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Louis XIV désignait ainsi Féiielon

autour du duc de Bourgog'ne, ait conçu le moindre doule sur l'origine et sur les droits de la noblesse. On sait que le duc de Beauvilliers était l'ami, le confident politique de Saint-Simon, c'est tout dire. Et quant à Fénelon : « Mettez au premier rang, dit Mentor, ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de se voir après ces anciennes et illustres familles. La distinction la moins exposée à l'envie est celle qui vient d'une longue suite d'aïeux ».... Et pour donner plus de poids à ces conseils innocents, Fénelon les met dans la bouche de Minerve elle-même! Voilà ce que c'était qu'un coup d'État dans le royaume d'Idoménée!

On le voit, ce qui inquiète ou irrite tous ces beaux génies, ce n'est pas du tout la noblesse, c'est la contrefaçon et la singerie de la noblesse. Mais pour eux le vrai noble, qui vient de haut et de loin, qui fait ses preuves et justifie ses quartiers, semble toujours un être à part, dont la supériorité ne se discute pas plus que ses privilèges, et reste, comme eux, au rang des maximes d'État et des lois de nature.

Il faut aller bien avant dans le xvni^ siècle, par delà Montesquieu et Voltaire, pour voir éclater, enfin, une révolte sérieuse contre ces vieilles croyances.

J'ai dit qu'à travers toutes les vicissitudes de l'histoire et toutes les équivoques de la politique, la tradition de la différence des races était le fond même du droit nobiliaire. Dans les premiers temps de la Régence, presque au même moment, avec les mêmes passions, avec des talents de même race, dans des travaux ignorés de leur vivant et dont

la postérité devait avoir la surprise, deux nobles écrivaient, séparément et, je crois, sans se connaître, les confessions de la noblesse. Par leur sincérité dangereuse, ces deux enfants terribles de la féodalité allaient réveiller, après tant de siècles, le redoutable problème de nos origines. Tandis que, au jour le jour, dans ses mémoires merveilleux, le duc de Saint-Simon prodiguait ses invectives de génie à la vile et servile roture, à ces traitants et à ces marchands bombardés nobles de la veille, le comte de Boulainvilliers faisait de la théorie des deux races la base même de ses études historiques, et lançait à la fois contre le peuple et contre la royauté ses paradoxes hautains :

« Depuis six cents ans, dit-il, les roturiers esclaves, d'abord affranchis, puis anoblis par les rois, ont usurpé les emplois et les dignités de l'Etat, tandis que la noblesse, héritière des privilèges de la conquête, les perdait un à un, et allait se dégradant de siècle en siècle. »

Plus tard, Dubos, Mably, Mlle de Lézardière, débattirent ce système altieren tâchant de l'accommoder aux goûts et aux passions de la bourgeoisie. Mais au seuil de la Révolution, Sieyès le releva comme un défi, et l'on connaît la réponse qu'il a faite au nom du tiers état insurgé :

« En vérité, si l'on tient à distinguer naissance et naissance, celle qu'on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches et autres sauvages sortis des marais de l'ancienne Germanie. — Oui, dira-t-on, mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la noblesse a passé du côté des conquérants. — Eh bien ! il faut la faire repasser de

l'autre côté. Le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour!... »

Voilà désormais la question nettement posée des deux côtés. On sait comment l'Assemblée constituante la trancha. Noblesse, titres, privilèg-es, d'un seul coup elle abattit le vieil arbre tout entier. Bientôt après, les excès de la Révolution, j'ose dire ses crimes, et les héroïques infortunes de la noblesse française vinrent donner à celle-ci, dans le monde entier, le prestige d'une tragique popularité. Mais sa chute ne laissa dans le cœur de la nation qu'un souvenir douloureux et religieux ; ce fut une légende de plus qui prit sa place, après tant d'autres, parmi les aventures lugubres de notre histoire; et, sauf quelques rêveurs, nul ne songeait que, sur ce sol durement nivelé, pût jamais reparaître aucun vestige de cette antique institution, ainsi coupée dans ses racines. On se trompait. Dix années à peine s'écoulèrent entre le vote qui fit tomber les titres nobiliaires et le décret impérial qui les fit renaître.

