NOTICES ET BIOGRAPHIES
GHAIX D'EST-ANGE'
AVOCAT A LA COUR DE PARIS, BATONNIER DE l'oRDRE PROCUREUR GÉNÉRAI A LA COUR II APPEL '.
Je publie des discours dans un temps oîi la parole n'est plus une puissance, et des plaidoiries quand on assure que le règne des avocats est enfin passé. Malgré le prestige d'un nom célèbre et accoutumé à tous les bonheurs, ce livre, s'il réussit, n'aura donc qu'une fortune modeste, assez différente des succès éclatants qu'il doit rappeler.
Il y a plus de quinze ans, au début de ma carrière, j'ai trouvé auprès de M. Ghaix d'Est-Ange un patronage bienveillant qui a été le soutien et l'honneur de ma jeunesse. J'ai été le témoin respectueux et familier de son existence brillante, dans ces années heureuses où, déjà, rien ne manquait plus à sa renommée. Chaque jour je le voyais
1. Né le 11 avril 1800 à Reims, mort a Paris le 14 déceniNie 1870.
2. Celle notice a été publiée en 1862, comme Préface aux Plaidoyers et discours de M. Cltaix d'Est-Ange, Didot, éditeur.
dans l'intimité de ses travaux; et, à l'audience, assis à ses côtés, ravi par ces premiers enchantements de la parole dont rien ne saurait exprimer le charme, j'ai entendu de près plusieurs des grandes causes que" je rapporte aujourd'hui. Maintenant, en lisant ces pages décolorées, j'entrevois encore l'image, le reflet assez fidèle du passé; et, en remontant vers ces vieux souvenirs, ma mémoire, sans trop d'efforts, les fait revivre dans tout leur éclat, mêlés aux rêves, aux espérances et aux épreuves de mes jeunes années.
Mais qu'ils ouvrent ce livre avec défiance, ceux qui, par curiosité seulement et pour y trouver un plaisir devenu plus rare aujourd'hui, voudraient se donner l'émotion et le spectacle de l'éloquence. La parole a eu ses flatteurs; quoi qu'ils en aient pu dire, elle ne survit pas à l'occasion et au temps. C'est quand l'orateur est debout qu'il faut le saisir et le retenir tout entier : avec le dernier son qui s'échappe de ses lèvres, la fleur de l'éloquence est tombée pour jamais. Aucun effort ne saurait la ranimer; aucun art ne saurait en garder l'empreinte.
Je ne veux pas écrire en tête de ce recueil une biographie; c'est un grand mot, qui, pour plus d'une raison, ne serait pas ici à sa place, et dont la solennité attristerait un peu cette étude. Je voudrais seulement rappeler quelques souvenirs qui chaque jour s'éloignent, quelques impressions qui chaque jour s'effacent, et qu'il importe de conserver, pour l'honneur d'une profession qui m'est chère. Parler d'un homme vivant, placé dans une position éminente, c'est-à-dire exposé à des louanges intéres-
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sées et à des critiques aveugles, c'est une entreprise qui peut sembler téméraire, mais dont, quant à moi, je ne comprends pas le péril ; et, de quelque côté que je l'envisag-e, ne me sentant pas plus enclin à la flatterie qu'à l'ingratitude, je ne vois rien qui gêne ma liberté.
M. Chaix d'Est-Ange est né à Reims dans la première année de ce siècle. C'est à Reims qu'il commença ses études, sans trop d'ardeur, sans succès éclatants, avec cette insouciance excusable des esprits faciles, qui sentent par instinct qu'ils ont beaucoup d'avance sur la vie, et qu'ils peuvent s'attarder un peu au départ. Mais le premier bonheur de son heureuse destinée fut de lui faire trouver près de lui, et pour ainsi dire sous sa main, le genre d'éducation le mieux fait pour préparer son avenir.
Son père remplissait à Reims, sous l'Empire, les fonctions de procureur général criminel.
Dans les grands jours, il emmenait à la Cour d'assises son fils, qui, tout enfant, s'était pris d'un goût très vif pour ces sérieux et pathétiques spectacles. L'appareil, le mouvement de l'audience, le jetait dans des agitations inexprimables, et il a toujours gardé le souvenir vivant de la grande salle de l'archevêché où se tenaient les assises, et où, blotti sous le bureau du procureur général, tout entier au drame qui se déroulait sous ses yeux, il contemplait l'éloquence paternelle avec l'extase naïve des admirations domesti(jues.
M. Chaix d'Est-xVnge m'a dit souvent que son père était éloquent. Je ne sais si, dans cet éloge, il faut faire la part de la piété filiale, et de ces premières impressions de
l'enfance qui agrandissent tout dans leur expansive sincérité. Mais j'aime à me représenter M. Chaix d'Est-Ange le père prononçant gravement de beaux réquisitoires dans un langage élevé, avec le style un peu théâtral de son temps, et donnant à son fils, par le plus touchant et le plus naturel des prestiges, sinon des modèles sans défaut, du moins le sentiment, l'ardeur, et comme les premiers frissons de l'éloquence.
Il y a dans le talent, plus souvent qu'on ne paraît le croire, un germe héréditaire, et dans l'histoire de tous les arts on rencontre beaucoup de ces pères prodigues qui, donnant à leur fils plus qu'ils n'avaient eux-mêmes, sont, dans la famille, les précurseurs généreux et modestes de celui qui doit l'illustrer un jour.
Une organisation judiciaire nouvelle supprima les fonctions que remplissait M. Chaix d'Est-Ange et le fit rentrer dans la vie privée. Il vint à Paris et se fit avocat.
Nos révolutions nous ont endurcis au spectacle de ces vicissitudes. Depuis cette époque, bien des magistrats sont venus chercher au barreau, soit des revanches illustres contre les caprices de la fortune politique, soit un exil supportable en attendant ses nouvelles faveurs. Ce sont des épreuves périlleuses pour ceux qui les doivent tenter, et le bonheur ne les y suit pas toujours. Bien souvent ce n'est pas le talent qui leur manque, mais un talent qui soit là précisément à sa place. Dans une carrière où l'esprit doit chaque jour se plier et se rompre aux efforts les plus divers, ils apportent ordinairement plus de solennité que de souplesse, une certaine contrainte que des
esprits prévenus prendraient pour de la roideur, et, en même temps, une assez longue inexpérience de ces habitudes et de ces traditions nécessaires qui sont comme les mœurs de leur profession nouvelle.
M. Chaix d'Est- Ange avait à lutter contre des obstacles plus sérieux encore. Il était pauvre; il avait passé depuis longtemps l'âge des occasions imprévues et des hasards favorables. Enfin, il était trop fier pour chercher ces relations utiles et ces amitiés profitables qu'il est donné à peu d'hommes de poursuivre activement sans qu'il en coûte à leur dignité de très sensibles sacrifices. Livré à d'honorables travaux et à l'éducation de ses enfants, il supporta noblement la médiocrité, et il vécut assez pour que ses derniers jours n'aient pas été sans consolation.
Tout ce qui lui échappait à lui-même, il le retrouvait, ou du moins il put l'espérer et le pressentir pour son fils. C'était un jeune homme d'un esprit décidé, très promptement ému, mais déjà très ferme dans ses desseins. Il avait dans le caractère un tour belliqueux, une sorte de vaillance native, et au milieu des embarras charmants de l'adolescence, cette pointe d'intrépidité qui donne confiance à la fortune. Sa sensibilité était plus ardente que tendre, comme il convient aux hommes nés pour agir et pour lutter. Ses traits indécis, comme enfantins, et dont aucune ligne saillante ne gênait la mobilité, semblaient attendre les impressions pour les saisir et les refléter au passage ; sa voix était vibrante, souple et naturellement habile : il était prêt pour l'éloquence.
