PAROISSE DE NOTRE DAME-DES CHAMPS
Rustre Dame des Cbans.
(Livre Veri.)
Naguère encore cachée sous les grands peupliers de son cimetière , l'église de N. -D. -des-Champs , comme ses voisines , St-Saturnin et St-Martin , s'élevait au-milieu des arbres , des vergers et des moissons. Aujourd'hui sa vieille tour se dresse sur une belle place, une des plus belles du monde pour son panorama , au-dessus de quartiers jeunes et riants. Bâtie sur le plateau culminant de la montagne d'Avranches , elle appa ■
i Voir l'art, de Saint-Martin. — a AvrancUes et ses rues , p. 4o. — 3 Jpud M. Cousin. — 4M. Fulgence Girard, Annuaire, p. 67.
rait de loin , au milieu des aspérités des toits , comme le bloc le plus élevé d'une vaste carrière. Elle cache dans sa côljère du nord une partie très-ancienne, fragment probable de l'oratoire primitif t une fenestrelle d'une physionomie romane. Le transept du Nord représente une seconde époque , le xiu* ou le xiv* siècle; la tour avec sa voûte aux nervures prismatiques représente le xve ; le reste appartient au xviT siècle et est dâ aux restaurations et agrandissemens faits par un curé de cette église , qui , altérant le type chrétien , changea sa disposition cruciforme en accolant au chœur des bas-côtés. C'était M. Dcmoui , promoteur du diocèse sous Daniel Huet , conseiller du roi, lieutenant-général en l'Élection, subdélégué de M. Foucault, l'intendant de la Généralité de Caen, et commissaire de MM. les trésoriers de France *. La tour qui flanque l'église au sud entre la croisée et la nef, est un obélisque carré, à toiture conique , sans autre ornement extérieur qu'une fenestrelle trilobée. Le transept septentrional est simple, mais élégant à l'intérieur. Son gable est percé de deux fenêtres inégales dont l'une en anse de panier est un ouvrage du xvir siècle, l'autre est ogivale , mais ne doit pas être contemporaine du gable luimême. L'intérieur de ce transept forme une seule travée, dont les arcs arrondis retombent sur des modillons ornés de feuilles palmées. L'arc qui unit ce transept à la croisée est une ogive large et obtuse. Son archivolte, dont les moulures sont assez pures, vient mourir dans le pilier sur un petit cul-de-lampe. L'arc opposé, seul reste du transept correspondant, accuse Je même travail et le même temps. Quatre arcades ogivales , plates et raides, triste spécimen de l'ogive à la fin du xvir siècle, oeuvre de M. Demoui — rector (1671) , — séparent le chœur des bas- côtés. La nef a été réparée en 1677. Elle est éclairée par six fenêtres simples en anse de panier. La façade occidentale , qui présente à ses angles d'anciennes pierres , est
i M. Fulgeucc Girard, Annuaire, p. 73.
percée d'une assez jolie rose prismatique à sept feuilles , aujourd'hui bouchée à cause de l'orgue , dont on pourrait dégager les arêtes à l'extérieur. Elle a été faite sur le modèle de celle de Ponts. Deux fenêtres des bas-côtés datent de 1671. Les marches de la communion ont été construites avec des pierres tombales. On y lit encore quelques inscriptions. On remarque celle de M. Le Court , imprimeur et échevin d'Avranches. Il y avait encore une belle dalle, fastueusement écussonnée , celle d'Hippolyte de Rosnivillain , de Marcilly , chevalier de Saint-Louis, qui, accompagnant de nuit Mroe la maréchale d'Estrées , tomba dans le Puils-de-l'Hivet t où il se noya Dans le cimetière de cette église furent enterrés un grand nombre de Nu-Pieds , tués dans l'attaque du colonel Gassion. La soldatesque victorieuse pilla les trois églises des faubourgs , et , selon un registre de N.-D.-dcs-Champs ,
ou alla o jusqu'à fouir les tombeaux pour y chercher des
trésors2. »
Les travaux d'agrandissement de cette église sont dus à deux curés , M. Demoui , qui a inscrit son nom sur ses constructions, et à M. J amont, prêtre de cœur3, dont la pieuse vie a été écrite et se voit dans les Mss. de M. Cousin. Voici ce que dit l'auteur des travaux de AL Jamont : a II fit allonger considérablement la nef de son église , y fit faire plusieurs belles croisées , et sans parler de travaux considérables faicts au mairrein, à la couverture, au lambris, aux bancs de l'église, et au pavé , six ou sept figures de saincts bien étofées , et la balustrade de fer ou appui de la Communion , sont autant de monumens de ses libéralités. » La Révolution fit de cette église
i Dan» la nuit du a8 novembre 1720. Mss. du D» Cousin. — a Mss. du Dr Cousin. A la suite des noms raturés des Nu Pieds. Ils ont été rétablis par M. Laiané , l'exact historien de cette révolte dans notre localité : voir ses trois opuscules. — 3 Dont l'a ua gramme est ton ami, dit M. Coumo.
un magasin à fourrage ; les stalles , d'un assez beau travail, allèrent à l'église de Ponts , et les colonnes torses de l'autel y a Céaux.
I/évêque François Péricard établît le Rosaire dans l'église de N.-D.-des-Champs en 1601 , et il fit venir à ce dessein le frère J. Joncant, prieur du monastère de Coutances. La même année, il fit imprimer à Avranches un des premiers livres* sortis de la presse locale , le Manuel du Rosaire \ D'après le Pouillè du diocèse , cette église avait pour patron le chantre de la cathédrale, avec 300 liv. de revenu*.
En face de cette église est le collège. Ce serait une intéressante histoire que celle de l'enseignement dans l'Avranchin depuis Lanfranc qui professa dans sa capitale au milieu d'un immense concours, dans lequel se trouvèrent d'illustres élèves qui portèrent la mitre comme Jean d' Avranches, ou le pallium comme Anselme de Cantorbéry, ou la tiare comme Alexandre il Elle comprendrait l'enseignement donné près de notre cathédrale , les cours et les éludes du Mont Saint- Michel3, les leçons données dans le séminaire , dans le collège , dans l'école centrale, dans l'école secondaire actuelle. Les noms , la biographie et les travaux des élèves et des maîtres illustreraient cette histoire qui devrait se confondre avec i'his-
x Mu. du D» Cousin, tom. vi. Ce fait reculerait au moins au commencement du xvn* siècle l'établissement d'une presse a A Tranches. M. Pluquet (Ann. dû la Manche, an. 1839) se serait trompé en donnant a cette ville pour premier imprimeur Phil. Motays qui s'y fixa en i65o, qui se servait de bon papier et de caractères passables. En môme temps que ce dernier vivait un autre imprimeur, Menuet, qui publia en 1664 , in-t a , ta Fondation dé régla* et abbaye du Mont Saint* Michel, des miracles» reliques et indulgences , par Feuardent, qu'il ne faut pas confondre avec un ouvrage du môme auteur, ayant à peu près le même titre, et imprimé à Coutances et non pas à Constance comme le dit le père Lelong. (Bibl. hist., tom. 1", p. 758.) — a Pouillè du diocèse , p. »5. — 3 Cours cités par D. Huynes et Th. Leroy, passim*
toirc littéraire et intellectuelle de l'Avranchin f. L'ancien collége , annexé au séminaire , long-temps dirigé avec celui-ci par les Eudistes , était une modeste maison qui occupait le terrain du jardin du collège actuel , et dont la façade régnait sur l'emplacement des deux pavillons qoi sont le cabinet de physique et la bibliothèque. Elle était cependant appelée la grande maison , car on lit que ce fut dans la grande maison du collège que mourut , en 1693 , Sébastien Dodeman , principal , chanoine et vicaire-général. A la fin du xvr siècle , un écrivain local disait : « Le collège est un des meilleurs et des pins fameux de Normandie2 » ou, selon Merrian— inter laudatoria et ceUbrwra Normannia!*. Vers 1780 , l'insuffisance de l'ancien local engagea la ville et Févêcbé à construire un bâtiment neuf. Monseigneur de Bclbeuf , dans un mandement, fil appel à la générosité publique. Des souscriptions abondantes forent recueillies4, et l'édifice actuel , qui est le plus régulier et à la fois le plus élégant de la ville , s'éleva sur les dessins et la direction d'un homme honnête et iOustre , qui fut à la fois agronome , linguiste et architecte , M. Le Berriays*. La Révolution ferma le collège dont le principal était M. Servain*.
i M. Daniel, recteur de l'académie de Caen, a sollicité et obtenu de* collèges la rédaction de leur histoire. Quelques monographies ont paru dan* le Bulletin académique.— a François Desrues , Descrip. de la France. - Dans ce siècle et le suivant, les distributions de prix se faisaient dan» l'église Saint-Martio , ordinairement sous la présidence de l'évôque, et on y faisait des plaidoiries. M. Cousin , pauinX — 3 Ew Topo g. Galli». — 4 On Toit à la bibliothèque à'àVranches un registre sar lequel sont inscrits les souscripteurs et les souscriptions. On remarque celle de II. Oury, originaire de Genêts, négociant à l'Ile-de-France , a,4oo ; celle de M. de La Martre, propriétaire à Saint-Domingue, 4qo; et les nombreuses libéralités de M. de Montitier, a qui le bureau adnûoUti alif du collège conféra le titre de membre honoraire. — 5 Voir l'article de Brecey. — 6 11 a laissé des notes utiles pour une histoire du collège.
Le Directoire le rouvrit pour y placer, vers 1797, Técole centraie du département, volée par la Convention'. On ajouts aux bâtimcns du collège les deux pavillons en style Messidor qui ferment le parallélogramme du côté du jardin. Un de ce* pavillons reçut un fonds de livres tirés du chapitre , du séminaire , des monastères , surtout du Mont Saint-Michel , et d'autres dépôts du département. Telle fut l'origine d'une bibliothèque , dont on peut louer la composition , et dont la célébrité, comme trésor de manuscrits , est peut-être plus grande encore à l'étranger qu'en France. L'enseignement de l'école centrale, degré intermédiaire entre nos collèges et nos Facultés, fut très- distingué , fait par des hommes d'élite et suivi par des élèves déjà âgés, que nous trouvons aujourd'hui aux sommités sociales. A la création de l'Université (1er mai 1802^ l'établissement reprit le nom et l'organisation du collège. La bibliothèque avait souffert dans la période républicaine. Ver* 1819, Al. de Saint-Victor, poète élégant et savant bibliophile,reconstitua, classa et catalogua ses livres et ses manuscrits2. Son œuvre est continuée par £UL Motet , qui allie une extrême obligeance à une science modeste , spécialement consacrée à illustrer la localité3. Depuis 1830, grâce à l'intervention de la ville et de la députation , elle est l'objet tout particulier de la générosité d u gouvernement 4;
i L'auteur a présenté en détail l'organisation de l'école centrale d'Àvranches dans une biographie de M. Le Chevalier, professeur d'histoire naturelle à cette école* — a Voir à la Bibliothèque son Catalogue par ordre de matière avec son Introduction. — 3 11 est auteur d'un ouvrage iutitulé Avranciies, ses rues et ses environs, r-4 H & d'ailleurs bien reconnu son importance. L'inspecteur des bibliothèques publiques, M.Ravaisson, a consacré une do u raine de jours à son dépouillement, et a fait un rapport an ministre (i vol. io-8» Rapports.} 11 chargea l'auteur de relever les variantes de deux *fss. inédits de Cicéron : il en trouva plus de douze cents dont- l'inspecteur a publié les principales dans son Uvre. Un élève de l'école des Charles, M. Ta-
"Sur la place où s'élève l'église de N.-D.-des-Champs s^ouvre la barrière du Jardin des Plantes, l'ancien jardin des Capucins. Il s'abaisse en deux terrasses sur le flanc de la montagne et regarde un de ces paysages magnifiques qui n'ont besoin que de la consécration d'une plume habile pour avoir la célébrité des merveilles. Indiquer avec simplicité les plans et les principaux points d'un paysage, est la loi qui doit présider à la description des choses sublimes et en particulier dans les livres consacrés aux monumenset à l'histoire : deux larges bassins blancs et sinueux , qui encadrent un triangle de bois et de verdure , au-delà des totcaux semés de clochers, de châteaux, de villages, au centre, blanche arène bordée de vertes campagnes , la grève avec 1a pyramide aiguë du Mont St-Michel et le roc tumulaire de Tombelène , à l'horizon la Bretagne vaporeuse et noyée , et la mer unie et brillante , où les navires passent comme des oiseaux : tels sont les principaux points do tableau. Ce beau jardin d'un monastère , cette religieuse retraite rut ouverte au public et à la science botanique, lors de la création de l'école centrale. Le premier professeur, M. Perrin, fit la disposition matérielle du jardin ; M. Le Chevalier, son successeur, nommé en 1800, compléta son œuvre et porta le catalogue jusqu'au chiffre de 2,357 espèces M. Dubuisson, son collaborateur et son ami, lui succéda , et laissa en mourant la direction à son élève distingué, M. Bataille , qui associe à la science de la Flore locale la science9
rannr, auteur de la traduction du poème <FAbbon,y passa un mois, et fit le catalogue raisonné de ses Mss. Si l'auteur se permettait de se citer encore, il mentionnerait la copie qu'il a faite d'un petit poème en distiques, intitulé Aurea Capra, qni a paru dans uq savant ouvrage -de M. Edelestand du Méril, les Poésies latine* antérieure» ■eu zn* siècle. On sait que M. Cousin y trouva un des deux Mss. sur lesquels il a publié le Sic et Non d'Abeilard.
î Les développcmens du Jardio botanique ont été exposés en détail par l'auteur dans la biographie de M. Le C lie va lier. — a M. de Urcbisson cite M. Bataille dans sa Flore de Normandie, comme un des explorateurs qui l'ont aidé dans son livre.
et la culture des plantes de serre dont ses découvertes ont augmenté les variétés. Considéré comme un objet d'études, comme un herbier vivant , le Jardin botanique f dans ses conditions de localité et d'étendue, ne peut , pour être utile, offrir autre chose que la Flore de l'Avranchjn. Le jardin des Capucins avait un autre caractère qu'un jardin botanique et une* promenade publique : « on se souvient encore de ces jardins si bien cultivés , que décoraient de hautes charmilles élégamment taillées, de ce bois silencieux dont les arbres se groupaient si heureusement, et au fond duquel on rencontrait une humble chapelle, ombragée par des rameaux touffus'... » Cette chapelle , qui servait de poudrière pendant la Révolution, a été démolie. Un jeune if, dans le bas-jardin vers le sud-ouest , indique sa position2. Sur le rocher du monticule, dont les aspérités furent recouvertes par la terre des redoutes élevées à l'entrée de la ville contre les Vendéens , près d'un bloc qui figure parfaitement un dolmen , a été érigé comme fabrique pittoresque et comme ruine historique, le portail roman de la chapelle de Bouillé par la Société d'Archéologie , qui a donné à Avranches le spécimen d'un style dont elle n'avait aucun échantillon.
Devant ce jardin se passa une des scènes les plus horribles de la révolte des Nu-Pieds, à laquelle les femmes elles-mêmes prirent part. Poupinel , ou plutôt , comme le soupçonne M. Laisné , un nommé de La Cour qui fut pris pour un agent du fisc, étant poursuivi , se réfugia dans le couvent des Capucins. On força le couvent , et bien qu'il eût été revêtu d'une
i M. Motet, AvraneUtt ut rtttt tt tes environt , p. i35.— a Le Jardin des Plantes a été une école d'où le goût de l'horticulture s'est répandu dans toute la ville. A Tranches est la ville des fleurs, et pour développer le mot d'un Fleuriste, on peut dire : « la Toitraine est le jardin de la France, l'Avranchin le jardin de la Normandie, et Avranches le parterre de l'Avranchin. •
soutane , il fut reconna. On lui donna un quart-d'heure pour se confesser , on l'entraîna dans le Planitre de Changeons, et des femmes lui crevèrent les yeux ; après avoir été accablé de coups , il fut jeté vivant dans une sablonnière où on l'en* terra sons les pierres. M. de Bréménil dit que l'effigie de celui qu'il appelle Poupinel , représenté les yeux crevés et en robe de magistrat, a long -temps été peinte sur la muraille du cloître des Capucins d'Avranches. Elle fut effacée dans la suite, et en 1750 on y substitua la statue de saint Félix. . Le jardin nous mène au Couvent, ombragé par son beau cèdre du Liban , qui n'a que l'âge de notre siècle ; mais rien de monumental ne peut nous y arrêter. Il fut bâti en 1618 par la permission et les secours de l'évôque François Péricard *. En 1698, il y avait douze religieuses a. Après la Révolution , des Ursulincs s'y établirent et y sont encore aujourd'hui ». Miss Costello décrit ainsi cette maison : « A démi-caché par les grands arbres est le couvent des Ursulines , bâtiment an~ cien , d'un aspect sombre, avec une grande quantité de toits inclinés , irrégulièrement groupés ensemble et rendus pittoresques par une vigne luxuriante qui court sur les murs et les fenêtres *. »
Contigu au Couvent des Capucins, s'élevait le Couvent des Bénédictines dont les bâtimens s'appellent aujourd'hui les Casernes. Une phrase de Prevot d'Exilés , citée par M. Blondel , répétée par d'autres historiens s , a fait croire qu'il existait en *e lieu un couvent de Sainte -Anne, fondé par Roger de Montgbmmery, où, suivant cet historien0, Guiilaume-le-
i Mss. de M. Cousin , 5* vol. — a A/cm. sur la généralité de Caen , par M. Foucault. — 3 Appelées de Vire par le maire M. de Bréménil. - Bf. Haiiby, Avr. and ils vicinty » p. 10a. — 4 A Summcr amongst the bocages and the wines, chap. v, t. i«r. — 5 M. Desroches, chap. xi , t. i". — 6 Vie de Guillaumc-le Conquérant. - Depptrg a rectifié l'erreur et a mis Arranchei au lieu d'AImenèches.
Conquérant mit ses deux filles qui le consistaient par lear inconduite. Il s'agit de l'abbaye d'Almenèches , au Perche, dont le nom a été confondu avec celui d'Avranches; car le Couvent de Sainte-Anne , au faubourg d'Avranches , fut fondé le 5 décembre 1635 Il fut uni à l'abbaye de Moutons en 1693, et le nouveau couvent s'appela le Prieuré royal de Moutons. Le Gallia Chrùtiana présente la série des abbesses du couvent et du prieuré : voici son récit complété de quelques notes.
Catherine de Gaston , sœur professe de la Sainte-Trinité-de- Poitiers , fixa sa demeure à Avranches , avec quelques religieuses, l'an 1635 , le 5 décembre ; là elle établit un couvent de femmes (Parthenonem), qu'elle gouverna pendant dix ans, jusqu'en 1645. Maltraitée par ses sœurs, elle retourna à Poitiers pour y mourir. Sa petite-fille , — virgo piissima, — fut chassée du monastère. Alors une administration fut organisée; mais elle dura peu , car Marie de Froulay, sœur du comte de Tessé , maréchal de France , religieuse de Tordre de Saint- Dominique dans le Maine , appelée par son oncle Gabriel de Froulay , évêque d'Avranches , prit l'habit de son ordre à Montmartre , et alla à Avranches , dont elle dirigea la communauté. Elle mourut en 1685 , emportée par la petite vérole : elle fut enterrée dans l'église , du côté de l'évangile a. Suzanne de Froulay, sa cousine germaine , lui succéda et mourut en 1689. Après sa mort fut faite l'union des deux maisons de Moutons et de Ste-Anne en une seule qui garda le nom de Moulons. Les abbesses qui la gouvernèrent furent : 30* Marie- Madeleine de Médaillan de Montataire3, ou plutôt de Lesparre , du couvent de la Ste-Trinité-de-Caen , prieure du couvent de Lassay dans le diocèse du Mans , la première après l'union; elle prit possession le U août 1694. Elle administra sept ans, et, pour assurer la paix, elle se retira à son an-
i Gallia Christ , t. n. — a Mss. de M. Cousin, t. ix,p. io. — 3 CalL Christ.
cien couvent de Lassay, où elle mourut eu 170A. 31' Marie de Cervon , de Bretagne , religieuse de St-Sulpice-de-Rennes. Elle prit le siège abandonné par la précédente. Elle éleva , en 1713 , les hardis bâtimens du côté du Nord. Le GalUa Christiana dit qu'elle gouverna dans une paix profonde; cependant son administration fut marquée par ses démêlés avec l'évéque sur la nomination au prieuré du Bosq. 32e Mm* de Yargemont, nommée abbcsse par le roi en 1749, le jour des Sts apôtres Pierre et PauL Sous son administration , il y avait vingt religieuses, quatre sœurs converses et quatre domestiques; le revenu était de 2,687 liv4. 33e M"" de Vassy. Elle donna sa démission. ZU* Marie- Angélique Fournier. Elle .mourut en 1755. 35a Mm* de Coetlogon. Elle était abbesse à l'époque de la Révolution2.
Dans cet amas de constructions qu'on appelle la Caserne , il y a deux parties monumentales, le cloître, galerie inachevée, avec l'escalier de même style , aux arcades légères , dont le pilier carré imite l'élancement de la colonnette gothique, et la muraille hardie du bâtiment qui règne sur la rue Sauguière, dont les caves sont d'une forte construction et d'un bel effet. Sous les arcades cintrées du cloître s'ouvrait le réfectoire , aujourd'hui la salle de spectacle ; la principale pièce du grand corps de logis était le dortoir, bâti au commencement du xvnr siècle, comme l'indique cette inscription : « Madame de Cervon , abbesse de Moutons , a fait bâtir ce dortoir. An 1713. » Ce fut sous l'épiscopat de «Daniel Huet, le 16 septembre 1693 , que fut faite la cérémonie de l'union des religieuses de Moutons à celles de Sainte-Anne ; ce fut ce prélat qui posa la pierre angulaire sur laquelle on lit : « Benedic , Domine , domum tuam. * L'église , signalée par ses quatre fenêtres en anse de panier ,
i M. Fulgence Girard , Annuaire. — * Expilly disait en 1763.... Il j » à Avranches un prieuré de Bénédictine» dont la communauté e«t toujours nombreuse. (Dict. dés Gaules.)
règne sur le même côté et sert maintenant de classe à l'école mutuelle. Elle ne renfermait rien de remarquable que les lombes des abbesses. La chaire du maître occupe la place de l'autel, à l'époque de la Révolution , il y avait à l'abbaye de Moutons seize religieuses et un grand nombre de pensionnaires.
La ville moderne d'Àvranches a deux faubourgs , Malloué avec une partie de Ponts, et le Pont-Gilbert : ils appartiennent à la paroisse de Notre-Dame-des-Champs, le premier en. partie , le second en totalité.
Malloué , malè locattis , mal placé ou mal affermé , selon M. Cousin , iUaudatus selon Robert Cenalis1, ou plus probablement nom d'homme , est un ancien fief. Il est question du seigneur de Malloué dans une charte latine du xav siècle2. André de Malloé , avec Guillaume de Pellevilain , donna aux religieux de la Luzerne , en 1274 , les logis et les étaux du marché d'Avranches , avec les places , les fonds de terre et le droit de seigneurie. André de Malloé était propriétaire et G. de Pellevilain , suzerain. Philippe-le-Hardi confirma celte donation. Dans les Grands-Rôles de l'Echiquier , pour la fin du xir siècle , on trouve le nom de Gislebert de Maloe , sans doute un de ces Gilbert, de la famille des vicomtes d'Avranches, qui ont aussi nommé Pont-Gilbert8. Il est cité dans l'article de Geoffroi Duredeot , — prœpositus de Abrincis — et près de Rie, de Apiileio.
A l'entrée de ce faubourg , au pied du Gçand-Tertre , * l'endroit des excavations , était la chapelle de Saint-Nicolas , appelée dans le Pouillé4 Maladrerie Saint-Nicolas-d'Avrancbes, de fondation royale avec un revenu de 300 liv. Ailleurs , le même Recueil lui donne 400 liv. de revenu , avec le grand
i llierarch* Neustriœ» — • a Ap. M. Detroche», HUi. </« Mont Saint* MicUl, ebap. »5. — 3 Stapleton, Observ. on Ike GruHrRaU* of tk$ Excheautr, t. i". — 4 Pouitlé du dioewe , p. 9.
aumônier de France pour patron. En 1623 * l'évêque François J'crrçard « touché de compassion des cris qu'on entendait de quantité de personnes vieilles et incapables de gaingner leur vie ainsy que de quantité d'autres pauvres , estrangez et pele* rins 1 , » annexa à l'Hôpital la chapelle Saint-Nicolas , avec tous ses reveuus, dont un consistait en « deux cent quarantehuit rasiaux de froment rouge3. » A quelle époque fut-elle fondée? Elle existait probablement en 1180 , car elle parait être mentionnée dans le Grand -Rôle de l'Echiquier pour cette année: « Cornes Cestriœ rcp. leprosù de AbrincU. XL. so. de etstât*. »
Un peu plus loin était l'Hôpital. Vers le milieu du xiir siècle, à l'époque où saint Louis acheta la propriété d'Avranches de Robert de Praere , fils du vicomte Richard , l'évêque Guillaume d'Otteillé transféra l'Hôtel-Dieu de cette ville dans le village de Malloué— in vicum Afauloue — dit Cenalis, mal copié par le Galiia Christtana, sur un terrain appartenant au scholastique. Au xvr siècle on lisait ce vers inscrit sur l'édifice :
Uute domui primum Guillelmus prœbuit ortum.
On a de cet évéque une charte dans laquelle on trouve des détails intéressant : « Comme la Maison-Dieu d'Avranches a été transférée du lieu où elle était moins utilement construite, sur les limites de la paroisse de Saint-Etienne-de-Ponts, comme elle est déjà réédifiée avec de grandes peines et des dépenses onéreuses.... Nous avons décrété que ledit Hôtel-Dieu aura on chapelain et un prêtre perpétuel , de peur que rien ne manque, — ne quiddesit.... Les dimanches et les autres fêtes de neuf leçons , nul paroissien de Ponts ne pourra y aller pour la messe et les autres offices.... Considérant qu'il est injuste et
i Cartulatre de l'Hôpital. — a Ilfid. — 5 Staphlon, Magnas Rotul. dé Scaecario, 1. 1", p. 4o. — 4 Af- M. Dearoohc» , tint, du Mont Saint- Michel, t. î", p. 097.
illégal d'améliorer sa condition avec le bien d'aulroi — cutn atieno suam çonditionem facere meliorem, — et de s'enrichir au détriment des autres , nous voulons que l'Hôtel-Dieu paie au scholastique d'Avranches — magistro scholarum — quarante sous tournois. » C'est à cette époque que se rapportent les pures ogives et les arcs élégans de la chapelle de cette maison, le spécimen le plus considérable et le plus élégant qu'Avranches possède de l'architecture ogivale. Le travail primitif est la voûte et trois baies de la face du midi. Une de ces svelles arcades a été décapitée , et forme une portelette carrée oblonguc. Les trois fenêtres qui éclairent le coin du pentagone , ogives plates et nues, sont d'une époque rapprochée et sont contemporaines sans doute de cette lourde ogive de l'horloge , qui écrase les sveltcs et frêles baies du xiip siècle. Or l'horloge ou — l'horologe — fut posée en 1730'. En 1731 fut construit le corps de la maison : l'entrepreneur devait « en mettre la clef à la main2. » En 1648 , l'Hôtel-Dieu d'Avranches rendait 200 liv3. L'Hôpital est baigné par le ruisseau de Pivette qui se divise sous ses murs en Pivette et en Chantereine — Contarana. — C'est sur ce ruisseau que sont les Moulins le Roy , ainsi désignés à cause des droits que le roi de France avait sur eux. Il est probable que leurs prés — prata Régis — sont désignés dans le Grand-Rôle de l'Echiquier pour l'année 1180, en même temps que la Châtaigneraie d'Avranches , très-souvent citée. « Fulch. Paienel hab. Castaneariam et prata Rcg. et feriam Sti Andréa, * Dans l'Aveu des biens de l'Évéché, présenté à François Ier par Rob. Cenalis , en 1550 4, l'évêque devait au roi par chacun an un épervier blanc pour les moulins nommés les Moulins-le-Roy, situés joignant les faubourgs d'Avranches et de Ponts. Sur le même cours d'eau est le lieu
i C art ul aire de l'Hôpital. — s* Les deux grandes anges de quarrcau furent faites en 1753. • Car'ulairc. «■» 3 Pouillé dn diocèse, p. a. — 4 Âp. M. Cousin, tom. ri.
SI
appelé Bouillant , sans doute du bouillonnement des eaux qui bondissent et murmurent dans cette profonde et rocailleuse vallée. II est désigné dans le Livre Vert — vicum- pcr quem itur apud Bottant ». —On trouve souvent en ce lieu des débris, particulièrement de larges dalles , qui ont fait croire à l'existence d'un édicule antique , d'un sacellwn suburbanum. En outre , de vieux titres appellent rue de la Déesse , le tertre de la Cour du Paradis qui conduit à Bouillant D'un autre côté , quand on considère que la croix pittoresquement plantée sur uu bloc brut de granit s'appelle la Croix-Sainte- Anne , qu'un des doués voisins-s'appclle le Doué-Sainte-Anne, on peut croire qu'il y avait là une chapelle consacrée à cette sainte , dont la fête est la principale de la paroisse voisine , Saint-Sénier.
L'analyse architecturale du dernier monument religieux d'Avranches nous suggère une réflexion , c'est que , quoique pauvre sous le rapport monumental, A vranches possède des spécimens de tous les styles, excepté de la Renaissance. Le portail de Bouillé représente l'époque romane , la chapelle de l'Hôpital le pur gothique, le vestibule du tribunal le XIVe siècle, le bascôté méridional de Saint-Saturnin l'époque flamboyante , son portail le style Jésuite , le cloître de la Caserne le cintre de la finduxvir siècle. Deux pilastres de son musée pourraient représenter la Renaissance, si, aux portes de la ville, l'église de Pouts n'offrait un spécimen de cette époque.
Le petit cimetière de l'Hôpital renferme une illustre dépouille. Lescure , tué à Fougères , dans la marche des Vendéens sur Granville , fut jeté dans la voiture de sa femme alors enceinte : les entrailles furent inhumées à Fougères, et le corps, enveloppé dans des peaux de mouton , arriva à A vranches dans ce terrible tête-à-tête. Ce fut là , au bord d'une grande route , qu'il fut enterré. M"" de Lescure , depuis M"' de La Rochejacquelin , raconte le fait dans ses Mémoires : « M. Ja-
1 Livré VêH, p. io».
gault tomba malade à Amodies ; on profité de cette circonstance pour ensevelir le cercueil C'est encore ponr moi un
sujet de regret de ne pas savoir où forent déposés ses restes. » Un historien des guerres de la Vendée dit : « Le cercueil qui contenait les restes de Lescure fut enterré secrètement dans l'ombre de la nuit sur une grande route près d'Avranches*. » Là détermination du lieu de celte sépulture enlève aux vers et à la note de Victor Hugo , sinon leur vérité poétique , du moins leur vérité historique :
t Cciu-Iâ promèneront des os sans sépulture Et cacheront leurs morts sous une Ici rc'obbcure Pour les dérober aux fivans. »
« La noble veuve de M. de Lescure emporta dans sa voiture le corps de son mari , et on l'euterra dans un coin de terre ignoré2. »
Il y a à Malloué deux anciens fiefs appelés le Noyer et le Motet. Orderic Vital raconte une histoire très-dramatique , relative à un trait de mauvaise foi , dont le héros est appelé seigneur du Noyer ; comme l'histoire n'a rien de précis et que ce nom est commun , il n'est pas possible d'affirmer qu'il s'agit du seigneur du fief situé à Malloué. Le Motet, dont le nom est si féodal, avec la terre de Belle-Étoile , donne son nom à une famille du pays. Ces deux fiels offrent des habitations tellement semblables qu'elles annoncent le même propriétaire. Un pavillon composé d'un perron , d'un portique et d'une logette, est appliqué sur la façade de l'habitation. Le portique d'un aspect original et élégant , se compose de deux jolies colonnes qui portent un linteau appuyé au mur sur deux culs-de-Iainpe 3.
Le second faubourg est le Pont-Gilbert sur la Sée.
î Bournisscux , Histoire des guerres dû ta Vendée, t. n , p. 1 56. — a Odes et fla/ladcs. La Vendée. — 5 Voir le fief de Belle-Éluilc à l'article de Saint-Sénier.
Le doux fleuve de Sée , à la grand ^arbe humide , Qui baigne desbordé, de son Terre liquide, Où follastreot nageant cent troupeaux escailles y Des vallons Avranchois les tapis esmailles
L'ancien pont de ce village , à la tête duquel s'élevait un édifice appelé le Pavillon , trois fois plus long que le pont actuel f se composait de deux ponts en bois reposant sur un îlot artificiel. Une partie a été noyée dans les remblais faits pour la chaussée du pont actuel. Celui-ci fut construit en 1788 par Lefebvre : l'évêque M. de Belbeuf en avait posé la première pierre. Ses trois arches surbaissées , ses piles rondes , le tore de son tablier , en font quelque chose de simple et de monumental. Il est indiqué dans un ouvrage important des Ponts-etchaussées avec les notules suivantes : Pierre , surbaissé , trois arches de 9,7, largeur du pont 9,7 , total des ouv. 29,2, surface du débouché 76 , Lefebvre 17882. Le nom de Gilbert est essentiellement septentrional et normand , car il y a dans le Domesday Book dix tenants en chef du nom de Gislebertus ; mais on peut préciser le fondateur du Pont-Gilbert : c'est uu des ancêtres des comtes de Chcsler , Gislebert , seigneur de Marcey, frère de Richard, vicomte d'Àvranches. Stapleton le dit assez positivement: « Mention of the land of Gislebert, frater vicecomitis (Richard d'Avranches) , occurs in the récital of the possessions 1 of the abbey of Saint-Sever ; and the bridge over the Sée below Avranches is saîd to have had from bim the epithete Pons Gùlebertus , he being lord of the adjacent parish of Marcey 3. » Ce seigneur se noya , l'an 1170 ♦ probablement à l'endroit où fut jeté le pont. Robert Cenalis dit aussi que ce fut lui qui lui donna son nom \
i Jean de Vitel , poète A vr anchois. Eaxrcictt poèt. La Prinse du Mont Saint-MichcL — t. Traité de la Construction de* Ponts, par Navicr, t. i*% p. ia6. — 5 Obstrv. on thé Groal-Rollt ofthê E*cl*aM. — KD» réCallicà, p. >6l.