Lorsque Napoléon voulut « entourer son trône de l'éclat qui convenait à sa dignité », il ne demanda pas à sont génie une invention politique nouvelle. Il crut n'avoir qu'à reprendre, en les rajeunissant un peu, les décors brillants dont l'ancienne monarchie avait rehaussé sa splendeur. Dans la hiérarchie pompeuse qui semblait être, à ses yeux, l'idéal de la Société moderne, la pensée d'une classe supérieure de sujets s'étageant symétriquement sur les marches du trône, entre le souverain et le peuple, devait avoir naturellement sa place. Il est permis de croire que ce grand esprit méthodique envisa-

geait avec complaisance l'auréole régulière de ducs, de comtes et de barons, dont les rayons reflétaient jadis, à distance, l'astre solitaire du grand roi.

Il y avait là un entourage qui flattait sa toute-puissance; et dans la pensée de ce conquérant, pleine des images et des fêtes de la guerre, la noblesse relevée figurait assez bien l'état-major de la couronne. « Il n'est pas vrai, dit M. Levesque, que Napoléon ait voulu jeter les bases d'une noblesse héréditaire. Il n'a jamais rien prétendu de semblable.... On ne rencontre pas le nom de noblesse dans les actes législatifs du premier empire. Il n'y est jamais question d'autre chose que des titres impériaux... » C'est là, de la part du clairvoyant écrivain, une illusion singulière. Napoléon était trop habile sans doute et trop jaloux de son pouvoir, pour relever la noblesse féodale avec ses privilèges politiques, et pour préparer à sa dynastie les dangers que les efl"orts de Louis XI, de Henri IV et de Richelieu avaient si laborieusement conjurés. Mais, sauf les privilèges, que manquait-il à cette renaissance dangereuse pour froisser tous les instincts et toutes les j)assions de ce pays? A une démocratie envieuse et folle des honneurs, on donnait l'insupportable spectacle des honneurs transmis par droit d'héritage, et des rangs fixés par droit de naissance. Les titres impériaux, c'était précisément ces vieux titres de ducs, de comtes, de barons qui, dans la mémoire du peuple, perpétuaient, depuis des siècles, la sourde tradition de la conquête. Avec eux, on voyait reparaître les armoiries, les devises, les cimiers, les dragons et les chimères, toutes ces fantaisies bizarres et barbares du blason, dont les figures mystérieuses étaient

restées dans la superstition populaire comme l'image même de la noblesse. On voyait enfin l'empereur, après chaque campagne, distribuer à ses généraux des domaines, des revenus, des noms arrachés aux territoires conquis, et faire remonter ainsi le droit nobiliaire jusqu'à ses plus violentes origines. Comment ne pas s'y méprendre? Comment croire que ces enluminures glorieuses de la chevalerie avaient perdu tout à coup leur sens séculaire? Comment être assurés que les nobles nouveaux, décorés des mêmes titres que les anciens, n'auraient pas un jour les mêmes prétentions quêteurs devanciers?

Est-il vrai d'ailleurs, comme le croit M. Levesque, que ces titres impériaux ne fussent que l'apparence et la vaine écorce de la noblesse? Et les substitutions? Et les majorats? Et le droit d'aînesse? Et le privilège des mâles?... N'étaient-ce pas là autant de réalités violentes qui pénétraient jusqu'au fond de la vie civile et jusqu'au cœur des familles, détruisant entre les enfants l'égalité des partages, entre les citoyens l'égalité des contrats; créant à la paresse ou à l'improbité des fils de famille des réserves inviolables et des immunités scandaleuses; constituant, en un mot, la contravention la plus choquante que le législateur du Code pût faire à son œuvre? Les honneurs et les biens substitués à perpétuité dans certaines familles, un ordre de succession au-dessus du droit commun, des lignées légalement illustres pour toujours et désignées au respect public par des distinctions héréditaires... ce n'était pas là, sans doute, l'ancienne noblesse tout entière, mais c'en était, au moins, un grand reste; c'était tout ce que la France pouvait en supporter désormais; c'était surtout

beaucoup plus qu'il n'en fallait pour continuer au sein du pays la longue équivoque de l'inégalité sociale fondée sur la différence du sang et sur la seule vertu de la naissance.

