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Thierry, Histoire du Tiers Etat

Cependant, au milieu du xw" siècle, au plus fort de la tourmente religieuse, une société s'était formée, avec une vigueur d'organisation singulière et des constitutions empreintes de génie. Ce n'était pas une de ces communautés silencieuses où, dans ces temps de troubles, le découragement et la fatigue jetaient les esprits rêveurs, les cœurs mystiques et les âmes tendres : c'était une milice alerte, active, prête pour la guerre, mettant au service de la foi catholique tous les expédients de la prudence humaine, toutes les ressources d'une politique achevée, un zèle dont le but sanctifiait les excès, une audace qui comptait pour rien les dangers, et une patience qui usait les obstacles. C'est à Rome, au pied même du saint-siège, que la Société de Jésus avait planté son drapeau. C'est de là qu'elle appelait, sans distinction de patrie, des adeptes de toutes nations, et qu'elle disciplinait une armée où l'on se reconnaissait moins à l'accent de la langue natale et à l'amour de la même terre, qu'aux ardeurs de la même foi et aux signes du même symbole. La Société avait promptement grandi : à peine née, elle s'était répandue par toute l'Europe, offrant aux esprits, dans l'obéissance et dans la religion, cette image nécessaire de l'unité que ne présentaient presque nulle part des institutions incertaines, des gouvernements disputés, des cités déchirées par les partis, des royaumes livrés aux misères de la guerre et aux jeux sanglants de la politique. Je n'ai pas à tenter ici cette grande histoire des jésuites, faite tant de fois, avec des passions si diverses, et que de nos jours seulement, on a pu écrire avec sang-froid.

Aujourd'hui, les dangers sont ailleurs, la politique des

jésuites ne fait plus peur à personne; et nous pouvons admirer de grands talents et de grandes vertus sans qu'il en coûte rien à notre prudence; mais soyons justes : au xvf siècle, après tant d'efTorts et tant de luttes pour fonder une monarchie indépendante et toute française, comment la nation se serait-elle vue sans défiance envahir par une autre nation qui avait à Rome son siège, son gouvernement et sa loi; qui de Rome seule recevait des commandements toujours obéis; qui se proclamait hautement la milice du saint-siège, et qui, par la parole, par l'enseignement et par les écrits, comme par les conseils les plus secrets et les plus intimes influences, propageait sous mille formes, au milieu de nos sanglantes discordes, la thèse détestée de la suprématie temporelle du pape? — Gomment la brusque franchise de nos pères auraitelle subi sans révoltes une puissance mystérieuse qui, par ses affiliations laïques, avait dans chaque famille des témoins, près de chaque pouvoir des confidents, des yeux vigilants dans tous les conseils et des oreilles ouvertes dans tous les secrets? — Comment leur esprit prompt et droit pouvait-il se reconnaître dans cette casuistique raffinée qui semblait la gageure de la raison contre elle-même, — et dans cette morale tourmentée, compliquée de distinctions et de restrictions, de pieuses subtilités et d'embûches savantes, où la conscience éperdue trébuchait à chaque pas? « Je suis de ceux qui appellent pain ce qui est pain, et vin ce qui est vin », s'écrie Pasquier plaidant contre les jésuites, — et ce cri du bon sens était l'explosion du génie français tout entier.

A force d'aiguiser leur doctrine, les jésuites l'avaient rendue insaisissable à la raison expéditive d'un peuple impatient, qui trouvait bien plus court de la calomnier que de la comprendre; à force de couvrir leur politique, ils l'avaient rendue suspecte de tous les méfaits, et la Société, jeune encore, eut au moins cet affreux malheur de voir son nom mêlé juridiquement aux noms exécrés de Chatel et de Ravaillac. Plus tard, elle eut cette disgrâce, que son ascendant politique marque justement, dans le règne de Louis XIY, la date de la décadence et des revers. Que la révocation de l'édit de Nantes ait été un coup d'État ou un cas de conscience, il est juste que la mémoire du père La Chaize demeure attachée à ce souvenir, comme le nom du père Letellier aux rigueurs du despotisme ombrageux dans lequel s'éteignit la vieillesse du grand roi. Les jésuites n'avaient pas fait alors tout le mal, mais ils y avaient eu la main, et, dans les mauvais jours, la douleur publique a besoin de trouver des hommes sur lesquels elle puisse faire tomber, sans trop d'injustice, une part des torts de la fortune.