Il y avait encore quelque temps avant la Révolution , à Pont-Gilbert, dans les prés du Coudra y, une chapelle dite de N.-D.-du-Coudray, appartenant à la famille Carbonnel, de Marcey, et , selon quelques-uns , à une abbaye , avec un chapelain spécial Elle était fréquentée par les habitans du village et par les sauniers , car là était le principal bureau de la gabelle dans le temps du Quart-Bouillon. Le seul souvenir matériel de cette chapelle est une statuette de Saint-Hubert1. Il est trèsprobable que c'est la chapelle du Coudray qui en 1698 fut designée dans la statistique de M. Foucault sous le nom de chapelle de Marcey, avec une taxe de 1200 livres2. Ainsi Avranches avait une chapelle au pied de chacun de ses tertres. Un auteur anglais peint assez heureusement la position de Pont-.Gilbert sous Avranches : « Le petit village apparaît pittoresquement situé à la base de la montagne sur laquelle se dresse la ville, comme la dépendauce modeste et retirée d'un puissant voisin , qui , pouvant la regarder comme au-dessous de lui , la prend sous sa protection 3. » A un autre point de vue , avec autant de vérité , une autre plume anglaise a pu écrire : « le sale , sablonneux et hideux village de Pont- Gilbert4. »
Il y avait près du Pont-Gilbert , sur la grève de Sauguière, le mardi gras , un divertissement dont on parle encore , et que relate un historien : il s'appelait la Grosserie. « Pour cet effet, dit Richard Seguin, l'évêque, les chanoines et les autres du bas-chœur s'armaient de chacun un bâton ayant une masse au bout, comme au jeu du Mail. Ils se rendaient sur la grève de la Saudière , auprès du Pont-Gilbert. Là on formait une partie de joueurs , divisés en deux bandes, et à une certaine distance de chaque côté on plaçait deux
i Possédée par l'auteur. — a Mèm. sur la généralité ife (am. — 3 M. Hatrhy, Avranches and its vicinity , p. 1 46. — 4 Mis» Cn«lello, loin. î", thap. r.
pierres , par lesquelles celui qui était assez adroit pour faire passer le jax ou boule de bois, avec la massue, gagnait la partie. Le signal pour commencer le jeu était donné par le son de la grosse cloche de la cathédrale. Alors l'évêque donnait le premier coup de crosse ; les chanoines continuaient la partie jusqu'à ce que quelqu'un l'eûl gagnée. Ils cédaient ensuite la place au bas-chœur , qui se divertissait à son tour, et tout le monde à la suite. Quand il était tem de ûnir les jeux, on sonnait la grosse cloche , et chacun rentrait à la ville »
Sur la falaise ou la hague qui surplombe au bord de cette grève , est une habitation dont l'origine est racontée par nos historiens locaux , brièvement par M. Cousin , avec étendue par M. de Bréménil , dont nous abrégeons le récit. Elle fut bâtie sous l'épiscopat de M. de Tessé , par G. Caillot , sieur de la Besnardière , chanoine et archidiacre de Mortain , qui eut beaucoup d'empire sur l'esprit de l'évêque. « Il fit bâtir en 1680 , la maison de la Biqueterie ; ce lieu était autrefois un peut coteau que l'on appelait la Vallée-ès-Mesjouan. Par ses soins , ce sol ingrat et stérile devint un séjour extrêmement agréable : des jardins charmans s'élevèrent en amphithéâtre , des bassins furent creusés , belles plantations sortirent du sein de la terre inculte et sauvage , et des murs considérables environnèrent cette jolie habitation. Caillot de la Besnardière y ût également construire une chapelle dédiée à Saint-Guillaume , son patron. M. de Tessé voulut qu'on nommât ce séjour Biqueterie , du nom de bique ou de biquet (petite chèvre), vu que dans le Maine, dont était originaire la famille de Tessé , on appelle ainsi les petites habitations de campagne. Celle-ci était si agréable, la vue en était si maguifique, l'ameublement si commode et si élégant que tous les étrangers de distinction et les intendans y logeaient de préférence , lorsqu'ils venaient à Avranches2. »
i Itist. dê t'inttuttriê du Bocago, p. 355. — a M**, p.
Au bas du Petit-Tertre, dans un lieu très-pittoresque, s'élè? e la€roix de la Porrionnays, qui lire son nom des narcisses1 ou porions qui émaillent sa prairie. Elle a été dessinée par M. LecerL
Les hommes grands par l'intelligence appartiennent à l'histoire , et leurs œuvres sont des monumens plus durables que les édifices de pierres — monumentwn are perennius. — Ils sont donc du domaine d'une œuvre monumentale et historique, La série des principales célébrités intellectuelles auxquelles Avranches a donné le jour , peut servir de complément et de couronnement à l'étude de ses édifices et de son histoire. Si nous n'osons dire que nous groupons toute sa famille autour de cette généreuse mère , nous réunissons autour d'elle un grand nombre de ses illustres enfans.
Ewanus , Evans , surnommé Langlois , né à Avranches , le troisième abbé de Savigny. Sainte-Marthe suppose qu'il était né à Avranches de parens anglais*, xi* siècle.
Robert d' Avranches, second fils de Hugues-le-Loup, vicomte d'Avrancbes, moine de l'abbaye de Saint-Evroult , et plus tard abbé de Saint-Edmond en Angleterre, à la fin du xiT siècle3, naquit probablement à Avranches.
Noël Beda , né dans le diocèse d'Avrancbes , auteur ascétique qui a écrit en latin et en français , mort au Mont Saint-Michel où il était prisonnier , 8 janvier 1536 «.
Thomas Forster , vécut vers le milieu du xvi* siècle , car il fut contemporain de Rob. Genalis. C'était un médecin célèbre. Après beaucoup de voyages dans diflerens pays d'Europe , il se fixa à Rouen ; il publia un Traité de Peste et Tétanos*.
i Narcissus puudo-narclstus. L. vulg. Porion.— s Gatl. Christ., 1. tr» col. 544. — 3 Recherches sur le Domesday , par MM. d'Anisy cl de Sainte-Marie, t. i«* in-4'» p. î4&— 4 M.Dubou, Il in. en Normandie.— 5 M. Desrocheji, ffist. du Mont Saint-Michel , t. tu
Louis Le Bourgeois d'Héauville, mort à A vranches en 1680, auteur ascétique1. Richard Seguin rappelle abbé de Chanmeslé , grand doyen d'Avranches , poète , et le fait mourir eu 1780».
Dom Bellaise, né à Avranches le 1er mai 1 663, mort à Saint- Ouen de Rouen le 23 mars 1711. Son ouvrage sur les conciles de Normandie lot publié par dom Bessin en 1717. 11 est un des éditeurs de Saint-Ambroise.
Jacques Parrain des Coustnrcs, d'Avranches, auteur d'une traduction de Lucrèce en deux vol. in-12 , d'une Vie de la Vierge publiée en 1691 , de la Morale d'Épicure, de l'Esprit familier de Socrate et d'Apulée, de l'Esprit de l'Écriture Sainte publiée en 1682 , de la Genèse avec des notes , ti vol. in-12.
François Dirais , de l'arrondissement d'Avranches , a écrit en faveur du Formulaire des preuves et préjuges pour la religion chrétienne contre les fausses religions, un vol. in^°, et l'Histoire ecclésiastique de France, à la suite de l'abrégé de Mezerai.
Nicolas Firmin , carme , connu sous le nom du père Pascal , né à Avranches , est auteur de plusieurs traités de théologie imprimés a Angers. 11 mourut en 170/i. Voici le titre : P. Pascalis, ordinis Carmelitartm, sacra; theologiœ professor in universam theologiam. Tomtts primus complexurus de Vno et Trino, de Angelis, de Legibus, de Jure et Justitiâ. —Vir magnâ ingenii eolertiâ et religiosi animi obseqnio 3. —
Jean de Belle- Étoile , avocat au bailliage , auteur de mémoires contemporains, et d'ane vie de l'abbé Gombert, fondateur do séminaire d'Avranches, mort en 1727*.
François Rkber , jurisconsulte , né à Avranches le 2ft avril
i M. Dubois, Itin. en Normandie. — a Hist, du lîoca»*, p. 4"*>- — 3 Vie des Carme* illustre*. — 4M. Fulgeuce Girard , ÉpUèmcride* de l'Annuaire.
4718 , a publié un Traité de la Puissance civile et ecclésiastique , deux vol. in-12. Il fut éditeur des Lois ecclésiastiques. (Cllericourt, des Arrêts d'Aujar, et de la nouvelle édition de* Causes célèbres en vingt-cinq vol
Adrien IUcber , historien , né à Avranches le 1 5 septembre 1724 v a composé un Abrégé chronologique de l'histoire des empereurs s deux vol. in-88, avec des notices sur les sa vans qui ont paru sous chaque règne ; la Vie des Hommes illustres comparés les uns avec les autres, deux vol. in-12 ; la Suite de l* Histoire moderne, depuis le treizième voL jusqu'au trentième.
Le Timonier Desartons, ou selon M. Girard1, de l'Artour, né à Avranches le 19 avril 1768 , est auteur du poème de I* Louisiade publié en 1774 , et du poème de Constantin le Grand ou de l'Établissement du Christianisme , dédié à sa mère , en 1776.
Pierre Delaunay Deslandes , né à Avranches en 17. . » mort à Chauni en 1803 , habile directeur de la manufacture des glaces de Saint-Gobain, où il introduisit d'utiles améliorations9.
Louis Blondel , auteur d'une Vie de Henri iv et d'une Notice historique sur Avranches et le Mont Saint-Michel , naît à Avranches en 1743 et y meurt en 1829.
Louis-Bonami Dubuisson , horticulteur et botaniste , fils du jardinier de AL Godard de Belbeuf, dernier évêque d'Avranches, directeur du Jardin des Plantes, mort en 1830.
Nais les plus illustres enfans d' Avranches furent ses vicomtes.
11 n'y a peut-être pas de généalogie plu s glorieuse que celle des vicomtes d' Avranches, dont l'origine, retrouvée dans les sources poétiques des sagas islandaises , part du père même de Rollon , le conquérant de la Neustrie , et dont le souvenir se grave dans
i M. Fulgenc* Girard, Êphimèrideg d$ l'Ànnuairt. — » M. Duboi*, Jtin. $n Normandie.
les litres historiques de la Conquête , puis dans ceux des chroniqueurs et des trouvères anglo-normands. C'est à la fois de la poésie et de l'histoire. Dans la période anglo - normande , Avranches brilla d'un éclat particulier , de l'éclat de ces comtes de Chester qui ajoutaient son nom avant celui de leurs principautés, et qui échangeaient leur résidence entre leurs villes d'outre-mer et leur berceau. Nos sources seront un ouvrage très-savant , qui malheureusement restera incomplet , sur les familles citées dans le Domesday*, André Duchesne2, Or- ,/deric Vital , Rob. Wace , <îtc.
Presque tous les auteurs des sa^as du Nord , et particulièrement Snorro , désignent Rognwald , comme le progéniteur de la famille des vicomtes d'Avranches. Ce puissant seigneur norwégien fut créé comte de Mœrc et des Orcades , par Harald Harfager ou le beau chevelu , onzième roi de Norwège. De sa femme légitime, HiWir, fille de Rolf Nefio, il eut deux fils,
1° Thorer , qui devint comte de Mœrc après la mort de son père, et conserva ses biens de Norwège;
2° Hrolf ou Rollon , qui devint le conquérant de la Neustrie en 912;
3° Outre ses deux fils légitimes, Rognwald eut plusieurs enfans de ses concubines, Hrollager sortit d'une esclave favorite que ce seigneur avait épousée à la manière danoise, mare danico. Ce Hrollager, qui vivait en 896, fut le chef de la famille des vicomtes d'Àvranches. Il épousa Emina , et fut le père de
Hrolf Turtain , vivant en 920, qui avait suivi son oncle,
x Recherche* sur le Domesday ou Liber cens ua lis d'Angleterre, ainsi que sur le Bollon-Dooh et le Liber de TVtnlon, par MM. d'Anisy et de Sainte-Marie , tom. i" et unique in-4°. — a Hisi. Norm. script, p. 1095.
le doc Rollon , en Normandie. Il épousa G er lotte , fille do comte de Blois. Il eut de cette union :
1° Anslech de Bastembourg, tige des Bertrand, seigneurs de Bricqucbec;
2* Guillaume, tige des seigneurs de Bec-Crespin;
3° Ànsfroi-le-Danc , le premier vicomte d'Exmes. Il conserva ce titre jusqu'en 978, époque où il fut donné à Roger de Montgommery. Il fut le père de deux enfans dont l'aîné fut
Ansfroi-le-Danc , dit le Gotz, deuxième du nom, qui ftn\ rétabli dans la vicomté d'Exmes , et qui reçut en outre celle de Falaise. 11 fut père d'un fils plus célèbre ,
Turtain Gotz qui jouit d'une grande faveur auprès de Robert il , duc de Normandie , dont il était chambellan. Il l'accompagna à la Terre-Sainte d'où il rapporta des reliques pour l'abbaye de Cerisy qu'il avait fondée. S'étant révolté en 1061 contre Guillaume-le-Bâtard, fils de son bienfaiteur, 41 fut exilé*et ses biens furent donnés* à H ariette , mère du Bâtard. Turtain épousa Judith de Monterolier dont il eut .entre autres :
Richard Goz1 , qui resta toujours fidèle au duc Guillaume et recouvra la faveur qu'avait perdue son père. Il épousa Emma de Contcville , fille de Ilarlctte , mère du Bâtard. Il rentra dans les biens confisqués sur son père , et en acquit beaucoup d'autres situés dans l'Àvranchin , d'où il prit le nom de Richard d'Avranches. Dans un acte de l'abbaye de Saint-Evroult, il figure sous le nom de Richard d'Avranches. Robert Wace le met dans son énumération des guerriers de la Conquête — d'Jvrancin i fu Richarz2. — On a contesté la vérité historique de ce vers du trouvère du xir siècle 3, et
t Richard arait un fière painé, nommé Gislcbert d'Avranche*. fiole de M. dâ Pirch. Voir Staplcton, iw page du i«* vol. a Vers i36o. — 3 M. Le Provost, annotateur du Rom. de Rou, t. a, p. a4».
prétendu que Richard n'existait plus et qae c'était son fils , Hugues-le-Loup, qui assista à la bataille d'Hastings, en 1066. Le plus sûr est d'en croire le poète ; du moins Richard d'Amoches vivait encore huit ans plus tard, puisqu'on 1074 Richard Goz, vicomte d'Avranches, souscrivit une charte du duc Guillaume '* et les auteurs des Recfierches sur le Dômesday Book disent qu'il vivait même encore en 1082 a. C'était un homme prudent et sage, dit le trouvère Benoit de Sainte* More:
À on Rtchart prozdom et sage Nez e e*iaiz de beau lignage s.
Richard d'Avranches eut quatre filles et un fils ,
Hugues d'Avranches, dit le Loup, parce que son fonds d'azur portait une tête de loup arrachée d'argent. Il paraît qu'il ne rejoignit le Conquérant qu'après la bataille d'Hastings. En 1070, Guillaume donna le comté de Cbester à Hugues-Ie- Loup , pour contenir et conquérir ces hardis Gallois , devant lesquels s'était retiré un chef précédemment nommé. Avec ses lieutenants, Robert d'Avranches qui changea son nom en celui de Robert de Rhuddlan (d'un fort bâti a Rhuddlan) , et Robert de Maupas, — de Malopassu* — qui, par une fantaisie contraire, donna le sien à un, autre château-fort qui le porte encore aujourd'hui * , il versa abondamment le sang des Gallois, — multum Guallorwn sanguinem effudiu — 11 leur livra nn combat meurtrier à Rhuddlan , lieu néfaste , signalé dans la mémoire des Cambrions par la perte d'une grande bataille contre les Saxons vers la fin du vifr siècle. Le chant mélancolique des marais de Rhuddlan existe encore sous le nom de Morfa Rhuddlan. Selon Aug. Thierry, Hugues, ins-
i GatL Christ», col. 66. -aP, %15. — 3 Chron. des ducs ds> Nor» mandtc, t. 3, p. 3u. — 4 Ordcric Vital, p. 5aa. — 5 Aug. Thierry, IJUt. ds la Conq., t. a, p. îat.
tallé dans sa vicomté de Chester, fît venir de Normandie un de ses anciens amis , nommé Nigel on Leuoir. Nigel amena ses cinq frères , Houdard , Edouard , Volmar, Horsuin et Vol* fan. Nigel fut institué connétable et comte de Malbeng : lui et ses héritiers devaient marcher à la tête de l'armée, lis eurent pour leur part du butin toutes les betes à quatre membres,
— antmalia intrà quatuor mernbra — Les autres frères furent magnifiquement récompensés a. Hugues fut créé comte palatin de Chester , comte franc par l'épée , comme le roi tenait l'Angleterre par sa couronne. Il eut douze barons , pairs de son comté , et une cour souveraine. Il faut voir dans le Domesday le détail des propriétés que lui donna le Conquérant , ses cent soixante-deux seigneuries dans une vingtaine de comtés, ses nombreux manoirs, ses kaia, ses droits de soc sur plus de cent centenies, ses hydes, ses maisons, etc. » Le Conquérant tenait sa parole et donnait à ses barons plus de seigneuries qu'ils ne possédaient de vergées en Normandie.
Le hardi soldat, le do pteur des Gallois, qui faisait sa garde d'un corps d'hommes déterminés, s'entourait aussi, dans son pays sauvage, des pompes de la civilisation normande , de ménestrels , de trouvères , d'oiseleurs , de courtisanes. Son chapelain , Gerold , prêtre de l'église d'Avranches, s'élevait contre les exagérations* de son luxe * , Orderic Vital trace de lui ce portrait : « Hugues n'était point libéral, mais prodigue. Il conduisait avec lui, non sa famille, mais une forte armée. Il ne gardait aucune mesure ni pour donner ni pour recevoir ; journellement il dévastait ses biens et favorisait beaucoup plus les oiseleurs et les chanteurs que les laboureurs et les prêtres : » Geoffroy Gaimard dit :
i Monast. Angl., t. 11, p. 187. — a Voir Aag. Thierry, t. 11 , p. ia3.
— 5 Voir Ylnlrod. de sir Ellis et les Recherches de M>I. d'Anisy et do Sainte- Marie au mot A vr anches. — 4 M. Fulgcnce Girard , Annuaire, p. i44.
Quieos boms eatoit li queui Huons Lempereur de Lombardie Ne menoit tièle compatgnie.
Hugues était encore très-puissant en Normandie. Selon le Livre Ronge de l'Echiquier , ses descendaus devaient dix chevaliers pour la baronnie de Saint-Sever et celle de Briquessart. Ponr sa vicomté , il devait cinquante-et-un chevaliers , et autant pour ses fiefs dans le comté de Mortain. Il revint dans rAvranchin où il déploya un faste royal. 11 reçut dans son château d'Avrancbes le duc Guillaume qui guerroyait contre son frère Benri , enfermé dans le Mont Saint-Michel En 1085 il restaura l'abbaye de Saint-Sever, et en 1093 il fonda celle de Sainte- Verburge , au comté de Chester. Il reçut le gouvernement du château de Saint-James : sa place était toujours aux avant-postes.
Por ce que Huget U qucns de Cestre Ne H pout une plus a cuis estre. • . • • . Si H Tout Heurts otréicr Le ebastel que nos apelont St-Jeaume de Bct»u
Enfin en 1101 , le 20 juillet , il prit l'habit monastique dans son abbaye de Sainte-Verburge et mourut sous le froc quatre jours après3. Orderic Vital peint en quelques mots son corps et son caractère : « Tout entier aux débauches de la table et
surchargé d'un excessif embonpoint grand amateur du
siècle et des pompes mondaines , qu'il regardait comme la •plus riche partie des béatitudes humaines4. »
Les enfans de Hugues furent au nombre de cinq dont le principal fut
Richard f vicomte d'Avranches et comte de Chester , qui
i Voir ci-dessus le château d'Avranches. — a Chram. des Dues de Norm., tom. m, p. 3n. — S Ormerod, Hist. <U Cktêhire, î" voL p. io.~4 Ord. Vital, /lui. t. », p. au, cl t. m, p. 4. Trad. Guiaot.
avait sept ans à la mort de son père. Il était d'une beauté remarquable , d'une belle âme et d'un grand courage. II fut un des plus fermes soutiens du roi Henri Ier. A Tinchebray , il combattit à ses côtés. Dans le pays de Galles , dans un pèlerinage à Sainte-Venefride , surpris par un corps de Gallois , il allait succomber , quand Guillaume , son connétable , se jeta dans la Dée et vola à son secours. Près du gué , appelé depuis Constablesonde , Richard éleva un monastère. Il donna des secours pour l'édification de la cathédrale d'Avranches1. Cette noble et poétique existence se termina par un coup tragique. Il périt dans le naufrage de la Blanche-Nef 3 avec le fils de ' Henri 1er, sa jeune femme et toute sa famille. Il avait vingt-cinq ans et n'avait pas eu d'enfans. Une vieille ballade faite sur ce naufrage a consacré le souvenir du comte de Ghester :
Lord Richard was his Dame Which was the earl of Ghester then , And thir«ted after famé 3.
A insi s'éteignit la branche normande des vicomtes d'Avranches : une branche anglaise, qui cachait son nom dans la contraction d'Everinge ou Evering , existait encore à la fin du xvne siècle5.
Les fleurs ont beaucoup de rapports avec les monumens. Les vieilles murailles sont des jardins sur lesquels vivent des tribus
i M. Fulgence Girard, Annuaire, p. i5j, — 3 Ap. Ang. Thierry* toi», n , pièces justificat. — 3 La continuation naturelle de cette série des vicomtes d'Avranches serait celle de ses gouverneurs qui appartiendrait à l'histoire militaire de cette ville , et dont les élémens sont épars et se trouvent en grande par lie dans les châteaux de M. de Gerville. ExpUly signale un fait assez curieux. Selon lui, en i45°» Charles vu nomma comte d'Avranches Alvares-vas-d' Almada. (Dict. du Gaules») Au xiv* siècle , Charles de La Gerda, assassiné par le roi de Navarre , était vicomte d'Avranches. Son plus glorieux gouverneur fut assurément le sir© d'Estonie ville, nommé après sa brillante défense du Mont Saint-Michel,
de plantes , dont la vie éternelle contraste avec la fragilité des ruines. Le lichen , ce vêtement , cette peinture nuancée des vieilles pierres , n'est-il pas , selon un homme de science et de poésie1; Vanneau qui unit le minéral et le végétal? Les botanistes se font des herbiers historiques : cette fleur , ce brin d'herbe , cueilli tel jour , est le souvenir de tel monument. Puisque la nature sème des fleurs sur les monumens , pourquoi , en interrogeant les restes des siècles , ne recueillerionsnous pas ces êtres éphémères, qui sont de la poésie pour l'imagination et des faits pour la science ? Pourquoi pas , surtout dans une œuvre qui aspire à associer quelquefois la nature et l'art, et qui voudrait effeuiller quelques fleurs sur des monumens et des souvenirs , peut-être quelque peu arides en euxmêmes et rendus monotones par le voisinage ?
Àvranchesa une Flore variée, à cause de sa situation, pour ainsi dire , à la fois terrestre , fluviatile et maritime. Aussi offre-t-elle tous les végétaux généraux de la Normandie, excepté ceux des terres calcaires. Elle en a aussi qui lui sont particuliers ou peu communs. C'est de ceux-ci que nous essaierons une rapide énuméralion , en indiquant leur station. Nous associons à nos propres observations celles de deux botanistes , dont l'un a fait la Flore de la Normandie, dont l'autre possède la Flore de l'Avranchin3.
Sous nos remparts, dans les anfractuositésdu rocher, brillent au milieu de vertes saxatiles , la corolle bleue de la Buglose toujours verte (Anchusa semper virens), et le candide Perceneige ( Galanthus nivalis ). A nos murailles se balancent la
i Ch. Nodier, Fée* aux Miette*, — a M. de Brebisson, auteur de ta Flore de Normandie, ouvrage dont l'influence a été très-grande pour la propagation dans cette province d'une science qui est la poésie de la nature , M . Bataille , conservateur du Jardin des Plantes d'Àvranches, qui a réuni dans ce jardin beaucoup de raretés locales , et initie à la botanique une classe intéressante et intelligente , celte des jardiniers.
particule raide d'un gramen rougeâtre , le Brome de Madrid (Bromus Madritcnsù) , les grappes roses du Thym calament (Thymus calamùuha) , les folioles Teloutées de la Rue des murailles (Ruta muraria), et dans le Petit-Tertre se dresse un chaume de cinq pieds , le Brôme gigantesque (Bromtugiganteus). L'Orobanchc bleue (Orobanche cœrulea) fleurit sur les tertres de la Cathédrale et sur les fossés de Changeons. On trouve encore le long de nos haies celle du Caille-lait , sur les racines du Gallium Mollugo, et celle de la Luzerne. Les 4iges filiformes de la Sibthorpie d'Europe (Sibthorpia Europœa) rampent sur les fossés humides voisins de la Roche. A la Jourdannière se dressent les épis verdâtres de l'Amaranthe Bleit (Amaranthus Blitum). Au Mont-Jarry rampent les rameaux fleuris de la Herniaire (Herniariavulgaris), semblables à des folioles de fougère. La fleur appelée la Rosée-du-Soleil , Rossolis (Droswa rotundifolia), étale ses rosettes à folioles rouges, glanduleuses, irritables au toucher, dans les prés tourbeux du Mont-Jarry. L'Oxalide corniculée ( Oxalis corniculata) abrite sur les murs son ombelle d'or sous ses folioles obeordées. Le plus élégant arbrisseau du pays , le panache de nos grèves, le Tamarix (Tamarix gallica) commence à se montrer sur les fossés des ruisseaux de la commune , à leur embouchure dans la Sée , et ces ruisseaux sont remplis de celte Ache amphibie , X Apium graveolens. Parmi les bruyères des landages du Mont-Jarry s'élève sur une haute tige la grappe aux grelots purpurins de la Bruyère ciliée ( Erica cilions). La Linaire cymbalaire, dont la feuille est aussi gracieuse que la fleur , festonne les murs du Jardin des Plantes. La Samole de Yalerand (Samolus Velerandi), une plante druidique, croît dans les ruisseaux du bord de la grève d'Avranches. A la limite de la commune , à Baffé , la pelouse de l'hippodrome se bérisse de l'épi blanchâtre de la Néottie en spirale (Neottia spiralù). Le Statice armeria émaillc de ses capitules roses le tissu serré de notre pelouse fluviatile. La Valériane rouge se penche en touffes aux murs de TÉvôché et
aux débris de la Salle synodale. Au-dessous de la tille , dans les prés des Vallées, au milieu d'une multitude de gramen et de carex , on remarque le Scirpe épingle (Scirpus acicularù). Sur les mondrins du littoral d'Àvranches s'étalent les feuilles finement découpées du Sisymbcr sagesse (Sisymbrium sophia), les tiges scabres du Velar giroflée (Erysinutm cheiranthoides), et les touffes du Carex de Schrebre {Carex Schreberi). Enfin , on ne peut oublier la rose découverte par M. Le Chevalier t professeur d'histoire naturelle à l'École centrale , et qui est encore cultivée dans le jardin botanique sous le nom de Rosa Abrincensis.
Si l'on ne voyait pas comme nous les rapports du végétal et du monument , et l'harmonie de l'art et de la nature , on pourrait peut-être excuser cette description botanique, comme une fleur jetée sur des dates et des pierres , comme une vignette au bas d'une peinture grave et sévère.
C'était une humble église, au cintre surbaissé ,
L'église où nous entrâmes , Où silencieusement avaient long-temps passé Et pleuré bieu des ames.
V, Hugo. Orientales.
i a commune de Saint-Brice affecte la forme générale d'un parallélogramme dont le côté septentrional est découpé par les sinuosités de la Sée , qui lui donne son affixe , Saint- Brice-sur-Sée ; de jolis vallons la limitent des autres côtés ,
dont deux sont formés par le frais et murmurant ruisseau de Pilorette, encaissé entre le côteau d'Apilly tout noir de sapin» et le côteau fabuleux de Roche-Folle. Cette roche , la principale d'un groupe accumulé par la nature , offre un aspect et une tradition druidiques. On dit qu'elle saute trois fois sur elle-même à minuit , quand elle entend le chaut du coq. En amont de Pilorette est la Fontaine des Amoureux , où se noya un amant... loca quœ fabulosus lambit....
Saint-Brice-sur-Sée est aussi appelé Saint -Brice- près- Avranches , — Fanum sancti Brictii propè Abrincas 4. — Le ]>atron fut un des compagnons de saint Martin. Voilà sans doute pourquoi son culte se retrouve dans le pays , à Saint- Brice-sur-Sée et à Saint-Brice-de-Landelles , et par une association remarquable on trouve d'une part Saint-Brice-près- Avranches et Saint-Martin-pres-Avranches , et d'une autre part Saint-Martin-de-Landelles et Saint-Brice-de-Landelles.
La flèche imbriquée de bardeau de l'église de Saint-Bricc se cache dans les arbres, qu'elle dépasse à peine. Annexe d'une église voisine , cet humble oratoire n'a pas l'honneur de porter le coq de la paroisse , mais il est un des plus antiques de ce bassin de la Sée , si semé d'églises sur ses flancs ou sur le bord de ses eaux. Il se compose d'une nef , d'un chœur et d'une sacristie. Le portail est en anse de panier. Sur la face septentrionale , entre le chœur et la nef, est une plaque de vieille maçonnerie : on y remarque un modillon à figure humaine , une porte bouchée dont la tête est un cintre tronqué, une fenestrelle ressemblant à une meurtrière. Tous ces objets ont un caractère roman. Le chœur est plus jeune : une fenêtre trilobée renferme un reste de vitrail, en forme d'écusson , dont les armes ont disparu. La fenêtre orientale est une ogive trifoliée. Sur la face méridionale on remarque des fenêtres de diverses formes , dont une assez élégante , à nervures cordon-
i Ap, M. Cousin, Nomenclature de* Taroispes de
nées , et une pierre saillante en Ibrtne de cul-de-lampe , qui portait peut-être autrefois une statue. La porte carrée de ce côté, à angles abattus, présente au bas de ses jambages deux têtes humaines , vues de profil , surmontées d'une coquille. Deux tronçons de colonne lui servent de bornes. La tour, qui est eu bois , s'appuie d'un côté sur le mur central , de l'autre sur des madriers. La toiture est percée de lucarnes. L'intérieur est d'une grande pauvreté, mais il nous semble qu'un sentiment particulier , plein d'intérêt et de pitié , s'attache à ces pauvres églises , sans histoire et sans art , qui ont abrité tant de simples générations. La croix de bois, l'autel de pierre , comme dit le poète f , ont à leur manière autant de poésie que l'autel de marbre et la croix d'or. Le chœur est dallé de tombes , dont une ciselée de caractères gothiques. Une autre porte cette inscription : Maistre J. H. pbre, inhumé en 1513 , et au-dessous un calice avec ces mots : » Veritas omnia vincit. 9 A droite du maître-autel , on voit une niche ou piscine ogivale , bouchée , au bas de laquelle se détache une fleur de lys sculptée. Sur cet autel est un tabernacle polygonal, travaillé à jour, d'architecture flamboyante. L'ancienne porte, qui sans doute était ouvragée comme le reste, a été remplacée par une porte unie. Deux clochetons plus récens , qui formaieut le couronnement, ont été déposés dans la sacristie. La base de la cuvette baptismale est ancienne , et sans doute contemporaine du côté du nord : les fonts sont une des parties les plus persistantes de nos églises de campagne. Il y a encore un joli bénitier polygonal La croix du cimetière est faite de plusieurs fragmens.
La cure de Saint-Brice était à la présentation du seigneur. Les seigneurs étaient ceux d'Apilly. Une ancienne statue , dé-
i Victor Hugo :
La croix de bois, l'autel de pierre Convient au prêtre comme à Dieu.
terrée dans le cimetière 4 , portait un écasson de gueules & trois mains, qui est desColibeaux-Malemains2. La terre du Perron, dans cette commune , a appartenu aux Brancas. En 1668 , Téglise rendait 200 liv.3 On lit dans la statistique de M. Foucault : « Saint- Brice-près-Avranches. La cure vaut 200 liv., paye &3& liv. de taille, 38 taxables*. »
Saint-Brice faisait partie de la sergenterie du Héraut , et avait, en 1763 , quarante-deux feux. Cette note nous fournit l'occasion de donner la division de l'élection d'Avranchcs à cette époque. Elle se composait de sept sergenteries et de la vicomté d'Avranchcs. La vicomté renfermait trois paroisses. Voici le dénombrement des sergenteries : Benoist, 8 paroisses, 900 feux ; le Héraut , 21 paroisses , 1799 feux ; Pigace , 17 paroisses , 1733 feux ; Pontorson , 17 paroisses , 1533 feux ; Ponts , 6 paroisses , 559 feux ; Saint- James , 17 paroisses , 1889 feux; Val-de-Sée , 10 paroisses, 891 feux*. Ces sergenteries tiraient leur nom des lieux , Val-de-Sée , Ponts, etc., ou de nobles personnes, les Benoist, les Pigace, les Héraut. La grande armoire du Mont Saint-Micbel renfermait une charte du xine siècle , d'un seigneur du nom de Saint-Brice : « Carta GuiUelmx de Saticto Brictio °. »
La jolie vallée, la combe fraîche et paisible de Roche-Folle offre trois zones de végétation bien distinctes : le coteau d'Apilly est couvert de noirs sapins sous lesquels ne végètent guère que le Myrtile, POsmonde piquante et la Molinie bleue, et le fossé qui borde le chemin est brodé des arabesques de la Campanule à feuille de lierre, la plus jolie plante de nos chemins humides. Le fond de la vallée est une étroite prairie semée des bouquets carnés de la Pediculaire des bois , au feuillage fine-
i Elle a été déposée au Musée d'Avranches par M. de Pirch. — 3 Voir ces ai mes dans Dumoulin : Seigneurs depuis la Conquête jusqu'à Philippe-Auguste. — 5 Poutilc , p. 6. — 4 Mcm. sur fa Ccn. de Catn. — 5 Expilly, Dict.des Gaules. — 6 Mss. n° U» Constitutioms Âbbatiac.
ment découpé, où serpente en gazouillant la Pilorette, cachée dans les glaïeuls , les Scirpes des bois et les Alpistes panachés. Le côteau abrupte de Roche-Folle offre comme une gigantesque muraille de verdure faite d'un entrelacis serré de recepées , de bruyères, de myrtiles. Celte gorge paisible, dont les seuls bruits sont les vents et les oiseaux , le gazouillement du ruisseau et les cascatelles du moulin , semble faite à souhait pour le poète qui rêve , le botaniste qui butine, le peintre qui sent , et un peu pour l'archéologue qui se souvient.
Cava via,
gttj) a petite commune de Chavoy présente la forme d'une ©57 ellipse , déterminée à l'est par la profonde et pitlo • resque vallée de Neuville , un des lieux les plus charmans du pays , et à l'ouest par un vallon. L'extrémité du nord n'a pas de lignes naturelles. La rivière de Chavoy , se réunissant à celle de Plomb , forme sa limite du sud et se jette dans la Sée au Pont-Saint-Étienne , sous l'église de Ponts*
Chavoy, Cbavoi ou Chauvoi , Cavaïum, Cavoium vel Cavatttm, seu Calvouim , tels sont les noms que donne à cette paroisse M. Cousin dans son tableau de 1745. Robert Cenalis1 dit sans explication et sans autorité: « Calvaria, gallicè Chavoy. » Dans le nom de Chavoy et dans sa traduction latiue,,
i Hierarch. Neuslrim.
on reconnaît aisément deux élémens latins et français, Ccœa via, Gave voie. Cette étymologie devient presque une certitude , quand on sait que le grand chemin , la grande artère du village , est un ravin très-profond que Ton appelle la Gavée. Ge nom d'origine latine, cette route profonde, comme la plupart des voies romaines , les briques romaines qu'on trouve auprès de l'église 1 , la rectitude générale de la ligne autorisent à penser que la voie de Cosedia ou Coutances à Lcgedia ou Avrancbes , marquée sur la Table Théodosienne, passant par le Repas et la Haye-Pesnel , se prolongeait sur Ponts par Gbavoy.
L'église est bâtie au flanc d'un côteau qui surplombe sur la Cavée. Presque entièrement rajeunie, solidement construite dans le siècle dernier en dalles de divers appareils , elle ne montre rien d'ancien à l'extérieur qu'un masque encastré audessus d'une des fenêtres du chœur, quelques vieilles pierres, entre le chœur et la nef, répondant à l'arc central , un contrefort roman et quelques vestiges de la tour et du portail antérieur, auquel on a accolé la nouvelle. Elle est de forme simple, comme une chapelle , et s'arrondit en pentagone à son chevet. Le lourd clocher carré , avec son portail en anse de panier , ses lucarnes ovales, son faîte conique, s'élève à l'entrée et forme la façade occidentale. Il fut fait en 1757. Cette disposition se retrouve dans les églises du voisinage, le Luot, Bradais, Plomb. Toutes les fenêtres ont le galbe de cette époque : leur linteau supérieur s'arrondit en anse de panier. La nef a été construite en 1743. La croix du cimetière, élevée en 1781 , est carrée comme celles de cette époque , mais les croisillons s'évasent légèrement en forme de croix de Jérusalem.