A dix-neuf ans, la mort de son père le laissa seul, sans ressources, sans appui, avec une sœur dont il était
l'unique soutien. Mais, dans sa détresse, il eut au moins ce bonheur de connaître la mauvaise fortune à propos, à Tàge où elle vous instruit sans vous briser, où l'extrême jeunesse en adoucit l'amertume, et où se mêlent aux misères présentes des ambitions sans bornes et des espérances indomptables.
Pressé d'agir, il ne connut pas les années rêveuses de la vie, ces ardeurs nonchalantes et cette poésie dangereuse qui emportent tant de jeunes esprits vers d'insaisissables chimères. Il avait un dessein, il avait un but, et, dès les premiers pas, sur de l'atteindre, il y marchait avec un courage que les obstacles ne devaient pas effrayer. Les occasions ne se firent point attendre.
On était en 1819 : c'était le temps des complots et des conspirations militaires. Aujourd'hui que ces événements sont si loin de nous et qu'on peut en parler sans passion, il est permis de penser qu'après nos désastres, la restauration de la maison de Bourbon était encore le plus sensé, le plus national, et, pour tout dire, le plus nécessaire des établissements politiques. Mais il s'était fondé au lendemain d'une effroyable défaite ; il était né de la défaite elle-même, sous la main du vainqueur; et, comme si ce n'était pas assez, par un aveuglement presque inévitable dans des esprits dépaysés par un long exil, les royalistes rentraient en France avec des prétentions de race et des illusions de naissance qui étaient pour les g'énérations nouvelles la plus insupportable des surprises. C'était beaucoup pour un pays où la gloire des armes et l'égalité sont, quoi qu'on en dise, les seules passions
publiques dont un gouvernement doive en même temps tout espérer et tout craindre. La liberté qu'apportait le régime nouveau, et qui était sa condition nécessaire, semblait une compensation insuffisante pour l'orgueil national bumilié; et, comme si, après la Convention et l'Empire, on avait eu le droit de se montrer très difficile de ce côté, l'on affectait de trouver trop étroites des franchises politiques accordées par un gouvernement suspect, et auxquelles la nation ne paraissait pas attacher alors une bien grande importance.
Habitué depuis près de trente ans au régime de la force, aux tyrannies abjectes ou aux violences glorieuses, le pays ne comprenait pas encore les ressources que des institutions régulières et libres pouvaient offrir aux passions et aux prétentions des partis. On ne les touchait que d'une main défiante, et les mécontents, au lieu (l'employer le droit nouveau à la défense de leur patriotisme ou au service de leurs intérêts, se jetèrent dans les expédients des époques de servitude, les conjurations et les complots.
Les moyens d'action ne leur manquaient pas. C'étaient, d'abord, les sectes démagogiques que la Révolution avait nourries dans ses clubs, que l'Empire avait, sans le savoir, enrôlées dans ses armées, et qui, tout en courant l'Europe, par une de ces contagions bizarres que développent les longues guerres, avaient emprunté des armes plus éprouvées et une organisation plus savante aux vieilles sociétés secrètes de l'Allemagne et aux ventes de l'Italie.
C'étaient ensuite les soldats licenciés de l'Empire, qui, dénués' pour la plupart d'intelligence politique, mais
poussés à la fois par les plus nobles souvenirs et par les préjugés les plus puérils, par les ressentiments les plus légitimes et par les intérêts les plus vulgaires, associaient dans leur fanatisme confus le nom de Napoléon à celui de la liberté. Tels furent les éléments principaux de ces conspirations militaires qui, pendant plus de six années, firent couler en France tant de sang, et dont le but semblait être un idéal indéfini de république bonapartiste où les forces vives de la discipline militaire se mêlaient aux mystères redoutables de la franc-maçonnerie politique.
En 1821, la Cour des Pairs fut appelée à juger une de ces conjurations, qui avait failli éclater à Paris même. Parmi les accusés se trouvait un jeune sous-officier M. Ghaix d'Est-Ange, qui s'était fait remarquer au Palais dans quelques petites affaires, fut chargé de le défendre. Le client avait vingt et un ans; l'avocat avait vingt ans. Ce fut là sa première occasion de paraître, au milieu des avocats les plus distingués de cette époque.
Tout est bonheur aux gens heureux. Son extrême jeunesse, ses traits plus jeunes encore que son âge éveillèrent d'abord l'attention. Son talent fît le reste. Beaucoup de modestie et de liberté; une audace candide tempérée par une respectueuse prudence, une émotion très naturelle servie par une voix prédestinée à laquelle l'expérience n'avait à enseigner aucun secret : il n'en fallait pas tant pour exciter sur les bancs de la Pairie une espèce d'intérêt paternel qui fut comme une distraction bienvenue au milieu de ces graves soucis.
Le jeune homme sut plaire surtout au grand référendaire, M. de Sémonville. — M. de Sémonville n'a jamais
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passé pour être sujet aux engouements inutiles; mais il avait cette bonté perspicace qui, chez les hommes habiles et rompus aux affaires, est encore une manière très heureuse d'avoir de l'esprit. Il fît appeler chez lui le jeune avocat. Il l'encouragea par ses éloges. Il chercha, par la séduction de sa bienveillance et par l'attrait de l'ambition, à le conquérir aux fonctions publiques.
M. Chaix d'Est-Ange résista. Mais il a toujours gardé le vif souvenir des avances que le grand référendaire, dans une position où l'on n'aime pas les refus, avait faites à sa jeunesse et à sa pauvreté: et longtemps après, quand M. de Sémonville est mort un peu oublié, un peu calomnié peut-être, le témoignage public rendu à sa mémoire par l'avocat devenu célèbre eut une grâce touchante qui m'a beaucoup frappé lorsque j'en ai retrouvé la trace '.
1. En 1839, quelques jours après la mort de M. de Sémonville, M. Chaix d'Est-Ange adressa la lettre suivante au rédacteur en chef du journal le Droit :
« Mon cher camarade, vous avez parlé de M. de Sémonville, et vous avez bien fait; puistju'il avait commencé par être magistrat, il vous appartenait de consacrer queliiues lignes à sa mémoire. J'aurais dû y songer d'abord, et vous faire part d'un souvenir que je voudrais voir recueilli, et dont peut-être vous pourriez jirofiter encore.
« Lors du grand procès jugé en 1821 par la Cour des Pairs, M. de Sémonville était grand référendaire, et les avocats qui ont eu l'honneur de plaider dans cette alfaire n'oublieront jamais la façon dont ils furent accueillis par lui. Après le procès, chacun de nous alla le remercier. J'y allai comme les autres : tout jeune et tout inconnu que j'étais, M. de Sémonville fut pour moi d'une bonté paternelle. 11 m'engagea avec une vive insistance à entrer dans la magistrature, me promettant (joe j'avancerais, (|u"il en ferait son alfaire. Je refusai, m'excusant sur ce que je n'avais aucune fortune. M. de Sémonville le savait déjà sans doute, et la suite de sa c(jnversalion me prouva (ju'il s'était en(juis de moi. Voyant ([u'il ne jiouvait me vaincre : « Votre père, me dit-il, n'a-t-il pas été pro- « cureur général à Reims? — Oui, monsieur, il y a dix ans. — Précisément. « Eh bien! j'ai connu votre père; je l'ai beaucoup connu. « Et (luoiqu'il n'en fut rien, il entrait dans quehiues détails ])our me le persuader. « 11 « faut me traiter, ajoutait-il, comme un ancien ami. Vous commencez « votre état; vous pouvez éprouver quel(|ues moments de gène; agissez « sans façon avec moi. Dites-vous : j'ai là Sémonville, un vieil ami de mon
i2 AVOCATS ET MAGISTRATS.