C'est dans la bourgeoisie surtout et dans les Parlements que cette impopularité des jésuites avait son siège et comme son foyer; mais là, l'antipathie nationale se compliquait de tout ce que l'esprit de parti, l'esprit de corps et l'esprit de secte peuvent donner d'amertume à des ressentiments longtemps contenus. Le nom de Port-Royal a porté malheur aux jésuites. C'est au seuil de cette retraite éloquente qu'ils avaient rencontré Pascal. Plus tard, ils eurent beau détruire la maison fatale et faire passer la charrue sur ses décombres; c'est des pierres et des ronces

de cette solitude qu'est sorti le cri vengeur, signal de leur ruine. Aujourd'hui que de toutes parts on parle si bien du xvu® siècle, on connaît les liens de parenté, les amitiés graves et tendres, les affinités religieuses, le commerce philosophique, les correspondances littéraires, toutes les conformités de goût, d'intelligence et de foi qui attachaient aux solitaires de Port-Royal la plupart des familles parlementaires et de la haute bourgeoisie de Paris. Quand vint l'heure des épreuves, et que de la plus vaine des querelles théologiques sortit la plus mesquine et la plus maladroite des persécutions; quand, à l'instigation des jésuites, en haine de Jansénius, de la grâce efficace et de la prédestination gratuite des saints, les bâtiments dé Port-Royal des Champs furent rasés, ses religieuses chassées et ses sépultures dispersées, le Parlement, réduit à l'impuissance par une longue habitude d'obéir, dut ajourner sa colère. Mais dès que la mort de Louis XIV lui eut rendu le pouvoir du même coup que la liberté, il commença contre la Société une longue guerre où, malgré d'immenses fautes, d'inexprimables ridicules et des coups de justice extravagants, il eut quelquefois de son côté la raison, et presque toujours l'opinion. Qui ne sait l'efTroyable confusion que jeta en France, pendant cinquante ans, la constitution Unigenitiist Dans l'histoire des folies humaines, celle-là est une des plus surprenantes et des plus lamentables. Mais, après tout, les questions religieuses ont pour l'homme un si pressant intérêt et une si terrible grandeur, que tout ce qui emprunte leur nom remue jusque dans leurs fondements les sociétés qui se vantent le plus de leur indifTérence. Pour avoir le côté plaisant et

la comédie de cette époque, il faut lire les pages où Voltaire raconte les miracles du diacre Paris et les convulsions de l'église Saint-Médard, les mandements de M^"" de Baumont brûlés par le Parlement, les arrêts du Parlement cassés par le Grand Conseil, la Sorbonne décrétée, la Grand'Chambre exilée, les sacrements administrés par autorité de justice, les prônes du curé Boutord « qui voulait tremper ses mains dans le sang d'un président à mortier », et l'aventure de sœur Perpétue qui s'entêtait à communier malgré son évêque; — mais, pour connaître le fond sérieux et politique de ces événements, il faut lire les chapitres où, avec une patience et un discernement remarquables, M. de Bastard a réuni les documents les plus curieux de cette histoire.

Cependant, à la longue, cette folie finit par effrayer tous les gens sensés. On voyait que dans ce conflit de tous les pouvoirs, les ressorts de l'État se fatiguaient et fléchissaient; que, dans cette universelle confusion, les idées de règle et d'autorité s'embrouillaient dans tous les esprits. Comme il arrive toujours dans les disputes violentes quand elles durent, on donna tort à tout le monde, et les deux partis se firent également mépriser : mais le Parlement était soutenu par tout son passé, par des souvenirs populaires et par des préjugés chers au pays, tandis que ses adversaires ne trouvaient d'appui solide nulle part. Attaqués à outrance par l'opinion qui les détestait, et par l'esprit philosophique qui trouvait son compte à leur ruine, les jésuites étaient mal défendus par la cour qui les craignait sans les aimer. Leur jour était venu : il ne manquait plus à leur malheur que ce petit accident

infaillible qui se rencontre toujours sous les pas de ceux qui doivent tomber; il ne se fit pas attendre. Il y a des heures où l'on ne peut même plus avoir de l'esprit et du bon sens impunément. Un mot piquant et juste du père Sacy alluma chez Mme de Pompadour une haine de femme.

« Une intrigue de cour prépara la chute des jésuites, dit M. de Bastar d,un scandale public l'acheva : l'éclat de la banqueroute du père Lavalette, spéculateur à la Martinique, la faute que fît son général de l'abandonner à la Justice, l'arrêt de la Grand'Chambre du Parlement de Paris du 8 mai 1761, qui déclara tous les jésuites solidaires et les condamna à payer 1 502 266 livres de lettres de change, et 50 000 livres de dommag-es-intérêts; la production publique et le dépôt au greffe de leurs règles et de leur constitution, jusque-là dérobées à la connaissance du vulgaire, tel fut le commencement de la catastrophe. »

Le Parlement de Paris avait donné l'exemple : tous les autres Parlements le suivirent. Partout la faveur publique changeait en héros les magistrats chargés des poursuites, et l'on sait de quelle popularité surfaite furent entourés les noms de Joly de Fleury, Chauvelin, Montclar et Lachalotais.