Sans art à l'extérieur, l'église de Chavoy renferme de charmantes choses. C'est d'abord une chaire du gothique le plus fleuri , faite en 1478 , dont les quatre panneaux épanouissent
i L'auteur possède des briques à rebord trotiTées sous te cimetière.
quatre fenêtres flamboyantes , couronnées d'accolades et encadrées par des contreforts avec leurs pinacles. Le dossier , plus simple , est du même style. Le dais, l'escalier et le cul-delampe ont été refaits , et contrastent avec la grâce et la délicatesse du corps de la chaire. Ensuite, ce sont les boiseries du chœur. Le même ciseau a sans doute découpé la balustrade de la communion et la partie supérieure du retable du maîtreautel. Ce retable est très-curieux , en ce qu'il présente l'association du gothique fleuri et du genre rocaille , dans ce que celui-ci a de plus gracieux. Le sommet se replie en dais dont le ciel d'azur est semé d'étoiles ; au-dessous cinq panneaux , couronnés d'accolades , encadrent des peintures , et la partie inférieure est couverte de tous les caprices et des frivoles arabesques du style Louis XV, siècle malheureux en architecture, mais agréable dans son ornementation. Les enroulemens végétaux de cette époque se retrouvent encore dans les devans des autels du centre. Ce chancel avec la chaire , rappelle une chapelle de châtelaine du xvr siècle conservée et décorée par une marquise du xviii* *.
L'ancien arc de séparation , entre la nef et le chœur, existe encore. 11 est probable qu'il était couronné d'un campa nier. Les fonts forment presque une chapelle , comme en quelques autres églises2. Un dais de bois les recouvre , un mauvais tableau tapisse le mur , une grille enferme un baptistère en forme de coupe ou de pyxide , dont le couvercle conique est une toile tendue, semée de bouquets de rose. Il n'y a qu'une pierre tombale dans l'église : elle est gravée en caractères gothiques et porte l'image d'un calice. Le cimetière en renferme plusieurs ; ce sont principalement les sépultures des
i La chaire , la bains t rade et le retable mériteraient d'être dessinés. La chaire appelle nne restauration. Le clocher renferme quelques statues contemporaines de l'église primitive, et dignes d'intérêt archéologique. — a A St-Osvin , par exemple.
membres de la famille seigneuriale , les Païen de Chavoy. Uns d'elles est écrite en un style qui tient de la prose et de la poésie : « Cy git avec son père, avec sa mère, Pierre Païen , toujours ami du bien. Il commença sa vie.en brave militaire et finit sà carrière en vrai prêtre chrétien. — Htcjacet Est fier Rottand Païen de Chavoy 9 vir aureâ fide , civù 9 pater , maritus , amicus. Ob. 21 nov. 1767, et Anna Franc. Artur, lectissima et benè compar viro conjux. Ob, 15 nov. 1787. — Une autre inscription est celle-ci : « Cy gît le corps de Alexandre Ricber, sieur du IlameP 1728. » Elle est accompagnée d'un écusson grossier, en partie gratté.
En 1698 , la cure de N.-D.-de-Chavoy valait 800 liv. : il y avait un vicaire. La taille était de 347 liv. et le nombre des laillables 692. En 1648, elle rendait 300 liv. de revenu».
Chavoy a dû avoir un château. Le logis actuel est tout moderne , et sa position ne permet guère de croire qu'il soit sur remplacement de l'ancienne habitation féodale. La tradition la place près de l'église , sur un lieu élevé contigu au presbytère. Le curé nous a assuré que quand on creuse dans le champ du Presbytère ou de l'Aumône, on trouve partout d'anciens murs très-solides. Le Cartulaire du Mont St-Michel nous apprend que Raoul de Fougères devait au monastère le service d'un chevalier pour le fief de Bouillon , de Chavoy et d'une partie de Lolif. Les Le Marchand furent seigneurs de Chavoy au xvie siècle.
A quelque distance de l'église , dans un carrefour , et au bord de la Cavée , on voit un calvaire entouré de quatre mélèzes : c'est une croix, à angles abattus, dite la croix du Voulge; on a trouvé au ph d une grande quantité d'ossemens , dus , d'après ce qu'on raconte , à une grande mortalité. Un seigneur du Voulge figure dans la liste des nobles qui restèrent catholiques dans le mouvement de la Réforme.
x Village de la commune. — a Mim, sur ta Généralité d$ Ca§n.-~ 3 Pouiità du Diocèse, p. 6.
Au nord de la commune , a peu de distance de la chapelle tlu Châtellier , est une terre appelée la Poissonnière , où il y avait une chapelle en 1698. Elle est citée parmi les chapelles payant décime, dans la Statistique de M. Foucault, et taxée à 501iv.«
Chavoy faisait partie de la sergenterie de Benoist , et renfermait 39 feux on 1763 K
5®ette commune a la forme d'un arc , dont la courbe est
^o? tracée par la Pilorette et ses aflluens , et la corde par «ne ligne à peu près idéale. Elle occupe un peti: platead sur le flanc du bassin de la Sée.
Son nom est évidemment un nom d'homme. Ses formes sont très-variées. M. Cousin écrit Godefrida, Godofrida, Gothfrida, la Colhfroi 3. Robert Genalis l'appelle Ecclesia de Godofrcdd et Ara Godofredi 4. Le Livre Vert écrit Ecclesia Ste Marie Godofredi*, — ailleurs , in parrochid de la Gotefreire, — ailleurs encore , la Godefrei.
Plusieurs souvenirs historiques s'attachent à la modeste église de cette paroisse. Au xir siècle , elle fut donnée à:
Ex dono Rie. de Sutigneio et consent u Dyonhie, uxorit ejas, ecetiam Sancte Marie Godefredi.
(Charte du xu« siècle. Livre Vibt.)
i Mèm.sur la Gèn. de Caen. — s Expilly, Dicl. des Gaules. — 3 NonencUt. de 174 5. — 4 flierarch, Neusir, — 5 Fol. s.
l'évêque d'Avranches, d'après une charte insérée au Livre Vert , d'où nous avons tiré noire épigraphe , par Richard de Subligny * et du consentement de Denise du Grippon , son épouse. Il est dès-lors certain qu'une église existait en cette paroisse au moins dès le xir siècle. En 1316 , un curé de la Godefroy , Jean Tesson , disputa à Jean de la Mouche l'épiscopat d'Avranches , et fut sur le point de réussir ; mais la cour de Rome se prononça en faveur de ce dernier. « Johannés de Muscâ, dit Robert Cenalis, passus est sibi refragantem Johannem Tesson , rectorem ecclesiœ de Godofridâ. » Un autre souvenir s'attache encore à celte commune, la fondation de la bibliothèque du chapitre d'Avranches par le chanoine Th. Goelon. On lit dans une charte du Livre Vert': « Ego Thomas de la Godefrei, vendidi et concessi magisiro Thom. Goelon , canon, Abr. , duodecim sol. tttr. quos ego possidebam in rocherixs sitis juxtà campum quo venduntur equi ad nundinas Sti Lamberti et torrentem de Chanion, cum omni terrâ ad dicta rocheria pertinente, » Thomas Goelon affecta ce revenu à la formation d'une bibliothèque au chapitre , « 60 sol, tur. pro faciendâ quâdam bibl. deçàno et capitulo Abr a. » Au milieu du xiii* siècle, une charte fut inscrite au Livre Vert du chapitre, pour acquisition de trois acres de terre , — « m prochiâ béate Marie de Gotefreire, juxtà cemeterium *. »
Le cimetière , qui surplombe sur un ravin , offre l'apparence d'une motte , et on peut remarquer ici que l'élévation des cimetières est généralement une indication sûre de l'antiquité de l'église. 11 existe des vestiges assez considérables , mais seulement en maçonnerie , de l'église romane de cetle paroisse , de celle qui fut donnée par la charte précitée. La disposition en épi ( opus spicatum ) , se remarque dans la
i Page m. — a Page ua. Il avait acheté la bibliothèque de r«vêque de Cuutances. — 3 Page 63.
base de la façade occidentale, généralement bâtie en blocage (opus mixtum). Sur cette façade deux contreforts, à double retrait, aiguisés au sommet, encadrent un portail cintré, simple et peu ancien , qui a sans doute remplacé la porte romane. Deux fencstrelles, allongées et cintrées, d'un caractère roman , aujourd'hui bouchées , se dessinent sur le fronton de cette façade. Les deux pans du mur primitif , réunfs par la base , qui bossellent le côté septentrional de la nef , présentent la maçonnerie en épi, bien caractérisée; sur cette face on remarque encore une ancienne porte. Le côté opposé offre de la maçonnerie en blocage, semée de pierres d'un rouge sombre , qui simulent la brique. Dans les angles ont été encastrés des fragmens de sarcophages , faits avec ce tuf poreux de Sainteny , dont les carrières ont fourni notre pays de cercueils dans la période romane et gothique \ On peut assigner la date du xv0 siècle au chœur de cette église , d'après les caractères d'une fenêtre latérale, d'une niche, d'une croisette, et de la fenêtre orientale aujourd'hui masquée à l'intérieur par le retable et à l'extérieur par une sacristie. Les fenêtres offrent une bizarre réunion : il y a des fencstrelles romanes , une fenêtre trilobée du xve siècle, une fenêtre carrée du xvn0 et une fenêtre en anse de panier du xvnr. Ce qu'on voit de la tour à l'extérieur est moderne et sans art , mais sa base dans l'intérieur est remarquable : c'est un énorme coin ogival , d'un profil assez pur , dont les chambranles regardent l une le chœur , l'autre la nef. Près du portail est un bénitier primitif , monolithe , qui représente la base avec le premier module d'une colonne. Une bande armoriale court autour de toute l'église. Une croix récente, carrée, s'élève derrière
i Voir le Mémoire de M. de Gei ville sur les Sarcophages , dans les A/em. des Ànl. de COuuU C'est à torl qu'on considère le tuf de Sainteny comme uue composition, puisqu'on y trouve des fossiles, comme des polypiers, de» coquilles et des ossemens de mammifères.
le cbœor ; la croix primitive, courte et ronde, est sur k bord du chemin.
En 1648, celte église, dont le patron était le seigneur du lien , rendait 300 liv. 1 C'était une chanoinîe de la cathédrale.
On trou?e daus l'Aveu de Robert Cenalis à François Ier (1535) la souscription de noble homme François Gaudin, sieur de la Godefroy 3. En 1698 , les gentilshommes à- la Godcfroy étaient René Gaudin , sieur du Plessis , et Louis Le Magnen , écuyer *
On lit cette note dans M. Cousin : « M. Herbert , curé de la Gothfroi , mourut en 1763. Il avait beaucoup contribué par ses soins infatigables aux réparations et à la décoration de son Église. »
La Godefroy, en 1763 , faisait partie de la sergenterie de Pigace , et renfermait kl feux 4.
Gohanntria tel Gohennaria,
(Nomenclat. des Paroisses de 1745.)
A Sic découpe encore au nord cette commune, et forme sous son église nne petite presqu'île ; le ruisseau de la Gohanniôre la limite à l'ouest , celui de la Repautaille à l'est, une ligne à peu près idéale au sud. Elle s'incline sur les flancs
1 rouillé, p. 6. — a Jp. M. Coaûo. — 3 Mèm. de M. Foucaoll sur la Gén. de Cacn. — 4 Expiily, Dict. des Gaules.
du cûteau , et , couronnée par le bois du Haniel , elle plonge ses pieds dans les prairies humides appelées Val-de-Sée dans Cassini, à travers lesquelles se promène le cours calme et tortueux de la rivière. On soupçonne que la voie romaine d'Avranches à Vire passait par Saint -Brice et la Gohannièrc , où se trouvent quelques noms significatifs , le Perron , la Perrière, pour franchir le gué deTirepied *, et se diriger sur Vire selon une ligne jalonnée par de vieux tronçons de route et des noms topographiques : Tirepied , la Ferrée , Saint-Georgesde-Livoye (ou la Voie), Notre-Dame-de-Livoye, le bois de César.
Près du bois du Hamel est un lieu dont le nom , Antre- Goupil , ou Antre-du-Henard , sera pour nous l'occasion de grouper ici les principaux noms topographiques de notre pays, dérivés des animaux. Suivant l'occasion , nous grouperons les noms topographiques tirés des habitations , des cours d'eau , des formes du terrain, des arbres, des finages, des bois, etc2.
L'Antre-GoUpil (vulpil, renard , d'où Goupillon), en la Gohannière , le Goupillon , en la Bloutière , le Goupillon , en Sainte-Cécile , le Goupillon, en la Trinité , la Porte-Goupil, en Celland ; le moulin de Conical ( cuniculus , lapin ) , en Saint- Pierre-Langers , la chapelle du Mont-Conin , en Genêts, désignée par D. Huynes3 , le Conilleau, en Saint-Nicolas-près-
i La terminaison de ce nom se trouve assez souvent dans les noms de lieu* situés sur des lignes romaines, au passage des rivières. M. de Gerfille cite Taillcpied. — a Voir pa$slm ces différentes familles de noms dont la réunion pourrait jeter quelque lumière sur les autres étymologies, et servit* à en poser les règles générales. Voir notre Essai sur ce point, Revue Arcltèol. du départ, de la Manche, io-4% tom. i". Les noms topographiques sont encore, avec le patois, les origines solides de la langue française. — 3 liist. de D. Uuynes. Chapelles appartenant au Mont Saint- Michel. « Capêlla ùeaU Katarine de Monté CunieuU. » Mas. du Mont Saint-Michel , n- 14.
GranviNe ; Taupin , en la Rochelle ; la Chatterie v en Saint- Sénier-sous-Avranchcs; Pique-Louvette , à la lisière du bois de Blanche-Lande , en Montanel , la Louvetière , en Saint- Laurent , le Chéne-au-Loup, en Tirepied ; le Geai-qui-Couve, en Pontorson ; la Corne-de-Lièvre , en Vessey , la Levrie, en Saint- Jean -des- Champs ; les Ghanteloup , les Cbanteraine (Cantarana), les Chantepie, les Huchepie, etc.; la Corbière, en la Trinité et à Ghausey ; la Vache , le Cheval , le Bœuf , la Lézardière , le Hibou , dans cet archipel ; le bourg de Loisel, en la Godefroi , Loiaelièrc, en Saint-Planchers ; la Bouquerie, en Chancey , etc.
La Gohannière s'appelle Goharmeria vel Gohermaria dans le tableau de 17&5. L'individu fonde la maison , la famille forme le hameau , le hameau devient le village, et le village la paroisse. Jehan élève une habitation , ses enfans , les Jeban , se groupent alentour et forment la Jehannière , le hameau devient village, le village bâtit une chapelle, la chapelle devient église, et la paroisse est fondée. Dans ces métamorphoses, le nom primitif s'altère , la Jehannière devient la Guehannière, et de là à la Gohannière , il n'y a qu'un pas. Les choses se passent généralement ainsi. Si le nom de Jehan n'est pas le nom primitif , ce qui est certain , c'est que le nom de cette commune cache un nom propre, et l'on peut choisir entre les Gohan et les Lagohagne. Ces noms d'ailleurs , dont le germe est si transparent , sont communs partout, et, sans sortir du cercle de la commune, on trouve la Conteric, la Bazirière, la Normandière.....
A une époque reculée , une église ou chapelle s'est élevée sur le coteau de la Sée , en face de celle de Tirepied , sur le sol où a été bâtie vers 1700 l'église actuelle. Ses vieilles pierres se voient encore dans les angles de cette construction récente; un ancien bas-relief de saint Martin , le patron , a été encastré dans la tour ; une vieille fenestrelle a été conservée dans le côté septentrional, et il y a une tombe de 1586. L'église, telle que nous la voyons , est dé forme simple , la nef débor-
dant un peu sor le chœur. La nef a <Hé bâtie eu 1724. f a tour, terminée en bâtière , un peu plus ancienne , est posée a la face occidentale et forme porche : le portail est cintré , à angles vifs. Le chœur, qui représente probablement la chapelle primitive, n'offre d'intéressant que sa vieille fenestrellc, la fenêtre cintrée de son pignon , et au-dessous, dans le mur, comme cela se voit assez souvent, une dalle rayée d'une croix. Dans le cimetière , non loin d'un de ces vieux ifs qui ont vu naître nos églises et chapelles romanes , est une croix à angles abattus. La croix polygonale nous semble répondre à l'époque
gothique , et servir d'intermédiaire entre la jolie croix ronde , qui est romane, et la croix carrée , si dure à l'œil, du siècle dernier et de notre époque. Le cintre, le pilier rond et la croix ronde d'abord , l'ogive , le pilier anguleux et la croix polygonale ensuite , la courbe en anse de panier, le jambage rectangulaire , la croix carrée enûn , telle est la triple époque et la triple forme des croix , qui sont en parfaite harmonie avec
L'intérieur est presque sans intérêt. Au milieu de cette nudité, le regard ne s'arrête que sur deux tombes, l'une de 1586 et l'autre de 1611 , et sur un tableau de l'Assomption, dont le cadre hexagone rappelle le faire du dernier siècle.
Il est probable qu'en 1648 , à l'époque où fut imprimé le Fouillé du Diocèse, la Gohannière n'était pas une paroisse, car elle n'y est pas citée. Elle est citée dans la Statistique de 1698 avec cette notule : « La cure vaut 250 liv., la paroisse paie 336 liv. , et il y a 54 taillables1. » La cure était à la présentation du seigneur. En 1763 elle faisait partie de la sergenterie de Pigace et renfermait 53 feux2.
Près du cimetière sont quelques restes du Logis de la Gohannière , qui a appartenu à la famille de Blaze.
Le presbytère est la plus belle maison du village : il a con-
i Mém. sur ta Gin. de Caen. — s Expilly, Die t. de» Gaules.
*onê quelques parties anciennes , et c'est encore par-dessous son cintre du xvia siècle qu'on «ntre dans cette habitation, considérablement modernisée.
Sur la route de la Gohannière à la Godefroy est un endroit qu'on appelle la Croix-Blanche , où s'est élevée récemment une croix de bois sur l'emplacement d'une plus ancienne. Depuis long-temps un trésor était enfoui sous le patin de cette croix , mais il a été levé, il y a peu de temps. Un soir on vit arriver à la Croix-Blanche deux Anglais , car ce sont toujours les leveurs de trésors dans notre pays. Le lendemain on aperçut au pied de la croix une excavation et un vieux réchaud sur le bord. Les ténèbres de la nuit avaient favorisé une terrible scène de pacte et de sorcellerie «.
La Gohannière s'étend dans cette vallée qui est appelée Vallis Seie dans le Rôle de l'Echiquier3, et par Cassiui le Val-de-Séef dont le nom s'appliquait à la Sergenterie qui renfermait sept ou huit paroisses de ce quartier sur l'autre rive. Dumoulin l'appelle les Vaux-de-Sée , et sa description du cours de cette rivière peut convenablement terminer cet article : « Sée3 a deux sources , dont l'une est appelée blanche et l'autre rousse , en la butte de Brimbal ; assemblée , elle coule par les Vaux-de-Sée et va tomber en la mer dessous Avranchcs4. »
i Voir nos légendes du pays, Journal d'Jvranclies, 17 jnillet 1842. — a Hommes Vallis Seie , Slapleton , JiotuL de Scaccario, toro. 1", p. 11 et 1». — 3 L'enthousiaste et bon historien semble personnifier toutes les rivières de Normandie en supprimant l'article : il dit Couesnon, Sélune. La personnification des choses était un des caractères de la littérature de ce temps et de la Renaissance en général. Ainsi notre poète avranchais , Jean de Vitel , fait parler et agir Avranches sous le nom de Polydendron (la cité des bois) ; la cathédrale, dédiée à Saint- André, devient une femme, une bergère, appelée Andrine ; l'Avranchin est représenté sous la figure d'un paysan , et c'est un des portraits les plus vrais d'un poète qui ne l'est guère. — 4 Bitt, de Normand. Dite, de la Normand*.
Entre Ponts et Pont-Gilbert est la petite, église de Saint-Jean , ters laquelle il y a une délicieuse promenade.
Mi Htiaair. — Atr. and its Viànity.
EA forme générale de cette commune est un cône trèsallongé , à la base duquel se trouvent l'église et le village. Celte (orme est celle de presqoe toutes les communes limitrophes d'Avranches , qui rayonnent toutes autour de leur centre , et forment une ceinture de clochers autour de la cathédrale. La Broise *, cachée sous ses saules et ses guirlandes de houblon, limite cette communedu côté de l'ouest, et afflue à la Sée au Pont-Corbet , la Sée la limite au sud , la rivière de Chavoy avec sa romantique vallée de Neuville au nord-est , la roote de la Haye-Pcsnel à Test , et une ligne en zigzag presqoe idéale au sud-est. De son pont de bois sur la Sée , que M. de Gerville appelle le Gué-al-Ré a, jusqu'à son extrémité , il y a environ huit kilomètres. Son sol s!étend en amphithéâtre sur le flanc du bassin de la Sée.
Saint-Jean-de-la-Haize , Famtm sancti Johannis de Hezâ, selon fit Cousin , est appelé Phanwn sancti Johannù ad clar- •
i Brosia vel Brotiut rivât. M. Cousjo , Mss. — xDét Villa it Voiu Romaines en Bastc- Normandie , p. 10.
thrum, motatrilemve ccmcellum, par Robert Cenalis , qui n'a vu dans ce mot que l'idée de barrière , conservée d'ailleurs dans quelques lieux sous le nom de haiset, petite barrière. La dénomination actuelle est une altération de la Haie. On n'est pas complètement d'accord sur la signification de ce mot que Ton trouve très-fréquemment dans nos noms topographiques et qui nous vient des Normands : la Haye-du-Puits {Haya Podii), la Haye-Pesnel (Haya Paganclli), la Haye- Comtesse ( Haya Comitessa), l'Orbe-Haye (OrbaHaya), la HayenFEctot ( Haya de Esquetot ), etc. M- de Gerville voit dans le mot de Haia la signification de bois , et en effet plusieurs bois s'appellent encore Hayes. D'autres croient que ce mot signifie enceinte de pieux et d'arbres : c'est l'opinion de Robert Cenalis et de Daniel Huet. Les deux hypothèses ne sont peut-être pas inconciliables. Il est cent fois question de Haia dans le Domesday Book ; mais il prouve que le Haia ne peut être un bois. On lit passim : « Ibi est ttna Haia inunâmagnâ silvâ. — Un est una Haia in quâ quod potest capere captât. — Silva in quâ sunt quatuor Haiœ. — Tantwnmodà unam Haiam in silvâ faciebant. » Sir Henry Ellis 1 explique ainsi cette expression : « Beast were caught by driving tbem into a bedged or paled part of wood or forest (partie de bois ou de forêt entourée d'un fossé ou garnie de pieux); ibis is tue Haia. » Blackburn interprète Haia par sepes, sepimentum, parcus. On peut conclure de ces sources et de ces autorités , que Haia signifie un fossé planté de pieux ou d'arbres , ou enceinte boisée , et que sa signification s'est complètement conservée dans le mot actuel Haie. Ces enceintes , faites pour les plaisirs de la chasse , étaient très-communes chez les Normands. Les auteurs des Recherches sur le Domesday Book traduisent Haia par le mot courtil*: c'est la môme signiûca-
i 1*iro<l. nu DomcstLy. - a /tec/i. sur f§ Domesday, par MM. d'Anfoj et de Sainte-Marie , passim.
lion , c'est-à-dire une enceinte boisée. Ce mot très-ancien se trouve dans l'acte célèbre de la comtesse Adèle , épouse du duc Richard
Au bord de la Sée , en face d'une de ses plus profondes sinuosités qui découpe la presqu'île du Gué-al-Ré , près de la .terre de la Grande- H aize , dont quelques champs sont couverts de débris de briques a, s'élève le clocher de Saint- Jean-de-Ia- Haize. L'église , disposée en croix latine , présente trois constructions d'époques différentes. Deux fenestrelles , un portail à cintre en briques et en pierres posées de champ , quelques plaques de maçonnerie en arête de poisson, mêlée de briques r liée avec un ciment saupoudré de briques pulvérisées , appartiennent à l'époque romane. On peut encore rapporter à cette époque le cintre du portail , et une plaque de maçonnerie du côté du nord , qui semble se rapprocher d'une disposition rare, le reticulatum opus\ La tour f les transepts t le porche et le pignon oriental semblent être contemporains et se rapporter au xv* siècle. Enfin une partie de la maçonnerie des murs de la nef avec les fenêtres, ainsi que les murs du chœur, sont des reconstructions du xviir siècle.
Le porche est une ogive obtuse dont le fronton est couronné d'une croisette : à l'intérieur deux sièges en granit — vivo sediliasaxo — sont attachés dans la paroi. Le portail est un cintre roman dont les jambages ont été refaits ; son tympan a été rempli de maçonnerie soutenue par un second arc surbaissé. Au-dessus est une fenêtre ogivale à demi-bouchée. Les fenêtres de la nef datent , celles du sud de 1724 , celles du nord de 1737. La côticre du nord porte l'écusson des de Pierre , seigneurs locaux , qui se retrouve sur une des sépul-
i Jp. Spicilcgium de dom Luc d'Acbery. — s Le^médailler de II. de GerTÎUe possède une moouaie d'or trouvée dans un de ces champs. Ibid. p. 10. — 3 11 est bien caractérisé dans l'église de Saint- J tan -lt- Thomas. Voir cet article.
tures de la famille. Ces deux côtières furent édifices par un cure de la paroisse , Adrien Gilles , qui fit aussi bâtir le prèsbytère. Le transept septentrional est percé , dans son pignon , par une fenêtre à divisions prismatiques , deux lancettes portant un quatrc-feuillcs. Sur la vitre est cette inscription presque effacée : « Guillaume Le Mus , curé, a donné cette vitre. 1606. » Deux jolies piscines creusent ce mur à l'intérieur. La fenêtre orientale a été bouebée et ses meneaux eux-mêmes ont disparu. Les feuêtres du choeur sont ogivales simples, et il n'a d'antique que quelques statuettes , entre autres une de saint Denis , et une de sainte Barbe. Le transept méridional est semblable à son opposé. La tour, posée au centre de la croix, s'appuie sur des pilastres ronds engagés dans les piliers , et les nervures arrondies de la voûte retombent sur des culs-de-lampe. La tour est à deux étages , marqués par un léger retrait , séparés par un cordon. Elle a deux croisées, et son faite conique est bordé d'une balustrade. Les fonts, qui ont une physionomie antique, doivent s'ajouter aux parties primitives: c'est un bloc de granit octogone , amoindri à la base et reposant sur un dé. La croix du cimetière est élégante : l'arbre est rond , avec un seul module primitif, planté dans une base ronde ou se trouve une échancrure destinée à recevoir le livre de l'officiant. Dans l'intérieur on remarque quelques parties de l'ancien pavé , dont les dalles sont hexagonales , et la<ehairc — « une chaire à l'impériale, » — faite par un curé de la paroisse , M. Dubois , qui devint Supérieur des missionnaires diocésains , et dont la-* vie a été écrite1. Sous la balustrade de la communion est une tombe consacrée à noble dame Marthe Aubcrt , épouse de Jean- Baptiste de Pierre, écuyer, décédée en 1690. Auprès est une autre, gravée en gothique, qui porte le nom de Michel Le Pellée. Dans le cimetière se trouve la pierre tombale de Jean Badin , avocat au parement de Paris, né en 1736 et mort en 1811.
i M*$. de M. Cuumii.
En 1648 , l'église de Saint-Jean appartenait au chanoine de ce nom et rendait 300 liv. d'après le Fouillé de cette époque ; en 1698 , d'après la Statistique de M. Foucault , elle valait &00 liv., elle avait deux prêtres. La paroisse payait 1,381 Hv. de taille et renfermait 182 taillables.
Dans cette commune, un peu au-delà du Tertre-de-Neo ville, le Siinplon de notre pays , où la route court dans les flancs de la montagne , le long d'une vallée profonde et murmurante , assombrie par son épaisse foutelaie, est un village dont le nom révèle un campement romain, le Châtellier. Contigu a la commune de Subligny, ce village a semblé à l'annotateur de Rob. Wace, M. Le Prévost, l'emplacement du château des Subligny, que l'historien des châteaux de la Manche n'a pu trouver dans la commune de ce nom1. Mais ni vestiges, ni traditions ne confirment cette hypothèse. U y a cependant une chapelle , ce qui est généralement un signe de célébrité, la chapelle de N.-D.-du-Châlellier. Refaite en 1820 par un prêtre appelé Morilland , elle n'a conservé d'ancien que deux croisettes.
Le chapitre d'Avranches possédait la plupart des fiefs de cette paroisse, et le Livre Vert est rempli de chartes relatives à des fiefs situés en Saint-Jean. D'abord , l'église appartenait à un chanoine : nous citerons encore quelques-uns des principaux bénéfices. Le plus important est Te fief d'Asnièrcs désigné dans une charte du xiv* siècle : « Le fieu d'Asnièrcs assis en < la paroisse Seint Jehan de la Hèse. » L'Aveu de Robert Cenalis à François Ier le signale comme devant « un quart de chevalier, quand l'ost du prince est mandé2. » La vavassorerie du Jardin était encore un fief du chapitre. On lit dans le même Aveu : « Jean d'Argcnne , écuyer , y tient la vavasso- . icrie du Jardin , » et dans le Livre Vert « pour iceluy les évêques d'Avranches, lorsqu'ils font leur entrée , doivent avoir
i Voir dans Rob. Wace l'énumération des guerrier» de la Conq., etlesChaleauide M. de GerviUe, au mot Subligny.— a M. Cousin, t.vi.
uu bœuf ou 20 s. de rente. Ledit d'Argenne fait le service de prevost, quaut aux nobles et noblement tenansen la baronnie d'Avranches4. • Le fief de Gès est cité dans l'Aveu : « Je possède en Saint-Jean-de-la-Haize le fief de Gès , pour un quart de chevalier , fief que tient Enguerrand de Coui , écuyer. » Le Livre Vert ci le encore « une pièce de terre en St-Joban -dela- Flese au ficu de la Rabotière. » A la fin du xve siècle » Monfaut trouva noble à Saint-Jean Michel Martin.
A l'endroit où Ton passe maintenant la Sée en Saint-Jean „ sur un pont de bois , était un bac , au passage appelé , selon M. de Gerville, le Gué-al-Ré (le Gué-au-Roi). L'évêqne d'Avranches jouissait du droit d'avoir des bateaux sur la rivière de Sée depuis les moulins de Ponts jusqu'au Gué-de-l'Épine , d'après l'Aveu présenté à François Ier. *
En 1763 celte paroisse faisait partie de la sergeuterie de Ponts et renfermait 120 feux3.
Rad. de Maitnit-Rainfray débet u 10. pro çnilione presentationi» ecclie Sti Lu pi.
Anno 1180. Magnua Rotul.de Scaccario.
ituée sur le flanc du bassin de la Sélune, cette commune est limitée au sud et à l'est par le Lait-Bouilli > à l'ouest par le ruisseau de la Porte, et au nord en grande partie par la route d'Avranches à Mortaio. On remarque sur sa surface les étangs de la Griraaudière.
i Livre Vert, p. i56. — a EipilU, Dkt. dés Gaule*.
Saint-Loup , Famon sancti Lupi. II y a eu deux saints Loup , l'un évôque de Lyon , et l'autre évôque de Troyes. Il est probable que l'église de cette paroisse est sous le nom du dernier, et parce qu'il est le plus célèbre., et parce qu'il est le plus rapproché par son siège et par sa ville natale, Toul , alors dans la Gaule Belgique.
Une femme qui a un nom parmi les poétesses de son pays , une femme artiste et archéologue , qui a visité et décrit notre localité avec affection et avec goût , miss Gostello nous a laissé une élégante description du site et de l'église de Saint- Loup , et le dessin de cet oratoire forme nne des plus jolies illustrations de son riche ouvrage '. Ce fragment sera pour ce chapitre une heureuse introduction : « Quoique Avraoches elle-même soit privée d'antiquités , on peut en trouver un assez grand nombre dans son voisinage pour intéresser l'antiquaire le plus zélé, et les promenades et les sentiers d'alentour sont si variés, que l'on peut chercher chaque jour quelque nouvel objet attrayant, et toutes les peines sont payées par le plaisir de cette recherche. Une des plus jolies promenades est le village retiré de Saint-Loup, village véritablement élégant et propre, et différent de la plupart de ceux qu'on peut trouver en France. Il est très-petit, consistant seulement en quelques maisons qui entourent un cimetière élevé ; les jardins sont proprement tenus , les habitans sont polis , sans être curieux ni importuns. La il n'y a ni bruit , ni confusion ; tout est solitaire, tranquille, et rien ne vient vous y troubler. Un magnifique sapin se développe près des marches de ce qui était autrefois une croix
i A Summer amongsl (lie Bocages and the fPïna, t. i«r, chap. r. Cet ouvrage avait été précédé par une publication ornée de belles enluminures, Sptcimtn of earty poetry, dans laquelle i'authorest imite •n vers nus principaux poètes et poétesses du Moyeo-Age, spécialement Marie de France ; il a été suivi d'un ouvrage d'art cl d'archéologie , Un Pèlerinage en. Auvergne,
de pierre sculptée ; et un antique portail tapissé de liefre , du côté opposé dé la route , montre les derniers restes d'une maison religieuse qui sans doute se cachait jadis dans tut Heu si bien approprié à sa destination. L'architecture est du normand primitif : une des portes est légèrement ornée d'un travail à chevrons, l'autre est unie* mais les arcades circulaires de toutes deux sont supportées par des piliers dont les chapiteaux sont des têtes sculptées : le même ornement est répété le long de la ligne des modillons , sous la corniche extérieure. Les têtes sont toutes assez remarquables , et quelques-unes d'elles sont extrêmement aiguës. Les fenêtres sont de l'ogive primitive ou du style de transition. En somme , cette jolie église est un précieux échantillon , et il est à regretter que M. Gally-Knight , qui visita chaque réduit et chaque coin qu'il put découvrir, durant son délicieux Tour3, ait omis de voir Saint-Loup , lorsqu'il passa à Àvranches. »
Comme cette analyse architectonique n'est ni complète ni irréprochable , nous la reprendrons en entier.