Dès cette époque, la place de M. Chaix d'Est- Ange était marquée dans les rangs de cette génération plus mûre, que le siècle entraînait dans le courant de ses idées, de ses passions et de ses alTaires.
Peu à peu on s'habituait aux institutions nouvelles; et, sans y chercher peut-être encore un instrument de guerre pour renverser la monarchie qui les avait données, on les maniait avec plus de hardiesse et de confiance. Aux violences inutiles, aux conjurations étouffées dans le sang avaient succédé les mouvements et les efforts les plus divers de l'intelligence. La pensée, pendant si longtemps distraite ou domptée, se retrouvait elle-même dans une renaissance invincible. Elle éclatait et perçait de toutes parts, dans les luttes de la tribune, dans la polémique des journaux, dans les études historiques rajeunies, dans la poésie renouvelée, dans les pamphlets, dans la chanson, dans toute cette littérature mêlée, vivace et féconde qui a été l'honneur dangereux de cette période de notre histoire, et dont le tableau brillant a été tracé tant de fois.
Rien ne vieillit plus vite que les noms éphémères dont
« père, qui a toujours cent louis à ma disposition. Venez les prendre et « ne vous en tourmentez pas. Quand vous serez riche, vous les rendrez « à moi ou il mes enfants. »
« Je suis bien malheureux de ne pas pouvoir vous rendre l'expression de ces paroles, vous dire combien il y avait de naturel et de bonté dans ce mensonge inventé pour rassurer ma délicatesse. Et alors j'étais dans une telle situation!... et il le savait sans doute, que cette oflre pouvait me sauver, et qu'elle s'adressait à un pauvre enfant de vingt ans, i|ui n'était pas connu de lui, et n'avait i)lus dans le monde personne qui put l'assister.
« J'ai toujours celte conversation présente à la mémoire, et, comme elle montre tout ce (ju'ii y avait en M. de Sémonville de délicat et de généreux, je voudrais que le souvenir n'en fût pas perdu, et que sa mémoire re(;ùl ce témoignage de ma reconnaissance.
« Chaix d'Est-Ange.
« Paris, 14 avril 1839. »
les partis décorent et glorifient leurs passions. Le nom de libéral est un mot suranné, presque ridicule aujourd'hui. Pour les uns, c'est le mot d'ordre banal de l'arbitraire qui ne veut pas dire son vrai nom ; pour d'autres, c'est le titre décrié de je ne sais quelle école contemplative et naïve, perdue dans les rêves d'une philanthropie chimérique, inhabile à gouverner, impuissante aux entreprises viriles et aux longs desseins de la politique. Mais alors, c'était le nom juste et bien trouvé de. ce mouvement généreux qui, dans la politique, dans les lettres, dans la science, dans tous les arts, à travers mille imprudences et mille dangers, emportait l'esprit français, comme en son essornaturel, vers les entreprises et les découvertes de la liberté.
C'était dans les classes moyennes surtout qu'éclatait ce besoin de penser, de parler et d'agir librement. La bourgeoisie reprenait son rôle justement au point oiî elle l'avait quitté en 1790. Dépossédée par le despotisme populaire du pouvoir qu'elle avait lentement conquis; bientôt après, effacée par les splendeurs militaires de l'Empire et humiliée par les dédains d'une noblesse nouvelle, elle sentait renaître toutes ses espérances sous un régime oh le travail, la science des affaires, le talent dans ses variétés infinies, en un mot, tous les arts et toutes les vertus de la vie civile, semblaient devoir trouver enfin leur emploi nécessaire. Elle avait d'ailleurs, pour soutenir son ambition légitime, le sentiment de son éducation depuis longtemps achevée, de son intelligence mûrie par d'illustres épreuves, et la conscience des longs services qu'à travers tant de siècles elle avait rendus à la monarchie en même temps qu'à la liberté.
Par quel étrange malheur fut-il permis de croire que cet élan national trouvait, du côté de la royauté restaurée, des obstacles invincibles? Quelles antipathies profondes divisèrent chaque jour davantage le pouvoir et la nation? D'où vinrent les fautes les moins .excusables? Ce n'est pas dans cette humble étude qu'il convient d'aborder ces questions dangereuses. Quoi qu'il en soit, quand la lutte s'engagea, la place du barreau y était marquée d'avance.
Nés des entrailles mêmes de la bourgeoisie, liés par leurs origines et par leur histoire à toutes les idées politiques du tiers état, les avocats allaient se ranger parmi les adversaires naturels du pouvoir. La Restauration, il est vrai, avait délié leur langue captive après le long silence de l'Empire; mais cette liberté de la défense paraissait déjà lui peser comme bien d'autres; et, en politique, il ne faut rien donner de ce qu'on entend reprendre un jour. D'ailleurs, le pouvoir nouveau inclinait visiblement à relever les privilèges de la noblesse. Il laissait prendre au clergé catholique, dans les affaires et sur les consciences, cette influence envahissante dont tous les ancêtres glorieux du barreau, depuis les Pithou elles Pasquier, avaient sans cesse combattu les empiétements. Sous d'autres formes et dans d'autres temps, c'était encore le vieux levain parlementaire et gallican qui fermentait dans ces esprits entêtés des antiques maximes du droit français, que la révolution semblait avoir consacrées pour toujours.
Bientôt les imprudences de la liberté ou les ombrages du gouvernement, en suscitant des procès politiques, donnèrent aux avocats des accusés à défendre : la Charte les appelait à les défendre devant le pays lui-même; et
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dès lors, pour les pousser dans la lutte, les devoirs les plus sacrés de leur état s'unirent aux tentations les plus suspectes de Tanihition et de la popularité.
M. Cliaix d'Est-Ange fut emporté dans ce mouvement, bien moins par un penchant naturel ou par des résolutions arrêtées, que par la force même des choses et par les occasions inévitables qui venaient le solliciter chaque jour. Il était trop jeune, et sa pauvreté lui laissait trop peu de loisirs pour qu'il pût faire de longues méditations sur les événements dont il était le témoin; mais, en politique, les engagements se forment plus vite que les convictions, et très souvent on est d'un parti avant d'être d'une opinion. L'éducation, la famille, les souvenirs, les amitiés, la profession, y sont pour beaucoup, et le hasard presque toujours en décide.
M. Chaix d'Est-Ange était né bourgeois. Son père avait rempli des fonctions importantes sous l'Empire. Au barreau, il avait trouvé lui-même un parti très actif qui, pour l'attirer dans ses rangs, avait fait à son talent des avances intéressées. Quand les accusés politiques vinrent réclamer son patronage juvénile, ses devoirs et le souci légitime de son avenir s'accordèrent sans effort avec ses traditions de famille et avec les encouragements de la société qui l'entourait.