Le Parlement de Toulouse, lui aussi, eut son procès de Jésuites, plus orageux et plus long que tous les autres. Là, le catholicisme fervent du Midi se heurtait aux vieilles rancunes des guerres de religion et aux souvenirs plus récents des dragonnades. Les familles se partagèrent, le Parlement se divisa, un violent conflit souleva une partie des chambres contre le premier Président François de

Bastard. Les mille incidents de cette lutte intestine sont racontés dans le livre dont je parle avec une érudition de détails facile à comprendre, avec une impartialité méritoire, mais aussi avec cette ardeur héréditaire et cet accent de famille qui prêtent à des événements d'il y a cent ans l'intérêt et le mouvement de la vie. A Toulouse comme ailleurs, la passion et la politique l'emportèrent sur l'exacte justice, et, le 26 février 1763, malgré les adjurations prophétiques du premier Président, le Parlement rendit un arrêt solennel qui proscrivait de son ressort la Société de Jésus. Là comme ailleurs, « la joie, dit Voltaire, fut aussi universelle que la haine. Les jésuites étaient regardés comme fort habiles, fort riches, heureux dans toutes leurs entreprises, et ennemis de la nation. Ils n'étaient rien de tout cela; mais ils avaient violemment abusé de leur crédit quand ils en avaient eu. On se souvenait de leurs persécutions, et eux-mêmes avouèrent que le public les lapidait avec les pierres de Port-Royal, qu'ils avaient détruit sous Louis XIV.... »

La guerre contre les jésuites n'était pas alors la seule affaire du Parlement : il soutenait contre le trône luimême une lutte qui ne devait plus finir qu'avec la monarchie; lutte insensée mais inévitable, que la fortune de Louis XIV avait ajournée pendant soixante ans, mais que le temps devait faire sûrement renaître. Il est triste de commencer au x\uf siècle l'histoire politique du Parlement : c'est l'histoire de la vieillesse et des fautes. Dans les pouvoirs comme chez les hommes qui ont longtemps vécu, les qualités, les défauts, les vertus même, tout change, s'altère et s'amoindrit : l'ardeur, la constance et

l'orgueil deviennent impatience, entêtement et vanité; le courage, quand il survit, paraît souvent hors de saison, et les œuvres de la force font place aux avortements de la violence. Tel fut le sort du Parlement après la mort de Louis XIV. « Le Régent, qui avait voulu se rendre agréable au peuple, avait semblé d'abord respecter cette image de la liberté publique, et, comme s'il avait pensé à relever de terre le temple et l'idole, il avait voulu qu'on les regardât comme l'appui de la monarchie et le fondement de toute autorité légitime'. » Mais aussitôt qu'il put s'en passer, le régent trouva bien gênant ce pouvoir, dont le silence était devenu pour la cour une habitude commode. Le privilège dont le Parlement se montrait le plus jaloux était justement le plus importun à ceux qui gouvernent : sorti du peuple, il se considérait, par droit de naissance, comme le gardien de l'épargne publique, le surveillant des finances et le censeur naturel de l'impôt. 11 faut avouer que ce rôle lui avait été rarement contesté, et que si les souverains avaient souvent brisé ses résistances, ils n'avaient presque jamais récusé son droit d'examen et de contrôle.

Quand Law fut arrivé au comble de la faveur, on sait quel fut le premier écueil de sa fortune. Ni les menaces ni les rigueurs, ni l'engouement public ne purent désarmer l'opposition prévoyante de Parlement de Paris : il remonta jusqu'à Pontoise le courant de Mississipi; et quand il partit pour ce grand exil, on le regarda s'éloigner avec dédain. Mais bientôt la catastrophe du système, en prê-

i. 'Slontesquieu, Lettres persanes.

tant à sa résistance un air prophétique, réveilla pour un temps sa popularité et sembla retremper la tradition de son antique sagesse.