L'antique église de Saint- Loup, posée sur un cimetière élevé qui ressemble h un tertre artificiel ou motte , se cache dans un pli d'un des côteaux de la Sélune. Un bel if abrite son portai! , dont il est sans doute le contemporain. Une crofx presque ronde s'élève sur une base où un trou vkle atteste l'absence d'une autre croix. Cette double croix, sur une seule base, disposition fort remarquable3, se retrouve sur plusieurs autres points de la localité. L'église appartient au roman secondaire, c'est-à-dire au XV siècle. Le portail, la porte latérale , l'abside , la tour et les contreforts de la nef, sont les membres restés de cette époque. Le portail se compose de deux archivoltes et de deux colonnettes entaillées de zigzags
i Le* antiquaires anglais appellent ainsi le roman. — a An. architectural Tour in Normmdy. — 5 Une personne nous expliquait ainsi cette dualité : On n*a pas roulu mettre le inauvaii larron.
peu prononcés. Les chapiteaux sont ornés de reliefs indécis » dont le plus caractérisé est une espèce de crosse géminée. Audessus du cintre est une fenestrelle ogivale. La porte latérale, plus basse et plus étroite que le portail , reproduit le môme type : mais des têtes humaines sont taillées dans ses chapiteaux. L'abside, gracieusement arrondie , n'offre de remarquable que ses modillons variés , qui représentent généralement la tête humaine et la tête animale , tantôt simple , tantôt géminée. Un d'eux rappelle une grossière cariatide, c'est une des images affectionnées du Moyen -Age , une forme humaine pliée , avec des mains appuyées sur les genoux : un autre représente une croix1. Des fenêlres trilobées, assez modernes , ont été encastrées dans les murs du chœur , entre les pieds-droits. La plus jolie partie de l'édifice est la tour qui est posée sur le cenUc. (Massive et carrée, elie est revêtue de pierres de moyen appareil, et tapissée de ce lichen blanc , vêtement des auciens ntonumens, dur comme la pierre elle-même, et, selon un homme de science et d'imagination transition entre le minéral et le végétal, comme le zoophyte est le lien entre la plante et l'animal. Les lichens sont la peinture, nuancée par la lumière, des vieux édifices et des ruines3. Les ouïes géminées de la tour
1 Un jeune archéologue du département , descripteur exact et dessinateur habile, a recueilli et classé chronologiquement un grand nombre de modillons , spécialement de l'époque romane , qui a été la plus féconde en fantaisies et en grotesques, M.Théodore du Moncel, directeur de la Revue Archéologique du départ, de la Manche*— a Charles Nodier, dans son conte de la Fée aux Miettes, fantaisie charmante» mais qui doit nous sourire avec un charme particulier, car notre pays est le théâtre de ce roman. — 3 Voir la brillante peinture de la Merveille par un archéologue artiste , Maxiinilicn Raoul « Un gigantesque autel de bronze et d'or sur un parvis d'argent. » Hist. pilt, du Mont Saint-Michel. C'est la vive image de celte sublime muraille semée de lichens verts et dorés , posée sur la grève. Voir notre article du Mont Saint-Michel.
reproduisent le type des deux portes romanes, et les retraits de leur voussure révèlent à l'œil la profondeur du mur qu'elles pénètrent. Au-dessus et au-dessous des baies du nord et du sud sont des ouïes géminées, postiches, à une archivolte. Sur la face du sud l'appareil a été disposé en losange , en forme réticulée (reticulatum opus), disposition peu commune dans notre pays*. Sous la corniche de la flèche, pyramide hexagonale, imbriquée d'ardoises , se retrouvent des modillons analogues à ceux de la corniche du chœur. Les parties modernes de celte église sont les côtés de la nef, moins les contreforts, la sacristie et la chapelle latérale , avec leurs six contreforts à deux retraits. Cette malencontreuse maisonnette rectangulaire heurte la rotonde du chœur et détruit l'unité et l'harmonie du joli édifice. Du reste , cette sacristie est peut-être la plus ancienne , dans la localité , des constructions de ce genre , constructions d'ailleurs d'origine toute moderne. On lit sur un de ses contreforts: « S. LOV. M. L. R. 16. IBS. 02. ARTV. M. D.8 - En s'appliquant sur la rotonde , cette sacristie a masqué les modillons qui en ornent la corniche , et qu'on retrouve cachés dans l'obscurité sous son toit. L'intérieur, avec ses arcs timides et robustes , ses piliers trapus , sa voûte surbaissée , répond au style de l'extérieur. Mais les regards de l'archéologue et de l'artiste ne trouvent à s'arrêter que sur une délicate filigrane de boiserie flamboyante , et sur le monolithe de la fontaine baptismale , formée de deux cuvettes , l'une grande et octogonale, et l'autre petite et taillée à cinq faces étranglées à leur milieu par une moulure en forme de câble. Derrière un tableau , au-dessus du cintre du transept, on lit : « Cette cha-
i Un spécimen indécis à Saint-Jean-de-la-Haite , et an antre bien accusé à Sainl-Jean-Ie-Tbomas , sont avec celui de Saint- Loup, les seuls types de ce dessin dans l'arrondissement d' A franches. — a C'est sans doute le nom et l'inscription du maçon. Cette église» considéré ecom me monument historique, a reçu un secours de l'État.
pelle a été faite par M. Bruault pour le seigneur de la paroisse l'an de grâce 1602. » C'était la chapelle de la famille du Quesnoy , qui était la patronne de l'église dans les derniers temps
En 1535 , le seigneur de Saint-Loup était M. de Camprond , sieur de Saint-Loup et de la Transportière , et qui souscrivit en cette qualité à l'Aveu que Robert Cenalis présenta a François ie?a. Au xir siècle, comme on le voit par l'épigraphe, le seigneur et patron était Raoul de Mesnil-Rainfray , qui devait à l'Echiquier de Normandie 20 sous pour la reconnaissance de la présentation à l'église de Saint-Loup3. En 1648, l'église de cette paroisse rendait 800 liv.4 En 1698 la cure valait 1,500 liv. ; la paroisse avait cinq prêtres, payait 1,707 liv. de taille et renfermait 174 taillables*.
Le presbytère, près duquel était la grange-dîme, a conservé dans ses murailles reconstruites un vieux cintre. C'est de ce presbytère que l'élection fit sortir , pour en faire l'évêque constitutionnel de Coulanccs , le curé François Bécherel , en 1791. J/église possède un encensoir et un calice envoyés par cet évêque de son siège de Valence. Ce sont les ruines de la grange-dîme que miss Costello a prises pour une ancienne maison religieuse.
i La voûte du chœur est un véritable cimetière ou ossuaire de saints, dont les débris ne sont pas sans intérêt. Il y a surtout quelques terres cuites, faites avec l'argile du Val Saint-Père , qui ne manquent ni de modelé, ni de vérité. On remarque une antique statue mutilée du patron , en calcaire de Gaen , des reliefs classiques en bois , un bâton fleurdelisé , un tabernacle avec ses statuettes. L'auteur possède, venus de ce reliquaire, un Père éternel en bois, et un spécimen de cette statuaire satirique du Moyen-Age, qu'on retrouve surtout dans les boiseries du chœur de nos cathédrales, une cariatide qui représente un moine avec des oreilles d'ane. — a Mss. de M. Cousin , tom. vi.— S Stapleton, Ob*. on ihe great Rolls ofthe Exchequtr, t. i«, p. îa. — 4 Pouiltc du Diocèse, p. 6. ~ 5 Mcm. sur la Gin. de Catn.
Quelques noms de terres de cette commune rappellent d'ancieus fiefs : le iMesnil-Hou , nom formé de deux mots , l'un roman , l'autre saxon , exprimant l'idée d'habitation , les Vavasseurs , Glaligny , Huchepie , la Grimaudière , le Bois- Grimaùlt. Ce dernier nom est , dit-on , celui d'un seigneur faux-monnayeur , traduction légendaire d'un fait plus prosaïque , si l'on en croit M. Nanet : « L'on présume , dit-H dans son livre érudit sur la baie du Mont Saint-Michel1, qu'en la commune de Saint-Loup, au lieu dit le Bois-Grimault , est une mine de cuivre dont on a fait l'essai il y a quelques années. »
En 1763 , la paroisse de Saint-Loup faisait partie de la scigeuterie de Pigace et renfermait 93 feux*.
In Merceio vcl Marccio maturam Osberni dapiferi et ttnam acram terre ad vineam.
(Charle de Henri h, roi d'Angleterre, confirmative des dooationa faite»
en 1 145 à l'abbaye de la Luzerne par Hasculplie de Subligny.)
r<jaS;ARCEY est encore un des rayons de la couronne d'Avranches, mais sa forme, un peu différente des cônes que forment les communes du même cercle , est sensiblement ellipsée. Elle a pour bornes à Test la Broise, Brosius rivus,
i État ancien de la Baie du Mont Saint-Michel , p. i3o. — a Expilly, Diet. des Gantée.
qui afflue à la Séc an Pont-Cor bet , à l'ouest et au nord le Soulict, qui vient de Lolif — fluviolm Soutien ab Olivetano pago prodiens,— et afflue dansles grèves au Pont-de-Marccy, appelé quelquefois Ârcbe de Vargnon , au sud la grève et la Sée. Épanouie au midi — apricus campus — sur une pente légère au fond du bassin de la Sée , cachée dans le vallon du Souliet et dans les plis d'un terrain mouvementé, cette commune jouit d!une température favorisée et peut s'appeler le jardin d'Avranches. Le bois de Marcey, sur le versant méridional du côleau , appelé Butte de Marcey, forme une masse compacte de verdure d'où surgit son château bariolé de rouge et de blanc , et qui se détache en un sombre relief sur la petite plaine qui couronne le plateau. Entre ces taillis et cette plaine passe la grande route de Granville , qui divise la commune en deux parties à peu près égales. Près du rivage s'arrondit le mamelon de Mont-Coq.
Les gués appellent les ponts , les ponts appellent les habitations. Le groupe d'habitations le plus considérable de cette commune, est le village qui s'étend depuis Pont-Gilbert jusqu'aux Trois-Croix. Un autre groupe est au Pont-dc- Marcey, à peu près en face du gué de Sauguière.
Marcey, Mareeium. Ce nom signiûe primitivement habitation de Marci*. Radulfus de Marci, sous-tenant, possédait dans les comtés de Suffolk et d'Essex, et figure dans le Domcsday*. C'est sans doute celui qu'indique Masseville dans sa liste des guerriers de la Conquête s.
Le manoir de Marcey, le berceau probable de Raoul de Marci, est maintenant une ancienne habitation rustique , dans laquelle on remarque un grand cintre bouché et un pignon soutenu de deux contreforts. U est voisin de l'église , selon
i Voir l'introduction de l'auteur à l'étymologie des noms locaux de l'Àvrancbin, Revue Archéologique du départ, de la Manche* — a Introd. au Domtiday, par sir EUis, t. u. — 3 Hist. de Normandie, t* i", p. aoa.
l'usage. Il est très - probable que Hasculphe de Subligny fut seigneur de Marcey, Jui qui, en 1U3, donna à l'abbaye naissante de la Lusernc , dont il fut le principal bienfaiteur , la masure d'Osberne et un acre de vignoble, situés à Marcey , « in Merceio vel Mareeio masuram Osberni dapiferi et unam acram terre ad vineam*. » Ce qui élève cette supposition presque à la certitude , c'est que Lesceline du Grippon , fille de Hasculphe, était suzeraine de Marcey, d'après une charte du Livre Vert: a Ego Leseelina, domina de Mareeio, fdia Hastulphi de Sidligne. » Mais il est douteux que le frère de Richard d'Avranches, Gislebert , qui donna son nom au Pont- Gilbert , et se noya dans la Séca, fût seigneur de Marcey à la fin du xn' siècle : « Bemg lord of adjacent parish of Marcey, » comme le dit Stapleton dans ses Observations sur les Rôles de l'Echiquier, Au xiv siècle Marcey était aux Paisnel , auxquels il avait été apporté par les femmes. Jean Paisnel , sire de Marcey, était capitaine de Saint- James. Marcey était une baronnie qui donnait droit de séance à l'Echiquier de Normandie. Un seigneur de Marcey fut lait prisonnier à la bataille de Saint- Quentin (1592), d'après MasseviUc8. En 1698, d'après la Statistique de M. Foucault , les personnes nobles à Marcey étaient la veuve du sieur de Montanel , son fils le sieur de Monta- «el , et Jean Tafllefer \ Marcey était encore une baronnie du
i Cailla Cl trist., t. xi , instrumenta. — a Quelques historien* ont dit que Gislebert d'Avranches se noya dans la Sée ; Stapleton dit qu'il se noya en mer, en accompagnant le roi en Angleterre, dans l'A vent de 1 170. t. i". — 3 Bitt. de Normandie, t. vu, p. 117. —4 JWm. sur ta Généralité de Caen, On trouve les Taillcfer sur plusieurs points de l'Avranchin. Un nécrologe du Mont Saint-Michel cite Michel TailkTer, lien fait eur de ce monastère ; au xv* siècle , Monfaut trouva noble G. Taillcfer a Saint-Laurcnt-de-Terregaltc. Voici a Marcey Jean Taillcfer eu 1698. En 1678 mourut, à Carnet , un Taillcfer, qui probablement était le père de celui-ci ; c'était Charles Taillefer , «seigneur du » ■
temps de Masseville , et le baron était le marquis de Canlsy «. Une pierre tombale de l'église de Marcey , avec la date de 1633 , est celle de Georges de Ganisy , écuyer. La seigneurie passa plus tard aux Garbonnel. Le Aâteau actuel a été construit par on Carbonnel au siècle dernier dans le bois de Marcey, près de la grande route. C'est un corps de logis avec deux ailes plus projetées en arrière que sur la façade. Les ouvertures sont encadrées dans des bordures de briques , le linteau étant légèrement arqué. Le fronton encadre un écusson à couronne baronniale. La principale avenue du bois fut tirée en ligne droite du perron du château sur la cathédrale et sur cette fausseporte par où la trahison introduisit les Calvinistes à la fin du xvt siècle3. Il y a une chapelle. Ce qui manque à cette habitation, ce n'est pas la beauté et la grandeur du spectacle ; c'est un élément sans lequel les châteaux , les villas , les parcs sont incomplets : c'est l'eau. La pelouse des beaux châteaux de
Plantis. On pense que ce sont les descendans du jongleur qui entonna devant l'armée normande a Hastings les chanta nationaux de Roland,
d'Olivier, etc.
Taiilefer ki moult bien cantout Sur un cheval ki tost atout Devant ax sen alout cantant De Karlemaigne e de Bolant E d'Olivier e de vassals
Ki morurent a Rainschevals. (Roa. Wacb.)
Apres avoir chanté, et jonglé avec son épée, il tomba sur l'ennemi, tua deux chefs saxons et fut tué à son tour.
i État géog. de la Normandie, — a Cette entreprise des Calviniste! fut racontée par un contemporain dans un opuscule dont nous avons omis la mention à l'article d'Avrancbes , et qui avait pour titre : De»cription de f Entreprise $ur ta viUe d? Avranclie» par ceux de la religion, reformée , et de ta découverte et prime diïceux. Paris , Velu, in-fr». Ap% le Père Lelong , Bibt. H Ut. -
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l'Angleterre est toujours rafraîchie par des étangs , des mitseaux et des rivières. Il manque encore quelque chose au château de Marcey , dont le bois banal est ouvert à tout le monde, à cette habitation sous laquelle passe la grande route et le chemin du bois : c'est un mur de parc , c'est l'avantage du chez soi , de la liberté entière , du mystère si -Ton veut, ce que les anglais appellent le. nom*.
L'église de Marcey est située au bord d'un chemin creux, dans un vallon boisé tjue traverse la rivière du Souliet , et d'où l'on voit le Mont Saint-Michel s'élever au-dessus des arbres , comme s'il était en terre-ferme , et comme il devait s'élever dans la légendaire forêt de Sciscy. tl n'y a d'ancien dans ce simple édifice que la croisée et la tour qui la couronne. Cette partie est du xv« ou xvr siècle. La tour , terminée en coin , et faite sur le modèle de celles -de Ponts et de Saint- Jean-de-la-Haize , est caractérisée par un parapet à jour, à arcades cintrées , à la naissance de la toiture conique. Le
transept méridional est pénétré d'une fenêtre divisée en deux lancettes trilobées , couronnées d'un quatrc-feuilles. Le transept opposé , tout tapissé d'un lichen blanc et chevelu , est aussi éclairé d'une fenêtre , mais elle est plus petite , ogivale , - lancéolée. La nef a été faite en 1756. Le chœor, qui se pourtourne en abside pcntagonale depuis qu'on y a accolé une sacristie , a été construit en 1745 par M. Guillot , curé , et repose sur une base d'ancienne maçonnerie. Les fenêtres du chœur et de la nef sont en anse de panier, la forme invariable du xvnr siècle. Â l'intérieur on remarque la croisée dont les quatre arcs sont en ogives, sans chapiteaux, se mourant dans des piliers massifs à pans coupés. Le baptistère présente la forme d'un calice taillé à huit faces. Le bénitier est une colon nette creusée. On ne remarque qu'une pierre tombale , celle de Georges de Canisy, écuyer. 1638.
En 1648 , l'église de Saint-Pair de Marcey , qui était à la présentation du baron du heu , rendait 400 fiv. , d'après le
iûi
Pouillè du Diocèse *. En 1698 , d'après la statistique de M. Foucault, elle valait eucore 400 liv. ; il y avait deux prêtres; la taille était de 1,069 liv., et le nombre des taillantes était 4S0».
Le chapitre d'Avranches possédait in totâ parrockiâ de Marceyo, duos partes decimarum btadorum et leguminum*. Au xv* siècle , le chapitre eut une contestation à ce sujet avec le curé de Marcey. On a une charte d'accord — apunctuamentwn cum curato de Marceyio — dont voici les principaux traits : • Vniversis.... ofpcialis Abr. salutem.... Notum faciinus quod don venerabiles et discreti > domini decanus et capitulum ecclesiee Abr. à tempore quo memoria kominum exsiterat, habuissent et haberent jus percipiendi duos partes decimarum in totâ parrockiâ de Marceyio , et curatus ejus parochie tertiam partent, nuperque exorta fuisset questùmis materia inter. J. Godefroy, curatum ecclesitè et capitulum*, »
A la limite de Marcey et de Bacilly est le petit pont de Souliet* où passe le ruisseau de SouKet , que Robert Cenalis s'est plu à décrire : « Est rivulus ab Olivetano pago prodiens à quibusdam stagnantibus lacunis aitctus, nec tamen piscosus, non procul à Ponte-Gilberto in Seiam sese effundit : nomen fluviolo Soulieti inditum est, vulgà Souliet. Pontem verà quem praterlabitur Marceianum vulgà appellant 5. »
Un village s'appelle la Croix-aux-Champions : il n'est indiqué ni sur la carte de Cassini , ni sur celle de M. Bitouzé ; mais il l'est sur la carte du diocèse de Coutances par Mariette0.
i Pouillè, p. 5. — a Mèm. $«r ta Gin. de Càen. — 3 Livre Vert, p. i5o. — 4 dp. M. Desroche» , HUt . du Mont Saint-Michel, 1. 11 , p. 179. — 5 Bierarch* Neustriœ. — 6 Mariette de La Pagerie a fait, au xtii* siècle, une intéressante carte du diocèse de Gontances. Le célèbre géographe Samson en a fait une du diocèse d'Avranches indiquée dans la bibliothèque historique du Père Lelong. Adrien de Valois, à- propos <U la Sée , cite 1 t Samton 'u amnica tabula. •
Le village des Troia-Croix tire son nom de trois croix plantées sur trois dés que l'on y voit encore. Il y a eu une chapelle particulière au Clos-Hubert. Cassini indique dans cette commuue un petit Mesnil , ou Mes , le Môs-Jouan : ce nom est aussi le nom primitif de la Biqueteric.
A Marcey naquit , en 1664 , Jean Oursin , que son mérite éleva d'un rang inférieur aux titres de receveur général des tailles de la Généralité de Caen , et de secrétaire du roi , maison et couronne de France1. De cette commune est originaire un écrivain poète, un archéologue artiste, qui cache son nom de Le Tellier sous celui de Maximilien Raoul , auteur de V Histoire pittoresque du Mont Saint-Michel, ornée d'excellontes eaux-fortes par Boisselat , histoire bien incomplète sous le rapport historique et monumental, mais écrite en un style qui sera difficilement surpassé.
En 1763 , la paroisse de Marcey faisait partie de la sergenterie de Benoist , et comptait 95 feux3.
A la grève de Marcey, vers le pont du Souliet, commencent à se montrer deux plantes assez rares qui caractérisent ce littoral , l'Euphorbe Esule et TErigeron du Canada. Nous avons trouvé sur un mondrin, à Marcey, le Séneçon vagabond (Sene- <cio erraticus). On rencontre dans le bois de Marcey le champignon appelé Phallus impudicus, et dans les prés adjacens une grande variété d'Orchis. Nous avons encore trouvé auprès du château la Pomme épineuse (Daturastramonium), peut-être i-ejetée du jardin. Dans une herborisation , avec plusieurs ('lèves , demandant notre chemin , dans une ferme voisine de la grève , nous trouvâmes sur une armoire une statuette en marbre blanc : c'était la sainte Barbe de la cathédrale 5.
i M. Fulgence Girard, Êphèmèrides de l'Annuaire» — a Expilly, Diet. des Gaule*. — 3 Elle appartient à l'auteuï.
The old ehurch of Sainl -Martin , built in the il1** centurv.
M. IIauby.— A»r. and Us rUittHy*.
T5J)ette commune forme un triangle compris entre la route
de Mortain au nord , celle de Pontorson à l'ouest , la rhifre de la Porte à Test , et le Lait-Bouilli au sud. Elle appartient au bassin delà Sélune , vers laquelle elle s'abaisse par une pente généralement douce , excepté au Quesnoy où la chute du terrain est abrupte. Elle donne naissance à trois coursd'eau , le ruisseau des Monts qui afflue dans l'étang du moulin de la Porte , celui de Casseul qui descend de Baffé et afflue au Lait-Bouilli dans le Val-Saint-Père, le ruisselet de la Chaussonaière qui se réunit à un autre venu des Échommes , au Pont-Gandouin , pour former la principale branche de la Pivetle.
L'ancienne église de Satot- Martin -des- Champs, ou de Saint-Martin-près-Avranches , ou , comme on disait autrefois, de Saint- Martin -lez- A vranches , cette église , qui était une chanomie avec dix-sept prêtres > à laquelle était annexé le tàninaire , dans laquelle se tenaient les distributions de prix du collège et se soutenaient les thèses publiques sous la présidence des évêques, était située dans la rue du Séminaire, <kns l'enclos de M. de Pirch. On y arrivait par la belle double
ligne de peupliers de la ebasse Saint-Martin. L'église actuelle, transportée plus au centre de la commune , est posée sur le flanc d'un coteau d'où l'on aperçoit le cours sinueux et les rives déchiquetées de la Sélune , avec les dentelures du littoral de la baie , la saillie de Montvallonen Céaux, le capTorin en Courtils, et la pointe de la Rive en Ardevon. La rustique et récente chapelle est sans souvenirs comme sans art. Elle se compose d'un chœur arrondi , d'une nef et d'une sacristie accolée au chœur. Les fenêtres sont légèrement arquées en anse de panier. Un campanile de bois , semblable à une cheminée, termine son galbe occidental. L'intérieur est fort pauvre : un bas-relief en bois , quelques peintures sur la chaire , sont les seuls objets qui attirent les regards. Le bas-relief représente le repentir de saint Pierre : le travail assez grossier semble appartenir à la fin du xvr siècle. Les peintures de la chaire sont des fragmens rapportés , qui n'ont d'autre titre à l'attention que leur étrangeté dans un lieu saint. Un des fragmens représente quelques fleurs et une palette de peintre avec le mot Maùller : c'est sans doute la signature de l'artiste. Les deux du milieu représentent un médaillon dont l'intérieur a été enlevé : il est soutenu par un aigle et un amour marchant sur un carquois. Le dernier représente une tête de femme endormie , deux amours sont debout sur le lit , l'un relève les rideaux, l'autre médite quelque méchante action, tenant d'une main un maillet et de l'autre un clou , instrumens grossiers et prosaïques qu'un barbouilleur welche a sans doute substitués a la flèche et à l'arc de la mythologie. Au-dessous on lit : Hildhauer.
L'église actuelle , élevée vers le centre de la paroisse , fut construite par les soins d'un Eudiste attaché à l'ancien séminaire , nommé Quettier *. H faut que l'ancicune église
i M. Boudeot-Godclinièrc , Efai Hit t. et St*t, sur CAvranchin.
ait été bien ruinée , pour qu'aucun de ses vestiges ne soit allé dans la nouvelle 4.
C'était une simple construction avec un clocher en bâtière, assez semblable à ses voisines , Notre- Dame-dcs-Champs et Saint-Saturnin. Vers le milieu du siècle dernier, le supérieur et l'historien de son séminaire , Pierre Costil , disait d'elle : f Si peu considérable par sa structure et ses revenus2. » Nous ignorons si cette église , bâtie selon les traditions au vr siècle , avait conservé des fragmens romans ou gothiques. Transformée en caserne pendant la Révolution , elle fut détruite en 1806. D'après les traditions et quelques documens écrits , la fondation de l'église Saint-Martin remontait à une époque fort ancienne et avait une origine miraculeuse. Un des pères de notre histoire , Grégoire de Tours, rapporte ainsi cette origine : • L'évêque d'Avranches , nommé Leodowald 3, envoya à Tours un prêtre de son église demander des reliques de saint Martin. Lorsqu'il revint à Avranches , un paralytique fut apporté sur le chemin , à l'entrée de la ville : il baisa le voile qui cou* vrait le reliquaire , et aussitôt il se tint debout et retourna lui-même dans sa maison. ... ^ Ici l'évêque de Tours s'écrie : « Ce n'est pas assez, saint confesseur, d'exaucer les vœux de ceux qui vous implorent dans votre temple ; mais vous exercez votre pouvoir dans les lieux où vous n'avez jamais été pendant votre vie mortelle *. » Une femme y recouvra l'usage de la parole ; un aveugle y reçut la vue , et se consacra à l'autel et au service de Saint-Martin.
Un monticule de débris et d'ossemens est tout ce qui reste de l'église de Saint-Martin : c'est la tombe où l'antique église
i Rien excepté peut-êtie nne tête de croix polygonale que nous avons ?ue dans le cimetière. — a Ap. M. Cousin, Ilist. du Sêm.9 par Pierre Coitil, supérieur. — 3 C'est, selon le Gall. Christ., el Kub. Cenalis, celai qui donna son nom à Sainl -Léonard. — 4 Greg. Tur. D§ miraculit sancli Martini, Hv. s, cap. xxxvt.
lOfi
est ensevelie. Du séminaire il reste encore le jardin et un grand cintre : il n'avait d'ailleurs rien de monumental \ Nous avous jeté ailleurs 2 quelques traits de son histoire et quelques noms de ses maîtres. Ajoutons-y celui d'un de ses fondateurs qui fut uu homme de bien et un homme de science, Jean Haotraye, curé-d'Isigny, qui enseigna les mathématiques et PHébreu aux évêques d'Ucliopolis , de Metellopolis, et de Beryte, destinés aux missions de la Chine. Rattachons encore à cette paroisse deux noms omis, qui appartiennent à A vranches , deux hommes qui assurément vinrent prier dans l'église du patron spécial de la Normandie , lequel avait plus de soixante autels dans notre pays , et dont l image était sur la bannière du Conquérant
Saint Martin et sainte Marie Se partagent la Normandie.
Le premier est le chapelain de Hugues-Le-Loup , comte de Chester , qu'Orderic Vital appelle clerc de l'église d'A vranches, Gerold , qui vivait à la fin du xi* siècle , devint abbé de Tewksbury , et qui , faussement accusé par ses religieux, se retira à Winchester où il mourut. Orderic Vital raconte longuement ses pieux efforts au milieu de la cour splendide et débauchée du comte de Chester, ses sermons bibliques et ses succès auprès de ces ardens barons dont les passions s'insurgeaient quelquefois contre la religion , et qui se soumettaient enfin comme des enfans : notre historien résume son portrait par ces mots : « remarquable par sa religion , son honnêteté et sa science dans les lettres 3. » Le second est un des abbés du Mont Saint- Michel , Geoffroy de Servon, natif d'A vranches4, qui gouverna l'abbaye dans le xw siècle, se
i Ce terrain a été le théâtre d'une fiction apiritaeUe, maligne et bardie d'Ang. Barcnton . intitulée Récit d'un Rtve. A vranches, A. Trtbouillard. i8»5. — a Art. d'Avranchea. — 5 Orderic Vital, t. m, p. 4« Trad. Guùot. — 4M. Desroches, Hitt. du Mont Saint- Michel, t. 11, p. 83.
distingua par son lèle, ses acquisitions, ses restaurations et la construction de la chapelle Sainte-Catherine. Un troisième auneau oublié vient s'ajouter à cette chaîne d'or des illustres fils d'A Tranches , que nous voudrions enrichir , comme la plus belle parure de son sein , chaîne indéfinie où les artistes , c'est-à-dire les savans, dans leurs patientes recherches, ajouteront de nouveaux anneaux. S'il nous était permis de rêver la statue d'Avranches, nous la poserions debout, femme forte et rêveuse , avec l'attitude de la guerrière et le regard de (a Melancolia d'Albert Durer , couronnée d'un cercle mural , fleuronné de clochetons, étalant sur son sein un collier dont chaque chaînon est le nom ou la figure d'un de ses enfans nobles par la tête ou par le cœur, avec une croix et un livre dans une main , et une épée dans l'autre ; nous nouerions à ses flancs l'aumônière de la bienfaisance, et nous sèmerions les plis de sa robe d'épis , de pommes , de pampres et de fleurs ; sur son genou serait appuyé son bouclier, dont le blason raconterait son histoire : au bas du bouclier le cheval gaulois, au-dessus le galbe pur des empereurs romains , la tôle mérovingienne encadrée dans un rude cercle d'or 1 , le le sceau du Conquérant , la fleur de lys de Saint-Louis , le léopard anglais, mais brisé d'une barre de bâtardise , le sceau lauré de Charles vu , et le coq de la République et l'aigle de l'Empire. Cet écu , ainsi divisé par cette glorieuse symbolique , refléterait l'azur de son ciel , la verdure de ses prairies , l'argent de son golfe et de sa mer. Dans le champ d'azur se détacheraient ses armes d'argent , le château crénelé , la triple fleur de lys, les deux croissans adossés, et le dau-
i Àvranches a battu monnaie. On connaît plusieurs de ses monétaire». Nous en trouvons trots dans Lelewel, Sepagiens, Badulfus et un autre. Avranches y est écrit Abrincœ , Abrinclas. Le signe est une croii. Le savant auteur de la Numismatique Gauloise, M. Ed. Lambert , en a signalé d'aulrcs.
phin. Sur le piédestal, en uu bas-relief, ce tableau de la statuaire, serait gravé son paysage, sa campagne plantureuse semée d'églises et de manoirs ,• ses deux fleuves , sa grève , sa montagne sainte , sa mer. Un des grains de ce collier maternel, un des anneaux de cette chaîne, un anneau d'or, est un poète , Henri d'Avranches , du xme siècle , jongleur et ménestrel attaché au roi Henri m, auteur d'un poème sur les guerres des barons anglais contre Jean-sans-Terre et son fils, et de poésies satiriques contre Michel Blanc-Pain ou Blanpayn: mais ses ouvrages sont perdus1.
Comme Saint- Martin touche à Avranches, et comme l'emplacement de son ancienne église est sur Avranches, que son article soit encore pour nous l'occasion d'une vue rétrospective et de la réparation d'un oubli. Il est relatif à Saint-Gervais , et au cérémonial de l'entrée des évêques dans leur siège épiscopal. C'était un antique usage , consacré par saint Aubert , que le prélat descendait h l'église de Saint-Gervais, la voisine de celle de Saint-Martin ; de Urt pieds nus, il se rendait à l'églisecathédrale. Celte cérémonie était accompagnée de circonstances et de droits fort intéressant Au XIV siècle , l'évêque Robert Porte voulut se dérober à ce cérémonial ; mais on lui intenta un procès. Le G allia Christiana 2 nous a conservé la sentence que l'homme de loi , le Loyer, rédigea sur parchemin sans aucun signe de ponctuation :
i Ce* détails sur Jean d'Avranches sont tirés de M. Desroches , t. a, chap. xiii. M. de La Rue ne parle pas d'Henri d'Avranches dans ses Trouvères et Jongleurs. 1/histoire littéraire des Bénédictins cite Henri d'Avranches comme poète latin, et le fait vivre vers ia5o. Le poète Blanpayn fit contre lui un poème dont le titre est : Contra Henricum Abrineensem versus , liber untts. On croit que c'était une satire. Cette piC-ce est a la bibliothèque Bodleïrnne. Baie cite on fragment de vers: • Jrcliipoeta vide quod non sit, • ( Hist. littéraire de France, t. xvm, p. 5ao.) — a Appendix du xi« vol.
« A tous cculx qui ces letres seront ou oïront Jehan Covillant clerc garde des scels des obligations de la ville et vicomte dAvrancbes pour monsieur le roy de Navarre saluz comme il soit ainsi que des long temps a que contredit et empeschement sur quoy procès deflet et descors avoit este meu par entre homme sage et discrept monsieur Robert Porte par permission divine evesque dAvranchcs dune part et messire Henry Regnault escuyer.... sieur du manoir sainct Gervese assis en la cite dAvrancbes etc \ ... Et lesquels disoient maintenoient et soubtenoient contre ledict sieur Porte evesque que du contredicTt et empeschement quil avait mins pour lors et au temps qu'il avoit voulu prendre la possession et entrée de son evesche ainsi quil a este monstre par letres et chartes et droicts de la chapelle de sainct Gervese au dict Porte evesque quil estoit tenu et subjet venir descendre de cheval a la porte de ladietc chapelle et y descendre de dessus son mullct ou mulle sur lequel ledict sieur evesque est monte acoustre de sa robe et saion et chausses housses et calcaires ou digarts comme la plus antique chapelle de long temps jadis fondée par les predecessours dudict Henry Regnault et est tenu ledict Porte evesque de partir les pies nus sortissant hors de ladicte chapelle dempuis icelle a venir jusques en leglise cathédrale de monsieur sainct Andrieu ou touls les predecessours evesques ont de touls temps et toulsiours mes accoustume fere que avoit faict monsiour Aubert evesque dAvrancbes en Ian de grâce sept cent et oict... sont tenus ledict sp Regnault et ses predecessours y assister et ainder a descendre audict evesque et laquelle monteure doibt demourer au profict du trésor ou payer trente francs dor pour icelle monteure et ladicte robe et saion chausses et housses diguarts doibvent demourer au clerc de la chapelle.. .. Ce fut fet
i Ici se place la longue série îles titre» et de U généalogie des Regnault.
lan de grâce mil ccc soixante dix le mardi avant la sainct Michel. »
Robert Porte perdit , e\ l'usage fut consacré solennellement par la loi L'Aveu de Robert Cenalis complète l'usage signalé dans cet acte par le rôle que devait jouer dans cette cérémonie le tenant du lief du Homme en Poilley2. Il conduisait la monture de l'évêque par la bride, servait à boire au prélat dans le repas d'installation à l'évêché , et gardait la coupe.
Tels étaient le cérémonial de l'entrée des évôques et les droits de l'antique église de Saint-Gervais , dont la paroisse était contiguë à celle de Saint-Martin dont nous faisons la description et l'histoire.
Au commencement du xir siècle , l'église de Saint-Martindcs-Champs appartenait au chapitre d'Avranches , par le don d'un de ses évôques, qui portait un nom illustré par la Conquête , et qui fut un des fondateurs et des bienfaiteurs de l'abbaye de la Luzerne, Richard de Subligny : « Ex dono cpi. Ricardi de Suligneio ecclia sci Martini de campis cum omnibus pertinentibus ejusK » Saint-Louis, qui eut une affeclion particulière pour Avranchcs , sa ville , celle de son domaine royal , fit aux chanoines et à la cathédrale le don d'une grande dîme — magnam decimam — appelée Milli , située dans la paroisse de Saint-Martin. Elle devait leur revenir après la mort du prêtre Richard de la Lande , qui la tenait viagèrement du don même du roi. Cette charte respire le sentiment religieux et filial :
v Ludovicus, Dei gratta Francorumrex,notumfacimusuni' versis tiim presentibus quàm futuris quod cum ex nostrâ do~ natione teneret et ad vitam suam duntaxat possideret Ri'
i Cet acte authentique donne peut-être une valeur historique , sauf quelque» réserves pour des additions, a Pacle piécité de 1080. Voir Saint-Gervais. — a Voir l'art, de Poilley , et l'Aveu de Bob. Cenalis. Mss. tic M. Cousin, turn. v. — S Livre Vert, fol. 9.
il!
tardas de Landâ, presbyter, quamdam decimam nvagnam in prochiâ Beati Martini de Campis in Abrincis sitam, MUli in» nos ob divini cultâs amorem et anime nostre salutem ac remedium inclite recordatùmù régis Ludovici gcmto* ris nos tri, regine Blanche nostre genitricis, régis Pkilippi toi nostri et aliorum progenitorum et predecessorum nostrorum, in puram et perpctuam elemosinam decimam ipso capittdo et ecclie Abrincensi tenendam et possidendam pacificè, libéré et guietè concessimus post decesswn ejusdem presbyterivel ipsius cessionem ex eâ integritatc, qtiam idem Ricardus
presbyter decimam ipsam in presenti possidet et possedit
Actum anno 1257 apud Moretonium. »
Cette charte se termine par les conditions de la donation , )a fondation de la chapelle de Sainte-Maric-Madelaine dans la cathédrale, et la fondation de deux messes1. En Î6US a , la possession de la paroisse de Saint-Martin alternait entre le chapitre d'Avranches et l'abbaye de Rilléde Fougères , et rendait 300 liv. En 1698 , l'intendant de la Généralité de Caen écrivait dans sa Statistique : « Saint-Marlin-des-Champs. Le séminaire y est établi. Il y a en outre une chanoinic , et le collège vaut 800 liv. Il y a 17 prêtres, paye 802 liv. de taille, et a 123 taillables. Les nobles à Saint-Martin sont le baron duQuesnoy et sa femme3. » En 1763, cette paroisse faisait partie de la sergenterie de Pigace et comptait 83 feux\
Entre Saint-Martin et Notre- Dame-dcs-Chanips se trouvait une rue appelée la Dorée , dans laquelle était une maison que l'abbé du Mont Saint-Michel fieffa , au xiv« siècle, à Thomas Cohibée, chantre de la cathédrale , « una cum orto in quo fundaturK » Entre Saint-Martin et Saint-Gervais était le
i Livre Vert, Dans ce cartniaire l'aclc est en français. — a Pouilté, p. a. — 3 Mctn. sur ta Généralité tte Cacn. — 4 Eapilly, Diet. des Gaules Disons ici, one fuis pour tontes, qu'un feu est considéré comme équivalant à cinq personnes, — S Mss. n° i4« Rcghtrum.
ut
marché : « Tonte la grande cohue du marchel en la borgeosic d'Àvranches , et la rue as chevaus1. •
Dans cette paroisse , 6ur le flanc d'un côteau abrupte , en face du magnifique spectacle de la baie du Mont Saint-Michel, était le château du Quesnoy, détruit pendant la Révolution , et dont il ne reste que les écuries et l'orangerie. La terre du Quesnoy avait le titre de baronnic2: elle appartenait à une famille, qui n'était pas du pays, très-ancienne, si l'on en croit une note de M. Cousin qui dit qu'elle offrait de son temps ( Gn du xviil* siècle) des co ps de preuves depuis 1181 3. Le château fut vendu à une bande noire en 1793. C'était un vaste logis , composé d'une façade et de deux ailes, tournées vers le sud et vers la baie. Bâtie vers le milieu du xvme siècle, vers l'époque ou s'élevait le château de Marcey , qui peut en donner une idée , cette habitation n'avait pas d'architecture ni d'ornementation extérieure : des reliefs de briques formaient des comparlimens et des encadremens. Sa vraie beauté était son site. Ses jardins en amphithéâtre s'inclinaient vers les prairies. Un bois l'abri toi tau nord. L'écusson, brodé de palmes de chêne ou de quesne, glandées, avec la date de 1660, se voit aujourd'hui encastré dans le pignon d'une pauvre maison au Grand-Chien \ H est difficile de contempler un paysage plus étendu et plus varié que celui qu'on domine de la butte du Quesnoy. L'œil se promène de la mer à la grève dont le sable gris et mat est éclairé par des rivières d'argent, de la grève aux campagnes dentelées dont le fond diapré est relevé de villas, de clochers , de fermes , de moulins à vent. Par un
i Livre Vert, — a Mim. de M. Foucault. — 3 Mss. — 4 Une maison du Pontaubault, aa bord de la rivière, a été bâtie avec de* pierres du château. Elle porte le cachet du temps, et ressemble, dans les lioteaui de ses portes et fenêtres, aux deux pavillons élevés dans le même temps a l'École centrale. Cette maison républicaine porte sur srs linteaux la date de l'an vi.
temps clair, on peut compter une quinzaine de clochers dans ce demi-cercle d'horizon , depuis Vains jusqu'à Saint-Quentin , et en deviner beaucoup d'autres dans les brumes des coteaux lointains.