L'affaire de la conspiration de 1820 l'avait fait connaître. Il eut, bientôt après, un rôle secondaire dans le procès sanglant des sergents de la Rochelle. Mais il n'est resté de sa plaidoirie que quelques phrases très vives, et une petite scène d'audience où, je l'avoue, le sage président des assises ' me semble avoir gardé sur le jeune
). M. de Montmerqué.
défenseur tous les avantages que peuvent donner l'expérience et le bon goût sur les ardeurs d'un zèle impétueux.
Quelques années plus tard, son talent plus mûr rencontra un succès décisif. C'était en 1828. Depuis longtemps déjà, M. Gauchois-Lemaire harcelait le gouvernement de ses inépuisables publications. M. Gauchois- Lemaire n'était, à mon sens, ni un grand politique, ni même un bon écrivain. Il était très loin d'avoir la pensée forte, nerveuse et profondément pénétrante de Paul-Louis Gourier. Il n'avait pas, comme lui, ce style personnel, imprévu, plein de surprises savantes, cette forme originale, concise et hardie où la verve gauloise en sa bonhomie trompeuse, oii le vieil idiome de la Touraine avec son accent rustique et robuste se mêlaient, dans un esprit merveilleusement cultivé, à tous les raffinements des littératures classiques. Gauchois-Lemaire était un publiciste banal, écrivant au jour le jour des idées courantes dans la langue de tout le monde, encadrant avec une certaine adresse des allusions transparentes dans un style pédestre, sans invention et sans couleur. Ses brochures dangereuses étaient répandues partout, lues partout, comprises partout; les moins clairvoyants pouvaient en deviner à demimot les réticences et les finesses; les moins délicats se plaisaient à y retrouver des traits et des malices qu'ils croyaient avoir eux-mêmes inventés. Littérature expédi tive et hâtive qui a sa place et son importance dans l'histoire des partis, mais qui n'a rien de commun avec l'art, et qui ne saurait avoir la prétention de survivre aux intérêts passagers qu'elle a servis.
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M. Ghaix cVEst-Ange plaida pour Cauchois-Lemaire dans une de ses aventures judiciaires. Etrange retour des choses de ce monde, et bien fait pour dégoûter de la gloire facile que donnent les partis! Le nom de Cauchois- Lemaire prêtait alors le reflet de sa popularité au nom modeste de son jeune défenseur; et aujourd'hui la mémoire du client n'échappe guère à l'oubli que par le plaidoyer de son avocat. Dans ce discours, les principes, les nécessités du gouvernement constitutionnel, sont exposés avec une précision remarquable et une singulière confiance. La balance égale des pouvoirs, la part qu'il convient de faire à l'opinion publique dans leurs résolutions, le rôle de cette opposition patriotique qui éclaire le gouvernement de ses conseils désintéressés — sans l'ébrapler jamais par ses excès, — tout cet équilibre symétrique et savant sur lequel s'essayaient alors les destinées de la France y est décrit avec une bonne foi éloquente qui ne prévoit pas les mécomptes, et à laquelle il ne manquait sans doute qu'une expérience plus sûre et plus mûre des passions humaines. Mais aujourd'hui, lorsqu'en relisant ces théories ingénieuses, on songe aux effroyables secousses qui, vingt ans après, devaient faire voler en éclats ce mécanisme réglé pour durer toujours, on ne peut s'empêcher de sourire avec amertume, en admirant la courte sagesse des hommes.
A cette époque, M. Chaix d'Est-Ange commençait à compter dans l'élite des intelligences de son temps. Quand le succès arrive tard, il perd à peu près tout son prix. Il s'y mêle trop de regrets, de trop amers souvenirs, et la satisfaction sévère qu'il apporte avec lui n'efface pas le
ressentiment des longs efforts qu'il a coûtés. Mais ce doit être un charme sans égal quand il vient à son heure, dans les pleines années de la jeunesse, pour en redoubler les ardeurs et mettre le comble à ses enchantements. M. Chaix d'Est-Ange réussit à temps. A vingt-huit ans, il se voyait recherché du monde, et pour son talent, et pour la bonne grâce avec laquelle il portait sa précoce renommée. Il fut mêlé de loin, silencieusement, comme il convenait à sa jeunesse, à cette brillante société libérale qui, pendant les dernières années de la Restauration, attendait ou préparait des événements plus inévitables chaque jour. Il fut accueilli dans ces salons spirituels, sérieux et causeurs, où, sur le pied d'une égalité intelligente, se rencontraient des écrivains illustres, des artistes célèbres, des généraux éloquents, des millionnaires courageux, des banquiers hardis politiques, — et où le poète des Gueux imposait sans effort aux princes de la finance sa simplicité orgueilleuse et le sentiment tyrannique de sa popularité.
Quand la révolution de juillet éclata, M. Chaix d'Est- Ange avait à peine trente ans. Il fut nommé député par la ville de Reims, et pendant seize ans il conserva son mandat. Le gouvernement représentatif, dans son essor puissant et périlleux, conviait à la vie publique toutes les intelligences, tous les talents; et si le jeune député avait eu le goût des honneurs ou du pouvoir, la route était facile à suivre; les sollicitations comme les exemples ne lui manquaient pas '. Mais une inquiétude secrète, une répu-
1. Eu 1831, le garde des sceaux avait proposé M. Chaix d'Est-Ange pour la croix de la Légion d'honneur. Il refusa cette distinction, et il écrivit
gnance de tempérament et d'instinct, le tinrent éloigné de ces tentations brillantes; et, à mesure que son esprit plus mùr voyait de plus près les institutions qu'il avait rêvées, les espérances sincères de sa jeunesse firent place à ce qui était le fond même de son caractère et de ses idées.
Pendant seize ans il fut le témoin attentif, courageux, mais plutôt résigné qu'enthousiaste, du gouvernement constitutionnel parmi nous; même aux jours les moins troublés, il était bien plus touché de ses périls que de ses grandeurs ; et s'il prenait un plaisir d'artiste aux luttes éloquentes de la tribune, il n'eut jamais dans les institutions elles-mêmes cette foi profonde qui conseille les dévouements passionnés ou qui soutient les ambitions persévérantes.
Dans tout établissement politique, au-dessous de la scène oii s'accomplit le drame changeant de l'histoire, il y a un fond plus ou moins bien caché où se pressent tous les vices, toutes les bassesses, toutes les passions odieuses ou risibles qui sont comme les ressorts nécessaires de ces grands théâtres. L'épreuve souvent mortelle des gouvernements libres, c'est de laisser voir trop à nu ces infirmités et ces misères, d'être obligés de parler, d'agir, de vivre au grand jour, et de ne pouvoir s'envelopper dans ce prestige favorable que donnent le lointain et le silence.