Peu importe donc que, « dans les actes législatifs de l'Empire, on ne rencontre pas le mot de noblesse » ; si le mot n'est pas dans la langue officielle, il est dans la langue vulgaire, dans la conscience publique et dans l'histoire elle-même, où la noblesse imjjériale a sa place aujourd'hui, comme elle l'avait alors sur les champs de bataille et dans les conseils du souverain.

En 1814, les auteurs de la Charte ne s'y sont pas trompés. Quand ils ont dit que la noblesse ancienne reprenait ses titres et que la « noblesse nouvelle » gardait les siens, ils ont donné aux dignitaires de l'Empire leurvrainom, et je ne saurais admettre la critique de M. Levesque sur ce point. Si la Charte, comme il le fait remarquer avec justesse, a eu le tort ensuite de parler de privilèges, c'était une erreur excusable. Entre le passé et le présent, la méprise était si facile! Un vieux pays comme le nôtre ne se débarrasse pas aisément de ses habitudes, et, en France, pendant longtemps encore, toutes les fois qu'on écrira le mot noblesse, le mot privilège viendra tout seul au bout de la plume.

D'ailleurs, avec l'antique maison de Bourbon, il fallait s'attendre à voir reparaître beaucoup d'idées, beaucoup de souvenirs que la France avait depuis longtemps oubliés; et dans cette vieille monarchie qui voulait, disait-elle, « renouer la chaîne des temps », comment la noblesse n'aurait-elle pas tenté de reprendre sa place!

Pendant vingt ans, les émigrés avaient, pour la plupart,

vécu dans des Etats où, sous des formes très diverses, la noblesse avait conservé tout son prestige. Les uns avaient vu l'Angleterre gouvernée par une aristocratie puissante, mêlée à toutes les affaires d'un grand peuple, soutenue par les mœurs nationales, par des richesses immenses, par de grands talents politiques, par de grands bonheurs militaires, et poursuivant, l'or ou les armes à la main, la guerre infatigable oii venait de succomber le génie de Napoléon.

D'autres avaient vieilli à Berlin, à Vienne, dans les petites cours d'Allemagne peuplées de ducs, de barons, de chapitres nobles, de comtes-évéques, et où l'on voyait encore des margraves! Au fond de ces chancelleries antiques dans lesquelles se conservaient les chartes et les rites de la féodalité, ils avaient trouvé, non la religion, mais la dévotion et la superstition de la noblesse. Enfin, ils avaient vu la Révolution française étouffée sous le poids de cette vieille panoplie germanique, l'oriflamme de Bouvines et de Fontenoy remplacer les guidons de Fleurus et de Marengo. A vrai dire, c'étaient les peuples seuls qui avaient remporté cette victoire; c'était le souffle de l'indépendance et l'espoir de la liberté qui avaient soulevé dans les universités et dans les tavernes les multitudes roturières de Leipzig, de Dresde et de Waterloo. Mais des yeux peu clairvoyants pouvaient s'y méprendre et considérer la défaite de la France comme le triomphe de l'ancien monde sur le monde nouveau.

Il ne faut ni s'étonner ni s'irriter des prétentions surannées que le retour des Bourbons fît éclore, et des dédains que les émigrés firent paraître, soit envers les gens de

« pleine et parfaite roture », soit envers ceux que Napoléon avait essayé d'anoblir.

C'est en vain que la Charte tenta une conciliation habile, et qu'en confondant ensemble l'ancienne et la nouvelle noblesse, elle voulut faire partager aux descendants des croisés la popularité des soldats d'Austerlitz et de Moscou. Les vieux nobles rejetèrent avec hauteur cette mésalliance, et une fois encore, du fond de l'histoire, on vit s'élever entre la royauté et la bourgeoisie l'antique fantôme de la féodalité.

