une élégance un peu tendue et certaine recherche de style. On a souvent raison; mais soyons justes. Au Palais, nous sommes exposés chaque jour à commettre contre la vieille langue maternelle de trop sensibles offenses, pour ne pas souffrir du moins qu'une fois l'an on lui offre chez nous, avec quelque pompe, une réparation

publique pour le passé, et une amende honorable pour l'avenir.

Sapey pouvait, mieux que personne, donner de ce côté le conseil et l'exemple; mais il avait à craindre un danger que des hommes de grand talent n'ont pas toujours évité, et auquel son esprit bienveillant l'exposait plus que tout autre : c'était de faire entendre à ses auditeurs plus de compliments que de leçons.

Il se tira d'affaire comme on le fait souvent, en traçant le portrait de quelques grands magistrats d'autrefois, et en laissant à ceux d'aujourd'hui la liberté de s'y reconnaître. Il détacha quelques pages de ses travaux commencés; et comme il avait écrit la vie de Duvair et de Lemaistre, il raconta l'histoire de Séguier. Plus tard sans doute il aurait développé cette étude, en la dégageant de la forme et des convenances étroites d'un discours officiel. Mais tel qu'il est, le discours est excellent, un des meilleurs qu'ait produits la littérature solennelle des mercuriales, un de ceux qu'elle peut citer avec orgueil pour sa défense.

Je regrette que dans ce livre d'or d'une noble famille judiciaire, Sapey n'ait consacré que quelques lignes un peu vagues au premier président Séguier, que notre génération a connu, et devant qui, dans sa jeunesse, il avait quelquefois plaidé. 11 aurait été curieux d'entendre le doux orateur parler de ce magistrat impétueux, dans cette chambre même où il a siégé si longtemps, où ni la science, ni le talent, ni la fine gravité de ses illustres successeurs n'ont pu le faire oublier tout à fait, et où il était si vivant, que son ombre inquiète

semble encore, de temps en temps, y revenir en murmurant des arrêts. C'était un portrait qui, à cette place, avait ses dangers, mais qui devait tenter le talent d'un peintre si habile. Sapey avait la main assez délicate pour le bien faire; il est fâcheux qu'il n'ait pas eu l'esprit assez résolu pour l'entreprendre.

J'en dirai autant de la notice sur le président Debelleyme, qu'il a publiée peu de temps après. La sûreté de main, la sobriété, la concision avec lesquelles elle est écrite vont bien à l'histoire de ce magistrat actif qu'on a pu appeler un jour, avec une heureuse hardiesse, le Dictateur des référés. Sapey nous montre, tel que nous l'avons connu, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'homme de talent et l'administrateur sans rival'. Mais, pour le Palais, il aurait fallu quelque chose de plus... M. Debelleyme, à l'audience, valait la peine d'être observé de près et jugé avec soin. Il a été le chef d'une école expéditive qui pourrait faire courir à la justice de grands dangers, si les disciples venaient un jour à ne point avoir la sagacité rapide et le génie des affaires qui étaient l'excuse du maître. C'était, à sa manière, un président Séguier très supérieur et très maître de lui, poli, aimable, n'interrompant jamais avec humeur les plaidoiries, mais demandant grâce d'un air si spirituel, avec un geste si rassurant et un sourire si plein de promesses, qu'il eût été vraiment inhumain de lui résister. Il adressait aux deux avocats tour à tour des signes d'intelligence si obligeants, que, se voyant compris à demi-mot, ils s'asseyaient à moitié

1. M. de Belleyme avait été préfet de police en 1828, pendant le ministère de M. de Marticnac.

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route, et que, par une illusion bien agréable, le procès semblait gagné certainement des deux côtés à la fois... le lendemain on en avait toute la surprise.

Pourquoi Sapey n'a-t-il pas relevé ces traits si connus, avec la grâce et la nouveauté qu'il y aurait su mettre? Pour les mieux faire ressortir, il aurait trouvé assez aisément un contraste que lui seul peut-êîre pouvait indiquer, sans paraître blesser ni flatter personne. Il n'avait qu'à peindre, d'inspiration ou de souvenir, un magistrat qui, très prompt à tout comprendre, se fait cependant une loi de tout écouter, et qui, sorti des premiers rangs du barreau pour occuper le siège de M. Debelleyme, semble se rappeler sans cesse le temps où il avait l'honneur difficile de plaider devant lui \

Mais je cherche des défauts dans les ouvrages de Sapey, quelques taches légères dans son talent, quand je ne devrais songer qu'à louer sa force d'esprit et son courage. La notice sur M. Debelleyme est le dernier écrit qui soit tombé de sa plume; en l'achevant, il luttait déjà contre le mal qui devait quelques mois après l'emporter. C'était une faiblesse incurable, une langueur mortelle à laquelle se mêlaient d'insupportables souffrances. Bien que Dieu lui eût mesuré d'une main paternelle les fatigues et les épreuves de ce monde; bien qu'il n'eût connu ni les soucis vulgaires qui usent le cœur, ni les passions violentes qui le déchirent, le seul effort de vivre avait épuisé sa frêle nature. Chaque jour on voyait empreinte