M. Chaix d'Est-Ange avait l'esprit trop délicat pour ne pas être choqué très vivement des brutalités et des ridi-
au Ministre une lettre dans laquelle se trouve la jjiirase suivante : « 11 y a tel magistrat, M. B...., par exemple, ipii compte vingt années de la magistrature la plus honorable, el (jui n"est pas dccon'-.... Je n'oserai jamais passer avec ma croix devant lui.... » Le. Ministre lit acte de Ijon goût. Il donna à M. B.... la décoration qu'il destinait à M. Cliaix d'Est-Ange; et celui-ci reçut la croix peu de temps après.
cules qu'entraîne avec elle la vie orageuse et familière des assemblées. Sa nature fine, élégante, un peu railleuse et hautaine, se soulevait à la vue des injustices et des inepties de l'esprit de parti. Ces importances subalternes, ces vanités exigeantes, ces coteries jalouses, ces conjurations de médiocrités turbulentes et niaises qui souvent opprimaient de leurs clameurs les plus fermes caractères et les talents les plus intrépides, c'était là pour lui un spectacle insupportable, et dont rien ne lui semblait pouvoir racheter le dégoût. A ses yeux, l'honneur même de la liberté ne valait pas ses dangers; et, si la liberté était dans son cœur, dans son caractère, dans les nécessités de sa profession, dans l'essence même de son talent, il ne se sentait pas le courage de souffrir patiemment les sacrifices qu'elle pouvait coûtera
1. La lettre suivante, que M. Chaix d'Est-Ange écrivait en 1839, pourra montrer quel était le fond de ses sentiments politiques :
« ... Dans le billet anonyme qui accompagnait votre envoi, on dit en parlant de moi : Votre ami, qui 7Îest pas, je crois, le nôtre. Que veut dire ceci, je vous en prie, et pourquoi donc ne suis-je pas l'ami de vos amis? Est-ce parce que j'ai parlé contre la disjonction, ce malheureux expédient qui énervait la justice militaire et rendait la justice civile impossible : loi imprudente, imaginée dans un premier mouvement, dans un juste mouvement de colère, mais dont les gens du métier devaient, avec un peu de réflexion, apercevoir tous les dangers? Je l'ai combattue; mais, ceux qui ont lu mon discours se le rappellent peut-être, je l'ai combattue parce qu'elle était mauvaise pour le gouvernement, parce qu'elle paralysait entre ses mains l'action de la justice politi([ue. Si quelqu'un devait s'irriter de ce que j'ai dit, ce ne sont pas vos amis, ce sont leurs ennemis.
« Et, à ce propos, n'est-il pas vrai ({u'il est d'une mauvaise politique de se détaciier ainsi des gens pour peu qu'ils ne pensent pas en tous points comme nous? Il a voté un jour autrement que moi : il est mon ennemi! H m'a une fois crié gare : il est mon ennemi! On finirait par se trouver seul, à force d'être si exigeant et si exclusif.
« Au reste, au milieu de l'incertitude où on nous laisse au milieu de l'anarchie qui nous dévore, je voudrais vous dire quel profond chagrin, quel découragement profond j'éprouve. Parce que les tribunaux siègent encore, parce (|ue les sentinelles sont à leurs postes, parce que les boutiques se ferment et se rouvrent à l'heure accoutumée, on croit qu'il y a là un état paisible et une société puissante. Eh bien! on se trompe. Ne
Je n'ai pas à juger ici des sentiments qui ne sont pas les miens. J'ose dire toutefois que, quand un esprit de cette trempe touche à la politique, il faut qu'il s'y abandonne tout entier. Si M. Chaix d'Est-Ange, à cette époque, l'avait pu faire, la grandeur du but, l'importance et la variété des intérêts, la passion du succès, et, par-dessus tout, les revanches glorieuses que la liberté prend sur elle-même, auraient sans doute fait taire ses répug-nances et l'auraient élevé au-dessus des détails misérables qui blessaient sa délicatesse. Mais, pendant cette période de sa vie, il était entraîné par les exigences jalouses de son état, et il n'aborda la tribune que pour y montrer, dans quelques occasions éclatantes, tous les services que son éloquence pourrait rendre au parti qu'il voudrait choisir.
Dans le trouble oij tant d'événements imprévus ont jeté les esprits sincères, je ne saurais dire si une révolution est jamais lég-itime. Mais, dans tous les cas, les seules qui puissent se vanter de l'être, ce sont celles qui portent avec elles une g-énération d'hommes prête à les défendre, à les servir où à les illustrer. Tel a été le caractère et l'honneur incontestable de la révolution de 1830.
voyez-vous pas comme depuis (luelijues mois la confiance s'en va, le respect de toutes choses s'alTaiblit, les liens se relâchent, l'anarchie morale augmente? Soyez sur qu'il est temps, car il en est temps encore, d'y mettre ordre. Qu'on se hâte surtout, au nom du Ciel, dans l'intérêt de vos amis, qui est notre intérôt à tous! Qu'on ne prolonge pas ces agonies ministérielles, malheureuses épreuves durant lesquelles le pays s'alarme et le pouvoir périt.
« Est-il possible qu'au lieu de vous parler seulement de vos affaires, je vous ai fait une telle lettre, — moi que la politique ennuie, à vous qui n'êtes pas condamnée à vous en mêler? Pardonnez-moi, Madame; après vous avoir dit combien Je ne suis pas l'ennemi de vos amis, je voudrais bien vous prrmver combien je suis
« Tout à vous,
« Chaix d'Est-Ange.
Ci 11 avril 1837. >.
De toutes les classes, de tous les rangs, de toutes les professions, elle a fait surgir comme à l'envi une multitude de talents variés et puissants. Dans cette levée de toutes les intelligences prêtes pour agir, le barreau devait fournir sa part. Dès les premiers jours, un grand nombre d'avocats quittèrent le Palais pour se jeter dans les luttes parlementaires, pour occuper des emplois publics, ou pour revêtir des dignités auxquelles leur nom devait ajouter un utile éclat.
Les premiers rangs avaient été éclaircis par ces désertions illustres. M. Dupin, l'avocat, le conseiller et Fami du nouveau roi, apportait à la magistrature l'autorité de sa science profonde, en même temps qu'il consacrait à la politique l'originalité puissante de son talent capricieux, plein de retours imprévus, dont tous les partis allaient pendant plus de vingt ans éprouver les brusques atteintes.
M. Berryer vouait à la mémoire et aux douteuses espérances de la légitimité vaincue l'éclat de son éloquence incomparable, les richesses de sa large intelligence ouverte de toutes parts aux passions généreuses, et le prestige d'une nature magnifique qui donnait aux idées dont il prenait la défense la seule popularité à laquelle il leur fût permis alors de prétendre.
Hennequin, l'élégant Hennequin lui-même, allait risquer dans la mêlée politique, à travers les rudesses d'une révolution à peine calmée, son talent plein de recherche et les charmants efforts de sa rhétorique convaincue; — tandis que d'autres, pour soutenir et fonder le gouvernement nouveau, pacifiaient leur improvisation turbulente,
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et sacrifiaient à l'intérêt du pays, ou à leur ambition, d'anciens et compromettants souvenirs.
Il semblait qu'en voyant s'éloigner à la fois tant d'esprits distingués, le barreau eût perdu désormais tout son éclat. Mais quelques hommes y étaient restés, qui allaient bientôt réparer cette brèche; et, à côté d'eux, d'autres grandissaient dans cette obscurité laborieuse et inquiète qui, au Palais plus que partout ailleurs, pèse souvent sur des talents depuis longtemps accomplis.
Je ne crains de blesser personne en disant qu'après 1 830, pendant plusieurs années, Philippe Dupin, Paillet et M. Chaix d'Est-Ange occupèrent, dans la vie active du barreau, la première place parmi leurs ég-aux.
C'étaient les esprits et les caractères les plus différents.