De cette apparition éphémère, il n'est resté que quelques figures plaisantes, quelques types populaires mêlés, pour les hommes de mon âge, au souvenir des chansons et des caricatures de notre enfance. L'épée de cour, l'habit à la française, les ailes de pigeon des ultras et des voltigeurs de Louis XIV ne rappelaient que de loin la f ramée des chefs francs, le heaume et ]a cotte d'armes des barons du moyen âge. Mais il y avait dans ces parodies féodales un fond assez sérieux pour que le gouvernement en ait pris ombrage; et, quant àla bourgeoisie, on peut voir dans la littérature courante de cette époque comment elle accueillait ces revenants. Madame de Prétintailles et le marquis de Carabas ne sont que des chansons, et Déranger n'était pas un grand politique. Mais c'était un témoin très attentif et très fin des choses de son temps. Il voyait clair, entendait bien et chantait juste. Personne ne ressentait mieux que lui ce qui agaçait la fibre gauloise et ne l'exprimait avec une gaieté plus amère :

Voyez ce vieux marquis Nous traiter en pei<p/e conquis... I. 21

Voilà pour le peuple. Et quant au roi :

Mais s'il ne me rend Les droits de mon rang, Avec moi, corbleu !

Il verra beau jeu...

C'est Saint-Simon et Boulainvilliers mis en petite musique; c'est la réplique de Sieyès ajustée aux timbres du Caveau. Mais l'air n'y fait rien, et, sous ces refrains gaulois, répétés avec transport parla bourgeoisie, on sentait courir encore la vieille haine des deux races, réveillée par d'imprudentes entreprises.

Ai-je besoin de dire que la noblesse tout entière n'était pas complice de ces folies? Elle comptait alors dans ses rangs un grand nombre d'esprits éclairés, très au courant des idées modernes et dévoués sincèrement à les servir; des hommes qui, dans ces temps difficiles, firent preuve d'un courage, d'une droiture, d'une clairvoyance admirables, et dont les talents supérieurs ont laissé dans ce pays d'impérissables souvenirs. Mais on juge rarement les partis sur ce qu'ils ont de meilleur. Ils se livrent surtout par leurs excès et par leurs travers, et c'est par là qu'ils restent dans la mémoire des contemporains.

Quoi qu'il en soit, la noblesse donna au gouvernement des Bourbons beaucoup d'embarras et bien des soucis. Elle le compromit moins encore par les concessions qu'il lui dut faire que par les souvenirs dangereux qu'elle portait avec elle. Ces grands noms de la féodalité, ces antiques familles dont le trône était entouré, cette cour pompeuse où revivaient les titres, les usages, le cérémonial de l'ancienne monarchie, excitèrent l'inquiétude du

pays, tombé tout entier en roture. Servis par d'inexplicables maladresses, les partis prêtèrent au pouvoir, de ce côté, des arrière-pensées qu'il n'eut sans doute jamais. Bien qu'il ne laissât reprendre à la noblesse aucun de ses anciens privilèges, on put croire qu'il voulait les lui rendre tous; et quand vinrent les grands malheurs, quand la dynastie succomba sous une révolution, on compta au premier rang- de ses fautes ce qui n'était que le tort presque inévitable de sa destinée.

Ce n'était pas de ce côté que devait pencher et tomber la royauté de 1830. Son origine, ses intérêts évidents, le bon sens et les goûts personnels du prince la préservaient assez de ce danger. D'ailleurs, pendant longtemps, la vieille noblesse, par sa froideur et par ses dédains afTectés, lui épargna des avances inutiles. Des souvenirs fidèles et des engagements inviolables, qui semblaient attachés à de certains noms, éloignaient de la dynastie nouvelle un grand nombre de familles illustres. Et si, dans la suite, plusieurs d'entre elles se rallièrent autour d'un roi — qui était, après tout, d'assez bonne maison, — ces rapprochements de pure convenance demeurèrent sans importance politique aux yeux du pays.