1. M. Bcnoit-Cliampy, ancien avocat, président du tribunal de la Seine après M. de Belleyme.

plus profondément sur ses traits cette mélancolie prophétique des hommes qui doivent mourir avant le temps. Mais la flamme voilée qui veillait dans ce corps fragile résistait à toutes les secousses. Il alla jusqu'au bout de ses forces, toujours luttant, espérant toujours, donnant au devoir chacune des courtes trêves que la mort semblait lui laisser. Il ne la croyait pas d'ailleurs si près de lui; et quand des avertissements pieux lui firent comprendre que son heure était venue, il s'étonna « que ce fût si tôt ». Puis, avec sa coutumière douceur, il régla ses derniers instants comme il avait réglé toute sa vie. Il ne brava pas la mort avec la dure intrépidité du philosophe qui soutient contre la destinée son orgueilleuse gageure. Il l'accueillit avec cette tristesse tranquille, mêlée d'espérance et de crainte, qui, dans ce grand adieu, suffit à la dignité de l'homme et convient mieux à sa faiblesse. Catholique fidèle, il rendit à Dieu son âme pure, fortifiée par les secours et par les promesses de sa foi. Il réunit dans un dernier souvenir ceux qu'il avait ici-bas le plus tendrement aimés ; et, laissant tomber sur ce monde qu'il quittait si jeune un regard de regret, il cessa de souffrir et de vivre.

On lira les paroles touchantes que le procureur général Cordoën a prononcées sur sa tombe. En quelques mots pleins d'élévation, et d'une justesse singulière, il a peint ce caractère ferme et doux qu'il était digne de comprendre ; et lorsque peu de mois après il succombait à son tour, entouré d'unanimes respects, ce fut son honneur que dans le portrait qu'il avait tracé de Sapey chacun pût le reconnaître lui-même. Un peu plus tard, dans un discours

qui restera parmi nous comme un pieux souvenir, M. Dupré-Lasale a fait couler bien des larmes en parlant avec une exquise tendresse du collègue regretté dont il partageait les goûts, les travaux et les succès, et dont le talent avait avec le sien plus d'un trait de ressemblance fraternelle.

Pour moi, qui viens si longtemps et si loin après eux parler de l'homme excellent qu'ils ont loué, je serais heureux si ces lignes imparfaites pouvaient, quelques instants encore, prolonger au milieu de nous son souvenir. Je l'ai peint comme je l'ai vu, sans exagération, sans flatterie, avec plus de sévérité que d'indulgence, comme il aurait voulu lui-même être jugé, s'il avait pu souffrir la pensée qu'un jour on porterait de lui ce témoignage. Quand on considère, à la distance oiî nous sommes, cette existence si simple, ce qui s'en dégage et survit, c'est un sentiment général de douceur, de distinction, de bonne grâce; une harmonie fine et tranquille de nuances discrètes. Quelques juges sévères trouvaient dans la sérénité bienveillante de Sapey quelque chose d'un peu banal et comme effacé. Mais au fond il n'en était rien. Ce qu'il y a de banal dans l'homme, ce sont ses engouements passagers, ses vices et ses fautes. Que chacun de nous descende en lui-même... il reconnaîtra ce qui séparait du vulgaire ce talent rebelle aux nouveautés, cette âme absolument exempte d'orgueil, et ce cœur plein de tendresse, que les passions n'ont jamais troublé. Telle fut l'originalité paisible de cette heureuse nature. A vingt ans on peut rêver une vie plus agitée que celle de Sapey, de plus singulières

aventures et une célébrité plus bruyante. Mais quand l'âge a dissipé les chimères de la jeunesse, quand on a vu de près les misères servîtes de l'ambition, les extases de l'orgueil satisfait, et ce que coûtent ces grandeurs d'un jour dont les petites âmes sont toutes remplies, on se retourne avec respect vers ces hommes intelligents et modestes pour lesquels les affaires et les honneurs ne sont point toute la vie, qui attendent le succès sans forcer la main à la fortune, et, tenant pour ce qu'elles valent ses faveurs, ont au dedans d'eux-mêmes des retraites impénétrables à ses caprices. Le vulgaire les dédaigne parfois et les raille. II les appelle, suivant les temps, des philosophes, des rêveurs, quelquefois même des poètes. La conscience publique les appelle des hom.mes de bien ; et il n'est pas rare que, par un juste retour, ils trouvent après leur mort ce qui, de leur vivant, manquait encore à leur renommée.

Avril 1866.

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