Cependant la pénurie des finances allait croissant; les désordres de la cour, le gaspillage capricieux des favorites, les passions du souverain, rajeunies par des inconstances ruineuses, augmentaient le mal sans mesure. De longues guerres y mirent le comble. Il fallut de l'argent pour payer la gloire de Fontenoi comme la honte de Rosbach; des édits onéreux et nécessaires imposèrent à la nation les derniers sacrifices. Les Parlements coalisés marchandèrent d'abord, puis refusèrent l'enregistrement. Il n'y avait plus là, pour leur forcer la main, la bonhomie tranchante et délibérée de Henri IV ou l'orgueil cavalier de Louis XIV adolescent. La cour avait d'ailleurs trop besoin de popularité pour casser brutalement un pouvoir encore populaire. Elle chercha dans les formes anciennes les moyens de réduire celte magistrature formaliste ; alors tout empira, et sans éviter la violence, on perdit le profit qu'elle donne souvent. La lutte se prolongea pendant sept ans. Le Parlement de Toulouse ,qui s'y était jeté l'un des premiers, se distingua par la ténacité de sa résistance.

Il faut lire tout entière, dans le livre de M. Bastard, l'histoire de cette révolution de province. C'est un tableau plein d'intérêt, d'émotion et d'enseignements : d'un côté le duc de Fitz-James, gouverneur du Languedoc, envoyé par le roi pour imposer l'enregistrement, de son expresse volonté; de l'autre, le Parlement sur le pied de guerre,

décidé à ne rien entendre; et, entre les deux partis, le premier Président François de Bastard jouant le rôle sacrifié de conciliateur, inclinant vers la cour par sagesse, ramené vers le Parlement par le point d'honneur de sa charge, suspect aux uns, haï des autres, ayant l'âme trop haute pour se tirer d'affaire par une désertion, et forcé d'attendre sur son siège le sort inévitable que les révolutions réservent aux modérés et aux sages. Chacun combattit avec ses armes : le gouverneur avec la force, le Parlement avec la forme; le duc Fitz-James en dictant l'édit au greffier dans la solitude de la Grand' Chambre, en mettant les conseillers aux arrêts et en faisant de leurs sièges fleurdelysés un lit de camp pour les lieutenants de royal vaisseau; le Parlement en se retirant du Palais, en délibérant en secret des arrêts souverains, en faisant pendant la nuit des défenses de lever l'impôt, en décrétant le duc de prise de corps, et en expédiant, pour exécuter celte sentence impuissante, ses huissiers malencontreux, qui vinrent heurter leurs robes noires et leur plumitif effarouché contre les mousquetons du gouverneur. C'est le signe assuré des révolutions, lorsque, dans un conflit des pouvoirs publics, chaque parti paraît à peu près dans son droit, et que, comme l'a dit un homme de notre temps, on peut se demander vraiment « où est le devoir ». C'est un peu ce qui se passait alors à Toulouse; mais, au fond, on sent bien que le Parlement manquait à la fois de sagesse, de patriotisme et de politique. L'égoïsme parlementaire avait remplacé l'amour du pays, et, dans toutes ces levées de mortiers, il s'agissait bien plus de l'orgueil d'un corps que de l'intérêt du peuple.

Ce n'étaient plus ces grands souffles d'indépendance qu'on voit passer sur les vieux Parlements bourgeois de nos guerres civiles; ce n'étaient que des boufTées de vanité folle qui gonflaient les robes factieuses de la cohue des Enquêtes.

Mais ce qui rendait surtout cette lutte redoutable, c'est qu'elle était concertée. D'un bout à l'autre du royaume, les Parlements s'envoyaient des adresses de condoléance, des félicitations séditieuses et des encouragements à persévérer. Dans leur langage nouveau, chacun d'eux formait une classe d'une grande confédération solidaire; et c'est là que, pour la première fois, on vit paraître ces grands mots (Viinité, d'indivisibilité que la Révolution allait reprendre bientôt pour son compte. Cette étonnante anarchie devait cesser. La Cour crut les Parlements assez décrédités par les scandales de leur résistance pour qu'elle pût sans crainte les briser. Un homme hardi se chargea de cet immense coup de main, et la révolution Maupeou commença. Le Parlement de Paris fut le premier frappé. Supprimé en janvier 1770 et remplacé provisoirement par une commission du Conseil d'Etat, il fut constitué trois mois après sur des bases nouvelles. Les Parlements de province furent à leur tour détruits et transformés, sans que nulle part l'opinion parût s'émouvoir. Ces querelles bruyantes, d'où n'était sorti pour la nation aucun allégement, ne leur avaient laissé que du mépris; et, n'attendant plus rien de personne, ce peuple moqueur se mit à rire de tout le monde. Tout y prêtait : la rage des parlementaires congédiés, qui ne voulaient rien oublier; la gaucherie des nouveaux venus auxquels il fallait tout