Vers son déclin, s'il faut tout dire, cette royauté citoyenne fut bien prise de quelques velléités nobiliaires. Elle fit, je crois, quelques ducs, plusieurs comtes et une douzaine de barons. Mais ce n'étaient là, pour la plupart, que des concessions commandées par des exigences parlementaires ou par les bienséances de la diplomatie; et le vieux roi, qui connaissait mieux qu'homme de France son droit nobiliaire, savait au juste ce que valaient ces

bâtons flottants de la politique. En abolissant les majorais, le gouvernement porta d'ailleurs, à la noblesse, le coup le plus sensible qui la pût atteindre, et, jusqu'au jour où la bourgeoisie se donna la surprise de le renverser, ce règne bourgeois garda fidèlement la physionomie roturière qui convenait à son origine.

Pendant dix-huit ans, le parti républicain avait trouvé dans les rangs de l'ancienne noblesse beaucoup plus d'alliés que d'ennemis, et la Révolution de Février lui aurait peut-être dû, en conscience, quelques égards. Cependant, comme on ne peut pas faire des barricades en pure perte, et comme le nom seul de la République lui imposait quelques impolitesses héréditaires vis-à-vis des aristocrates, le gouvernement nouveau se crut obligé d'abolir les titres de noblesse. Pendant trois mois au moins, les ducs, les comtes et les barons de toute provenance durent, par décret, se marier et mourir sans phrases, sans titres, avec leurs noms de dessous, comme des vilains. Les contrats de mariage et les inventaires y perdirent quelque chose de leur lustre, et ce fut un grand crève-cœur pour les notaires; mais il dura peu. — « Avec votre Riquetti, disait Mirabeau, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours! » Cette fois l'Europe ne fut pas désorientée pour si ])eu. L'habitude et les mœurs, plus fortes que les décrets, eurent vite raison de cette boutade démocratique. La vanité française, qui prend partout ses avantages, fut même sur le point d'inventer alors une noblesse nouvelle, l'aristocratie des républicains de naissance et des petits-neveux de la Convention qui, après avoir flétri publiquement « les hochets de la vanité » , tenta de supplanter

dans le nobiliaire français les descendants des Preux et les arrière-petits-fîls des Croisés. C'était l'Almanach de Gotha de la République. Il n'eut qu'une saison, et le gros de la nation se contenta d'en rire.

L'avènement du second empire devait réveiller à l'endroit de la noblesse les espérances ou les craintes que le premier avait fait naître. On pouvait prévoir que le nouveau souverain, qui allait évangélisant le monde au nom des idées napoléoniennes, relèverait, avec tout le reste, ces titres nobiliaires dont le chef de sa race avait environné sa couronne. Bientôt, en effet, on put lire dans un décret impérial que la noblesse était « une des instituiions de VEtat. » Bientôt aussi, dans les cérémonies publiques, on vit, comme autrefois, le cortège des grands officiers, des grands veneurs, des grands écuyers, des chambellans, et des préfets du palais, illuminer, par la magnificence de leurs costumes, les fonds unis et ternes de la démocratie. Les armoiries et les blasons paraissaient être le complément naturel de cette restauration fastueuse. On s'attendait à des barons, à des comtes, — presque à des marquis, — et plus d'une fois la malice publique anoblit en bloc les amis les plus dévoués du régime nouveau. Cependant le second empire fut, en ce point, plus sobre qu'on ne l'aurait pu croire. Après avoir caressé de leur ombre plus d'une tête bourgeoise, les couronnes ducales descendirent seulement sur quelques fronts voisins du trône; ce fut affaire de famille et d'intimité. Peu à peu, à petit bruit, la ville et la cour se peuplèrent bien d'un certain nombre de nobles qui, la veille, s'étaient endormis dans la roture. Mais, quoi qu'en eût dit le décret, c'étaient

là (les accidents plutôt qu'une « institution ». Sauf quelques titres qui consacrèrent de grands services militaires et des gloires chères au pays, personne ne prit fort au sérieux ces distinctions vides que la vanité, la mode, ou des ambitions subalternes dérobaient à la main distraite du souverain.