Chez Philippe Dupin, la pensée, la voix, l'accent, l'action, les traits du visage, s'accordaient dans une harmonie rude et robuste oi^i la vigueur l'emportait de bien loin sur tout le reste. Une rapidité de conception inouïe, une sûreté de raison, une clarté de pensée qui perçait droit au but; le génie inné des affaires, la mémoire très sûre et très ornée sans beaucoup de choix; une langue pittoresque, heurtée, inattendue, la langue fraternelle débordant de sève natale; irrésistible quand elle restait dans sa force, contrainte et surannée quand elle visait aux élégances : — telle est, à travers les années, l'image que ce grand maître a laissée dans mes souvenirs.
Dans Paillet, rien, au premier coup d'œil, ne révélait l'homme éminent dont la vie a été l'honneur du barreau, et la mort un deuil public. Sur ses grands traits coupés à vive arête, sur son visage long et souriant, on ne voyait
d'abord qu'un air de bienveillance distraite et d'indifférence mélancolique. L'animation de ses joues osseuses et imberbes, l'éclat de ses yeux humides, pouvaient seuls trahir l'effort de l'esprit et l'agitation secrète de la pensée. Quand il plaidait, c'était, au début, une parole lente, paresseuse, tombant à regret, contenue et comme retenue par un accent saccadé. Mais bientôt la clarté, l'ordre, la pureté concise du discours, je ne sais quelle grâce discrète, je ne sais quelle flamme lointaine, vous gagnaient, vous échauffaient et vous entraînaient. Sous cette parole sérieuse et charmante on sentait un cœur d'or, des passions ardentes, et une nature féconde qui ne livrait que la moitié de ses richesses. La raillerie, quand elle tombait de ses lèvres, ne paraissait d'abord offenser personne; mais elle avait un tranchant si poli et une trempe si fine, que l'adversaire était blessé avant d'avoir senti la blessure. Même aux endroits les plus délicats, aucune affectation, aucune recherche, aucun excès, même sous le coup de l'émotion la plus vive. Je ne crois pas que l'éloquence ait jamais obtenu plus naturellement et avec moins de bruit de plus irréprochables victoires.
C'est à côté de ces émules redoutables, et de beaucoup d'autres dignes d'eux, que M. Chaix d'Est-Ange se trouva forcé de paraître, de combattre, et de justifier l'éclat dangereux de ses premiers succès par des épreuves décisives où la bonne grâce de la jeunesse ne devait plus avoir la première place. Il apporta dans ces luttes la résolution naturelle de son caractère, la fermeté flexible de son esprit, et toutes les ressources que l'étude et le désir ardent de réussir pouvaient ajouter à une vocation merveilleuse.
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Au bon sens incorrect, à la logique impétueuse de Dupin, il opposait une parole pleine de mouvement et d'inspiration, disciplinée par un travail opiniâtre. Il préparait de loin le terrain sous les pas de son puissant adversaire. Il l'attirait dans les endroits dangereux, il le dépaysait par des digressions habiles ; il le tourmentait et parfois le mettait hors de lui par ses railleries caressantes. Il regagnait pour ainsi dire en détail, par la finesse, par l'élégance, par une attention constante, par le charme d'un art qui ne dédaignait aucun de ses avantages, tout ce que l'autre avait pris d'un seul coup et d'un seul bond.
Devant Paillet, il se livrait, ce me semble, avec plus d'abandon; et quand, par une tactique savante dont il connaissait le secret, il était parvenu à parler le dernier, son éloquence plus ample, son langage plus décidé, sa voix d'un courant plus rapide, la verve et l'entrain de sa parole nerveuse, l'emportaient souvent sur la méthode précise, sur la logique contenue, sur la phrase nette et sobre de son contradicteur. Ce que Paillet soumettait aux magistrats avec le calme de son esprit impartial, M. Chaix d'Est-Ange essayait de le leur arracher par l'ardeur d'une conviction intrépide. Toutefois, bien qu'il maniât la raillerie avec une habileté proverbiale, il me semble qu'avec Paillet il se tenait, de ce côté, souvent en garde et comme à distance. En effet, les saillies brillantes de l'un enlevaient l'auditoire et blessaient au vif le plaideur; mais les malices tranquilles de l'autre faisaient sourire le juge, et laissaient dans son esprit un utile souvenir.
Quel que fût l'adversaire, M. Chaix d'Est-Ange avait d'ailleurs des avantages qu'il était difficile de lui disputer.
La nature et le travail lui avaient donné une qualité puissante, la plus enviable peut-être de toutes celles qui font l'éloquence, et où je ne crois pas qu'aucun de ses rivaux l'ait jamais égalé : c'était l'art d'intéresser et de passionner son sujet. Sous sa parole, tout prenait un air original et saisissant. Les personnages vivaient, parlaient, agissaient vraiment devant vous. La cause se peuplait de scènes imprévues, émouvantes ou gracieuses, amusantes ou terribles. Les passions les plus intimes, pénétrées avec une irrésistible clairvoyance, étaient développées avec une émotion contagieuse, avec une hardiesse qui faisait quelquefois trembler, mais qui s'arrêtait toujours juste à temps. Récits, apostrophes, interruptions, réticences, inspirations soudaines, l'habileté muette du geste, le charme savant de la voix, il prenait, il retenait l'attention par tous les moyens à la fois. Jamais orateur n'a poussé plus loin l'art et le génie de se faire écouter.
L'improvisation était sa vocation et son triomphe. Je ne parle pas de cette facilité banale et souriante dont La Bruyère a dit : « Il y a des gens qui parlent un instant avant que d'avoir pensé; » je parle de l'improvisation qu'enfante une méditation inquiète, et qui permet à la parole longtemps contenue de courir enfin librement dans l'espace marqué par d'infranchissables limites. Pour tenter avec honneur cette épreuve périlleuse qui est la plus redoutable curiosité de l'éloquence, il faut avoir longtemps pensé, beaucoup écrit, sentir son esprit échauffé, tourmenté et comme emporté de haute lutte par le souffle intérieur. Alors seulement, comme l'a dit le maître souverain des orateurs, on peut jeter les notes et
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les écrits : « Quand la barque est lancée, le rameur peut lever l'aviron; elle continue sa route sous l'élan qui l'entraîne ' » .
M. Chaix d'Est-Ange tenait de la nature les deux qualités essentielles de l'improvisateur ; un esprit résolu, et beaucoup de goût. C'est un étrange supplice que celui d'un homme incertain et lettré qui s'entend mal parler sans pouvoir s'en défendre; qui, engagé dans une phrase incorrecte ou pesante, se sent traîner jusqu'au bout, à travers les plus humiliantes rencontres. S'il s'écoute, sa tête s'égare ; s'il se reprend, malheur à lui ! s'il hésite entre deux mots, il est perdu; et avant qu'il ait décidé quel est le plus élégant ou le plus juste, la nécessité de parler en fait passer un troisième, qui n'est ni le mot juste, ni le mot élégant, — ni même souvent un mot qui soit français.