apprendre, — et l'égalité d'âme de quelques anciens magistrats qui, disparus un moment dans le commun naufrage, se retrouvaient assis dans les nouveaux conseils, avec cette égoïste sérénité des hommes qui ont vieilli dans les emplois. Alors éclata en pamphlets, en vaudevilles et en chansons, cette furie de gaité qui marque en France tous les grands malheurs; mais les ennemis de la réforme furent les plus nombreux et les plus bruyants. Les salons, les ruelles et les carrefours retentirent de refrains qui ne sont guère plus spirituels ni moins atroces que les chansons de la Ligue, les mazarinades et la carmagnole, et dans lesquelles on demandait la tête du chancelier sur tous les airs à boire de la saison. Telle est notre ignorance qu'aujourd'hui encore c'est par ces vaudevilles monstrueux que nous pensons connaître cette histoire et que nous prétendons la juger. Mais M. de Bastard forcera tous les esprits sincères à y regarder de plus près. Dans des pages convaincues et courageuses, avec un esprit libre de préjugés, il se déclare le défenseur du chancelier qui, après tout, a jeté les fondements de l'organisation judiciaire actuelle de la France.

« Ce qui lui manqua, dit-il, ce fut d'avoir eu pour collègues des hommes que la France estimât, unis entre eux et se respectant eux-mêmes; de n'avoir pu lutter contre les intrigues de la cour qu'en se rapprochant de Mme du Barry dont il était réduit à se rendre le familier; de n'avoir pu séparer ses plans de réforme des édits enfantés par l'abbé Terray; et plus encore, de n'avoir pu réunir la famille royale qui entraîna le jeune monarque à détruire l'œuvre par laquelle son aïeul avait terminé sa carrière.

Sans cet acte d'inqualifiable faiblesse, la réforme du chancelier aurait réussi, et sa mémoire aurait été vengée des injures qu'on lui prodig'ua pendant sa vie.... »

Mais déjà, parmi ses contemporains, le chancelier avait trouvé des partisans qui pouvaient lui faire prendre en patience bien des chansons; c'étaient Voltaire et Turgot. Aujourd'hui que toutes ces passions sont mortes et que l'histoire fait taire les pamphlets, sans dire avec Voltaire que Maupeou fut « un autre Lhospital », il est permis d'assurer que c'était un esprit pénétrant et juste, avec beaucoup de résolution et de sang-froid.

Les Parlements Meaupou durèrent quatre ans, sans que la nation parût les prendre bien au sérieux. Le premier acte politique de Louis XVI fut de les supprimer, au moment où l'habitude et la nécessité allaient peut-être les affermir. On sait quel fut le court réveil des Parlements. Rétablis dans leur apparat, mais non dans leur prestige, ils subirent le vertige commun qui poussait tout vers l'abîme : toutes les révoltes rencontrèrent en eux des complices, toutes les réformes des ennemis. Suspendus par le roi, la Révolution les trouva en vacances : a Qu'ils y restent, dit Mirabeau, pour n'en plus sortir. Il n'y aura

pas de rentrée, et il passeront de l'agonie à la mort »

Telle fut la courte sentence des Parlements : un décret de l'Assemblée nationale fit le reste.

Mais leur mort, du moins, fut digne d'eux. En 1794, une protestation du Parlement de Paris, découverte chez le président de Rosambo, excita la fureur de Fouquier- Tinville. Le 1" floréal an II, le jour de Pâques, dans notre vieux Palais de Justice, dans la Chambre de Saint-Louis,

OÙ le Tribunal révolutionnaire siégeait, comparurent vingt-cinq accusés, dix-sept membres du Parlement de Paris, six du Parlement de Toulouse. La protestation fut le prétexte de ce sanglant procès :

« En entendant la lecture de cet écrit qui contenait la condamnation de ses malheureux collègues, le président de Rosambo, se tournant de leur côté, leur demanda pardon de les avoir nommés : « Je vous rends grâce, « monsieur, lui répondit M. de Saron, et je vous remercie « de la confiance dont vous m avez honoré et que je me « serais efforcé de mériter en ne cessant de vous prendre « i^our yuide ». Tous les accusés adhérèrent à cette parole sublime, et pour toute réponse, quand on demanda au premier d'entre eux ce qu'il voulait faire de la protestation : « La remettre avant de mourir au plus ancien con- « seiller delà Chambre ». Et tous ajoutèrent cette phrase si connue dans les délibérations parlementaires : « Et moi « de même. — Et moi de même », aussi simplement qu'ils l'auraient fait sur le banc de la Grand'Chambre »

Tous furent exécutés le lendemain. Ce fut la première fournée des parlementaires. Bien d'autres suivirent cellelà. « J'ai vu, dit un témoin, quarante-cinq magistrats du Parlement de Paris et trente-trois du Parlement de Toulouse aller à la mort du même air qu'ils marchaient autrefois dans les cérémonies publiques. »

Ainsi tombèrent les Parlements de France : que d'autres comptent leurs fautes, je ne me souviens en ce moment que de leur grandeur.