Les choses en étaient là lorsque parut la loi du 28 mai 48S8, qui punit de peines correctionnelles « quiconque, sans droit, et en vue de s'attribuer une distinction honorifique, aura publiquement pris un titre (de noblesse), changé, altéré ou modifié le nom que lui assignent les actes de l'état civil ».

A mon sens, le premier tort de cette loi était d'être une loi inutile. Elle procédait, avec beaucoup d'autres, de ce besoin, j'ai presque dit de celte manie de répression universelle qui a marqué les premières années du second Empire, On voulait tout prévoir, tout atteindre, et rétrécir toutes les mailles de nos lois pénales, afin que rien ne pût leur échapper. Mais pour qui connaît la sagacité de nos juges, c'était là un soin superflu. J'ose dire que, lorsque l'on assiste à leurs audiences, ce qui frappe davantage, ce n'est pas l'impuissance de la justice et la crainte de l'impunité. Notre législation pénale est pleine de nuances, et nos magistrats excellent à les saisir

Si donc la loi de 1858 a voulu punir les entreprises des fripons sur la crédulité des sots, c'était un soin chimérique : le Code pénal et l'intelligence du juge suffisaient à cette tâche. Mais si la nouvelle loi a voulu, comme tout l'indique, créer un délit spécial, et protéger, avec les titres nobiliaires, ce qu'à tort ou à raison l'on appelle la

noblesse, alors c'est plus qu'une loi inutile, c'est une loi dangereuse et qui porte avec elle d'inextricables embarras.

« Ceux qui prennent des titres sans droit, » ditesvous?... — Mais alors quel est le droit en cette matière? S'il y a de vrais nobles et de faux nobles, à quelles enseignes, à quelles marques légales les peut-on reconnaître? Oii commence, où finit la noblesse? Les titres sont-ils des signes nobiliaires? Ceux qui les donnent savent-ils ce qu'ils font? Ceux qui les portent savent-ils ce qu'ils ont? Telles sont, d'abord, les questions qu'il faut résoudre, et qu'avec une érudition profonde M. Levesque s'est efforcé d'éclaircir. Vainement le législateur les veut écarter, en disant que « la loi n'a pas entendu confier aux tribunaux de justice répressive le soin de procéder à une revision générale de tous les titres de noblesse ». Soit. Mais il ne s'agit pas de faire un recensement général de la noblesse, il s'agit au moins, pour chaque affaire, de constater le droit, de vérifier le titre contesté. Si vous ne confiez pas ce soin aux tribunaux correctionnels, il faudra bien que les tribunaux civils en restent chargés, et qu'importe la compétence, si la difficulté ne change pas?

Vainement aussi, pour résoudre ces insolubles problèmes du droit nobiliaire, le législateur donne au juge quelques indications obligeantes, et le renvoie négligemment aux « usages de l'ancienne monarchie ». M. Levesque démontre que « rien n'est plus vague et plus flottant que les usages de l'ancienne monarchie, que c'est un chaos d'incertitudes et de contradictions... ». Et c'est justement pour débrouiller ce chaos qu'il a entrepris son ouvrage.

Enfin, si l'on veut se faire une idée juste des embarras

et des dangers qu'entraîne avec elle une mauvaise loi, il faut lire les commentaires officiels qui accompagnent celle-ci. A peine est-elle faite, qu'il faut l'envelopper de précautions, de restrictions, de circulaires et de post-scriptum minutieux; lui mettre des lisières et des sourdines; la garantir contre l'ardeur indiscrète et contre l'inexpérience héraldique de ceux qui la doivent appliquer. Prenez bien garde, dit-on aux parquets ; ce n'est pas une loi comme une autre. Pas de zèle ! Ne choquez pas inutilement des sentiments respectables; ménagez des situations délicates; sachez, suivant l'occasion, parler ou vous taire; agissez à propos, arrêtez-vous juste à point... ou plutôt, non : « N'intentez aucune poursuite sans avoir reçu des instructions spéciales... ». En d'autres termes : Ayez de la fermeté, de la prudence, la main légère, beaucoup desprit, infiniment de tact... et, pour plus de sûreté, avant de rien faire, demandez au ministre ce que le magistrat doit penser !...