M. Chaix d'Est-Ange n'eut jamais à redouter ces incertitudes mortelles. Il avait bien trop de goût pour ne pas voir qu'en parlant, l'excès du goût est un écueil, et que la perfection absolue du langage n'est pas la qualité principale de l'éloquence. Une fois pénétré de son sujet, il se jetait résolument dans la lutte, très ému, mais très vaillant, ajoutant au plan tracé d'avance les incidents imprévus, les hasards favorables, tous ce qui lui venait de l'adversaire, du public, du juge, et tournant sa voile à tous les vents propices avec une promptitude incomparable. Son esprit naturel, l'instinct plus que la pratique
1. Ut, concitalo navigio, cum rémiges inhiLuerunt, retinet tamen ipsa navis nioluin et cursum suum, intermisso inipetu puisuque remorum : sic in orationo,... (Cicéron, de Oratore.)
des lettres, enfin ce Génie familier qu'entendent seuls les vrais orateurs, lui donnaient à point nommé le mot juste, le nombre, l'harmonie; et si, dans le mouvement pressé du discours, dans cet inconcevable travail de la parole soudaine, il se glissait une de ces banalités qui prennent la pensée au dépourvu, ou une de ces trivialités qui la déconcertent, il les ramassait avec audace et les relevait par la nouveauté du tour, par le geste, par l'accent, par un de ces mille artifices bienvenus dont nul, mieux que lui, n'a connu la puissance.
Si j'ai su donner quelque idée de celte nature à la fois ardente et habile, on comprendra sans peine que, dans les affaires criminelles, M. Chaix d'Est-Ange n'ait rencontré presque aucun égal. On raille volontiers, dans le monde, l'éloquence tragique de la Cour d'assises, la littérature sentimentale des circonstances atténuantes, et l'on rencontre à chaque pas de ces fanfarons de sévérité qui se composent à l'avance, contre les entraînements de la parole, un front inexorable et un sourire sans pitié. Laissons de côté ces étourderies présomptueuses qui, grâce à Dieu, quand vient l'épreuve, se donnent presque toujours à elles-mêmes les plus honorables démentis. Mais, pour les esprits élevés, pour les cœurs généreux qui ne sont étrangers ni aux passions ni aux épreuves de la vie, un grand procès criminel sera toujours la plus humaine et la plus pathétique des leçons. Quel étonnement! quel effroi! quelle pitié! lorsque, soudain, au milieu du mouvement policé qui nous environne, à deux pas de ces splendeurs qui nous éclairent et de cette civilisation raffinée
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qui nous éblouit, on se trouve face à face avec ces passions inconnues, ces misères sans nom, ces appétits indomptés, avec ce monde rebelle et furieux qui s'agite si près de nous; quandon voit enfin les instincts de l'homme, ramenés par quelque hasard funeste à leur brutalité native, briser en un moment toutes les barrières que la naissance, la religion, le devoir, l'honneur, les lois, avaient élevées vainement devant eux ! Là, tout en gardant une sévérité nécessaire, la conscience est contrainte souvent à d'étranges retours. Et quant aux orgueilleux qui arrivent le front haut et le cœur sec à ces redoutables spectacles, souvent ils apprennent là, pour la première fois, la compassion et l'humilité. Pourquoi ne pas le dire? 11 y a des fautes que beaucoup d'hommes sont sûrs de ne jamais commettre. Il y en a d'autres pour lesquelles il ne leur a manqué peut-êlre qu'une passion plus vive, un obstacle plus incommode, une tentation plus violente, en un mot l'occasion.
Si la défense des accusés devenait pour un avocat l'emploi banal et l'occupation insouciante de chaque jour, je conviens sans peine que cette pitié intarissable et cette ardeur toujours prête pourraient prendre auxyeux du public des dehors suspects; les plus brillants succès ne sauraient absoudre ces jeux d'esprit où le talent n'est pas seul en péril. Mais quand, après y avoir bien songé, un orateur habile accepte le patronage d'un accusé; soit qu'il atteste, seul, l'innocence d'un malheureux accablé par de fausses preuves; soit qu'il répète le cri de la passion qui se confesse elle-même; soit qu'il raconte un de ces hasards effroyables qui donnent à quelque accident imprévu l'ap-
parence d'un crime; il n'y a pas d'entreprise plus digne d'attention et de respect; il n'y en a pas où le caractère, la conscience, le cœur de celui qui parle, soient plus en jeu ; où l'homme enfin paraisse et se livre par plus de côtés à la fois.
M. Chaix d'Est-Ange sentait plus vivement que personne le poids de ces tristes épreuves. Il s'y engageait en frémissant; il les voyait approcher avec une anxiété contre laquelle les plus éclatants succès n'ont jamais pu l'aguerrir; c'était pour lui comme des crises périlleuses où il lui semblait à chaque fois qu'il allait risquer toute sa vie. Rien ne peut exprimer le trouble qui précédait pour lui ces grandes journées, et l'agitation de ces veilles laborieuses où parfois cette nature nerveuse, montée par le travail, irritée par la fatigue, excitée par l'attente, semblait tout à coup se détendre et se brisait en sanglots.
Mais, une fois la lutte commencée, cette organisation robuste retrouvait sa puissance et son infatigable ressort. L'avocat s'emparait de sa cause et s'y abandonnait tout entier. Toutes ses facultés y étaient tendues, attachées et comme fixées. Il la couvrait par tous les endroits en même temps; il la surveillait avec une attention jalouse; amis ou ennemis, il n'y laissait entrer personne. Il la possédait seul, il la protégeait seul, il la menait seul, avec ardeur, avec prudence, et avec une vigilance passionnée qu'aucun hasard ne pouvait surprendre.
Nul n'a réclamé plus hardiment que lui tous les droit? du barreau dans les afîaires criminelles, et ne les a fait respecter avec plus d'énergie. Entre le magistrat qui
accuse et l'avocat qui défend, il ne voyait aucune préséance, aucune supériorité nécessaire; et ce n'est pas à lui qu'il aurait fallu demander cette condescendance timide qui fait souvent balbutier à des lèvres novices des politesses obséquieuses, ou qui semble excuser comme une témérité l'accomplissement du plus sacré des devoirs. « Monsieur le Procureur général, au talent près nous sommes égaux, » répliquait-il un jour à une interruption inopportune! — et cette fière réponse, où l'on verrait à tort une épigramme, était la revendication légitime d'un droit nécessaire à l'honneur de la justice autant qu'à la liberté de la défense.
Plusieurs de ses plaidoyers sont demeurés dans les traditions de nos Cours d'assises comme des légendes touchantes ou terribles. A quoi bon les analyser froidement? on lira ce que j'en ai pu sauver. Dans ces pages effacées à demi, on pourra ressaisir le mouvement, le dessin, ces grandes lignes où, à travers les hasards d'une improvisation brûlante, les faits venaient se ranger dans un ordre merveilleux; on suivra ces rapides récits qui, sans digressions, sans détours, sans déclamations stériles, par le seul effet de leur marche agitée, portaient peu à peu la terreur, la pitié, le trouble dans tous les cœurs. Mais la couleur, le trait, l'accent! Le geste indigné ou suppliant tour à tour!... La voix émue et vibrante, pleine de larmes ou de colère!... La vie enfin, ce souffle enivrant de la parole, qui fait de l'éloquence le plus puissant et le plus fragile de tous les arts!... Il n'y faut plus songer; tout cela s'est évanoui pour toujours.
A force de travail, de succès et de bonheur, M. Chaix
d'Est-Ange arriva, très jeune encore, à cet honneur suprême qui, dans nos vieux usages, achève et consacre les renommées judiciaires. Il avait quarante-deux ans à peine lorsqu'il fut élu bâtonnier.
Il allait gouverner un peuple étrange : des hommes que le monde connaît mal, qu'il craint beaucoup, qu'il raille souvent, honore à regret, et dont il sollicite chaque jour les services sans se piquer d'en garder longtemps la mémoire.