Si j'ai su donner quelque idée du livre de M. de Bas-

tard, on peut voir que les recherches, les documents, les détails, les récits émouvants et les anecdotes curieuses y sont jetés à pleines mains. Dans cette profusion généreuse, l'ordre, la méthode et les vues d'ensemhle manquent souvent; l'intérêt et le mouvement presque jamais. L'auteur a, sur tout ce qu'il raconte des idées nettes et fermes, qu'il présente de front et dont la discussion mènerait loin. A vingt endroits, j'ai meurtri les marges de coups de crayons impatients; mais il est trop tard pour disputer. Il y a seulement un trait général que je voudrais signaler, et que je ne saurai peut-être pas faire comprendre : Les races de magistrature ont, comme les races de guerre, des vertus, des défauts, des traditions et des préjugés qui courent d'âge en âge avec leur sang et qui les font partout reconnaître :M. de Bastard a l'accent parlementaire; il ne s'en défend pas, et il parle avec quelque atîectation peut-être la vieille langue maternelle. J'ai dit que l'histoire du Parlement de Toulouse était pour lui une histoire de famille : beaucoup de gens prétendent qu'il s'en est trop souvenu, que son livre est trop hanté par les fantômes de ses pères, et que c'est comme un de ces vieux châteaux où il revient des aïeux. Rien n'est plus doux que de mêler aux travaux de l'esprit le culte secret, les passions et même les chimères de son cœur; mais ce grand charme a ses dangers. Le lecteur est ombrageux et il veut qu'ont soit tout à lui : peu lui importent les ancêtres; ces ombres domestiques l'importunent, et leur gloire même l'inquiète. Il crainl qu'en racontant les aventures publiques où ont figuré tant d'aïeux, la piété filiale de leur descendant ne s'attarde dans ces

reconnaissances illustres, et que l'épopée de la famille ne fasse quelque tort à l'histoire du Parlement.... Mais voilà que je fais comme le lecteur! Heureux, après tout, les écrivains qui peuvent s'attirer de si futiles querelles ! Heureux ceux qui, par le talent et par le cœur, peuvent faire revivre ce qui n'est plus, retrouver dans le passé de chers souvenirs, et consacrer à des mémoires bien-aimées des ouvrages durables et dignes d'elles !

Avril 1838.

LE

Il manque à notre littérature politique un livre utile, dont M. Levesque a fait un chapitre, et que, mieux que personne, il saurait écrire. C'est l'histoire des malentendus sans nombre qu'ont laissés dans nos mœurs, dans notre langue et dans nos lois, les aventures changeantes de notre pays. Cet ouvrage nouveau pourrait s'appeler « le livre des équivoques », et le Droit nobiliaire français au XIX'' siècle y trouverait naturellement sa place.

Pourquoi ne pas le dire? Notre histoire tout entière est traversée par une tradition obstinée qui, même de nos jours, pèse encore sur beaucoup d'esprits. C'est la légende de deux races d'hommes différentes, vivant sans se mêler sur le même sol : l'une libre et guerrière, continuant sur la Gaule conquise la domination des Romains; l'autre esclave et fille d'esclaves, née sur la terre, et pour la terre, s'élevant peu à peu, au sein des Communes affranchies,

1. Le droit nobiliaire français au XIX^ siècle, par Alfred Levesque; avocat à la Cour impériale de Paris, 1 voL in-8, chez Henri Pion.

jusqu'à ces arts serviles que dédaignait la main de ses maîtres, mais gardant toujours, à travers le temps, la marque et la tache de sa naissance. On a beau s'en distraire ou s'en défendre, s'il y a chez nous une noblesse, c'est dans cette vieille tradition mêlée de vérités et d'erreurs qu'il faut chercher son origine.

La puissance du noble s'appuyait sur deux bases solides : le titre, c'est-à-dire le signe du commandement; la terre, c'est-à-dire le prix de la conquête. Le titre attaché au domaine; le service militaire rivé au fîef : la noblesse, d'abord, est là tout entière. C'était en eux seuls, dans leurs chartes de famille, dans leurs livres terriers et dans le témoignage de leurs antiquités domestiques que les nobles puisaient le sentiment et l'orgueil de leur indépendante grandeur.