M. Prévost-Paradol, dit M. Levesque, appelle ces sortes de lois des lois facultatives. J'ajoute que Montaigne les aurait appelées des lois pour Vami, comme il appelle certains jugements. Et, quant à notre auteur : « Voilà, dit-il avec beaucoup de bon sens, voilà le malheur des lois qui ne sont pas un produit naturel de l'état social au sein duquel elles sont nées... »

La loi dont je parle a encore un autre malheur, c'est de laisser croire au pays qu'il existe en France une noblesse, j'entends une institution protégée par une législation faite pour elle seule, et par un droit qui n'est pas le droit commun. Les esprits éclairés savent bien qu'il n'en est

rien; que les titres ne sont pas la noblesse, et qu'il n'y a plus aujourd'hui de privilège ni dans nos mœurs ni dans nos lois. Mais tout le monde n'a pas lu Laroque, Tiraqueau, le père Ménestrier, le rapport de M. Dumiral, ou, — ce qui vaudrait mieux que tout le reste, — le livre excellent de M. Levesque; et faire des lois comme celleci, c'est, à mon avis, entretenir dans le commun des esprits un de ces malentendus fâcheux dont je parlais en commençant cette étude.

Sans doute, exploitant l'idée ou le préjugé de la noblesse, il s'est formé, au cours du temps, une société bâtarde, parée de titres frelatés, dont les prétentions et la sottise incommodent parfois les honnêtes gens ; une espèce de demi-monde suspect, apparenté de Jodelet et de Mascarille, où foisonnent encore les Dorante et les Florimond, les Dorimène et les Julie, les chevaliers besogneux et les comtesses galantes de nos anciennes comédies. Tous ces petits personnages à faux titres et à faux poids s'agitent dans un demi-jour convenu où l'on n'envisage personne de trop près, et dont la politesse et l'indifTérence de nos mœurs s'accommodent. Mais que faire? Tant que ces noblesses véreuses ne tournent pas décidément à l'escroquerie, elles ne relèvent d'aucun code. Elles tombent dans ce fonds commun de sottises et de travers que toute vieille société porte avec elle, où ni les gouvernements ni les lois n'ont rien à reprendre. C'est au monde à faire lui-même la police de ses vanités; et, en France, il faut bien laisser quelque chose au ridicule.

M . Levesque est désormais le grand justicier de ces abus ; et, pour faire cette police dont je parle, son livre est main-

tenant un guide nécessaire. A voir passer et repasser autour de lui ce monde interlope et ces blasons de comédie, il a été pris du désir bourgeois de faire une trouée vigoureuse dans ce petit chaos prétentieux où la sottise et la vanité se ménagent à la longue d'impénétrables retraites.

A entendre ce jargon héraldique qui court aujourd'hui les salons de la roture, il a senti l'impatience d'un musicien qui entend chanter faux de toutes parts, ou d'un lettré qui écoute depuis quelque temps des solécismes. Il a voulu rendre aux choses leur vrai son, et aux mots leur vrai sens. La loi de 1858 l'a enfin poussé à bout, et, en voulant faire le commentaire de cette loi malheureuse, il en a fait, comme on devait s'y attendre, la critique la plus cruelle et la plus sensée.

Ce n'est pas tout d'écrire dans des documents officiels ces grands mots de noblesse, droit nobiliaire, titres impériaux, usages anciens de la monarchie; encore faut-il, quand on en parle, savoir clairement ce que l'on veut dire. Et, pour le savoir, M. Levesque s'enferme hardiment dans le labyrinthe du droit féodal; il secoue l'écheveau embrouillé des lois nobiliaires; il cherche le bout du fil, il le tient, il ne le quitte plus; il explique ce que c'étaient que les blasons, les armoiries, les timbres et les quartiers; comment la noblesse s'acquiert, comment elle se transmet, comment elle se perd. Il fouille le vestiaire poudreux delà féodalité pour retrouver laformedulambel et du tortil. Il tire de leur poussière les in-folios oubliés de Balde et d'Alciat. Puis, quand il s'est mis sur les bras cet effroyable bagage, il le jette devant nos législateurs et

nos juges, en disant aux uns : « Pour faire votre loi, voilà ce qu'il fallait savoir » ; et aux autres : « Pour l'appliquer, voilà ce que vous devez apprendre. Lisez et instruisezvous : Erudimini... »