Les avocats, il est vrai, ne ressemblent à rien de ce qui les entoure, et je comprends qu'ils soient pour bien des esprits l'objet d'une curiosité défiante. Placés au milieu même des idées, des passions et des affaires de leur temps, au plein courant du siècle et pénétrés de tous les souffles qui l'agitent, ils ont gardé dans leurs traditions, dans les règles sévères qu'ils observent, aussi bien que dans les plis de leurs antiques robes noires, l'empreinte vivante du passé. Je ne crois pas que nulle part en France on trouve un type mieux conservé de la vieille bourgeoisie dont ils sont les enfants, et dont ils ont retenu, comme un air de famille, les qualités généreuses et les incommodes défauts.
En morale, les lois séculaires de leur profession entretiennent chez la plupart d entre eux des vertus hors d'usage, une dignité un peu surfaite, un désintéressement superbe et naïf qu'aucune déception ne peut rebuter; enfin une indépendance rétive qui ne relève en rien de la fortune, que ne tentent pas les honneurs; et qui semble à beaucoup de gens la plus prétentieuse des niaiseries.
En politique, depuis d789, ils n'ont pas avancé d'un
jour, il n'ont pas reculé d'une idée. A travers tous les mécomptes et au lendemain de tous les revers, ils croient à la force inaltérable du droit, de la loi, de l'intelligence qui discute et qui gouverne; enfin aux renaissances les plus inespérées de cette liberté cent fois vaincue, dont les excès même et les malheurs n'ont jamais découragé leur foi crédule. Leur humeur frondeuse n'accorde pas à la puissance souveraine des faits la prompte obéissance qu'elle obtient ailleurs. Ils argumentent, ils protestent lorsque depuis longtemps déjà personne ne les écoute plus; et, quand les institutions elles-mêmes viennent à manquer à leur éloquence, les malices de leurs causeries les consolent encore des défaites de leurs discours.
Mais, avec tous ces travers, ils ont une expérience consommée des hommes, la science pratique de la vie, une sagacité aiguisée par de continuelles épreuves, un bon sens rapide et sûr, — enfin ce génie de tout comprendre, qui les rend nécessaires dans les gouvernements mêmes où l'on croirait pouvoir le plus aisément se passer d'eux.
Rien n'est plus curieux que cette mêlée de tant d'esprits actifs, venus de partout, doués des instincts les plus divers, préparés par les éducations les plus contraires, et gardant, sous une même règle et dans de communs travaux, leur type d'origine, leur accent natal, et comme le pli naturel que rien no peut efFacer. Il y a là des âmes tout unies, plus droites que des lignes \ des hommes dont
1. "... Je Uduvo dos ànios plus droites (|iie des lignes, aiin;int la vertu cornine nalurellement les chevaux trottent... » (Madame de Scvigné, 21 juin KiSO.)
l'honnêteté candide ne connaît ni pour eux-mêmes ni pour ceux qu'ils défendent les secrets détours et les expédients qui mènent aux rapides succès. Mais on y trouve aussi des natures alertes, droites, naïvement intrigantes et remuantes, qui, même dans les plus justes causes et dans leurs ambitions les plus légitimes, ne veulent pas laisser à la justice seule tout l'honneur de la victoire, et lui prêtent encore les finesses inutiles de leur infatigable dextérité.
Au barreau, les intelligences et les talents ne sont pas moins mêlés que les caractères. Les uns plaident une cause comme ils laboureraient un sillon, avec patience, avec constance, avec l'application et le respect dus à une tâche nécessaire; ils ne songent à y rien ajouter de leur propre fonds, et leur logique robuste traverse du même pas les épisodes les plus émouvants et les détails les plus arides. Pour d'autres, il n'y a ni intérêts médiocres ni sujets vulgaires. Ceux-là tournent autour de leur procès jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'endroit favorable par où l'art et l'imagination y peuvent entrer; et, une fois maîtres de cette brèche, ils poussent jusqu'aux raffinements et jusqu'à la sensualité le plaisir déparier juste, et de donner au langage la couleur, l'harmonie, la.nouveauté, le mouvement, toutes ces forces secrètes que le prestige de la forme peut ajouter à l'expression exacte de la pensée.
Il n'y a guère de profession oii l'inégalité des intelligences amène dans les situations et dans les fortunes des contrastes plus sensibles. Nulle part la vanité publiquement humiliée n'a moins^de retraites ; nulle part la pau-
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vreté n'est aux prises avec de plus poignantes épreuves et (le plus héroïques scrupules. Mais une sorte de familiarité fraternelle rapproche les distances, adoucit beaucoup d'amertumes, déconcerte l'envie; et, comme il arrive souvent dans les carrières où le hasard a sa place, la médiocrité se console de ses mécomptes en rêvant des revanches lointaines, tandis que la misère elle-même confie ses illusions secrètes aux dieux inconnus de l'avenir.
Quoi qu'il en soit, et si présomptueux que puisse paraître ce jugement, j'ose dire qu'on chercherait vainement une réunion d'esprits plus éclairés, plus libres, plus ouA'erts à toutes les idées, mieux préparés à tous les hasards, moins étonnés des faveurs ou des revers de la fortune; enfin, au milieu des mœurs très effacées de notre temps, une société qui soit restée plus originale encore, et au fond plus vraiment française.
M. Chaix d'Est-xVnge arrivait au bâtonnat aune époque où le barreau comptait pour beaucoup dans l'estime publique. Il s'efforça de lui conserver sa place et son rang dans le monde. Il fut sans pitié pour ces doctrines faciles qui, sous prétexte de les rajeunir, voudraient corrompre nos vieilles mœurs. Il ne laissa porter aucune atteinte à ces règles étroites de délicatesse et de probité qui sont le point d'honneur de notre noblesse roturière. Il ne souffrit pas qu'au Palais la rivalité de l'argent remplaçât l'émulation du talent, et que le cabinet d'un avocat pût devenir une de ces agences bâtardes où des courtiers de procès et de plaidoiries organisent des tarifs surfaits et des concurrences mercenaires.
.' Mais, en même temps, l'Ordre dont il était le chef se vit entouré au dehors d'un luxe inusité. Une large hospitalité conviait les plus obscurs même et les plus pauvres d'entre nous avec les personnages les plus renommés, artistes, magistrats, orateurs, ministres de la veille et ministres du lendemain. Les rencontres les plus imprévues rapprochaient les illustrations les plus diverses. Quant à nous, perdus dans cette foule brillante, nous regardions, nous écoutions avidement; et nous éprouvions ceite agitation salutaire, cette émulation féconde qu'excite dans des cœurs de vingt ans la vue d'un homme célèbre ou le retentissement d'un grand nom.
Rien ne manqua à l'éclat de cette royauté laborieuse et heureuse. Une grande affaire criminelle fournit au bâtonnier la fortune singulière d'aller plaider hors de France, et ce fut pour lui l'occasion d'un triomphe inouï, qu'il reconnut en laissant sur son passage un modèle accompli de l'éloquence judiciaire ^
Bientôt après, il eut à soutenir les droits des avocats dans une de ces aventures fâcheuses dont leur histoire offre plus d'un exemple.
, L'alliance de la magistrature et du barreau sert de texte depuis longetmps aux mercuriales les plus somptueuses et aux allocutions les plus touchantes. Mais cette concorde séculaire ne va pas, à travers les temps, sans quelques malentendus et quelques mécomptes. Nos traditions nous ont conservé la mémoire de plusieurs de ces grandes querelles de Palais, et c'est à l'une d'elles qu'il y a deux