Mais, à la longue, cette notion primitive de la noblesse se complique et s'obscurcit. Le temps éteint peu à peu ces souvenirs lointains. La bourgeoisie, à mesure qu'elle s'élève et qu'elle s'éclaire, combat plus vivement la tradition de la conquête, le préjugé du sang germain, ces vieilles fables mérovingiennes qui humilient son passé. Enfin, la royauté s'efforce d'énerver, en lui faisant perdre la mémoire ou l'illusion de son origine, cette féodalité gênante dont l'hommage ne rassure plus sa politique et ne suffit plus à sa fortune.

La langue, par une connivence nécessaire, devient la complice de la politique et des mœurs. Dès le xvi'' siècle, la noblesse n'est plus seulement l'état civil, la façon d'être de l'homme qui tient de sa race et de sa terre ses droits et son pouvoir. C'est une illustration mêlée qui, sans

doute, emprunte encore au temps quelque chose de son prestige, mais dont le roi est l'arbitre et le dispensateur, qu'il fait commencer où il veut, dont il mesure à son gré l'importance, et à laquelle, sous son bon plaisir, quels que soient leur aïeux, tous ses sujets peuvent prétendre. Les titres nobiliaires sont dans ses mains comme une monnaie d'Etat qui paie, suivant le temps, les services utiles au pays ou les complaisances agréables au prince.

Ce n'est pas tout. Nobles anciens ou nouveaux, l'exemption de l'impôt était leur commun privilège; et de toutes les façons de se distinguer du vulgaire, celle-là, sans doute, était la plus utile et la plus sûre. Mais pour l'obtenir il fallait payer finance. Il fallait acquitter d'avance, d'un seul coup, la rançon de ces subsides auxquels on allait se soustraire avec toute sa race. Et comme la prévoyance n'a pas toujours été une vertu royale dans ce pays; comme les besoins ou les caprices de l'heure présente l'emportaient souvent sur les visées de l'avenir, souvent, sous la main d'un prince à court d'argent, la noblesse devenait un expédient de finance et la providence banale du fisc aux abois. « C'était, dit M. Levesque, un moyen si commode de battre monnaie, que le pouvoir imposait quelquefois la noblesse à des riches qui s'en défendaient vainement. »

Echanger l'impôt contre une taxe une fois payée, troquer cette grosse rente comme un mince capital, c'était, pour l'Etat, manger son blé en herbe, et les économistes de nos jours y trouveraient beaucoup àreprendre. Mais la dynastie besogneuse des Valois n'y regardait pas de si près. D'ailleurs, il se rencontrait des princes mieux avisés

qui, après avoir conféré la noblesse pour toucher la taxe, la révoquaient plus tard, pour ne pas faire tort de l'impôt à leurs successeurs. C'était un moyen comme un autre de tenir les budgets en équilibre.

Ainsi faussée de toutes mains et menacée de toutes parts, la noblesse, dès cette époque, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Mais, trahis par la royauté, débordés par la bourgeoisie, envahis par des alliances suspectes, et sentant avec effroi couler jusque dans leurs veines des torrents de vile roture, les vrais nobles, de sang et de race, luttent pied à pied contre la foule qui les assiège. Ils se comptent, se serrent et se défendent entre eux; ils multiplient autour d'eux les barrières.

- Tandis que leur prodigieux mépris tient à distance la cohue des gentillâtres et des anoblis, ils prennent le temps seul à témoin de l'antiquité de leur origine. Renfermés dans leurs chartes, dans leurs généalogies et dans le mystère de leurs impénétrables blasons, ils s'efforcent d'enfoncer plus avant dans l'histoire les fondements de leurs maisons et les racines de leur lignage. Et ainsi, au sein de cette multitude confuse qui se décore d'un même nom, l'on voit se former des classes et des castes différentes, plus séparées entre elles par leurs rivalités et par leurs dédains, qu'elles ne le sont du reste de la nation par leurs privilèges.

. Mais les nobles n'étaient pas de force à débrouiller seuls ce chaos. Il y fallait des esprits plus déliés que les leurs et des mains plus habiles. Là, comme ailleurs, les légistes se mirent à l'œuvre et tentèrent de fonder sur ce terrain mouvant la règle, l'ordre et le droit. Ils portèrent

dans cette entreprise, sinon des vues hardies et profondes, du moins leurs méthodes pénétrantes et leur merveilleuse clarté. Au lieu de demander compte à la noblesse de son origine et de ses privilèges, ils réunirent de toutes pièces les traditions, les usages, les règlements confus qui les consacraient. De leurs travaux naquit une science étroite et ardue qui prit son rang au niveau de la science véritable ; un droit de vanités et de privilèges qui eut ses docteurs, ses scholiastes et ses juges. Dans les librairies des couvents et des écoles, les formidables in-folios du droit nobiliaire vinrent se ranger à côté des monuments immortels des vieilles lois romaines et de leurs grands commentateurs. C'est des mains de la roture que sortit la législation de la noblesse.