Au reste, il arrive souvent qu'en dehors de la loi de 1858, les tribunaux aient à juger des questions nées du droit nobiliaire. Dans ces dernières années, des distraclions de chancellerie et des compétitions illustres ont soulevé de graves procès dont le Palais conservera la mémoire. M. Levesque les examine à son tour et fait sur le vif l'application des principes. Ces dissertations sont des modèles. Celle qu'il donne sur l'affaire de la famille de Montmorency contre le duc de Talleyrand-Périgord est, à mon sens, un chef-d'œuvre de discussion juridique et suffirait à la réputation d'un écrivain et d'un avocat.

Malgré le vent qui nous pousse et les courants qui nous entraînent, ces sortes de questions se présenteront encore devant les tribunaux; elles y reviendront aussi longtemps que le culte du passé, les souvenirs de la famille, les délicatesses de l'honneur dont, grâce à Dieu, cette vieille nation ne s'est pas encore affranchie, auront à se défendre contre les entreprises de la fraude et les surprises de la vanité. Noble ou vilain, il n'est indifférent à personne de laisser usurper le nom de son père.

Chaque fois qu'un procès de ce genre s'élèvera désormais, les avocats et les juges ne pourront se passer du livre de M. Levesque. C'est là qu'ils iront chercher leur éloquence et leur science, le fond de leurs plaidoiries et la substance de leurs arrêts.

Les curieux et les lettrés v trouveront encore une bonne

fortune assez rare, des recherches savantes faites par un homme de goût et par un écrivain délicat. Tous ceux qui connaissent M. Levesque savent quels ont été les succès littéraires de sa jeunesse, quelle est la finesse de son esprit et l'élégance de sa plume. C'est un plaisir de voir passer, dans un ouvrage d'érudition sévère et de science touffue, à travers le chaos des lois féodales, du blason et de la chevalerie, ces traits de malice et d'éloquence qui l'éclairent et qui l'animent. On dirait ces coups de lumière imprévus qui tombent sur de vieilles armures dans le cabinet d'un antiquaire.

Le succès se fera peut-être un peu attendre, comme s'est fait attendre cette humble étude que les distractions impérieuses des affaires ont pendant si longtemps ajournée. Le sujet et le titre de l'ouvrage n'ont rien pour séduire le gros des lecteurs. Pour entreprendre ce voyage, il faut un intérêt, une occasion, ou l'avis des gens qui en sont revenus. J'en arrive, ctj'invite les esprits studieux à s'y engager après moi. Je les attends au retour.

Je finis par une critique, pour me dédommager de toutes ces louanges. M. Levesque a été trop modeste et un peu timide. Il est évident qu'il ne voulait, d'abord, qu'expliquer la loi de 1858. C'est peu à peu et comme malgré lui que le sujet s'est agrandi sous sa main. De là, par endroits, des tâtonnements dont il se dégage avec peine. Je voudrais que, rassuré désormais sur lui-même, il élargît encore son horizon; qu'il fît sur la noblesse, sur ses grandeurs et sa décadence, ainsi que sur les renaissances qu'elle peut rêver, cette étude complète que j'ai tenté d'indiquer, et qu'il écrirait en maître.

« Ce travail, dit M. Levesque en commençant son ouvrage, n'est pas un traité de la noblesse.... Je ne puis avoir, ajoute-t-il ailleurs, ni l'ambition, ni le droit de me faire législateur; c'est assez d'avoir essayé d'être légiste.... » Non, ce n'est pas assez. Quand on a son talent, il faut avoir aussi toutes les ambitions honnêtes de l'esprit. « Noblesse oblige... » L'auteur du Droit nobiliaire sait mieux que personne ce que cela veut dire.

Janvier 1870.

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