Daos le xiir siècle , le pape Eugène adressa à l'évêque d'Avranches — « dilecto fUio suo Abrinc. epùcopo » — une lettre relative aux dîmes de toute la paroisse de Saint-Martin : « Tibi per apostolica scripta mandamus. . . . decimam iUam super qua agebatur et omnes decimas tocius prochie sancti Martini de Campis tam in vineis quarn in messibus ecclie tue cartis antiquitus allegatas 1 «
Dans le xur siècle , Béatrice de Verdun donna au Chapitre deux champs , sis en Saint-Marlin-des-Champs. On lit dans le Livre Vert : « Car ta Beatricis de Verdun de duobus campis apud Sanctum Martinum de Campis. »
La Chaussonnière , fief de cette paroisse , située aux portes d'Avranches , était anciennement dans la famille Cantilly. Le manoir , qui a perdu sa chapelle , mentionnée dans la Statistique de M. Foucault , offre encore quelques intéressans débris , le colombier , un tourillon d'escalier et une gigantesque cheminée. La tradition raconte que le saint de cette chapelle était particulièrement invoqué par ceux qui désiraient une prompte solution dans les incertitudes de la maladie de leurs proches2. Elle est portée à 50 liv. de revenu3. Au bord delà route de Saint-Loup , dans le pré môme qui touche a la ferme 9 on remarque quelques reliefs, couverts d'ajoncs, qui semblent des restes d'ancienne maçonnerie. De la Chaussonnière part un ruisselet qui se réunit au Pont-Gandouin à un autre venu des Echommes. Ces deux cours d'eau, grossis à Bouillant du ruisseau du Franc-Fieu, qui descend par cascades le long des
i LiW Vert. — a Ce souhait de prompte guérison ou de prompte mort se formulait ainsi : « Aller a Saint-Va , Saint-Yient , Saint-i- B 'arrive. • — 3 Mèm. sur ta Gè*. d§ Cam.
doués, forment la rivière de Pivette , qui afflue 5 la Sec sous l'hôpital d'Avranches.
H y a une autre habitation à tourelle , au bord de la rivière de Lait-Bouilli , appelée Pival « Pival ou Pieval , dit M. Cousin, Picœ vallù , terre considérable de la paroisse de Sainl-Martindes-Cbamps. »On trouve TOrpin Telèphe (Sedum Telephium), dans son avenue de peupliers. Avec les antiques sapins qui ombragent cette ferme , on peut citer un des ormes les plus élégans qui se puissent voir , droit et filé comme une flèche , sans autres branchesque celles de sa tête qui se balance à une hauteur de plus de 80 pieds , comme un vert panache sur le fût d'un palmier. Ce jeune et bel enfant de la terre est destiué à devenir une merveille végétale. 11 est inarqué d'une croix blanche, et se dresse au bord de la route de Saint-Quentin.
Les fourches patibulaires d'Avranches étaient à la limite de Saint-Martin , près de l'endroit appelé la Cocarde , qui tire son nom d'une auberge républicaine, à la Cocarde Nationale, rendez-vous des Jacobins, guinguette politique, petit cercle, ^dans lequel s'agitaient les passions de cette grande époque
i L'époque républicaine n'a pas laissé de traces bien profunaes dans la ville d'Avranches, qui Tut relativement modérée. Nous avons curieusement recherché ses vestiges et ses souvenirs, qui appartiennent maintenant à l'histoire. Pendant que l'église Saint-Martin était une caserne , celle des Champs un magasin à fourrage , la chapelle du collège était un club. Nous avons un discours prononcé en ce lieu d«vant la Société des Amis du Peuple. L'autre club était celui des San«- Culot tes. Saint-Gervais était le temple de la Décade. Le Carpcntier , le Représentant , donna des bals dans la cathédrale.
Phanam Satteti Audocni.
il y a des lieux arides pour le regard , le souvenir et rimagiualion , sans paysage , sans histoire , sans poésie. La campagne est monotone , les chroniques sont muettes , il n'y a pas de monumens. L'observateur se promène quelquefois dans ces déserts où il n'a rien a voir , rien à se rappeler. 11 replie les pages blanches de son album , rejette sur son épaule sa boîte de fer-blanc qui est vide , ferme son carnet pur de toute note archéologique , de toute légende , et se résigne au silence auquel le condamne l'aridité de ce coin de terre , où il ne trouve pas même la matière ou le prétexte d'une épigraphe ; car enfin , avec la meilleure volonté du monde , il ne peut créer ni l'histoire , ni les monumens. Saint-Osvin est une de ces localités.
Cette commune forme un triangle à peu près équilaléraL Le côté de l'est est formé par le ruisseau de Ruandel , celui du nord, à peu près par la ligne de la route de Mortain , celui de l'ouest , par le Lait-Bouilli qui prend sa source à Beauliea et par une ligne conventionnelle. Elle s'incline depuis le faîte, sur lequel court la grande route, vers la vallée de la Sélune.
Saint-Ouen — Sanctus Audoenus — patronise quelques paroisses de l'arrondissement , entre autres une paroisse contiguê* que Robert Cenalis appelle Pkanum sancti Audoem m tatebris,
saint Ouen da Pctit-Celland , et celle -de Saint-Osvin. Robert Cenalis a traduit Saint-Osvin par de Christovino. Le rapport intime da d et du v explique la formation du nom de Saint- Osvin. On ne peut justifier Ys de l'orthographe administrative.
L'église actuelle a été bâtie en 1701 : il n'y a pas de vestiges de l'église antérieure. Sur la tour dans laquelle s'ouvre le portail , on lit : En 1701 , Loysel m'a faite. C'est sans doute le même Loysel qui faisait la tour de Saint-Gervais d'Avranches en 1688. La tour, sans aucune ornementation, est carrée et terminée en bâtière. II y a deux transepts. Le chœur est hexagone. La croix carrée du cimetière date de 1730. L'intérieur ne compense guère la sécheresse et la nudité de cette église d'hier. Trois devants d'autel , sculptés avec un certain art, offrent cette végétation fantastique du xvnr siècle, que Ton retrouve en peinture dans presque toutes les églises. Les pieds des bancs du chœur sont sculptés dans le même style. Dans le bas de la nef est peint un bouquet politique : c'est un vase duquel s'élance une touffe de fleurs effacées , dont l'espèce serait peut-être douteuse , si on ne lisait audessous: Domine, salvum fac Regem. Les fonts, entourés d'une grille , forment une espèce de chapelle. Le baptistère est un jnonolithe assez élégant, octogone, étranglé vers le milieu par un cordon. On a appliqué contre le mur une boiserie sur laquelle sont deux têtes de chérubins d'une grotesque monstruosité. Il n'y a pas d'ailleurs d'église rurale , et il y a peu d'églises de ville, où ne se trouvent des peintures et des statues, dans lesquelles rivalisent le hideux et le ridicule. Quelques prélats, dans leurs tournées, en font disparaître de temps en temps , mais l'indécence semble être l'unique condition delà réforme. Le laid a beaucoup d'influences mystérieuses: il est surtout l'ennemi positif du sentiment religieux. On a déiioncé plusieurs espèces de vandalisme ; mais le pire, parce qu'il est toujours sous les yeux , — oculis subjecta fidelitm — est lo
vandalisme restaurateur \ Deux statues , un saint Joseph et une
Vierge, pourraient bien être antérieures à la construction actuelle. Dans uu coin du cimetière est uue maison , qui ressemble à une chapelle, et qui paraît être beaucoup plus ancienne que l'église.
En \m , Téglise de Saint-Osvin rendait 300 liv.» Elle était à la présentation de l'évêque. Ce patronage épiscopal , qui l'immobilisait dans la même main, explique le silence des documens locaux sur cette paroisse. En 1698 , la cure de Saint-Osvin valait 600 liv. La paroisse avait deux prêtres, payait 1,107 liv- de taille et renfermait 125 taillablesV
La plupart des travaux de cette église sont dûs à M. Aubin Cudelou , bachelier en théologie , qui fut curé de Saint-Osvin, et mourut en 1740 curé de Saint-Gervais : sa pierre tombale est dans le cheeur de Saint-Saturnin d'Avranchcs. « Il aimait fort à faire travailler aux églises , dit M. Cousin , son successeur à la cure de Saint-Gervais ; il fit travailler à Saint-Saturnin , fit faire la sacristie de Saint-Gervais4. » Cette paroisse était une des chanoinies de la cathédrale. Vers l'époque où l'on fit le Pouillé du Diocèse , en 1626 , était chanoine de Saint- Osvin , Jacques Le Maître , qui devint principal du collège du Bois à Caen , et attacha son nom au rétablissement du Palinod ou Puy. C'était une fête poétique en l'honneur de la Conception, que célébrait l'ancienne Université de Caen. Chaque année, le 8 décembre, d'après une fondation de 1527, faite par Etienne Duval, on lisait en public, dans l'école d'éloquence de l'Université , des pièces de poésie latine et française, en l'honneur de la Conception. La fête du Palinod tomba à cause de la modicité de la fondation et des frais de sou appareil En 1624, Jacques Le Maître la rétablit par la dona-
i Ses plu» vifs et ses plus habiles adversaires ont été MM. Hugo et
Montalcrabert.— a Pouillé du Diocè4fi,p, 6. — 5 Mcm. surlû Gin, de Caen. — k Mm. du docteur Cousin.
tion de 100 liv. de rente, A la meilleure épigramme latine on donnait les armes de l'Université. Les armes du restaurateur étaient données à l'auteur du meilleur Chant Royal , coutenant cinq strophes à l'envoi, chaque strophe d'onze vers de dix à onze syllabes, cinq couleurs sans coupes féminines, si elles ne sont sinalphées à tel refrain, Palinod* qu'il plaira au poète et terminaison féminine.
Il y a eu une chapelle à la ferme de la Paulmerie. Dans une situation à peu près intermédiaire entre Saint- Loup , Saint-Osvin et Marcilly est un lieu appelé le Tertre-aux- Morts. C'est une gorge profonde de plus de dix mètres, d'un aspect sombre, belle position militaire, qui fut le théâtre d'un engagement entre les Nu-Pieds et les troupes royales campées près de là , à la Bruyère-au-Bouin. Nous inclinons à croire que les traditions, unanimes pour localiser un engagement dans ce ravin , ne se trompent pas, en y plaçant une rencontre entre les Nu-Pieds et les troupes de Gassion. Cependant l'historien de cette guerre , dont les investigations ont été longues et dont la critique est sûre , a écrit : « Quelques personnes disent qu'il y avait eu un premier combat sur des retranchemens faits par les Nu-Pieds en un lieu appelé le Tertre-aux-Morts. Je n'ai
■ pas de données suffisantes sur ce point3. » Cette réserve nous engage à douter, d'autant plus que nous avons entendu parler aussi d'une rencontre en ce lieu entre les Bleus et les Chouans , de taureaux et de bœufs , aux cornes armées de faux , lancés dans le ravin , etc. Quoiqu'il en soit, cette gorge , dominée par un bois dont les racines puissantes se tordent en faisceaux sur
. ses flancs décharnés, comme d'énormes serpens entortillés, est le plus beau ravin du pays : des tirailleurs , suspendus dans le fourré sur cet abtme , quelques pièces de canon à l'entrée , arrêteraient et détruiraient une armée. <« Au pied du tertre
i Palinod veut <liio chant à tefiain, TtaXtv tooy(. — a M. Laisnc, Résumé et Analyse des recherches sur (a Guerre des Nu-Pieds, j). 7.
coule sur un lit de cailloux un ruisseau dont le bruit , se mêlant le soir au chant des oiseaux nocturnes , jette daus l'âme du voyageur une terreur qui n'est pas sans charme1. »
Nous avons visité l'église de Saint-Osvin plusieurs fois, et parcouru plus d'une fois la commune. La dernière fois, c'élait dans la vacance de Pâques , la veille du jour même , et quand nous revîumes , au crépuscule , la campagne retentissait du chaut de la Résurrection et des couplets qui la terminent par une alliance du sacré et du profane , si fréquemment associé au Moyen-Age. Une expression de ce chant populaire fait croire qu'ils sont anciens. On sait que le ebauteur attend pour prix de son cantique des œufs ou de l'argent.
Bonne femme , bonne femme , tatez au nid.
Bonne femme, Totre Banc tient aux Unccuœ*.
Cependant, si la Normandie est la terre des faits guerriers, elle n'est pas un sol très- fécond pour la poésie populaire : les Normauds étaient trop hommes d'action pour s'amuser à être poètes. Le peuple poète par excellence , c'est ce peuple grave f réfléchi, concentré en lui-même et dans ses frontières, le peuple breton. Nulle province de France n'a une littérature plus riche et plus originale que la Bretague 3.
On attache aujourd'hui , et avec raison , beaucoup d'importance aux chants populaires, qui sont quelquefois pleins
i Le Tcrlre-aux-Morts , Légende Va de nos plus chers et de nos meilleurs élèves, M. B. de B. , a fait de ce lieu terrible le théâtre d'une composition légendaire, dans laquelle il a disposé et poétisé les traditions locales. — a Linceul , pièce de toile de lin , drap de lit. SigniHcation primitite. — S V. le Barteis-Brai, de M. de La Ville» marqué.
les mœurs et l'histoire. Notre localité en a peu qui lui soient propres. Nous citerons peut-être plus tard le Chant des Coquetiers , dans leur procession sur les grève» , la chanson de la moisson ou de Micaut , celle de la cueillette du lin , etc. Noos avons le bel hymne des Nu -Pieds, à la Normandie1, qui trouve , à double titre , sa place dans cet article :
O mon cher pais, ta n'en peux plus, Que t'a servi d'être fidèle! Pour tant de services rendus , Ou veut te bailler la gabelle.
Est-ce le loyer attendu Pour avoir si bien défendu La couronne du roi du France, Et pour avoir, par tant de fois, Hé rais leur lys en assurance , Malgré l'Espagnol et l'Ànglois.
Reprends ta générosité,
Toi qui sus fonder des royaumes 2 ,
Fais voir à la postérité
Quil est encore des ducs Guillaume* r
Fais voir que ton bras est plus fort
Quil nétait arrivant du Nord
Et quil n'a que trop de puissance
Pour combattre tous ces tyrans
Qui crieront, sentant ta vaillance,
Seigneur sauvez-nous des Normands K
i Ap. M. Laisné, 3« Travail sur tes Nu-Pieds, p. 5. — a Ce fer» manque dans l'original : cette restitution est de M. Ralhery , auteur d'un nésttmè de ta guerre des Nu Pieds. — 3 On se rappelle l'antique litanie ajoutée dans le x« siècle :
A ' fnrorc Normannorum , libéra nos, Domine.
Artiste un valeureux NuPiedz,
Montre que tes Tilles sont pleines
De gens de guerre bien zélés
Pour combattre sous tes enseignes.
Tu vois que tout est a p preste
De périr pour la liberté ,
Comme, Rouen, Vallogue, Chartres»
Puisquon nous traite avec rigueur , •
Si vous ne conservez vos Chartres « t
Normands, vous n'avez pas de cœur.
Mortain , cest assez enduré ;
A ce coup , H te faut lésoudre
A faire tomber sur Beaupré
Les mille carreaux de ton foudre.
Ne te laisse pas cocha □ ter
A cet esprit qu'on voit hanter
Parmi ceux qui nous font querelle2.
Cest lui, U oc le peut nier,
Qui riait suscité la gabelle
Et limpot dessus le papier*.
Et vous, noblesse du pays , Premier fleuron de la couronne, Quon fait servir avec mépris En farce , à l'hôtel de Bourgogue , Endurerez vous ce soufflet,
ji
Qu'on fasse servir de jouet A la comédie la noblesse f C'est trop attaquer votre rang, Montrez que cet affront vous blesse Et le lavez dedans le sang.
i U Charte aux Normands, souvenir des anciennes liberté» normandes. M. Ratbery raconte que le vieux cri, Raoul! Raoul! retentissait dans cette sédition. — a Les habitans de Mortain, dirigés par trois hauts, fonctionnaires, frères du financier Beaupré, résistèrent auz révoltés. (M. Laisné.) — 5 Droit de timbre , alors nouveau.
Saint-Osvin renferme quelques villages dont les noms ne sont pas sans intérêt , le Mès-Yvon , ou le petit manoir d'Yvon , ia Gannerie , ou la terre du Félon , nom très-commun partout, et bien signalé et bien expliqué par le Château-Ganne de ia Haye-Pesnel , les Brousses , mot perdu , resté dans les noms d'hommes , et remplacé par broussailles \
Cette paroisse faisait partie en 1763 de la sergenterie de Pigace et contenait 106 feux ~.
Chhnmino qui vadit de Pontibus ad villam Dci de Sallucapro,
(Charte de 1259. — Livre Vert.)
£g^NE ellipse très-allongée , tracée sur le plateau et la penie de cette chaîne qui forme le rebord du bassin de la Sée et se termine à la mer, à Saint -Jean-le-Thomas , figure généralement le contour de la commune de Plomb. Au nord , une limite à peu près idéale, à Test, la rivière de ce nom et un autre cours d'eau , au sud , une ligne conventionnelle , à l'ouest , le ruisseau de la Lunelière et la rivière de Cbavoy , dessinent cette longue ellipse irrégulière. Elle est coupée en
1 Voir plus loin un article spécial sur les noms locaux dérivés des végétaux. — a ExpUly , Dict» des Gaulet.
deux parties presque égales, dans le seus de la longueur, par la route royale, qui forme un coude pour gravir la côte raide, appelée Butte-de-Plomb. La rivière de Plomb part du prieuré de Saut-Besnon en Saint-Eugienne et s'unit à celle de Chavoy à Launay, et avec elle s'embouche dans la Séc, au pont Saint- Etienne. Le ruisseau de la Lunelière , grossi de celui de la Champagne , afflue à la rivière de Chavoy.
Le nom de cette commune a deux orthographes dans les manuscrits, Plom et Plomb, Plomum et Plumbum. M. Cousin dit Plomum et ajoute que c'est mal à propos qu'on écrit, Plomb. Daniel Huet semble adopter cette orthographe , lorsqu'il dit : « Plomb est une paroisse du diocèse d'Avranchcs. Je ne fais aucun doute que ce nom ne vienne du saxon pbtmme, prune, prunier, que les Danois prononcent blume1. » Bien qu'il y ait peu de noms propres qui ressemblent à celuici, et que son étymologie soit d'une solution difficile, on peut l'admettre , d'après l'étymologie de toutes les communes de l'arrondissement , comme un nom d'homme. Il v avait dans Ârdevon un fief de Polomb , dont Plomb n'est que la contrac-. tion.
L'église de Plomb est peu remarquable. Sa tour carrée , dans laquelle a été encaslillé un écusson , aujourd'hui gratté a été bâtie en 1739. Son chœur arrondi porte, à la fenêtre orientale, la date de 1745. La croix du cimetière,, au Christ grossièrement sculpté , est de 1670. Voilà les parties dues à, l'époque moderne. Ce qui reste d'un passé plus lointain, c'est, un fragment de la tour, son portail à l'arc surbaissé, rappelant larcTudor, et surtout le grand arc du transept du midi , éclairé par deux fenêtres ogivales trilobées. Les boiseries de ce transept, frustes aujourd'hui, ont été bosselées dp quelques, reliefs. Sous le porche formé par la tour se voit uuc lame sé-, pulcrale, sous laquelle repose un curé, appelé la Huppe, dont
» Origines dê Cota. — a On y distingue encore deux lions.
les armes parlantes portent trois happes. Les de ta Happe durent être seigneurs en cette paroisse , car ces trois oiseaux se retrouvaient dans le manoir. A la voûte de cette tour on a replacé les quatre cncorbellemens des nervures arrondies qui se croisaient sous celle de la tour antérieure. Ainsi quelques vestiges qui ne vont pas au-delà du xive siècle , des fenêtres du xvie, et le corps de l'église du xvju* : telle est la chronologie de l'église de Plomb.
En 16&8, l'église de Plomb rendait 300 liv. de revenu», et en 1698, elle valait &00 liv. La paroisse avait deux prêtres outre le curé; la taille était de 1,603 liv. et le nombre des taillables de 1472. L'église Saint-Martin de Plomb était à la présentation du seigneur.
La paroisse de Plomb était la prébende du chanoine de ce nom. On voit encore sa grange décimale ou dhneresse. Une • autre ancienne maison s'appelle la Trésorerie. \ll est probable que c'est celle qui est appelée la Maison des Prêtres — « Masura Sacerdotum » — dans le Livre Vert : « Reddit Rualom de campania terrant in prœbenda sua que appellatur Masura Sacerdotum3. » Le dernier chanoine de Plomb fut M. Allain4.
A la mention du canonicat de Plomb , nous rattacherons quelques traits qui ont rapport au Chapitre et qui datent de 1250, époque à laquelle l'archevêque de Rouen, Odon Rigault, visita les églises et les monastères de la Basse-Normandie. Il a raconté laconiquement ses visites dans des notes du plus haut intérêt pour l'état matériel et moral de ces maisons dans le grand siècle du Moyen-Age , le xiir : « Nous arrivâmes à Avranches et nous fûmes reçus solennellement et en procession et au son des cloches — pulsatione campartarum. — Nous trouvâmes que le Chapitre était composé de vingt prébendes, que les chanoines ne se revêtaient d'ornemens qu'aux grandes
i rouillé du Diocèse, p. 6. — a Mèm. sur la Gin. do Cam. — 3 Livré Vtri, p. 70. — 4 Cbapitre de la cathédrale d' A Tranche* en 1780.
tsi
létes, que chacun avait son vicaire , que les deux diacres et les deux sous-diacres d'office n'avaient que 60 s. , que les clercs du chœur étaient si pauvres qu'ils ne pouvaient subsister, et que le doyen était si négligent qu'il ne pouvait en dire les noms : nous prîmes pour noire visite 91. 7 s. 6 d. 1 » L'archevêque venait de la Luzerne , le 2 des nones d'août il passa par Plomb, il allait au Parc aux frais de l'évêque.
Comme plusieurs ûefs de celte paroisse appartenaient au Chapitre, le Livre Vert en fait très-souvent mention. En 1259 un nommé Capdelaine vendit à l'archidiacre d'Avranches des revenus sur un ûcf situé sur le chemin de Ponts à Viiledieu deSaultchevreuil,« Chimmino qui vadit de Pontibus ad Villam Dei de Saltucapro*. » Dans cette charte de 1259 on trouve encore d'autres détails locaux : a Concessi nomine vendicionis. ... ta tnesnagio nostro quod situm est in prochia de Plumbo in feodo quodvocatur Cordas..,. » avec l'indication d'une dizaine de champs. La Chapdelainerie , village de cette commune , tire peut-être son nom de ce Capdelaine.
La terre de la Roche est souvent citée dans le même cartulaire : » Car ta ex vendicione Rad. de Rucca supra suam hereditatem de Plumbo..,. Ego Rad. de Rucca possideo in
parrochia de Plumbo, videlicet in domo mea sita apud Rue» cam.... » Ailleurs : « Redditus quœ possidebam apud La Roche, in quadam prœbenda.... » et en note :#« prœbenda 4e Rocha. »
11 y avait aussi à Plomb un ûef appelé de Montviron , dé-
i Le curieux Registre des visites cVOdon Rigautt a été publié par M. de Caumont, mais sur un Mm. incomplet. M. Desroches en a cité de» fragmens d'un outre. M. Edclcstood du Méril, dans un très-savant arliclc sur une édition du Glossaire de Ducangc, dit: • M. Booniû va enfin publier ce Registre avec toute l'attention nécessaire. » (Journal des Savant de Normandie, i«' n*.) — a Livre Vert ou Caria taire du Chapitre.
pondant sans (bute du seigneur de la paroisse de ce nom : « Ego Radulphus de Monte Viron.... do (des biens au chapitre) in parrochia de Plumbo % in masura quce vocatur Mons Viron. »
Le manoir de Plomb a conservé quelques parties qui remontent au xvie siècle. La façade est armoiriée et fleurdelisée. Il y a de jolies portes en accolade : une d'elles offre une modification de l'accolade, que nous retrouvons ailleurs, en particulier à l'église de Céaux : elle offre deux segmens d'arcs de chaque côté à sa naissance. Le propriétaire 1 a encastré une jolie porte de ce manoir dans sa maison de campagne , qui s'élève auprès dans de beaux jardins, baignés par de belles eaux.
Le plus illustre seigneur de Plomb, fut Hugues d'Avranches, comte de Ohester. L'opulent soldat qui fut si bien partagé dans la terrible dépossession des Saxons vaincus , dans la dépossession des femmes et des enfans,— Hugo habuit quœ pulchra tenuit Eva — Abbatia Sancti Michaetis... quœ habuit Ydda2, — le comie de Chesier devait hommage au Mont Saint-Michel pour la moitié du fief de Plomb3. Au xiv* siècle, Jean Dourne était seigneur de Plomb ; il figure sur le nécrologe du Mont Saint-Michel comme un des bienfaiteurs du monastère : il avait donné 13 liv. de rente. Au commencement du xv° , pendant l'invasion anglaise , dans cette époque de désolation et 4e division où, selon les contemporains, on pouvait voyager un jour sans rencontrer une âme, il se passa, dans la famille de Plomb , une chose remarquable , quoique assez ordinaire à cette époque. Olivier Hérault de Plomb se soumit au roi d'Angleterre4, mais Michel de Plomb alla se renfermer
i M. Victor Gauquelin. — a Domesday Booh. — 5 Continuation du Carlulairc du Moot Saint-Michel. — 4 « «i mars ijao, l'an tii do rî-gne , expédilion do lettres pour Olivier Hérault, mandé an bailly de Constantin et au vicomte d'Avranchcs laisser jouir. • Reg. des Dons et Confiscations de Henri v , roi d'Angleterre, par Charks Vauticr.
dans le Mont Saint-Michel , avec la troupe glorieuse dos 119. La liste d'armes l'appelle de Ploomb. Un d'eux était aussi un Hérault , et s'appelait François.
La commune de Plomb renferme le fief et château de la Champagne , dont une partie de la terre est en Saint-Jean : « Le fief de la Champagne assis en la paroisse de Plomb et de Saint-Jean-de-la-Hèze , » disait Robert Cenalis au milieu du xvr siècle*. Le château actuel est un manoir seigneurial du xvii% une de ces constructions dans lesquelles s'associent , eu s'atténuant , la force de la forteresse féodale et l'agrément confortable de la villa. L'esprit des temps modernes , la substitution de la loi, de l'esprit, de la paix, à la guerre et à la force, respire dans ces constructions de transition , comme dans les armures : le seigneur du xvii- siècle porte une armure , mais elle est mince et coquette et de ses fentes jaillissent des bouillons de broderies et de dentelles. Nous retrouverons souvent ces châteaux à double physionomie. Le château de la Champagne est dans une position forte, au bord d'une eau , qui forme ira semblant de fossé. Le pavillon a remplacé la tour, et semble reposer sur une motte ou tertre artificiel. Entourée d'arbres antiques, de noirs sapins, d'étangs, de ruisseaux murmurans, la maison actuelle n'a pas conservé tous les membres du château. Il se composait d'un corps de logis , de deux ailes et d'un pavillon placé par derrière au centre , comme au manoir de la Perruche , en Servon. Une des ailes a disparu , il ne reste qu'un pan de l'autre : le corps est défiguré. Le passé n'est plus représenté que par l'aile mutilée, dont le mur, d'un beau jet, se dresse au bord du vallon , et porte une cheminée trésélancée , divisée au milieu par un cordon de pierres de taille. Cette cheminée rappelle celles des châteaux de Brcccy et de Ducey, qui sont ses contemï>oraines. Le pavillon du centre
i Areu de i45o, présente à Fiauçoi* i*r.
élance au-dessus des arbres du bois son toit cunéiforme aiga t qui se détache sur les tons sombres de l'aie o tour.
La famille de La Champagne est une des plus anciennes du pays. Eu 1264, Geoffroi de La Champagne était un des chevaliers qui devaient faire la garde au Mont Saint-Michel en temps de guerre — tempore guerre*, — Au XIVe siècle , le seigneur était Rualom ou Rualem de La Champagne : « Rualom de Campania reddit terram in prœbenda sua quœ appellatur Masura Sacerdotum2. » Sur une table des bienfaiteurs du Mont Saint-Michel , dressée au XIVe siècle , figure Jean de La Champagne : a Domino Johanne de La Champaigne uxore pâtre et matre suis una missa per cbdomad. qui dedit quindecim libras tur. annui redd. 3 » Dans le même siècle , le chevalier de La Champagne fit au chapitre de la cathédrale la concession du patronage de l'église de Saint-Sénier. Au commencement du XVe siècle , pendant l'occupation anglaise , Jeanne de La Champagne , qui possédait encore les terres de Chantclou et le manoir d'Apilly, porta ses biens à Nicolas Paisnel, que le décret de confiscation du roi d'Angleterre appelle absent. 11 s'était renfermé dans le Mont Saint-Michel , et ses armes , celles des Painaulx, dit un Mss.4, figurent après celles de Charles vu et du sire d'Estoutcville. Un J. de La Champagne y était aussi : c'était peut-être son frère. Un historien dit qu'il se couvrit de gloire dans le combat de 1419 , qui Jut le prélude du grand siège5. A la fin du xve siècle , Monfaut trouva noble à Plomb Jean Hérault. En 1550, le fief de la Champagne était à Jacques d'Argouges , et , à ce titre , relevait de
i « Anno Dont. n°. ce*, tx: quarto annotata sttnt in UlApaginâ no- ■ mina militum et armigerum quidebtnt custodiam AJontis tempore guerre, qui fecerunt hommagia Nicholo AUxandro , tune abbaii.,* «Continuation du Carlul., n° 80. — a Livre Vert , p. 79. — 3 Mss* n# i4> — 4 Ap* M. Cousin. — 5 M. Desrocliet, Histoire du Mont Saint- Alidicl , tom. 11, p. i43.
l'évéque d'Avrancbes , d'après l'Aveu de Robert Ccnalis : • Jacques d'Argouges tient de moi le Gef de la Champagne , assiz en la paroisse de Plomb et de Saint-Jean-de-Ia-Hèze. « » Dans le registre des nobles qui restèrent catholiques , dans le mouvement de la Réforme , on trouve le nom de Jean d'Argennes, sieur de La Champagne, demeurant à Plomb. Ensuite' ce fief passa aux Vivien de La Champagne.
Outre son manoir, Plomb renferme plusieurs Mesnils, le Mesnil proprement dit , les deux Brémcsnils, ou petits manoirs de Brée , et le Mesnil-Terré. Celui-ci est désigné dans le Livre Vert : « Carta Laurencii de Mesnil Terre super hebergamenium de Plumbo. 1250 a. »
Un historien a vu au village de la Lunelière des pierres en forme de lune, d'origine druidique. Nous n'avons vu qu'un étang traversé par un ruisseau , qui afflue à la rivière de Plomb, des prés affleurés de blocs épars , et nous n'avons appris des habitans qu'une seule particularité sur les pierres du village , c'est que de là étaient parties les bornes qui enferment la place Baudange.
En 1 763 , Plomb était dans la sergenterie de Ponts , et comptait 117 feux3.
Au bord de la grande route , entre Plomb et Sainte-Picnce sont les sépultures de plusieurs gardes-nationaux ou gardesterritoriaux de Villedieu , qui , revenant de faire escorte à Avranches, f tirent attaqués vers 1795 par un parti royaliste, et succombèrent après une courageuse, et désespérée résistance. Deux ans auparavant , une division commandée par La Rochejacquelein « couvrait cette route et allait prendre Villedieu , le point le plus extrême de la Normandie , dans lequel les Vendéens eussent pénétré.
t Aveu de Robert C en alis à François i'r« — a Livre Vert, fol. 55. — 3 Exptlly, Diet, de» Gaula. — 4 17 nov. 1793. La divbion était de i5o cheraux , a,ooo fantassins , et 6 pièces d'artillerie, r. t, 10
Ad mittiare GaUicanum post A vr anche s versàs meridiem calcatur ittuttris Pom Aubautt quem tu bit fluviut Setune.
(Topog. G allia! 1659.)
Et Ait près ce tirage
Où eut sur pillotia, planté , d'un grand ouvrage, Le Pont dit de ce Bal , que le peuple ruataut, An lien de Pont au Bal» appelle Pont eu Daut.
(J. DB VlTBL. )
j£fà)A petite commune de Pontaubault, traversée par la ÇSè' route d'Avranchcs à Pontorson , n'a de limites bien naturelles qu'au nord où elle est baignée par la Sélune. Elle est à peu près carrée et s'étend , par une pente rapide , de la Butte-des-Quatre-Vents aux bords de sa belle rivière qui , rétrécie sous les arches de son pont , se dilate en aval et en amont : c'est là que la grève commence. Le ruisseau de Foucaut — * le vieil dieu Foucaut à la barbe hérissée * », — qui passe à Lentilles , la limite à l'est ; un ruisselet la sépare de Céaux ; le faîte de la Butte-des-Quatre-Vents la borne au sud. Une nouvelle direction de la grande route , sur un plan moins raide, forme un segment appelé le Y, et qui, appliqué sur
1 Jean de ViteU La Prime du Mml Saini-MUhcU
l'ancienne , figure un triangle èquuatéral. Pootaubault est un coteau pittoresque , d'où l'œil se promène de l'évasement aréneux de la rivière dans l'intérieur des terres , le long des circuits de la Sélune , belle nature gâtée par la sale misère de son village, que fait ressortir encore la propreté et la fraîcheur de son vaste pont récemment restauré.