Si l'on veut se faire une idée de l'étonnante anarchie qui, malgré tant d'efforts, régnait dans cette science confuse, il faut lire le chapitre où M. Levesqu€ essaye d'éclaircir et de discipliner ces ténèbres. Noblesse de race, noblesse d'inféodation, noblesse par lettres..., il en décrit patiemment dix espèces; et, avec la candeur charmante d'un savant, il s'excuse de ne pouvoir, en conscience, en trouver davantage. « Laroque, dit-il, a été jusqu'à vingt. » Y compris, sans doute, la noblesse utérine, celle de la maison de Sottenville où, comme chacun sait, le ventre anoblit —

Aux plus belles époques des lettres et de l'esprit français, dans la seconde moitié du xvi^ siècle et pendant le xvu"" siècle tout entier, les philosophes, les moralistes, les poètes, les penseurs, passent, eux aussi, devant cette grande institution de la noblesse, sans paraître touchés de

l'iniquité sociale qu'elle couvre de son nom. Ils semblent avoir oublié ou n'avoir jamais connu les fabliaux vengeurs que, pendant le moyen âge, l'oppression féodale arrachait à la haine du peuple. Ils voient bien l'abus qu'un noble peut faire de sa puissance, ou le ridicule que son orgueil lui peut donner; mais la noblesse elle-même, l'inégalité politique et civile qu'elle consacre, ce système d'exceptions, d'exemptions et de privilèges fondés sur les droits chimériques du sang ou sur la faveur du prince, à peine les plus hardis y touchent-ils d'une main timide.

Ils se bornent à faire dans les mœurs ce que les juristes ont fait dans les lois, c'est-à-dire à écarter des rangs de la noblesse les parasites et les intrus. C'est à peine si dans quelques passages ambigus de Montaigne, dans quelques-unes des inventions prodigieuses de Rabelais, ou, très loin de là, dans certaines profondeurs de Pascal, on trouve quelque allusion voilée à l'idée même ou au préjugé politique de la noblesse. Mais quant aux écrivains du grand siècle, ces pénétrants et clairs génies ne paraissent même pas y songer. Molière fait la police bien plus que la satire du monde nobiliaire ; il rend ridicules ses marquis, comme il fait Tartuffe odieux, parce que si l'un compromet le ciel, les autres discréditent la cour. Georges Dandin, M. Jourdain, M. de Sottenville, M. de la Souche ne sont pas des nobles ridicules; ce sont de sots bourgeois et de faux nobles, qui veulent jouer au grand seigneur, et dont le juste châtiment donne aux roturiers du parterre la comédie de la roture.

Boileau adresse.au marquis de Dangeau une amplifîca-

tion formidable sur « la postérité d'Alfane et de Bayard ». Mais, dès les premiers vers, il prend ses sûretés :

La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère, Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère, Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux Sait suivre, comme toi, les pas de ses aïeux!

Les demi-dieux faisaient passer bien des choses, même d'assez mauvais vers, et l'aimable Dangeau put lire, au jeu du roi, ce lourd badinage, sans que les hardiesses symétriques du poète et les transports de « sa muse en fureur » lui aient fait perdre un quartier de sa pension.

La Bruyère, ce spectateur taciturne des vanités de son temps, raille durement \es Saunions et les Crispins; il s'amuse à les entendre vanter « leurs arbres généalogiques, leurs écussons chargés de seize quartiers, leurs châteaux à tourelles, à créneaux, à mâchicoulis», dire en toute rencontre : « ma race, ma branche, mon nom et mes armes ». Sa haine contre les parvenus, « qui n'ont point de grandspères et qui ensevelissent leurs noms sous un meilleur », n'a d'égale que le mépris de Saint-Simon pour « ces champignons de fortune » qui poussent dans une nuit à la cour. Mais La Bruyère est plein de respect pour la vraie noblesse, et s'il maltraite les Crispins et les Saunions, c'est pour mettre à l'abri de leurs entreprises insolentes « les princes lorrains, les Rohans, les Ghatillons, lesFoix et les Montmorencys »...

Je ne vois même pas que ce petit cercle cC esprits chimériques^ qui, vers le déclin du grand roi, s'était groupé

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