‹ Avocats et magistratsChapitre 16 sur 43 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

brise contre ces volontés inflexibles, contre cette ténacité de femme et de moine. Alors les enseignements, les exemples, les terreurs de sa pieuse enfance le viennent assaillir; le vertige le prend à son tour, et il se sent emporté dans cette folie des Arnaud qui, à travers les siècles fait revivre en ces âmes ardentes la sainte folie de la croix. Un hasard, que plus tard il appellera un miracle, le met, au chevet d'un lit de mort, face à face avec Saint- Cyran. D'un regard il est vaincu; mais du moins le voilà tranquille. Lentement, simplement, sans que rien trahisse en lui un effort ou un regret, il met en ordre ses affaires; il rend au monde les derniers soins que le monde lui deniande, il délie une à une toutes les chaînes qui le retiennent; puis, libre enfin, à trente ans, il va s'ensevelir dans la solitude, pour expier par des pénitences implacables sa jeunesse innocente, sa pure renommée, et le scandale de n'avoir été jusque-là qu'un homme de bien.

Telle est la vie étrange que Sapey a racontée.

Cette fois, il ne s'agissait ni d'une découverte imprévue, ni d'une réparation pieuse envers une mémoire dédaignée. Port-Royal, ses luttes, sa grandeur et sa ruine, sont un des épisodes les plus curieux et les plus connus de l'histoire de l'esprit humain. Jamais solitaires n'ont fait plus de bruit et n'ont tenu plus de place dans le monde. De nos jours encore, de grands écrivains ont porté de ce ce côté leurs études ingénieuses et profondes; et dans le tableau que M. Sainte-Beuve a tracé de cette communauté célèbre, il a consacré quelques pages à Lemaistre. Enfin, par une assez piquante rencontre, au moment même oii Sapey terminait son travail, à côté de lai

M. l'avocat général de Vallée publiait un essai sur l'éloquence judiciaire au x\if siècle, et faisait d'Antoine Lemaistre le sujet principal de ce brillant écrit.

Je n'ai pas le goût des parallèles littéraires, et celui-ci d'ailleurs aurait pour moi plus d'un danger. Entre ces écrivains distingués, des deux côtés à la fois une vieille amitié pourrait gêner ma franchise; ou plutôt, à dire vrai, j'aurais peur que le souvenir de celui des deux qui n'est plus ne m'entraînât à quelque partialité pieuse pour sa mémoire. Dans les deux ouvrages d'ailleurs, presque tout diffère, la pensée, le but et la forme. Ce que M. de Vallée étudie surtout chez Lemaistre, c'est l'éloquence d'un temps dans lequel il a lui-même beaucoup vécu, d'où il semble arrivé depuis peu, et oii il retourne souvent. Orateur éminent, pour juger Lemaistre, il l'écoute plutôt qu'il ne le lit. Sous l'emphase du style et à travers de sensibles défauts, il retrouve aisément l'émotion de la parole vivante. Il est vraiment à l'audience, entre Balzac et Voiture; comme eux, il se laisse toucher; il admire, il applaudit avec eux. Il leur répète un beau passage de la plaidoirie en sortant de la lanterne de la grand'chambre. Et plus tard, quand il vient à parler de Port-Royal et des atroces austérités de Lemaistre, il le fait encore comme un lettré de ce temps-là qui nous racoi^terait ses souvenirs, — dans le style héroïque du Cid, avec cette ampleur cornélienne qui répand sur tout un air de gloire

Ce qui attire Sapey, au contraire, et ce qui le retient auprès de Lemaistre, c'est bien moins sa parole que son silence. Il essaye, de bonne foi, d'admirer ces plaidoyers tant vantés. Il se dit tout ce qu'il se faut dire sur les mé-

comptes inévitables de la parole et sur ce qu'en emporte le temps. Il se répète que nous-mêmes, quand nous cherchons, le lendemain, dans les plaidoiries de nos maîtres, les émotions qui, la veille, nous charmaient à les entendre, c'est à peine si nous en pouvons ressaisir quelques traces. Mais on voit bien que ses efforts sont inutiles. Chaque fois qu'il revient à ces vieux discours, le goût délicat du littérateur arrête sur ses lèvres la louange. Racine a passé par là avec les Plaideurs, et dans la mémoire inexorable de Sapey, les rimes moqueuses de Petit-Jean achèvent malgré lui les périodes solennelles de Lemaistre.

Avec le solitaire et le pénitent, il se sent plus à l'aise; non pas que son esprit modéré comprenne sans effort cette abdication soudaine des succès les plus légitimes, et cette furie de pénitence qui s'empare tout à coup d'une âme innocente. Il y a là une bizarrerie mystique, une intempérance de sainteté qui inquiète à bon droit sa raison. Mais il en parle avec simplicité et avec respect. Après Sainte-Beuve, après M. de Vallée, après tant d'autres et sans ressembler à personne, il nous intéresse encore à Lemaistre et à ses austères compagnons. Il les comprend et les dépeint mieux peut-être, parce que son caractère et sa foi les unissent à lui par des affinités plus intimes et comme par une entente plus familière.

Port-Royal, à ses yeux, n'est pas seulement une ïhébaïde paisible où, dans ces temps de troubles, le dégoût et l'ennui de vivre jettent des intelligences rêveuses et des âmes tendres. C'est la dernière des places de siiretéoù, fuyant la main pesante de Richelieu, l'esprit du xvi'' siècle

est venu chercher un asile. C'est cet esprit de libre examen, d'opposition et de réforme qui prête au sombre Saint-Gyran je ne sais quel air de famille avec Calvin; c'est lui qui mène jusqu'à l'hérésie la foi raisonneuse et le génie querelleur du grand Arnaud ; c'est lui qui jaillit en traits immortels sous la plume de Pascal. Lemaistre lui-même, abîmé dans sa pénitence, relève parfois la tête à ce souffle de liberté. Le cardinal, qui n'aimait pas les petites Eglises et qui venait de faire cesser comme l'on sait les extases des religieuses de Loudun, envoie un jour à Port-Royal Laubardemont. « Vous avez des visions? » dit-il à Lemaistre d'un air de compassion sinistre. « Guida, monsieur, répond l'ermite : quand j'ouvre cette fenêtre, je vois le village de Vaumurier ; et quand j'ouvre celle-ci, je vois celui de Saint-Lambert \... »

Sapey a bien senti, bien décrit cette vie intérieure de Port-Royal, et les feux mal éteints qui couvaient sous cette cendre. Quoiqu'il s'en défende, il écrit un peu cette histoire avec la ferveur d'un moine qui écrit l'histoire de son couvent. Quiconque y touchera désormais devra beaucoup à ses ingénieuses recherches. Dans cet ouvrage, enfin, il se dégage de plus en plus des réminiscences de style, des phrases toutes faites qui encombraient sa mémoire et pesaient quelquefois sur son talent. Il sent ce qu'il vaut, ce qu'il peut de son chef, et en maint endroit il se décide à être lui-même, c'est-àdire un très bon écrivain, à sa façon et pour son compte*.

1. Sapey, Elude sur Leynaislre. — De Vallée, Éloquence au XVII' siècle.

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