La Sélune se jette dans les grèves à Pootaubault Ses noms sont Senuna dans le Cartulaire du Mont Saint-Michel , dans G. Le Breton , etc. , c'est son nom antique et véritable. On a dit ensuite Sélune par euphonie ; on a même contracté en Seine, selon Dumoulin. On l'appelle encore Ardre, Ardce , Arduus. Ces noms sont celtiques et signifient la rivière1. Raoul Glaber l'appelle Arduus : « Est non longé a promontorio (le Mont Saint-Michel) fluvwius cognomemo Arduus 2. •
Toutes les expressions latines que nous connaissons du nom de cette paroisse confirment la présomption instantanée et, pour ainsi dire , instinctive qu'il renferme un nom propre. On n'a qu'à ouvrir un dictionnaire géographique qui donne les anciens noms latins et Ton trouvera plus de cent localités dans lesquelles le mot de pont a pour affixe un nom propre. Ainsi les trois ponts principaux de l'arrondissement d'Avranches ont- Os reçu pour affixe un nom d'homme: Pont-Gilbert , Pons Gisleberti, Pontaubault , Pons Alboldi, Pontorsen , Pons Ursonis» Robert Cenalis écrit Pons Aiboti*. M. Cousin écrit , Pont an Baud, PonsBaldus, seu Pons Balduinus, PonsAlboldi*, Adrien de Valois, d'après une charte de Henri II, de 1157, donne
i Segia et Senuna, Cart. xn« siècle. Introd. - Inter Sevàm Smunamque. Philippidos G. Britonis , lib. vin. On peut citer le Syproocva de Ptolemèe. - Les antres noms sont dans Dumoulin, Dise, de ta Normandie. Voir la description hydrographique de cette rivière a l'article de PoiUey. — a Radolphus Glaber, 1. ut, Hùl. Franc —5 ExpUly et Bruzen de La Martinière, par exemple.— 4 Hiérarchie Neustriœ, De re Gallicâ, — 5 Nomenclature de t7$o.
Pontem Aubauéi (. Un chroniqueur du xr siècle écrit Pont Aubaud3. Pour choisir entre ces noms propres , iJ nous semble que celui d' Alboldus est le plus historique et le plus probable: nous voudrions donc écrire Pontaub&ud. Il y a beaucoup é' Alboldus dans le Domcsday : il y a Alboldus Lotharensù* Alboldus clericus, Alboldus cocus.... Si Ton voulait avoir raison de la forme actuelle , Pontaubault et Pontaubaut , il faudrait supposer Alboltus, et Albotus, noms qui ne se trouvent pas dans le grand recueil de noms normands , le Domcsday, mais qui sont portés dans le pays sous la forme à'Albot 3. Aussi Robert Cenalis dit-il quelque part • Pons Alboti, Pont Albot. »
Le pont-de ce village avait encore tout récemment une physionomie antique. 11 était très-étroit , plusieurs arches étaient en ogive , et les tailloirs , au coin revêtu de dalles imbriquées, s'élevaient comme des clochetons jusqu'au bord des parapets. Dans l'élan de ses quinze arches il saisissait ses rivages. Une restauration récente l'a considérablement élargi, a enterré deux arches , cintré les voûtes, abaissé les tailloirs et aiguisé leurs angles. C'est maintenant un pont large , solide , régulier , un peu dur à l'œil, comme en sait faire l'ingénieur de notre époque , dont la première , hélas ! et l'unique préoccupation est la régularité solide. Que l'utile , escorté de l'économie et de la géométrie , batte des mains ; mais qu'il permette a l'art et à l'archéologie de regretter l'ancien pont, le •«
i Notilia Gallîœ , au mot Abrineatul. - Plus loin il écrit Pontem
Hubaldi.— i G. Gruèl, Hitt. du eonnét. de Richement, collect. Petitot, toux, tiii , p« 438* — ^ S'il fallait démontrer encore pour cette loca* lité le principe général des noms d'hommes dans la terminologie topographique, nous nous appuierions de l'autorité fort grave d'Adrien de Valois. A propos du Pontaubault, il explique la règle générale des noms de ponts : « A viris qui ipta condiderunt cognomina varia sorliti tant Pontée...* et il cite.... Pane Vrtonit, Pontorson, Ponê Audemari, rontrAudemer, Pont fomigii, Poot-ïteroy, etc.
pont de la légende, le pont qu'Adrien de Valois appelle Ports Jltus * , le pont de la duchesse Anne.
Cet endroit fut un passage , nn gué très -fréquenté par les Romains, et c'est par là que devait se diriger la voie de Cosedia hCondate, passant par Legedicu En réparant le pont, on a trouvé plus de trois cents monnaies du Haut - Empire , entre autres un très -beau Caligula en grand-bronze*. François Desrues écrivait à la fin du xvr siècle : « A une lieue d'Avranches , ters midy, est Pontaubault fort remarquable , soubs lequel passe la rivière de Setune qui va se rner non loin de là eu fa mer occidentale joignant le Mont Saint-Michel ». » firuzen de la Martinière dit qu'on croyait que ce pont était l'ouvrage des fées \ M. Desroches parle de la croyance qui l'attribue à un esprit de l'autre monde \ Une tradition plus récente et plus historique en attribue la construction à la reine Anne : le pont étroit que nous avons vu , avec ses arches ogivales, ses tailloirs en forme de contreforts, pouvait bien remonter à Charles viil Pou éloigné de la Bretagne , il était considéré comme le symbole de leur mariage et de l'union de la Bretagne à la Normandie et à la France. M. Cousin dit qu'on prétend qu'il fut construit pour la reine Anne, et qu'elle y passa la première. Un dicton populaire fait rêver à une merveilleuse histoire: — c'est comme Pontaubault : on y travaille toujours , on ne le finit jamais»
Ces détails, moitié historiques, moitié légendaires, font voir toute la célébrité de ce passage , la difficulté de la construction de ce pont , et les merveilleuses croyances qui s'y ral-
i Hadr. Vaîes. Notifia Gatt. verbo Pone. — «Évalué 3oo fi. dan» Mionnet. La plupart de ce» monnaies ont été déposées au Musée d'Avranches avec le procès-verbal de découverte de M. l'ingénieur Uéquet, qui fit dan de ce qu'il put recueillir de cette rit lie In vu vaille.
— 5 Detcript. de la France, par François Desmes, de la Landc-d'Aii ou.
— 4 Dût. Giog. — 5 Hitt, du Mont Saint-Michel, l. n , chap. xi*.
tachaient Nous avons recueilli une légende qui s'ajoute aux traditions et les complète. (Elle se retrouve d'ailleurs appliquée à d'autres ponts.
Quand on voulut jeter un pont sur ce gué large et dangereux que traversait une voie romaine, où s'étaient heurtés les Gaulois et les Romains , là où la Sélune commence a s'étaler suies sables de la mer, les forces humaines semblèrent impuissantes pour celte œuvre gigantesque. L'architecte invoqua le secours du démon , qui s'engagea à bâtir le pont , si on lui concédait la possession du premier être qui le traverserait Quand le pont se fut élancé sur ses quinze arches , et d'un jet hardi eut saisi les deux, rives, Satan, posté à une des extrémités, attendit que sa proie vînt à passer. Bientôt il entendit des cris et le claquement d'un fouet : il compta sur l'âme de quelque seigneur en voyage , pérégrinant vers le Mont Saint-Michel , ou de quelque riche châtelaine sur sa mule. Jl s'élança sur le pont pour saisir son bien : il attrapa un chat que le malin architecte avait lancé à grands cris et à coups de fouet
La légende du Menhir de Vaumoisson constate aussi l'origine diabolique de ce monument 2.
Parmi les nombreux miracles attribués à saint Michel , relatés dans les chroniques de l'abbaye du Mont, il en est un qui se passa près de Pontaubault Dom Huynes a raconté ce miracle dans son liistoire , mais nous préférons le récit original dont il n'a été que le traducteur : « Ce ne peut être qu'avec dévotion que les âmes pieuses doivent considérer — non indcvoté a piis mentibus est considerandum — le miracle d'un pèlerin qui, emporté environ pendant sept lieues dans les flots — ferè per septem leucas delatus — fut porté jusqu'au lieu appelé Pontaubaull — qui dkitur galticè Pontaubault — et ensuite jusqu'à celui qui est appelé Tombelène — qui di-
i Voir nn.« Légendes du pay* , Journal a" A tranches , 17 juillet iSja. — 1 Voir l'ai licJi: de Riniillon.
titur Tumbahelene —et qui fut retrouvé vivant , auprès de son cheval mort Tandis qu'il passait comme emporté devant le Mont, il criait de loin à haute voix, entendu de tout le monde : « Saioct Miehter aide et je yrai à ta merci * . »
Le pont de Pontaubault n'est pas dans l'axe de la route. Cette remarque s'applique à celui de Pontorson et à celui de Ponts-sous-Avranches. La nécessité de la défense peut seule expliquer cette déviation de la ligne droite. Par cette disposition , les abords du pont devenaient comme les deux faces d'une courtine qui battaient l'ennemi eu flanc, et l'écharpaient dans sa moindre profondeur 3.
L'église de Pontaubault — monasteriicm de Ponteaubaudi — située au bord de la route royale comme jadis — butât ad cheminum domini régis quo itur de Sto Jacobo de Beuron apud Abrincas — est un modeste oratoire , composé d'uu chœur et d'une nef au portail roman. Son archivolte semble doublée par le mur intérieur , et le coin roman saillit légèrement entre la colonnette et le jambage. Les chapiteaux, superficiellement ciselés, n'offrent pas de ûgure caractérisée. L'épais badigeon qui empâte la façade cache l'appareil. La côtière du sud est pénétrée de deux fenestrclles ogivales et d'uue grande fenêtre dont les linteaux sont des fragmens de pierres tombales sur lesquelles on lit le nom de Richard , curé. La porte de ce côté pourrait bien être contemporaine du portail , c'est-à-dire du xr siècle : c'est une ouverture* basse et étroite dont le tympan est rempli , et qui présente aux trois points de son arc trois modillons à face humaine. Le chœur est une construction moderne avec des pierres anciennes aux angles des murs et aux encadremens des fenêtres. Sur le côté sep-
i Mss. n° 34 «t a t. — a Ce pont est ainsi noté dan» l'ouvrage de Xavier : « Pierre. Cintré. i5 arches de 5,9 h 6,8 d'ouverture. Largeur 4«9* Total des ouvertures 98,5* Ancien. • Traité de ta Construction dei rçnts, tom. p. ia6. 11 s'agit du pont avaut sa léparalion.
tentrional on voit une pierre tombale de 1654. Il y a deux fenestrelles analogues à celles du côté opposé. La timide et chétive flèche du village est imbriquée de bardeau. L'intérieur n'offre rien d'intéressant , excepté un petit encadrement de vitrail peint dans lequel on voit une figure d'ange, un brillant devant-d'autel , du xvnr siècle , dont les volutes végétales encadrent une Salutation , une piscine ogivale, une coupe baptismale simple et élégante , posée sur une base étroite , ceinte au point d'étranglement d'un tore et d'un câble.
La plus ancienne pièce , à notre .'connaissance , qui mentionne Pontaubault est une lettre de Henri il , roi d'Angleterre, en 1157, dont Adrien de Valois cite une expression « Pontem Aubaudi*. •
Cette église fut donnée , vers le milieu du xiv* siècle , au Chapitre d'Avrancbes par Geslin , fils d'Ate , citoyen d'Avranches — civis Jbrincensis. — Dans la charte insérée au Livre Vert, l'église ou le presbytère est appelé d'un nom assez usité en ce sens — monasterium dicti loci, comme le mot collegium est appliqué à l'église de Saiut-Gervais. Voici cette charte pleine de détails de moeurs et de topographie : « Sciant quod ego Geslinus filins Aie civis Abrincensis dedi canonicis ecclesiam beati Andrée de Ponteaubaudi cum omnibus pertinences et feodum unius vavassoris.... reddit anmiatim très sol, cenom. et servicium tmius hominis cum equo ad submocioncm canonicorum , ituri per Normanniam pro eorum negociis et prœterea procurationem trium hominum cum equis setnel in anno, et unam masuram propè cheminum de Sancto Jacobo de Beuron. . . . Viam qua itur ad monasterium dicti loci et butât ad cheminum domini régis quo itur de S. Jacobo de Beuron apud Abrincas 3 »
En 1648 , l'église de Pontaubault , dont le patron était le chanoine de Pontaubault, avait un revenu de 115 liv.3 En
i Airt. Gat, au tuol Altrincatm.—i Livre Vtrt.— ZPouiltèdu Dtfc.,p.4-
1698 , la cure valait 200 lîv. ; la paroisse payait 671 Ht. fie taille et renfermait kl taillables. Les nobles personnes étaient alors la veuve de J. Delanoë, écuyer , et son fils1. En 1763 , Poutaubanlt faisait partie de la sergenterie de Pigace et renfermait 62 feux2. Le même auteur l'appelle « un grand passage sur la route de Bretagne. »
Propriété canonicale, cette paroisse n'avait pas de manoir r cllc n'avait qu'une grange décimale , dans laquelle on a pratiqué la maisou d'école.
11 y avait peu de fiefs important Le Livre Vert cite seulement le fief aux Normands , « feodum as Normanz, in parochiâ de Ponteaubaut, scilicet in illâ parte quœ est ultrà cheminum de Sancto Jacobo de Beitron 3 », et le fief précité » feodum unius vavassoris. »
Une charte du Livre Vert relative à Pontaubault est un spécimen de la langue française dans notre pays à la fin du xur siècle : « C'est assaveir tout Icritage que ens avoient et pooient avoir et qui eschaoir lor pooit et tenoit en la proesscdeu Pontaubaul a tenir a avoir et a porsotr en dreit crilage audit chanoine et a ses bs ou a qui cause aveit de lui franchement pesiblement et quitement sans nuls reclame des ore en avant et que ce soit ferme et cslable a fin et a toux jourz.... Ce fut fet an de grâce mil ce. nouante \ •
Le pauvre village ne présente guère d'habitation qui attire les regards. Un chapiteau placé à l'angle d'une maison qui regarde la rivière éveillera peut-être la curiosité de l'antiquaire. H se trouvera en face d'une maison républicaine. Cette époque tire un certain caractère de l'encadrement des ouvertures , comme on a pu le remarquer dans uotre description des deux pavillons du collège d'Avranches. Cet encadrement consiste en des linteaux arqués et des jambages bordés d'un filet carré,
i Mém. sur la Gèn. de Caen, — a Dict. des Gaules par Expilly. — 5 Livre Vert, p. nî. — i Livre Vert, fol. io5.
avec an losange <*i un carré taillé en prisme , posé au mitiett de Tare Celle de Pontaubault est bâtie dans ce genre et porte sur un de ses cartouches l'inscription , an vi. Elle fut construite avec des pierres venues de la démolition du châjpau du Quesnoy *.
Pontaubault a dû être le théâtre de beaucoup d'engagemens et d'escarmouches dans les guerres; qui désolèrent la France an Moyen- Age et qui étaient, pour ainsi dire, l'état permanent des populations. L'histoire n'a consacré le souvenir que d'un petit nombre de ces affaires.
Dans la grande lutte nationale du xve siède , alors que le* roi d'Angleterre possédait la Normandie , qu'il dépeçait et distribuait à sa volonté, comme son ancêtre le Conquérant l'avait fait de l'Angleterre, Pontorson était commandé par un seigneur breton , appelé de Rostrenen , laissé là par le connétable de Richemont. Les Français de la garnison, enhardis par un succès qu'ils venaient d'obtenir sur les Anglais entre Pontorson et le Mont Saint-Michel, essayèrent une chevauchée vers Avranches qui était occupée par les troupes étrangères. Un témoin oculaire, 6. Gruel, raconte ainsi cette affaire: « Assea tost après l'hyver, monseigneur de Rostreuen entreprku d'aller courir devant Avranches (L&26) et mena belle compaignée et passant au dessoubs de Pont-Aubaud se noya un gentilhomme de sa compaignée et conveint faire un peu de demeure iJiec. Si saillirent les Anglois sur les coureurs et mondict seigneur de Rostrenen arriva et incontinent l'on chargea sur lesdkls Anglois et furent reboutez jusques bien près de la porte et il y en eut bien trente que morts que prins. Et comme monseigneur de Rostrqncn vouloit descendre à pied , arrivèrent environ quatre cents Anglois, dont estait chef le sire de Fu-
i Voir Saint-Mai tin-dcs-Clinmps. Le charretier qui portail ces débris laissa sans doute tomber l'éctisrtnn baronial sur la route : il est encastré dans une simple maison , vers le milieu du trajet.
roaslrc \ et si ne sçavolent rien Icsdicts Anglois de la ville de cette venue , non plus que monseigneur de Rosit encn , et veinrent Icsdicts Ànglois tellement frapper au dos de nos gens en telle manière qu'il conveint desemparer. Et bientost après fut prins mondict seigneur de Roslrenen et bien sept vingt et dix de ses gens, et n'y en eut que deux morts. El cette prinsc fut un très- mauvais coup pour Pontorson. Li y vint pour garder ladicte ville monseigneur de Chasleaubriant, puis après y vint monseigneur le maréchal, son frère, qui foirent fortifier la ville le inieulx que faire se pouvoit , mais on n'y sceut tant faire qu'elle valut guère 2. •
Quelques années plus tard, dans les mêmes guerres , sous les murs d'Avranchçs et au passage d'une rivière qui n'est pas nommée , eurent lieu des engagemens importaus. Deux historiens , M. Richard Seguin8, et après lui M. Desroches*, ont placé les faits au bord de la Sélune , à Pontaubault. Dont I.obincau les a localisés à Genêts5. Nous ignorons quelles raisons ces historiens ont eues pour affirmer ces localités. Ponls-sous-Àvranches salisferait peut-être mieux aux inductions tirées du récit ; mais dans le doute nous le rattachons
i Dom Lobincau raconte le ru Orne fait, mais appelle l'Anglais d'un nom plus probable , FïU-Walter. ll'tst, de Bretagne, p. S69. Belleforest l'appelle Nonaistre. Annales, t. 11. — a Hist. du Conn. dû Richcmonl par G. Gruel. Collect. Petitot , t. vin , p. £38. — 3 Cet historien ue cite pas ses autorités et n'inspire qu'une demi-confiance. Il nous est armé de constater aathentiquement ses assertions , vraies quant au fond , mais fausses souvent dans le délait. Narrer, c'est compiler. C'est la loi de l'histoire, en tant que récit. C'est la méthode d'un historien admirable ; Augustin Thierry n'invente pas ; il sait si bien les historiens contemporains, qu'il compose son récit, comme une trame parfaitement unie , avec leurs propres idées et leurs expressions. Voir lticharri Seguin, IJUi. milit, des Bocalns, p. 317. — 4 dH M°nt Saint - Michel, t. 11 , chap. xiv, — 5 D. Lobioeau, Hist, de Bretagne, p. 611.
à Pontaubault. Ce récit prouve <iué rers il n'y avait pas de pont en cet endroir.
Le Connétable de Richemont, pour occuper, dit Dom Lobincau , les Routiers , en négociant la paix , faisait le siège d'Avranches, occupée par les Anglais. Talbot arrivait de Meaux pour débloquer la place. Richemont alla au-devant de lui avec une partie de ses troupes , jusqu'au bord d'une rivière. « Il y avait entre eux une rivière bien petite , et tous les jours nos gens cuidoient combatre , et y furent faicts plusieurs chevaliers... Et comme nos gens cuidèrent passer cette rivière , il s'y noya deux ou trois gens de bien, et demeurèrent lesdicts Anglois en bataille d'un costé et nos gens d'autre coslé. Et quand ce venoit au soir , tout le monde s'en alloit coucher ès villaiges , et loger leurs chevaulx. Et vous certifie qu'il estoit nuict qu'il ne demeuroit pas à mondict seigneur le connétable quatre cents combatans, et Dieu sait qu'il y endura. Et une nuict les Anglois vinrent gaigner un- gué et le trouvèrent en droict la ville d'Avranches, qui jamais n'avoît esté trouvé , et par là vinrent gaigner la ville et prinrent Auffroi Prévost \ et aucuns de nos gens qui faisoient le guet devant ladicte ville d'Avranches et les autres se retirèrent à la bataille qui estoit loing de là... Tout le monde commença à tirer en Bretagne , sans ordonnance 2. »
A l'approche de l'émigration vendéenne ,. qui marchait sur Cran ville , plusieurs tentatives furent faites pour couvrir Avrancbes : des redoutes furent élevées au Quesooy, et on essaya de couper le pont du Pontaubault. Une arche fut à moitié coupée, et on voit encore la trace de la rupture, mais les Vendéens comblèrent le vide avec des fagots , et les interminables files de cette foule confuse passèrent peudant plu-
i Dans sa narration amplifiée, Rich. Seguin a mis Cuffry, gtand prévôt dé formée, etc. — a G. Grucl , C«llect. Fclitot , t. nu , p. 5ia. G. <»ruel était le secrétaire du connétable*
Bieurs jours pour repasser bientôt moins nombreuses et plus désolées. Pendant l'époque républicaine , un corps-de-garde , que Ton voyait encore récemment , fut occupé sur la rive gauche. Au retour des Vendéens du siège de Granville , le général Tribou, qui commandait Pontorson avec 4,000 hommes, en détacha 600 pour couper le pont de Pontaubault ; Lejay et Forestier, deui ofliciersdc la cavalerie vendéenne, qui éclairaient la marche de la colonne vaincue et démoralisée , chargèrent cette troupe et la poussèrent l'épée dans les reins jusqu'à Gaugé où s'engagea un combat important *.
Pour clore cet article , nous avons des vers du crû , des vers d'un poète né sur ces bords , à quelques pas de ce pont , à Lentilles en Poilley « vers le milieu du xvr siècle.
Il existe une étymologie , que racontent les antiquaires de village , car le village a ses antiquaires , comme ses avocats. L'ancienneté de cette étymologie populaire est prouvée par des vers de la fin du xvr siècle. On dit que les bourgeois d'Avranches venaient baller sous les treilles de Pontaubault : notre poète a ennobli cette vulgaire interprétation :
Puis desrallant plus bas sur ce fleuve escumeux (la Sélune),
Se monstroit un troupeau de nymphes et Je fées
Qui, aux cheveux épars, aux cottes agrafées,
Balloient d'un pied nombreux , sur l'odorant tapis
Des herbes et des fleurs qui couvraient le pastis a
^u'abbrcuve la Sélune, et fut près ce rivage
Où est mr pilloUs, planté , d'un grand ouvrage , .
Le pont dit de ce Bal , que le peuple rustaut,
4a lien de Pont au Bal, appelle Pont au Baut 3.
î Voir les Mémoires de A/me de La liodxejacquelein et {'Histoire de (a Vendée par Bournisseux. Voir aussi l'art, de Boucey. — a Ce joli mot qui veut dire lieu de pâturage a disparu de la langue, mais est resté dans quelques noms topographiques, comme le Pâtit en Ducey, verte lisière le long de la Sélune. — l La Prinee du Mont Saint-Michet par Jean de Vital, poète aTranebois. Voir l'art, de Poifley, m patrie.
Roibertus de Abr'mcis trûdidit omncm df cimam $uam de Pont,», et deeimam trtum vavassorttm de Fohnuchunz , et deeimam cujusdam modietarie quam apud Cavigneium possidcbai,
(Charte do 1 129. Cartutairû du Mont Saini-Michet. )
£*3)E village de Ponts est entouré d'eaux de tous côtés: {g*7 son église est bâtie au confluent de la Sée et de la rivière combinée de Plomb et de Chavoy. Les limites naturelles ne manquaient pas ; cependant c'est du côté même de ces eaux que l'on a tracé une ligne de convention qui met l'église et le village en -dehors de la commune. La Sée formait entre Ponts et Avrancbcs une barrière infranchissable , mais la cité a passé par-dessus la rivière, dans son avidité fiscale, et a planté de l'autre côté la borne de l'octroi. Aussi la limite méridionale de cette commune est-elle tracée contre toutes les lois topographiques. Les autres faces, à part le sud-est et l'est , sont aussi irrégulières , et nous ne croyons pas qu'il y ait beaucoup de communes aussi mal dessinées. Assurément la géométrie n'a pas de figure qui puisse être l'expression de ce plan que découpa sans doute quelque arpenteur après boire. La Sec au sud, la Sée à l'est avec le cours d'eau séparatif de Tirepied, la route de la Haye à l'ouest , la rivière de Chavoy et de Plomb
au nord, telles étaient peut-être les lignes rationnelles: ce finage aurait eu encore l'avantage de régulariser à la fois cinq communes : Avranchcs , Saint-Jean-àVla-IJaize , Ponts , Plomb et Chavoy.
La Sée , nom celtique qui signifie rivière , est traduite et orthographiée bien diversement dans les Mss. et les auteurs : le Cartulairedu Mont Saint-Michel l'appelle Seva et Scgia; le chapelain et le poète de Philippe-Auguste, G. Le Breton , l'appelle aussi Seva , Robert Cenalis écrit Sœa , Samson écrit Sès , Templpuse écrit Seuf, les Rôles de V Echiquier Seia, etc.
Le nom de Ponts , Pontes , dérive des ponts qui se trouvent l'un sur la Sée , le Pont Saint-Philibert , l'autre , le Pont Saint-Etienne , sur la rivière combinée 4e Plomb et de Chavoy. Il y en a encore un troisième sur la route de Villedieu1, entre le village de Ponts et le Bourg-Robert, le Pont DeDette. Plus que jamais ce village mérite son nom , car sur la route récente de la Ilaye-Pcsncl , à quelques pas des dernières maisons , on a jeté trois ou quatre ponts. L'ancien pont de la Sée était en moellon , avec sept arches , déviant de l'axe de la route suivant un usage assez constant : on en voyait encore récemment les piles3. Cette quantité de ponts indique assez la nature du sol. Le village est placé sur les bords de deux rivières et sur un sol humide ; en outre le ruisseau du Noyer afflue à la Sée près du pont , ainsi que celui de la Menardière. La commune est sillonnée par le milieu et dans sa longueur par la rivière de Plomb et de Chavoy, vallée aux pentes molles que côtoie la route royale. Réunies à leur entrée sur son ter-
i Chimmino qui vadit do Pontibus ad Vtllam Dei de Sailuaipro. -ra Notule de l'ouvrage de Navier : « Ponts-sous- A vranebes. Sée à la mer. Moellon. Arc. 7 arches de a,3 à 3,a d'ouv. 4,9 de largeur : ao,4 total des ouvertures» 45 » surface du débouché. Ancien. » Traité de ta Construction de* Ponts, t. p. ia6.
ritoire, elles se séparent pour couler parallèlement punissent, se séparent, et s* unissent encore.
Le cimetière est baigné par la rivière de Plomb et Chavoy, et par la Sée. L'église affecte la disposition en croix , mais l'extrémité n'est pas proportionnée avec les transepts , comme si le chœur avait été diminué. Sous le chevet même est le pont généralement appelé Pont Saint -Etienne1, du patron de la paroisse ; le pont de la Sée est appelé par Adrien de Valois Pons sancti Philiberti, « qui est ad pedem montis Abrincatarum undè et à plerisque fltwius dicitur urbem Abrincatas prwtertabi et Gtlùtgere 2. «»
L'église porte l'empreinte de plusieurs époques.
Le grand appareil qui forme comme le soubassement du chœur et des transepts , de beaux chapiteaux épars , deux au portail , deux servant de banc au seuil d'une maison d'un village voisin , dit Bourg-Robert, une table d'autel en granit, représentent l'époque romane et l'édiûce qui fut élevé là dans la période normande. Un des chapiteaux est ciselé de la dent de loup et du cœur de cette époque.
Au xiv* siècle appartient le joli baptistère, cuvette octogone, brodée tout autour d'une arcature ogivale d'un bon style3.
i tJne des arches de ce pont est , dit-on , l'orifice d'un souterrain qui va vers la vieille route de la Haye, dont quelques tronçons existent encore , et paraissent avoir appartenu à la route romaine de Casedia à Lcgedia. La tradition fait généralement abus des souterrains. Une tradition, qui est peut-être une raillerie, prétend que le puits de rHyvet, celui dans lequel se noya M. Rosnirillain , était l'orifice d'un souterrain, et qu'un canard jeté dans ses profondeurs reparut sain et sauf, criant et battant des ailes, dans la Sée, sous l'église de Ponts. — a L'évêché d'Avranches possédait deux baronnies, celle d'Avranchcs et celle de Saint-Philibert dans le diocèse de Rouen. C'est de celle-ci sans doute que viendrait le nom de ce pont. — - 3 Ces fonts ont été dessinés par le neveu de M. de Pirch. Nous possédons ce dessin.
Au xv siècle se rapportent les deux transepts , dont l'un a conservé quelques fragmens de vitrail peint. A peu près a cette époque a été sculplé un bas-relief en calcaire de Caen qui représente dans ses quatre compartimens quatre scènesde la \k de saint Etienne le patron. C'est bien la sculpture de cette époque avec sa naïveté et ses anachronismes. Ce basrelief , encastré dans le mur oriental , placé à la hauteur de l'ancien autel , se trouve maintenant caché dans la boiserie de l'autel moderne. Un fait peu commun dans nos petites églises rurales se présente à Ponts : une fenêtre dan» la face orientale de chacun des transepts.
La fin du xvi* siècle a vu bâtir le portail : c'est nn cintre encadré dans un cordon qui se dessine en une pure accolade encadrée elle-même dans une arcature prismatique. Une inscription en élégans caractères gothiques est gravée audessus , près d'une rosace aux cercles de fer concentriques , remplie par des vitraux monochromes modernes. On lit , avec les caractères P. R. E. , la date de 1565 : le reste, rongé par les lichens, est d'une lecture très-difficile. Cette même époque a bâti le petit portail du nord, pièce intéressante et rare, formant , avec une porte latérale de l'église abbatiale du Mont Saint-Michel, toute la richesse de l'arrondissement en architecture de la Renaissance. Son fronton carré , aujourd'hui vide , a dû renfermer quelques morceaux de sculpture.
La date de la tour , 1621 , est cachée dans le fond d'un bénitier : cette tour est une masse lourde , carrée , avec des ouïes barrées1, découpée au sommet par une balustrade, comme ses voisines de Saint-Jean , de Marcey, du Val-Saint-Père, et surmontée d'nn toit cunéiforme avec une lanterne. Sa construction fut signalée par la chute et la mort de l'architecte.
i Ce* barres , qui se répandirent dans l'architecture civile vers le temps de Henri iv, nous ont donné le nom de croisés. Les archéologues aûglais les appellent trantomi.
La nef a été faite en 1708 et 1710 par P. de Montïeon. Elle a des fenêtres en anse de panier, comme toutes les constructions de cette époqne. A ce siècle se rapporte l'autel lourd, fastueux, entablement pesant porté sur des colonnes torses , le tout brillanté de dorures. C'est, dit-on , celui de l'abbaye de Montmorel. La boiserie des stalles ne manque pas de mérite : c'est celle de l'église de Notre-Dame-des-Champs. Les accoudoirs se terminent par des têtes de dogues appuyées sur des volutes végétales. Le dossier est travaillé assez délicatement : la frise *st taillée à jour ; le montant de chaque stalle est sculpté de inascarons qui tirent la langue.
Les pierres tombales sont assez nombreuses dans cette église: il y en a une de 1590. La croix du cimetière n'est pas ancienne; sur le mur du cimetière est une table percée de trois trous : «'était une triple croix, qui semble avoir appartenu à l'époque romane. Les statuettes qui sont dans les lancettes du chevet appartiennent à l'époque gothique.
Le bas-relief nous semble mériter une description, et parce •qu'il est caché aux regards , et parce qu'il porte le cachet de l'art de son temps.
Derrière la boiserie de l'autel du chœur , encastré dans le mur à la hauteur du tabernacle de l'autel primitif, est un basrelief en pierre de Caen , pulvérisé par le temps et l'humidité. Plusieurs figures ont été mutilées , et la frise a disparu presque tout entière. Cette sculpture du xvr siècle a été peinte , et imelques teintes d'or ont survécu. Elle représente , dans un ordre peu rationnel et peu historique , quatre scènes de la vie de saint Etienne : c'est la traduction de sa vie telle qu'elle est dans les Actes des Apôtres. Le saint a une physionomie expressive : c'est une tête jeune et douce , avec la chevelure cléricale ; il porte le manipule du diacre et la robe aux longs plis. Le premier compartiment représente l'imposition des mains des apôtres sur saint Etienne. Le deuxième représente «ri tombeàii , avec un homme étendu sur son couvercle, comme <\mles grandes sépulture* du Moyeti-Age : du corps de cet
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homme sort, enveloppé dans des langes, un petit homme \ image de l'âme , que reçoivent deux anges : c'est l'apothéose du saint. Le troisième montre saint Etienne devant Calphe , lorsqu'il blasphème contre la loi ancienne : il tient un livre, symbole de sa science et de son éloquence. Le dernier représente la lapidation : Saul tient les vêtcmens des lapidateurs. Ce bas-relief , mieux sculpté que celui de Saint-Saturnin , spécimen d'une sculpture naïve dans ses formes el ses costumes, mériterait de voir le jour ; mais son état de vétusté s'y oppose. Sous d'autres autels se voient encore des débris d'ancienne sculpture , entre autres un saint Mamraez , soutenant ses entrailles , trop vrai pour être exposé aux regards.
Le cimetière se trouve dans l'angle formé par la jonction de la rivière de Plomb et la Sée. Celte dernière rivière , peu profonde à cet endroit , se couvre des tiges chevelues , peignées et b'ssées par le courant, de grenouillettes et de potamots , que le poète qui a personnifié nos rivières, Jean de Vitel , eût appelées la verte et ondoyante chevelure de la nymphe de la Sée1.
En 1648, l'église de Saint-Etienne-de-Ponts appartenait au scholastique de la cathédrale, et rendait 100 liv.8 En 1698, la cure de Ponts valait Û00 liv. Outre le curé , il y avait huit prêtres. La taille était de 765 liv., et le nombre des taillables de 160. Le seul gentilhomme de la paroisse était Fr. de La Piganière*. En 1763, Ponts, chef-lieu de la sergenterie de ce nom , renfermait 120 feux5. Cette paroisse faisait partie de
i Homuncutus, un abrégé de l'homme ; les anciens appelaient quel* quefois l'âme ainsi. Les sculpteurs dn Moyen-Age l'ont matérialisée tous cette forme. Voir les curieux reliefs de Saint-Léger, dana lesquels l'âme du bon larron est figurée par un joli enfant, et celle du mauvais par un noir petit diable. — a II a dit : Selune qui estoit en son antre assopic. La Prinn du Mont Saint-Michel. — 3 Pouitfè, p. a. — 4 Siém. tùr la Gin. d$ Casa. — 5 Expilly , Dict. du Gaules,
l'archidiaconé de la Chrétienté , avec toutes les paroisses qui rayonnent autour d'Avranches*. Le pont principal de cette paroisse était sujet à de grandes réparations pour le compte du roia, qui, outre Avranches, avait plusieurs possessions dans le voisinage, les Moulins-le-Roy, les Moulins-de-Ponts, le droit de pêche à Ponts, etc., pour lesquels l'évêque d* Avranches lui devait hommage : « Je possède, disait Robert CenaKs en 1550% les moulins de Ponts et droit de pescherie au dessus et au dessoubz. » Ponts avait deux foires importantes dont la dîme appartenait au Chapitre de la cathédrale4. Les évêques et les abbés du Mont Saint-Michel avaient échangé des franchises pour les hommes de leur territoire respectif, en souvenir de saint Aubert , dans trois localités qui leur appartenaient. Un registre de l'Abbaye établit ainsi ces franchises : « Les hommes mons. dAvrench de la ville de Pons du Val S. Pere et dAvrench resseans purement soubz levesq par an et par jour sont frans de vendre et dacheter es villes de Gênez du Mont Saint-Michel et dArdevon et aussi sont frans les hommes a labbe du Mont dArdevon et de Gênez es foires et es villes a levesque pour ce que mons saint Aubert donna lesdites villes quent il fonda le Mont5. »
En 1305, un évêque d' Avranches , Geoffroy-le-Boucher, rendit une charte insérée dans le Livre Vert, qui , après un
i Nomenclature des Paroisses , ap. M. Cousin. — a Mém. de M. Foucault. — 3 Aven rendu a François i*r, ap. M. Cousin. — 4 Sta* piéton, Observai, on the great Rolls, iv" pages du t. u. M. Desroches cite une bulle du pape Luce» qui mentionne la concession au Chapitre de la dtme des foires de Saint- André et de Ponts. — - 5 C'était la reconnaissance du double titre de saint Aubert , évêque d'Avranches , et fondateur de l'abbaye du Mont Saint-Michel : « En ce tens que U rois Childebert regnoit funda U evesques Auber Abricaccnsis leglise St Michiel que Ion dist an perill de mer. • ( Chroniques dû Saint* Denis, lir. ▼.)
long préambule t concède au Chapitre * plenariam factdtatem molendi blada sua ac faciendum panem pro Capituh in molendinis nostris de Pontibus *. » En celte même année , Pierre de la Perine contracta la dette annuelle d'une gelxne de regart : « rccogneut Pierre de la Perigne de la proisse de Pontz , quil aveît vendu et deu tout en tout dcleissé à touz jourz à henorables hommes le deen et le Chapitre d*Avranches une geline de regart. »
L'église et la bourgade de Ponts étaient entre deux maladreries , celle de Saint-Nicolas , au pied du Tertre , sur la paroisse de Saint-Gervais-d'Avranches , et celle de la Madeleine sur le territoire de Ponts , entre cette paroisse et celle deTirepied. EUes dépendaient toutes deux de l'Hôtel -Dieu d'Avranches. 11 ne reste plus une seule pierre de la chapelle de la Madeleine : il n'en reste plus que le nom et le vague souvenir de quelques vieillards. Elle était au bord de la route de Tirepied, dans les champs de la Madeleine, où la charrue déterre des ossemens et des débris de pierres et de ciment. Un puits comblé , qui appartenait à cette maladrerie , renferme , dit-on , la cloche de la chapelle. Des fouilles ont été faites inutilement pour la retrouver ; mais le fermier actuel doit les reprendre. A quelque distance est un vieux puits abandonné , dont la margelle et l'orifice ont complètement disparu sous un réseau de ronces. Quelques pierres de la chapelle se retrouvent peut-être dans les murs d'une grange voisine , qui renferment aussi deux pierres sculptées d'une feuille. La Madeleine de Ponts est citée trois fois dans le Pouillé du Diocèse fait en 164» : • La chapelle de la Madeleine ou Maladrerie de Ponts a pour patron le grand-aumônier de France et rend 100 lîv. — La maladrerie de Ponts , de fondation commune , rend 200 liv, et dépend de l'Evéque. — La maladrerie de la Madeleine d'Avrauches , de fondation royale ,
i Livre VtrK
ISO
dont le patron est le grand-aumônier de France, rend 809 liv.f » Ces assertions ne s'accordent pas sur ta fondation ni sur le patronage : pour le patronage elles se concilient, car du domaine de l'évêque cette maladrerie a pu passer dans le domaine royal , puisque Louis xiv centralisa les établissemens charitables en s'immisçant dans leur administration. Ainsi en 1696 , Louis XIV unit a l'Hôtel-Dieu d'Avranches les biens et revenus des maladreries de la Madeleine de Ponts , de Sainte- Catherine de Bacilly a, de Saint-Biaise de Champeaux, l'Hôtel-Dieu de Sainte -Anne de Genêts3. Quand M. Foucault dressa son utile Statistique de la Généralité de Caen , en 1698 , la chapelle de la Madeleine payait 100 liv. par an4.
Quelques idées générales et locales sur les léproseries trouveront peut-être leur place ici.
Les maladreries ou léproseries étaient très -nombreuses au Moyen-Age , puisque Louis vin Gt des donations a deux mille ladreries de son royaume. Il y en avait encore quatorze au xviie siècle dans le diocèse d'Avranches. Elles étaient pour la plupart sous l'invocation de sainte Madeleine : on les mettait généralement en-dehors des villes et dans des lieux écartés et bien aérés : ainsi pour le premier cas, la Madeleine de Ponts et la maladrerie de Saint-Nicolas au bas du Tertre, et pour le second la maladrerie de Saint-Blaisc sur la lande de Beuvais. On connaît les lois générales faites contre le lépreux, contre ce malheureux, objet de dégoût, séquestré de la société humaine ; on connaît sa crécelle qui avertit les passans de ne pas se mettre sous son vent, son bidon de bois, sa baguette qui désigne sans qu'il touche , son habit fermé qui le signale de loin. Un article d'une de ces lois fera comprendre toute l'horreur qu'inspirait le ladre. « Si tu craches sur la
i Ponillè, p. 9 et p. 12. — t On plu t At d<» Genêts. — Tt Carlntaire d« l'Hôpital d'Àvi anche*. — \ Mim. sur la Cén. de Cecn.
ferre , tu couvriras ta salive de poussière ou tu l'effaceras avec ton pied. » Nous avons recherché si notre diocèse n'avait pas de lois ou d'instructions particulières contre les lépreux. Nous avons trouvé, dans un synode de Robert Cenalisde 1550, une section consacrée à ces malheureux 1 , qu'on appelait chez nous Mezeaux. Villedicu a sa rue des Mezeaux, comme il a sa ruelle au Mière (médecin). D'après ces statuts diocésains , « il est défendu de demeurer avec les lépreux — on doit leur donner des habits qui les distinguent — chaque curé doit avertir ses paroissiens de pourvoir à leur nécessaire , — ne quœ~ rendi victus Âabeant necessitatem. — Ils ne doivent entrer ni dans les églises , ni dans les marchés , ni dans les lieux fréquentés. — On ne doit pas vendre aux personnes saines les porcs nourris dans les léproseries. — Les lépreux doivent comparaître par eux ou leur représentant, dans le cimetière , a l'issue de la messe pour recevoir les au môme s qui leur sont dues. »
Nous n'avons pas de données certaines sur l'origine de la maladrerie de Ponts ; celle d'Àvranches existait en 1180 : « Cames cestrùe red. leprosù de Abrincis XL sol » , selon le Grand Rôle de l'Echiquier \
Les chartes du Mont Saint-Michel et celles de l'évéché citent assez souvent Ponts et quelques-unes de ses localités, le Champ-Saint-André , Gavigny r Folmuchon , Aubigny , la Piganière, les Mandons»
Le Livre Vert contient un cyrographum relatif à Maudon et à Folmuchon : « Noverint unwersi quod ego Rad. filium Laurencii éoncessi et dedi in perpetuam elemosinam capitula sù Andrée décimas quasdam quas habebam apud Maudum et opud Fomucon et apud mansum Moyer ea interposita con-
i Dom Bessin , Conciles tfe Normandie. Syncdi Ahrmc. — 2 gtapleton , Mut. de Seaeeario, t. i", p. 4o.
dilione quod Mathias clericus eas tota vita sua haberet et redderet pro ei$ singulis armxs capitulo predicto xil <L minimes andeg. monete \ — Trium vavassorwn de Folmuchunz \
A Ponts on peut rattacher les moulins de Malloué qui furent donnés solennellement au chapitre dans les assises d'Avranches (1237) , en présence de prélats et de seigneurs du pays , l'abbé du Mont Saint-Michel , celui de la Luzerne , l'archidiacre de Mortain , Rob. de Ruppclla , Henr. de Grudis, Rob. Grimault , Joh. de Muscha , G. de Bellovisu , Henr. de Ceaux : « Dédit et concessit G. de Abrincis canonicis Abrinc. , in puram et perpétuant etemosinam duo motendina quee possidebat et adquisiverat in valle de Maloe, quorum alterum dicitur nwlendinum Lybers et aliud dicitur molendinum de Plencha... dédit etiam omnes vineas... »
Cavigny et Folmuchon 3 sont désignés dans une charte trèsintéressante de 1129 , relative à la dîme de Ponts. Nous citerons les passages les plus empreiuts de ta couleur du temps et relatifs à ces beautés : elle commence par louer l'utilité des chartes :» Quoniam antiquorwn sollers providentia more instituit ut elemosine que eccliis Deo inspirante a quibuslibet fidelibus largiuntur sub testimonio cartarwnroborari et confimiari deberent memorie future successionis committere decrevimus donum et etemosinam quam in decimis suis huic ecclie beati archangli Michaelis Robtus de Abrincis consiiio cps. Turgcsi, Abrincarum et concessit tocius capituliSti Andrée et iicentia ac voluntate sue nobilissime conjugis nomine Hadvise et omnium amicorum suorum pro pio voto et ferventi désir derio feciu Tradidit itaqne in primis omnem decimam suam de Ponz... et decimam trium vavassorum de Folmuchunz... et decimam cujusdam meditarie quam apud Cavignium pos-
i Livre Vcri, fol. 36.— a Chai t. de i i58.Cartul. du Mont. — 5 Faussement marqué Funason sur la carte de M. Bitouzé. Cassini appelle rivière de Funason un affluent de la riviëic de Tlomb , qui part de ce village.
sidebat... » La charte est signée de Hadvise , Gufll. de Ponts, Goill. Grimault , Roger de Cavigny, Philippe de la Mouche.
En 1158 , Foulques Paynel donna au Mont « decimam meteerie de Cavinee*. » Le moulin de Cavigny — « molendinum de Cavigneio quod est situm supra villam Poncium » — fut donné au chapitre par le même. An xn* siècle , Geoffroi de Cavigny souscrivit à la donation du Luot au Mont Saint- Michel par G. d'Avranches2.
Auprès de Folmuchon est le Champ-Saint-André, domaine du chapitre d'Avranches: « ApudFomucon campus Sti Andrée*. »
Le sieur de la Piganière est cité dans le mémoire de M. Foucault de 1698.
Le chapitre de la cathédrale avait la dîme des saumons pris à Ponts. « Ex dono Rie. episcopi 4 decimam salmonum captorum apud Pontem 5. » Les poètes disaient alors : « Abrincas... multo salmonc féroces \ »
Situé aux portes d'Avranches , Ponts s'est ressenti immédiatement de toutes les vicissitudes de la cité épiscopale. Ses quinze sièges ont jeté dans ce village bien des fois le tumulte des armes. Mais l'histoire ne mentionne guère qu'une fois cette humble bourgade dans les guerres de sa métropole.
Le dernier jour d'avril 4450, arriva à Ponts l'armée qui venait de battre les Anglais à Formigny et décider leur retraite complète de la Normandie. Elle était commandée par le vainqueur, le connétable de Richeinont, qui allait au-devant du duc François de Bretagne , lequel venait de mettre le siège devant Avranches. Ce fut pendant ce siège qu'arriva la nouvelle de la mort dramatique de Gilles de Bretagne, son frère, « estranglé une nuit, par deux compagnons avec deux touaillcs
i Carlulairc du Mont Sain4-Michcl. — a Livre Vvrt , p. i36. — "S f.iire f'ert. — \ Richard de Sublignjr, xu* siècle — 5 Livre F'crt , p. 9. — d Cuil. Brftonit, Philippidos , lib. tiii.
torses » Le connétable venait de recevoir Vire en sa possession : il alla vers Avranches, tandis qu'une partie de ses troupes allait prendre Bayeux. Son secrétaire , G. Gruel , raconte ainsi son arrivée à Avranches : « Et le dernier jour d'apvril Tan que dessus 1450 , arriva monseigneur le connestaWe à Avranches , et là trouva le duc , et les seigneurs de Bretagne et estoit mondict seigneur grandement accompagné. En cette nuict logea à Ponts-soubs-A vranches , pour ce qu'il nV voit pas encore de logis. Puis le lendemain , premier jour de may , vint au siège, et bientôt lui veinreut les nouvelles que monseigneur Gilles son nepveu estoit mort, dont il fut bien courroucé , puis le duc le luy dist et eurent grandes paroles ensemble : toutesfois la chose se dissimula pour l'heure, de peur de plus grands scandales. Puis fut assise l'artillerie tant bombardes , que engins volans , et autre artillerie , et fut fort batue ladicte ville d'Avrancbes, tant quelle estoit prenable d'assault et fut faicte composilion , et la rendirent les Anglois leur vie saulve , et perdirent tous leurs biens* De là s'en vint le duc au Mont Saint-Michel , et jà estoit malade , et monseigneur le connestable le vint conduire jusque là a. »
Une des plus vieilles maisons du pays se voit à Ponts , à quelque distance de l'église , sur le vieux chemin de la Haye- Pesnel. Il y a eu à la Meuardière une croix ronde , dont les tronçons sont épars autour du colombier ; elle a été remplacée par une croix de bois. Mais le porte-livre en pierre est resté'.
i Bist. de Charta tu , par Jean Charlicr. — a O. Gruel , Fie du C onnètable. Collect. Petitot, t. vm, p. 549. D'Argent ré, racontant le même siège , dit que les Anglais n'obtinrent d'autre composition que de s'en aller • avec un bâton blanc au poing. • Hist, de Bretagne, Ht. xi. Gilles de Bretagne était l'assassin de son frère. Liicce terrible drame dans le baron Roujoux, Httt. de Bretagne, — 3 Cet objet est assez rare. Nous ne connaissons guère que celui-ci, un à Yiltedieut un a Saint- Poix, et celui de Saint Jean , qui n'est pas distinct du piédestal de la croix.
Il semblerait qu'au Moyen-Âge les limites de cette paroisse n'étaient pas positivement déterminées , car une charte met l'hôpital « in paroehiâ de Pontibus » , et le GalUa Christiana « inter civitatem et villam de Pontibus. » Celte observation pourra justifier en cet article quelques détails sur l'Hôtel- Dieu. Son premier emplacement fut la place Saint-Gervais d'Avranches. Une charte 1 nous apprend qu'en 1268, la maisonde l'Hôtel, qui venait d'être abandonnée , avec son jardin > fut fieffée à Robert dictus Baste , de la volonté de l'évôque Ri" chard , par Pierre de la Basse , prieur , « presbytero procuratore domûs Dei Abrincensis... nuper edijîcatce in parochia de Pontibus » , et aux frères de la môme maison , « et frairibus ejusdem domûs. » Si l'on pouvait douter , comme on l'a fait , que la place Saiut-Gervais ait été le premier siège de l'hôpital , cette charte lèverait la difficulté : « In quâ domo et horto domûs eormn habuit fundamentum. » D'un autre côté le Gallia Christiana dit que l'hôpital fut transféré de la place Saint-Gervais à Maloué où il est encore : « Ab arcâ Sti Gervasii translatum adsuburbium in vicum Maulone 3 inter civitatem et villam de Pontibus 5. »
Vue des hauteurs d'Avranches , du pied de la porte de Ponts , la bourgade de Ponts offre une ligne de maisons neuves , au bout de laquelle est l'église avec son lourd clocher , et audelà une campagne bien cultivée. Un touriste anglais a vit dans cette campagne l'image d'un comté d'Angleterre : « Devant le spectateur placé sur le boulcvart du Nord , il y a , sur le nord-est , une vue belle et étendue d'un pays riche et parfaitement cultivé , qui ressemble au Herefordshire , bordé par une colline bien plantée qui s'étend dans la direction de Vil-
i Citéo par M. Boudent, Journal d' A tranches. Avril i84o. — a C'est la pliiuse de Hubert Cctiali* avec l'altération du mot Ma u loue , que li'iberl CenalU écrivait, d'après son étymologie, mal (oui, maii-touë. — 5 Gatl. Christ., p. 484 , t. xi.
tedieu r. D'après les apparences, Te même écrivain a pu dire « que la rivière divise Ponts en deux parties à peu près égales. »
Nous terminerons cette notice par une histoire racontée dan* Guillaume de Jumiège , qui se passa du temps de Rollon , au commencement du xe siècle. Elle se rapporte à A Tranches : mais nous réparerons une omission en la mettant dans une localité voisine, qui confond, pour ainsi dire avec la ville , son territoire. La grande tradition du Juif-Errant était très-vivante dans le Moyen-Age, qui voyait dans ce personnage plutôt un individu qu'un mythe et un symbole. L'anecdote racontée par l'historien normand semble se rattacher à cette croyance , que l'on peut appeler un cycle littéraire , à cause des nombreuseslégendes , histoires et poésies qu'elle a enfantées.
Un soir , à Rouen , où se trouvait alors le duc Rollon , plusieurs personnes virent apparaître sur la rivière un homme qui marchait sur l'eau « comme iî aurait marché sur là terre. • Il s'approcha d'eux , et questionné par ces hommes , qui le prenaient pour un être surhumain , il répondit : « Vous voyez que je suis un homme. De grand matin , je suis parti de Rennes en Bretagne. A la sixième heure , j*ai mangé à Avranchcs , et ce soir, comme vous le voyez, je suis venu jusqu'ici. Si vous ne me croyez pas , allez et vous trouverez dans la maison où j'ai dîné mon couteau que j'y ai laissé par oubli. » Le bruit de Tarrivée de cet homme extraordinaire se répandit par la ville et vint jusqu'au duc. Rollon voulut le voir et lui manda de le venir trouver. L'homme répondit qu'il fallait l'attendre le leudemain à la première heure. A l'heure dite , le duc attendit, mais personne ne vint : l'étranger avait quitté son hôte à celte première heure et était parti. Alors tout le monde déclara que c'étaitun imposteur; mais de plus sages interprétèrent ses paroles et prétendirent qu'il n'avait donné de rendez-vous qu'à sa pre-
r M. Hfnbv, Shctclics of Ai tanches and ils vninily, p. i\S tX ï4<>.
mière heure , à lui , « en sorte que ce qu'il avait dictait vrai. * Le soir, en causant chez son hôte, l'étranger avait fait de merveilleuses prédictions que raconte l'historien normand
Gaufr. dtSto Senero r. ep. de. e. §o.
. ( Rotul. de Scaccario ann. 1 195.)
Des sentiers profonds , sablonneux el rocailleux conduisent au magnifique bois d* Apill y. A vant que tous y arriviez, votre route passe auprès d'une romantique église de village , et sur un des côtés s'élève un des plus jolis collages et des plus jolis jardins qu'on puisse imaginer , la demeure du curé.
(Miss CoaiXLLo.)
tETTE commune est encore assez bizarrement taillée : étroite et démesurément longue , comme Saint-Jeande-la-Haize , elle a son église et son village à plus de dix kilo* mètres de son extrémité. Assez régulièrement découpée d'abord t formant un triangle dans la partie voisine d'Avranches , elle s'étire en un long boyau, resserré entre des communes étroites qui auraient dû enserrer dans leurs limites cet appendice bizarre, U est très-difficile de trouver une expression qui re-
1 G. de Jumiège. Edit. et irad. de M. Guixot. Supplément.
présente la forme de cette commune. Elle est généralement située sur un plateau et sur les versans des deux bassins , un peu sur celui de la Sélunc , et beaucoup sur celui de la Sée. La Pilorette , qui sort de l'étang du Châtel , la limite à l'est ; la ligne du sud est tracée par la route d'Avranches à Saint-Hilaire et par une limite idéale qui côtoie la route de Mortain , l'ouest est marqué par la vallée de la Pivette et une route qui part du village de Maloué et aboutit près de la Sée ; le nord est borné par la Sée. Encadrée de trois côtés par des lignes naturelles , par trois vallées , elle est toute découverte du côté du sud. Depuis Jersey, en Saint-Bricc , jusqu'à Bouillant règne une ligne de coteaux boisés , aux croupes arrondies , coupée vers Avranches par des champs en culture. Le principal bois de ce versant est celui d'Apilly, — le magnifique bois d*ApiUy * . — La vallée de la Sée , dans Saint-Sénier, est large et étalée : celle de la Pivette est profondément cavée. Cette rivière est formée par l'union du ruisseau du Francfié et du ruisseau du Pont-Gandouin , lequel naît du confluent des ruisselets venus de la Cliaussonnière et des Echommes. Le sol du plateau est ■généralement uni: le point culminant est laBruyère-au-Bouin, sur laquelle s'élève un télégraphe. L'autre point le plus élevé est un mamelon de la terre du Fresne , d'où l'on embrasse un horizon presque entier.
Saint-Sénier — Fanum Sti Senerii.— Saint Sénier ou saint Senator , qui succéda à saint Pair dans la direction du monastère de Sciscy et dans la dignité épiscopale , a donné son nom à deux paroisses de l'Avranchin , placées sous son invocation. L'autre ajoute au nom du patron celui de sa position topographique, Saint-Sénier-de-Beuvron*.
i Miss Costcllo , A sommer amongst , etc. Cet auteur a écrit ArpilJy, par une raison que comprendront ceux qui connaissent la prononcia- . tion anglaise. — a Baillet ne parle pas de saint Sénier. Les Bollandistes ont écrit sa rie. Le G allia Christian* l'esquisse. Il était du diocèse de Coutances.
1SJ
Située sur le petit promontoire formé par les deux ruisseaux du Francfié et du Pont-Gandouin , l'église de Saint- Sénier domine deux modesles vallons , comme naguère la cathédrale d'Avranches , sa reine et sa mère , posée sur un superbe promontoire , dominait deux larges bassins. Elle fut consacrée en 1334 par Jean Hautefrine, évêque d'Avranches: « Dû* Senerii propè Abrincas templum consecravit1. » Mais il y avait certainement une église antérieurement à cette époque. A la fin du XIIe siècle , 6. de Chemillé , évêque d'Avranches , promulgua une charte sur la dime et le patronage de cette église : « Dùrimus ut Gaufredus de Campania jtts patronatus medietatis ecclie Sri Senerii supra quam conteneio habeba-
tur de cetero tamquam patronus possideat et illam non
obstante predicta contencione tamquam patronus valcat presentare.... in dicta proechia Sti Senerii duas gasbas décimarum percipiebat et terciam garbam quam non prius habebat intègre intuitu caritatis dedimus*... » Plus tard, un Godefroy de Saint-Sénier , prêtre , rendit ce patronage par la charte suivante: « Noverit universitas vestra me Deiamore et anime tnee et antecessorum meorum salutc medietatem patronatus ecclie Sti Senerii quodjam hereditario in feodo ' laïcali possidebam Deo et ecclie Abrinc. dédisse.... Eccliam cum libro evangelico super ipsius majus altare manu propria investivi, multis adstantibus et videntibus *. •
A l'extérieur , l'église de Saint-Sénier affecte la disposition en croix, mais, à l'intérieur, elle n'a qu'un transept, car celui qui est formé par la tour se trouve clos par le retable d'un autel. Cette tour carrée , moderne , à l'exception de la base , se termine par une flèche. La flèche , la plus belle et la plus religieuse partie du vaisseau gothique , est assez rare dans le diocèse d'Avranches et commune dans celui de Coutances :
i Robert Cenalis, Wtrarch. Neuslr, — a Livre Fert , fol. i3. — S Livurcrt, fol. 4>i
aussi cette différence est-elle , selon nous , la plus profonde qui existe dans l'architecture des deux diocèses La seconde différence , c'est que le diocèse d'Avranches est plus riche en monumens ou en fragmens romans , et nos vieilles églises de granit, à défaut de l'élégance et de l'ampleur, ont surtout un caractère si bien exprimé par un heureux talent : « Chacune de ces églises a sa légende et sa grâce séculaire 3. » Le mur du chevet est percé d'une fenêtre Ogivale , dont le meneau prismatique la divise en deux lancettes surmontées de quatre-feuilles , et dont le tiers-point se trouve encadré dans une arcature cintrée qui s'appuie sur deux modillons en tête d'ange. Ce pignon , qui est terminé par une croisette , doit être , une des parties primitives. Entre ce pignon et le transept du nord se trouve une fenêtre dont l'armature de fer est assez curieuse : au centre est comme un fer de pique cordiforme, et aux quatre coins des losanges encadrent des quatre-feuilles. Ce transept est percé, à son extrémité , d'une fenêtre dont le
linteau supérieur est taillé en accolade et atteste la fin du xvi6 ou le commencement du xvn* siècle. La nef date en général du xviii8 siècle , comme l'indiquent ses fenêtres en anse de panier et la date de 1739. Le portail est la partie la plus intéressante. Le pignon est percé de deux baies , une fenêtre ogivale dont les prismes ont été mutilés, et le portail ogival dont le tympan a été rempli de maçonnerie et qui a été archivolté par un arc surbaissé de la forme Tudor. C'est une restauration analogue à celle du portail de Saint- Jean-de-la- Haize. Les jambages étaient primitivement ornés d'un cordon ou nervure
i Elle a peut-être une raison géologique : le diocèse d' Amoches repose sur le granit , celui de Coutances en grande partie sur le calcaire. Le degré de lourdeur et de compacité des matériaux , la différence dans le fractionnement et la désagrégation expliquent peut-être la différence d'élancement et de légèreté des édifices des deux diocèses. — a Jules Janin. La Normandie. 11 s'agit des églises de la Manche.
arrondie, mais cet ornement est tout brisé d'un côté. Ce portait est précédé d'un porche à ogive obtuse , avec des sièges de pierre. Le portail est une des parties primitives de l'église et doit se rapporter au temps de la consécration.
L'intérieur n'offre rien d'architectural ou d'artistique. La voûte est en bois avec ces poutres ciselées ou plutôt estampillées que nous trouvons dans presque toutes nos nefs des xvn* et xviir siècles. Un cintre robuste et assez hardi unit le transept du nord à la croisée. Dans la chapelle d]e ce transept sont deux lames sépulcrales : l'une porte l'empreinte d'une main1, l'autre est l'épitaphe de Jean Cosson, docteur, natif de Bourges, le père des pauvres , curé du lieu, décédé en 1719. Devant l'autel opposé est une autre tombe ciselée de neuf merlettes qui est des Paisnel , jadis seigneurs d'Apflly2. Le maître-autel offre ce type de mauvais goût du dernier siècle , qu'on appelle irrévérencieusement style grec , en termes de fabrique , et qui affectionne la grasse colonne torse, laquelle porte un entablement qui ne porte rien8. L'abus des chérubins y est porté à l'extrême.
i Cet écusson est peut-être des Cokbeaux , qui ont été seigneurs de Saint-Sénier et de Saint-Brice. (Voir Saint-Brice.) — a Voir leurs armes sur le tableau héraldique des défenseurs du Mont Saint-Michel, sur lequel elles diffèrent de celles que donne Dumoulin. — 3 La colonne torse n'est pas dans l'esprit de l'architecture chrétienne : aussi est-elfe une chose rare avant le zvii* siècle. Nous croyons aussi qu'elle est d'une exécution difficile. Nous n'avons vu de beau en ce genre que celles de l'église Saint-Severin : mais elles forment une spirale allongée» qui se rapproche encore de l'élancement universel du vaisseau gothique» Les colonnes torses que le xvm« siècle a répandues dans presque toutes nos églises sont du plus grossier matérialisme, et méritent le nom de colonnes à boudin, qu'on donne quelquefois à ees fûts étranglés. Quelques tabernacles, antérieurs au xvin* siècle , offient d'assez jolis modèles de torsades » à parler sans préjudice de l'harmonie qu'il devrait y avoir entre l'architecture et l'ameublement d'une église. t. u 12
Encastrée dans le mur de la nef , est une inscription dont les formes et la date attestent le xvr siècle : « Cy devant gisent honorables hommes Pierres et Bertran de Hameray de cette proesse, lequel Pierres deceda le i$*jor de may an mvcc lxi * , et ledict Bertran le 2e jor d'aoust MV^lxvvi et a (intention desquels est dict tous les vendredis une messe anotte et libéra et ung libéra tous les dimanches après la messe proessiale sur leurs fosses, pr. nr. a. ma. 2 »
L'église ou l'intérieur de la tour renferme d'anciennes statues qui seront pour nous l'occasion de quelques idées générales sur l'art. Une d'elles est sainte Emérance , qui retient ses entrailles , et dont la réalité repoussante rappelle une statue analogue, celle de saint Manimez a Ponts. L'art du Moyen-Age , si admirable parfois , a été souvent d'une vérité trop réelle , ou plutôt trop naïve. Le laid physique n'est permis que comme contraste du beau, ou pour faire ressortir l'expression morale. Celte statue de martyre offre une de ces têtes que l'on retrouve presque partout maintenant Le Moyen-Age , qui exprimait le mépris de la chair , représentait les formes amaigries par la macération , des têtes pâlies et ruinées par les souffrances , dans lesquelles brillait l'aspiration vers le ciel et le dédain de h terre : sa statuaire est la plus spiritualiste qui ait jamais existé. Aujourd'hui , ou plutôt depuis un siècle , la sainteté , la béatification semblent ne plus pouvoir s'exprimer que par la beauté des formes , la succulence de la chair , la jovialité de l'expression. De là ces Christ rayonnans de santé , ces anges bouffis , ces martyrs tant à l'aise ; il faut se bien porter pour être saint. Il y a là l'ignorance absolue de l'art et du principe chrétien , qui a fait les merveilles du Moyen-Age. La statue peinte qui nous inspire ces réflexions est un modèle de cette statuaire matérialiste. Une autre est plus artistique ; c'est
i Les aigles " sont l'abréviation de cmtesimo. — a Pattr nosier, Av4 Maria.
une Vierge présentant au temple Jésus dont le doigt porte un oiseau. Une des mains, qui sont délicates, est mutilée; la couronne fleuronnée a été détachée de la tête , les couleurs de la draperie sont ternies. Elle n'appartient à la statuaire gothique que par son cercle à fleurons trilobés. Ses formes arrondies, charnues , la plénitude de la face , un air plus mondain qu'ascétique , en font une œuvre de la Renaissance. Cette époque , très-grande sous beaucoup de rapports , a été une réaction contre le Moyen-Age : l'art païen revint avec la littérature antique. Aussi les hommes qui entendent l'art chrétien rejettent-ils une foule de types qui ne s'harmonisent pas avec lui1. H y a cependant dans l'église de Saint- Sénier une jolie statue : c'est une sainte gothique , sur le socle de laquelle on lit Ste Arme ; mais c'est une sainte Barbe avec sa palme et sa tour. Elle porte le béguin à la Marie Stuart , la robe et la cordelière des châtelaines. Ce costume et la plénitude des formes accusent la transition du gothique à la Renaissance , le commencement du xvie siècle3.
De l'église primitive, de celle du xil* siècle , il reste peut-être encore trois fragmens , qui du moins sont les parties les plus antiques : un tronçon de croix ronde , qui sert d'échalier au cimetière , un fragment de sarcophage en tuf, encastillé dans
i M. de Montalembert traite avec beaucoup de dédain la statuaire de la Renaissance appliquée aux églises. Yoyez comme il traite cette Vierge de Girardon que Ton trouve partout aujourd'hui : il l'appeUe une Minerve, Il voudrait, en supprimant l'époque de la Renaissance, faire rétrograder l'art chrétien aux Fra Angelico , aux Cimabué, auxGiotto, aux peintures du Campo-Santo. Cette rétroaction est logique , mais aussi irréalisable pour l'art que pour la politique. — a Nos églises ne sont pas riches- en sculpture : elles sont des édifices de grauit. Nos statues et nos reliefs sont généralement en pierre de Caen. Cette ville a dû être, au Moyen-Age, un vaste atelier et une grande école de sculpture.
la côtière du chœur , et les fonts , cet élément le plus persistant de nos églises rustiques. A cette croix romane a succédé la croix polygonale du cimetière.
En 1648, cette église, qui était à la présentation du seigneur du lieu, valait 1200 livres1. En 1698, la cure de Saint-Sénier-près-Avranches valait 200 liv. ; il y avait trois prêtres dans la paroisse ; le chiffre de la taille était 820 livres, et celui des taillables 190. A cette époque, les nobles du lieu étaient François et Alexandre Esnault , et Claude-Bernard Payen, écuyers3. En 1763, Saint-Sénier , de la sergenterie de Pigace , renfermait 124 feux 3.
Au bord de la Sée, se détachant sur la pelouse de vastes prairies , au pied d'un coteau boisé , est le manoir d'Apilly , auquel on arrivait naguère par une avenue de chênes séculaires. Cette habitation n'a rien qui remonte au-delà du xvu* siècle ; elle s'est récemment flanquée et complétée de deux pavillons. Il y a une chapelle. Elle s'élève cependant sur le lieu même où fut bâti à une époque reculée un manoir cité dans l'histoire , et dans lequel habitèrent d'illustres personnages , les La Champagne , les Paisnel , les d'Eslouteville.
Le Gallia Christiana elle , à l'épiscopat de Richard de Beaufay, évêqued'Avranches, une charte de Noirmoutier, à laquelle souscrivit Guillaume de Sto Senerio*. Dans le Grand Rôle de l'Echiquier pour l'année 1180, on trouve mention de Vitalxs de Apîlleio, et dans l'article de Geoffroy Duredent, prévôt, c'est-à-dire receveur d'Avranches , Ricardus de Apilleio. A la fin du XIIe siècle, Godefroy de la Champagne, d'après la charte précitée5, avait la moitié du patronage de l'église de Saint-Sénier. On peut croire que dès-lors le manoir seigneurial existait. Le Grand Rôle de l'Echiquier pour l'année 1195
i Pouilfè du Diocèse, p. a. — a Mémoire sar la Gén, de Caen» — 5 Exp\\\y,Dict.des Gaules. —4 Gallia Christ, t. xt, p. 4/8.-5 P. 159.
mentionne le seigneur de St-Sénier , bien probablement le même que le précédent sous le nom de Godefroy de St-Sénier : « Gauf. de Sto Senero r. ep. de c. sa.* ♦ Plus lard , d'après la charte précédente5, un troisième Godefroy de St-Sénier, prêtre, rendit à l'église d'Avranches la moitié du patronage qu'il tenait de ses pères, et jura solennellement sur l'évangile à l'autel de Saint- André \ Le manoir d'Apilly et la seigneurie de Saint-Sénier restèrent dans la famille des La Champagne jusqu'au commencement du xir* siècle, à l'époque de l'invasion anglaise. Jeanne de La Champagne apporta à Nicolas Paisnel , entre autres domaines, le château de Chantelou * et le manoir d'Apilly. Un seigneur de La Champagne , Jean de La Champagne , alla se renfermer au Mont Saint-Michel : Nicolas Paisnel ligure sur la liste des défenseurs du Mont, le premier après le commandant d'Estouteville , et le registre des Confiscations du roi anglais l'appelle absent. Son épouse, Jeanne de La Champagne, fat dépouillée de ses biens, comme l'avaient été, h la Couquête , la belle Eva (putchra Eva), la comtesse Ydda*, et la terre de Chantelou et le manoir d'Apilly furent donnés à un capitaine anglais , Jean Harpedaine ou Harpedon. Cette confiscation fut faite le 19 avril 1518 •. Presque en même temps,
i Staplclon, Magnat Rotulus de Scaccario, t. i", p. a3o. — a Elle Mt sans date dana le Livre Vert, mata , d'après aon ordre d'insertion f on peut la supposer du milieu du sut* siècle. — 3 M. Desroches cite dans le siècle (chap. xit) un chevalier de La Champagne qui concède l'église de Saint-Sénier au Chapitre ; nous craignons qu'il n'y ait erreur, car la concession était antérieure. — 4 La tour de Chantelou. Tour voulait dire forteresse î • M eu m turrim de G aurai • , mon château de Gavray. — 5 Noue citons ces deux noms parce que la première fut dépouillée an profit de Hugues d'Avranches, et la aecoude au profit du Mont Saint-Michel. — 6 Registre des dons, confiscations, maintenues par Henri t, roi d'Angleterre, par Charles Vautier , p. iS, tt Richard Seguin , Hist. mitit. des Bocains, p. îea.
un autre membre de Ja famille de La Champagne perdait ses seigneuries, qui étaient données à Jean d'Auvey, qui en fit hommage au roi d'Angleterre , l'an 7 du règne : et le roi manda aux baillis de Constantin et aux vicomtes d'Avranches laisser jouir f. C'est un fait remarquable que la fusion de trois familles qui défendirent au prix de leur vie et de leur fortune la nationalité française : l'inexpugnable Mont Saint-Michel renferma dans ses murs trois gentilshommes qui marièrent leurs blasons , les La Champagne , les Paisnel , les d'Estouteville.
En effet, Jeanne Paisnel, fille unique de Nicolas Paisnel,. épousa ce Louis d'Estouteville , qui était le plus riche seigneur de toute la «Basse-Normandie , et qui défendit et sauva le Mont Saint-Michel. Le manoir d'Apilly passa dans cette glorieuse famille, et un document du milieu du xvr siècle nous montre, comme seigneur, Antoine d'Estouteville en 1535. Dans son Aveu présenté alors à François ltr, l'évéque Robert Cenalis déclare : « Antoine d'Estouteville tient de moi le fief d'Apilly pour un demi-chevalier , et s'estend ledict fief aux paroisses voisines 2. » Le domaine d'Apilly a passé depuis dans la famille du Bouëxic , il est maintenant dans celle de Saint-Germain 3.
i Registre, p. 89. — a Voir cet Aveu. Mss. de M. Cousin, t. vi.— 3 Dans une séance solennelle de la Société d'Archéologie d'Avranches, dans laquelle un poète élégant, d'opinions démocratiques, lisait des vers remarquables sur la Conquête, et présentait d'une manière colorée cette ènumération des guerriers , qui est naïve, mais sèche dans Robert Wace, nous entendîmes une remarque fort étonnante. Quoiqu'elle soit mesquine et étroite , dans notre époque de jugement serein et impartial sur le passé , comme elle pourrait être faite eonlre nous, nous désirons la prévenir par quelques mots, ou plutôt la détruite en la formulant : c N'est-ce pas travailler au triomphe des idées aristocratiques et nobiliaires, que de chanter, de glorifier les ancêtres de la
Dans nn carrefour , en face du château d'Apilîy , au pied d'une chute de terrain , est une fontaine hantée , appelée la Fontaine des Ecaucbards : on y revoit une lavandière , une Dame-Blanche.
À rentrée de h profonde et murmurante vallée de Bouillant , qui tire son nom du bouillonnement de ses eaux sur les rocailles qui la hérissent , est une usine dont les cascatelles ajoutent encore au frémissement de toutes ces ondes folles et vives. Située au bas du Pré Sainte- Anne , abritée sous une foutelaie qui surplombe , dont le sol est rongé par deux raidillons* qui conduisent au plateau d'Avranches , baignée par les deux ruisseaux du Pont- Gandouin et du Francûé qui se réunissent près de là , pour prendre un peu plus loin le nom de Pivette , cette fabrique repose dans un site solitaire , primitif, fait pour le plaisir de l'âme , de l'oreille et des yeux. On comprend que cette vallée si âpre et si religieuse , à deux pas de la ville , autrefois remplie d'une sainte horreur par ses bois épais , ait dû être un Hou prédestiné au culte et à la prière : d'anciennes traditions appellent Rue de la Déesse la rue qui y conduit, celle de la Cour du Paradis , vicum per quem itur apud Boitant. On a trouvé récemment dans les jardins de l'usine de larges pierres d'un caractère antique. On peut croire
noblesse? • 11 fallait bien que le noble fût le héros dans un état social qui lui donnait exclusivement l'éducation militaire, le rang, la fortune. Supprimer le noble de l'histoire, n'est-ce pas supprimer l'histoire f Eteindre les rayons qui brillent autour de la loyale et brave noblesse française dans l'histoire , n'est-ce pas d'une petite âme et d'un petit esprit ? Aujourd'hui pour nous la noblesse , même dans l'homme du Moyen-Age, est morale et personnelle. Nous sommes les contemporain» de Kléber qui disait dans une fierté naï»e : « Nous, nous sommes des ancêtres. • Avec ces petites rancunes, on eu viendrait à abolir la vérité et la grandeur de l'histoire. La haine aveugle cl absolu» des aristocraties étiole le présent et décapite le passé.
qu'il y a eu là un fan uni païen , un saccltum, dans un iucus, relligione patrum latè sacer. Mais là où on trouve un sanctuaire païen , on est presque sûr de trouver l'autel chrétien. Ici on trouve partout le nom de sainte Anne : voici le pré Sainte-Anne , plus haut est le doué Sainte-Anne ; sur ce bloc de granit est la croix Sainte-Anne. La fabrique de l'industrie s'est implantée sur la chapelle et le temple. Une découverte récente permet aussi d'induire la présence du culte druidique dans cette vallée qui devait être si sauvage dans les anciens jours. Sur la hauteur appelée la Butte , qui donne son nom à la terre voisine , «n face de Bouillant , ont été trouvés , en 1838 , soixante coins en >onze , de ces objets sur lesquels les antiquaires ne sont pas d'accord , et que pour notre part nous croyons être des fers de lance ou de javelot*. C'est ainsi que quatre grandes époques se superposent aux yeux de l'archéologue dans cette vallée et que l'histoire vient s'ajouter à la nature , pour produire une impression complète.
La Pivette est divisée , pour les irrigations et les biefs des moulins , en un grand nombre de rigoles tapissées de deux fraîches fontinales, la Donne et le Marchanda.
Sur un des points culminans de la commune , la Bruyère-au- Bouin , s'élève un télégraphe. Ce lieu est consacré par les événcmensde la guerre des Nu-Pieds. C'est là que campèrent les insurgés, lorsqu'ils se portèrent au-devant du colonel Gassion , qui venait du côté de Caen avec environ 4,000 hommes. Après avoir lui-même campé à Saint-Poix sur la bruyère de Mont-de- Vent, et, par un de ses officiers, culbuté un corps de cavalerie des Nu-Pieds au Pont-de-Pierre-de-Brecey , il marcha sur Avranches, le boulevart de la sédition. Quelques prisonniers
i Plusieurs de ces armes ont été déposée* dans le Musée d'A- Tianchcs, et la trouvaille constatée dans les procès-vet baux de (a Société. Ils étaient donnés par M. Paul Guéiin. (Séance du 7 juin i838.)
apprirent au colonel que Champmartin , un de leurs principaux chefs , était campé dans la Bruyère-au-Bouin avec mille à douze cents hommes bien armés. Quand Gassion , pour aborder cette hauteur , eut passé la Sée , et , pour couper la retraite à l'ennemi , eut détaché M. de Tourville avec cent chevaux vers les grèves, les Nu-Pieds, abandonnant k position de la Bruyère-au-Bouin , se replièrent sur Avranches , ou , barricadés à la Croix-des-Perrières , ils soutinrent bravement , mais sans succès, l'attaque des troupes royales. Il parait qu'un engagement partiel eut lieu un peu au-dessous de cette hauteur , dans la gorge dite le Tertre-aux-Morts f . Dans le récit de cet épisode , nous avons suivi un historien qui ne cite pas ses autorités , mais qui nous inspire une certaine confiance , parce que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de constater authentiquemcnt ses assertions, M. Richard Seguin3.
En face de cette bruyère , au bord de la grande route , est l'auberge du Bras -Coupé. Un bras, un fragment de chair humaine , fut suspendu au-dessus de sa porte en guise d'enseigne , dans les guerres de la chouannerie. A une petite distance eut lieu le combat du Petit-Gelland.
Un fief de Saint-Sénier porte le nom de Belle-Étoile , et, avec le fief du Motet , forme le nom d'une Camille du pays. Comme nous en avons fait la remarque , les habitations de ces deux fiefs sont faites sur le même type , et révèlent un même propriétaire3.
Saint-Sénier renferme plusieurs petits Mesnils ou Mès 4, le
i M. Laisnè , Guerre des Nu-Pieds. Voir l'ail, sur Saint- Os via. — a Hist. milit. des Bocaini. — 3 Voir U Motet, à l'article d'A- ▼ranchci. — 4 Cette expression est nettement détachée dans une clarté du Livre Vert : • Le Mes de la Bottait in limite parochie de Suti* fins! et He Ofit o. ■ Charte de ia5o , p. y3. Ailleurs on troura : 1.* Jf<< d, UUie,
Mes Henry , le Mès Durand , le Mes Bran , le Mes Mont , et quelques villages qui rappellent le Moyen-Age et sa langue, le Francfié, le Hamcl, le Chastel, les Frèries, le Foute!1.
^PgS^N carré long , dont Taugle sud-ouest s'ouvre et se projette en un triangle au sommet émoussé , figure assez bien le plan de la commune de Vains. La face de Test , en trèsgrande partie , est limitée par un ruisseau qui afflue au Souliet, à peu de distance de son embouchure ; Ta face du sud, dentelée en vives arêtes par ses nombreuses poiutes et entamée par la courbe pure de ses ports, animée par ses salines , ses hameaux, ses huttes de pêcheurs qui forment une ligne, une rue presque ininterrompue , est limitée et baignée par la capricieuse rivière de Sée , qui tantôt vient ronger ses mondrins et ses falaises , et tantôt étend devant elle une vaste nappe de grève blanche. A l'angle sud-ouest , se projette et s'élève un promontoire appelé Grouin-du-Sud , aiguisé en deux pointes , dont l'intervalle s'appelle la Chajse. Ce cap et celui vers lequel il s'élance , appelé Torin , forment comme deux môles gigantesques qui ferment le fond de la baie , et établissent la séparation entre le domaine des rivières et celui do l'Océan. La face occidentale est une courbe harmonieuse t
i Ce dernier nom est dans Cassini.
un part comme on dit sur la côte , tournée vers Tombelène et le Mont Saint-Michel , vers l'ouverture de la baie et le flot de l'Océan — in pelago maris*. — La face do nord est limitée par le ruisseau ou ruet 2 de Beaumanoir , qui la sépare de Genêts , et par une longue ligne conventionnelle. > La ligne du sud et celle de l'ouest , le rivage fluviatile et le rivage maritime , méritent une description particulière.
Un littoral dentelé par ses caps, ses mondrins, ses estacades, bordé d'une ligne capricieuse de maisons, salines enfumées', huttes de pêcheurs auxquelles pendent les filets , fermes , cabanes de douaniers , bastionné par ses mondrins , soutenu par des digues en pierres, ou en tangue herbée, ou en cailloutis clayonné , baigné par les sinuosités de la rivière , ou bordé d'une arène bleuâtre, tantôt s'arrondissant en golfes gracieux, ou se hérissant de pointes aiguës, voilà le rivage de Vains le long de la rivière. Quand le soleil l'inonde de sa lumière multipliée par la réverbération des eaux et des sables , rien n'est beau comme ce rivage , avec la rivière et la grève d'un côté, et de l'autre la campagne couverte d'arbres , animée par les bruits des champs et le mouvement des habitations ; mais rien
i Cette expression ," antérieure à cette de in periculo maris $ signifie peut-être la plage de l'Océan. M. Laisné t'a expliquée par te plein de la mer. Soc. d'Arch. d'Avran. iS44* Elle est dans ta charte de Lothaire en 965. — a Iluet , contraction de Ruissel , Ruisset. — 3 Cassini en marque dix -neuf. Il y en a une quarantaine. C'est par une grave erreur que le.Guw/c pittoresque du voyageur en France, de Didot , duoue à Vains ceut quarante-quatre salines. Le clùflïe des salines des autres communes, établi sans doute sur d'anciens docuuiens, est. aussi exagéré. Cet ouvrage se trompe encore dans la liste de quelques grands hommes nésà Avranches : 00 y trouve un Aubin Gautier, qui n'appartient pas à cette localité. Il est bien probable qu'on a donné à cette ville un enfant de Cou tances, Guallerius deConslanciis, que le G allia Christiana appelle Wallerius, qui vivait à la fin du xir* siècle.
n'est plus triste et plus solennel que cette étendue silencieuse, un soir d'été , quand le promeneur las et rêveur regagne la ville qui murmure encore au loin. Un de ces soirs, un rêveur de nos amis', sur cette grève de Vains crayonna quelques versqui peignaient ce spectacle :
Sur la grève unie Que l'onde aplanie Vient baiser sans bruit r Je viens voir l'étoile l'ercer dans le voile De la tiède nuit.
La, dans le silence, Mon âme s'élance Dans le firmament, Et puis sur la grève Pour quelque beau rêve Descend un moment.
. et la déception qui suit le passage de l'idéal au réel , du rêve à la vie , figuré par cette rivière qui va douce et limpide daus U mer et que le reflux ramène amère et troublée :
Telle est l'onde lente Que porte sa pente Dans la vaste mer :
De son lit de mou* se Elle part eau douce, Revient flot amer.
Le rivage entier de Vains présente trois ports, selon* l'expression du pays , ou havres, selon Cassini , et trois pointes
i 13 juin
principales. Les trois ports sont le port du Rivage , celui de Gisors, et le Grand-Port ; les trois pointes sont le Coin-à-la- Carelle , et les deux pointes du Grouin-du-Sud. Ce littoral est fort intéressant pour la botanique. I/Erigeron du Canada , l'Euphorbe Esule , le Vulpin bulbeux , le Staticc liraonium , Oleaefolia, et Armeria, le Troscart (Triglochin) maritime, la Sauge à feuilles de Verveine , le Glaucium maritime , le Sisymbre Sophie1 , régnent dans toute la partie du sud.
Cassini marque un poste à Gisors , au Grouin-du-Sud , au Grand-Port
Le Grouin-du-Sud est à la fois remarquable comme station botanique , comme position militaire , et comme site magnifique. Assurément, il y a peu de spectacles aussi saisissans que «lui que Ton embrasse , lorsqu'au brusque détour du rocher de la Cbaise , on se trouve en face de la baie , du Mont Saint- Michel et de la mer. Assis sur la dernière projection du rocher,
i Ce littoral, si intéressant par sa Flure, ne Test pas moins par sa Faune et sa Naïade. II l'est surtout pour l'ornithologie. 11 est trèsregrettable que M. Canivet n'ait pas connu les populations ailées de la baie du Mont Saint-ltUphel , lui qui a exploré les dicks de Carentan, et les falaises de la Hague. Il aurait dû explorer ce littoral , pour fait e son Catalogue des Oiseaux du département de la Manche. Il a donné aux musées de Saint-Lo et Avranches un éloge qu'ils méritent et qu'ils devraient s'efforcer de mériter plus encore en représentant les productions de la localité. L'ornithologie de la baie est assurément uh cadre que le musée d' Avranches doit remplir. Alors il mériterait complètement l'éloge de M. Canivet. « Ces musées , fondés à Saint Lo et k Avranches, ont été en peu d'années rendus intéressans et Traiment dignes d'être visités, grâce aux soins d'hommes instruits autant qu'éclairés...... M. Lemaistre, conservateur de la partie zoologique, et
M. de Clin champ, président de la Société d'Archéologie... » Catalogue-. Avant-Propos.
sur la terre marine », le spectateur fouille du regard l'intérieur des terres où s'enfoncent les deux rivières , la Sélune et la Sée, étalées dans le sable, immobiles et argentées, contemple l'étendue des grèves solitaires sur le fond desquelles se tache çà et là un point noir , pêcheur , filet , oiseau , interroge les mille détails du Mont Saint-Michel, et perçant la brume dans l'évasement de la baie , saisit la mer lointaine et la voile fugitive. Des postes d'observation et de défense ont dû s'établir sur cette sentinelle avancée, à différentes époques, mais surtout dans les blocus du Mont Saint-Michel du xii* siècle et du xv*. Gomme ce promontoire est défendu de plusieurs côtés par la nature, et est commandé par le sol du côté de son isthme, c'est là qu'ont dû s'établir les lignes artificielles : mais si on peut les supposer, on ne peut les constater positivement, car le terrain n'offre pas de reliefs qui accusent des fortifications a. Avec les végétaux précédens , le botaniste trouvera là le Cakile maritime , la Gcrmandrée botrys , le Buplùvre. C'est sous ce cap que se mêlent ordinairement la Sée et la Sélune. Resserrée entre les deux caps qui ferment la baie , la mer , qui s'annonce de loin par un sourd murmure et sa ligne houleuse blanchie d'écume , s'élève , sous ce roc , au plus haut degré , et forme cette barre qui annonce de plusieurs lieues le péril au voyageur , et qui , chargée par le vent , détachant sa frange éclatante dans les ténèbres de la mft , et s'avançant avec un mouvement régulier, comme un être animé, comme un cétacé gigantesque , forme une des plus belles terreurs qui puissent étonner et émouvoir».
1 Robert Wace, Roman de Roa, v. i858. — a Cassîni marque no corps-dc-garde au Grouin-du-Sud. — 3 Elle est dans sa force et sa beauté dans les marées de mars et de septembre. Les riverains appellent celle-ci la marée des Gâpas, parce qu'elle arrive dans le temps de* batterie» de sarrasin. On appelle gâpas les pailles poudreuses qu'éparpillent le fléau , le crible, le van.
Quelques ruisseaux sillonnent la surface de Vains et filtrent dans la grève , le Soulict , le ruisseau tortueux du Poulet , celui de Gisors , dont la vase est féconde en troscart , le Ruet de Maudon , qui se jette dans le Grand-Port , et vient de la Poliuière, et celui de Beau manoir qui se perd dans les sables entre Genêts et Vains.
Celle grève de Vains , sur laquelle rêva quelques vers le poète notre ami , fut encore choisie comme le théâtre d'une jolie légende par un conteur de noire connaissance, que nous avons déjà fait entrevoir. En voici le début : « Du temps qu'un ange aux ailes d'or planait sur le sommet de la plus haule tour du Mont, une croix ronde en granit, haute de cent pieds, suivant les chroniqueurs , s'élevait fièrement au milieu de nos grèves. On ne sait qui l'avait élevée ; mais lorsqu'au milieu des grèves inondées, on voyait se dresser au-dessus des flots mugissaus sa colonne immobile , on était tenté de lui attribuer une origine surhumaine. A cette occasion je puis vous raconter une pieuse légende que j'ai apprise d'un habitaut des côtes. Dans une jolie cabane , située sur le golfe de Gisors , vivait autrefois une famille de pécheurs K »
Nous croyons qu'il manque quelque chose à la beauté solitaire des grèves : la vue de quelques bateaux glissant sur les couransou voguant sur la mer étalée. L'homme est un élément nécessaire du paysage. Byron disait, « que la mer est belle, mais qu'un vaisseau la rend sublime ! » Bernardin de Saint- Pierre , « qu'un paysage est incomplet sans une maison , » et le poète latin appelle la mer Mare velivoLum2, D'ailleurs il parait qu'au siècle dernier le Grouin-du-Sud était un but de navigation et d'échange commercial. Expilly , dans un long article , principalement commercial, sur G ranville, exposant les plaintes
i La Croix ronde des grève* , par E. de B. Voir des détails historiques sur cette croix dans l'article de Tombelène. — a Enéide, lir. i". • Àrborum vetiferarum n»m««. (Chron. de Norm. p. ia8.)
des palrons des navires sur l'impôt exigé pour l'entretien du feu du capTrehel, dit :« Par exemple, un bateau partant de Grandville pour aller au Groin-du-Sue situé dans le fond de la baye du Mont St-Michel, laquelle fait presque une même baye avec celle de Grandville, pour y charger pour Régné ville , paye le droit en arrivant à Hegnéville et le paye encore en faisant son retour à Grandville » Il est plus explicite encore ailleurs : « Baye du Mont Saint-Michel (à 6 1. s. de Grandville). Quelques gabarres ou bateaux de Grandville portent au Grouin-du-Suef situé à l'embouchure de la rivière de Genêts ou d'Avranches, dans le fond de la baye , du moulage et des vins pour Avranches et autres lieux circonvoisins. Ils en rapportent du bois à bâtir et à brûler, du bordage et du cidre quand il est rare à Grandville3 ». En parlant des rivières de l'Avranchin, Bruzcn de la Martinière dit : « Elles portent des bateaux plats de vingt tonneaux , aussi loin que le flot les pousse , c'est-à-dire une lieue dans les terres3. »
L'église de Vains , bâtie sur un petit tertre , sur le flanc du bassin de la Sée , se cache derrière les arbres. Sa petite tour s'élève à peine au-dessus du toit, et semble de loin flanquer l'église comme une tourelle flanque un château. Cependant cette tour est à elle seule l'église , aux yeux de l'antiquaire : après elle , il n'y a rien ou presque rien à voir. Carrée , légè-
I Dict. des Gautcs, art. Grandville. 1763. — 1 Détail» étendus sur le commerce de Granville, à l'art. deCaen. — 3 Dict. Gèograp. au mot Àvrancbin. La variation des courans et le pea de profondeur des rivières à morte eau sont des obstacles à cette navigation. On sait qu un sloop a été lancé vers i834 * Pont-Gilbert. Nous avonsvu un bateau de GranviUe amarré à Pontaubault pour charger du granit. Des circonstances particulières pourraient raviver cette navigation. Par exemple, en ce moment les sauniers de la côte essaient remploi de la bouille et reconnaissent un bénéfice de 3 fr. par jour avec ce combustible. Cette innovation pourrait appeler quelques bateaux.
rement pyramidale, à cause de ses trois retraits, contrebutee de pieds droits plats , jusqu'à la moitié de sa hauteur , revêtue de moyeu appareil , cette construction romane accoste une église récente, entre le chœur et les transepts. Elle porte une flèche carrée en ardoise , et elle est percée de deux petites ouïes trilobées, romanes à la base et gothiques au sommet. On voit audehors le galbe d'une porte cintrée, et dans l'intérieur la maçonnerie en épi est très -bien caractérisée. Nous avons sous les yeux une de ces vénérables églises , à la grâce séculaire , que bâtit sur le littoral de la Baie f le fécond xr siècle , quand la terrible prédiction de Fan 1000 fut passée sans se réaliser. On retrouve encore des vestiges de la primitive église à la base de la moderne , spécialement à la base du chœur. La croix romane est peut-être attestée par le piédestal rond , en forme de meule , dans lequel est maintenant plantée uue croix de bois. Une croix jeune , carrée , sans proportion , démesurément longue , comme celles d'aujourd'hui J , s'élève sur un autre point du cimetière. Le reste de l'église date du siècle dernier : les transepts sont de 1717 , le chœur de 1721 , la nef de 1753. La vieille église romane tombait pièce à pièce , et le bel arc semi-circulaire était remplacé par la laide arcade en anse de panier. Cependant la façade occidentale a conservé deux objets quelque peu anciens , son portail , cintre rustique 3 de la ûn du xvr siècle , et sa fenêtre ogivale, plus ancienne, qui
t Les églises qui bordent la Baie ont presque toutes encore des fragmens de l'époque semi •circulaire ou romane. — a La croix la plus hante est la plus belle. Elle atteint le plus haut degré de perfection si elle est d'une seule pierre. Souvent sur ce fût maigre et dur , on pose uo croisillon qui est lui-même fort long. — 3 Nous appelons ainsi la plupart des cintres de la fin du xvu ou du commencement du xvu« siècle, parce que nous les retrouvons surtout dans les mes, les manoirs et les fermes de cette époque.
le surmonte et qui garde encore quelques fragmcns de vitrail peint.
L'intérieur est presque dénué d'intérêt : pas de pavé ancien , pas de vieilles tombes. Les plus anciennes sont deui lames du siècle dernier qui recouvrent deux seigneurs du lieu, les La Bellière. Un autel du xvur siècle, lourd, fastueux, avec deux rangs de colonnes torses superposées , luxuriantes de fleurs , de pampres , de grappes, de festons, est en contraste avec quelques vieux débris d'anciennes sculptures, tirées du prieuré de Saint-Léonard. 11 y a cependant , sous une arcade creusée dans la paroi du chœur , un objet qui serait très-intéressant , s'il n'était horriblement mutilé : c'est ûne statue , dans le bloc informe de laquelle on reconnaît encore le type élancé de l'art du Moyen-Age. Les fonts doivent être fort anciens et pourraient remonter à l'époque du baptême par immersion : c'est une cuve monolithique simple , qui se vide dans une cuvette sillonnée de quelques entailles régulières, mais sans forme bien connue.
Cette paroisse est appelée Veim dans le Cartulaire du Mont St-Michel 1 et dans celui du Chapitre. Robert de Veim , par une charte de 1197, ût un accord sur le Moulin-le-Comte, en Bacilly, et « dédit dominicum bladum, inoiiam et pùcariam anguiUarum. » Elle est appelée Vaismum dans le Livre Vert: « Quce omma sita sunt in parocliia de Vaùmo. » Elle est orthographiée Vaysnum dans la Nomenclature de 17552. 11 est probable que ce nom est un nom d'homme. Nous trouvons dans le Domcsday quelques mots qui s'en rapprochent : IVenesii uxor r Aivric Wansy Aluric de Weinhou (habitation de Wein.)
L'église de Saint- Pierre-de- Vains fut donnée au xii* siècle par l'évêque d' Avranches , Turgis , à ses chanoines ; cette donation fut confirmée au commencement du xiir par Richard de Subligny : « Nos Ricardus de Suligneio. . . . nostro deçà-
x Fol. 116, Charte du xu* tiècle.— a Mis. de M. Cousin*
natui in honorent wdesie nostre ab iilustri et pie recordationis epùcopo Turgisio eux Deo auctore successimus institution concessimus et presentis noslri pagina scripti assensu CapituU nostri firma stabilitate confirmamus et ut Itujus decanatus institutio firma stet in perpetuum nostri sigiUi impressione communimus et episcopali auctoritate roboramus. Si guis autem kanc nostri predecessoris. . . . sunt autan decanatui huic aplicata ecclesia de Veim et census cemeterii et décime trium vavassorum in Veim scilicet Willelmi et Rogmi et filiorum Girardi et masura cujusdam Girardi cum décima de abbaie Montis una pellicia grisata ad mensuram suppelUcii décima de vineis episcopi de campo Bostri in manerio Sti Philibcrti *. »
Elle devint la prébende du grand doyen. En 1648 , cette église rendait 500 Ut. 3 En 1698 , elle valait 300 liv.; outre le curé , il y avait trois prêtres. La paroisse payait 1,763 liv. de taille, et renfermait 320 taillables. Les personnes nobles étaient Jean de La Beslière et Louis Esnault*. En 1755 , cette église était encore au grand doyen 4. Vains-Saint-Léonard était de la sergeuterie du Val-de-Sée et renfermait 195 feux.
Au xr siècle, à l'époque de l'occupation anglaise, un curé de Vains, nommé Guillaume Aubert, prêta serment d'hommage au roi d'Angleterre5. Il souscrivit à une charte écrite sur une peau de veau entière pour une contestation entre l'église de Brecey et l'abbaye de Savigny 9.
Non loin de la grève , sur un terrain plat , est le manoir de Vains. C'est un de ces châtelets du xvir9 siècle , qui succédèrent aux forteresses du Moyen-Age , dont ils gardèrent les noms , les dispositions et un lointain souvenir : c'est une de
i Livre Vert» p. a5. — a PouiUè, p. 5. — 3 État de la Gin» de Caen. — 4 Mu. de M. Cousin. — S M. Desrocbea. Hut. du Mont Saint* Michel, t. ii , p. 137. — 6 M. Desroches , 1. 11 , chap. xv.
ces habitations du seigneur devenu homme de cour , comme le manoir de la Champagne. Les tours ont disparu , et ont été remplacées par le pavillon carré au toît aigu et aplati : le fossé est moins profond ; le pont-levis a fait place au pont fixe ; la meurtrière est devenue une fenêtre; la porte étroite, devenue porte d'honneur , s'est agrandie en s'exbaussant sur son perron majestueux. Cette transformation éclate dans l'équipement militaire du noble au xvir siècle. Considérés comme un anneau de la chaîne des constructions seigneuriales, ces châteaux du xvue siècle ne sont pas sans intérêt. Ils sont très-nombreux encore : les châteaux de la Renaissance , qui se place entre eux et la forteresse féodale , sont beaucoup plus rares , et il n'y a guère de cette époque dans notre pays que le château de Marcilly et le manoir de Brion. Nous croyons que le château de Vains, qui est à quelque distance de la grève, repose sur un terrain où fut élevée à une époque reculée une forteresse, un chasteL Le bois voisin s'appelle le bois du Châtel ; sa chapelle se nomme la chapelle du Châtel. C'était peut-être un de ces châteaux posés au bord des fleuves — ces routes qui marchent — par lesquels les Normands et les Saxons pénétraient dans l'intérieur des terres. La chapelle du Châtel , dite aussi du Vertbois , est un antique oratoire élevé , dit-on • , au x> siècle , qui , avec son extérieur peu ancien , conserve sous la boiserie de l'autel sa table en pierre. Elle avait aussi un calice , dont l'antiquité était renommée3. On y vient encore en procession: - eile est citée dans la Statistique de M. Foucault sous le nom de Notre-Dame-du-Verbois , et taxée à 200 liv.
Vains a eu ses seigneurs portant le nom de la paroisse. Ainsi en 1197, selon la charte précitée , le seigneur était Robert de Verni. Radulfus de Veim est souscrit à la charte de donation
i M. Desroches, ton». î", chap. x. — a II fut volé, il y a une dizaine d'années, dans l'église de Notre-Dome-d es-Champs d'Avrancbcs.
<fa Fougerai , en Baciïly , en 1186. A la fin du xm* siècle , Raoul de Théville , évêque d'Avranches f était seigneur de Vains et de Chautore». La série serait fort difficile à établir. Nous y retrouvons les Lancesseur a, que Monfaut trouva nobles au xva siècle à Champeaux , où se trouve leur berceau à Lanccssurie.
En allant de l'église vers Tan tique prieuré de Saint- Léonard on voit , près du cimetière , la grange décimale , et on laisse à gauche un village appelé d'un nom qui fait espérer quelque terrible histoire , le Chêne-Maudit ; mais ce chêne était tout simplement un bel arbre qui existait encore , il y a quarante ans ♦ et dont la racine projetée sur le chemin faisait maugréer les charretiers et les laboureurs : on arrive à un carrefour appelé les Trois-Croix. Malgré ce nom, il n'y en a que deux, et la base qui les porte n'a pu et* avoir davantage : nous retrouvons donc ici cette dualité que nous avons signalée à Saint-Loup. Cependant , il serait difficile que la tradition se fût ainsi méprise , et nous pensons qu'il y en avait une troisième à part , peut-être à l'angle où l'on voit encore un tronçon arrondi. La présence des croix dans les carrefours indique souvent quelque événement tragique. Dans le nord on plantait généralement des croix dans des lieux consacrés par des faits importans : dans le midi, les passans faisaient des monceaux de pierres que l'on appelait des Mont- Joie 3. Le fût des croix est rond et par conséquent roman ; la tête est polygonale et par conséquent gothique. On dit qu'elles furent élevées par deux filles appelées Manet : et en effet on lit le nom de Mane ou Manet à la base ; mais la date de 1617 annonce qu'elles ne firent que les restaurer.
i Abrégé de ta Vie des É vécues de Coûtantes, par M . Rouan II , curé de Saint-Pair, p. a35. — 9 Lancesseur, antecetsor, anctulor, ancêtre. — ■ 3 Voir le Dict. de Moreri. Nous avons à iVoîrpalu , dans le chemin Montais, un tertre, une espèce de tunmlus appelé MonJjnic.
A quelque distance des Trois-Croix , est une mine assez pittoresque et fort solide encore , qui ressemble aux restes d'une tour militaire. C'est la tourelle ébréchée d'un moulin à ?ent qui est ruinée depuis plus d'un siècle, et qui est déjà signalée comme ruine snr la carte de Cassini. Cette fabrique est d'un effet assez frappant pour le regard et l'imagination , et nous ne sommes pas étonné qu'elle ait ses légendes.
Le chemin des Trois-Croix conduit au bourg de Saint-Léonard, que l'on aperçoit de loin , sur sa hauteur , formant un triangle avec le Mont Saint- Michel et Tombelène, avec ses maisons serrées, dominé par la tour antique du Prieuré de Saint-Léonard, que les habitans appellent encore aujourd'hui, comme du temps de Robert Wace , au xn* siècle , Saint- Lienard :
À Diex en rendent grâces et à Saint- Lienart*.
Quand on est engagé dans sa longue rue qui se termine en pente dans la grève , vers la Chaussée , et encadre le Mont St-Michel, quand on suit cette route des pèlerins2, on reconnaît tout d'abord une antique localité , un gros bourg du Moyen- Age. Voici la grange décimale, voici le vieux puits, aux margelles monolithiques usées par lefrottement , voici les vieuxcin très rustiques. Voilà la halle ou le Porche , avec ses ogives trilobées et ses grandes arcades. A droite , vous laissez le champ du Marché, le champ de Foire , le champ de la Ville. Sur le point culminant, au centre, voici les deux grandes choses de cette
i Roman de Rou, vers 3,179. Le paysan du Gotenlin et celai de Jersey, la patrie de Wace, parlent encore une langue plus v.iisine de celle du Roman de Rou que de la langue du siècle actuel. — a De même qu'on appelait au Moyen-Age Romieu celui qui faisait le pèlerinage de Rome, ainsi Ton appelait Michebt celui qui faisait le péleiinage du Mont Saint-Michel. Ce mot est dans le Dictionnaire dt t' Atari t mie.
époque , le Manoîr et le Prieuré'. Ce bourg est le centre le plus populeux de la paroisse. Cette considération , son antiquité , sa jolie et forte église auraient dû en faire uue paroisse et une commune 2.
Saint-Léonard tire son nom d'un évêque d' Avranches qui évangélisait l' Avranchin 3 vers la fin du vr siècle , Leodowald , successeur de saint Sever , cet évêque qui fit venir les re- Dques de saint Martin et bâtir à Avranches l'église de ce nom sur le lieu où elles avaient opéré des miracles. Le Gallia Christiana cite, à l'article de cet évêque, une phrase de Rob. Cenalis sur l'origine du nom de cette localité : « Habet ecclesiam suo nomine nuncupatam et villam, fanum Sancti Leonardi seu Sancti Leodevatdi , galdcè Saint teonard, seu Saint Leodevald*. » Ce nom est un exemple des altérations que peuvent subir les noms autiques5. Cependant , le même
i Le manoir est indiqué près de l'église sur la carte de Cassini. — a Saint-Léonard est dessiné en lointain dans la Vue d' Avranches par M. Lecerf, et dans une des Vues du Guide, de Didot. Le Musée d'Avranches possède un petit tableau de M. Dupré représentant le Grouiadu-Sud , avec un groupe de vaches et de paysans, avec un Mont Saint- Michel en lointain. — 3 Un titre de ces premiers siècles du Moyen- Age , un Capituîairc de Charles -le -Chauve , appelle l'Avranchin PaguM Jprineatinus. — 4 Tom. xi. Eccl. >*6rïnc — 5 Dans la période franque, deux civilisations étaient en présence et en lutte, la civilisation romaine et les populations germaniques. Ces deux éltmens se révèlent surtout dans les noms propres de cette époque, dans les noma de saiuts et de prélats par exemple. Ainsi, pour ne pas sortir du diocèse d'Avranches , nous trouvons des noms d'origine différente dans ses évêque*. Léonce, Nepus, Perpétue, Pair ou raterne, Sénier ou Senator , Sever , Fegase , sont des latins ; Leodowald Childoald t Ragentram , Aubert , Ansegaud , Gualbett sont franks. Quand viendront les Normands, les noms Scandinaves, tous ces noms rauques qui •e trouvent dans le Domesday, un peu adoucis par la latinisation , rempliront les chartes du xi* siècle. A l'article de Genêts , nous caleront «ne charte intéressante sous ce rapport.
Cenalis donne ailleurs au nom de cet évêque une forme qui explique mieux le nom actuel : « Qucm prioratum Sancti Leonardi crediderim ego appellandum Sancti Leodenaldi à divo Leodenaldo prcesule quondam arboretano ' . » Grégoire de Tours a conservé le nom de Leodovald. « Leodovaldus Abrincatinœ episcopus*. *
La jolie petite église romane du prieuré de Saint-Léonard est aujourd'hui transformée en habitation rurale : le chœur est une maison , la nef une grange et une étable , les zônes de la tour sont des étages de chambres et de greniers : le toît conique porte une cheminée qui se dresse à sa naissance , et ressemble assez à une mitre avec un plumet. Assurément une ruine vaut mieux que ce remaniement des antiquités que nous appelons appropriation. Par exemple , les murs ébréchés et inexploités du moulin à vent de Vains n'ont rien qui choque le souvenir ou l'imagination : l'église de Saint-Léonard retouchée par nos petites et sordides mains , n'est plus môme une ruine.
Une nef, une tour , un chœur, voilà l'église de Saint-Léonard. La nef n'a pas de portail : il est probable que l'entrée était latérale. La façade occidentale a conservé ses deux angles primitifs , et a été plus tard cont rebutée par des pieds droits d'un appareil tout différent. Les flancs de la nef sont de beaucoup ultérieurs à la construction primitive. Tout le reste est roman. Le chœur , massif et carré , est flanqué de contreforts plats et percé à l'orient de deux fenestrelles cintrées allongées. Dans l'intérieur on voit encore un arrachement d'une des nervures rondes qui se croisaient sur sa voûte. La tour est la partie la plus remarquable. C'est une pyramide à trois retraits, posée sur quatre gros piliers auxquels sont collées des demicolonnes arrondies , basées et chapilées. Elle se termine par un faîtage conique dont la corniche repose sur des modillons
i Hierarchia Xtustriœ , M$s. — a De miraéu/is Sancti Martini,
sculptés. Les ouïes sont des cintres Ianc^plés. Le bas de la tour , dénudé de son appareil , montre les os de ses flancs déchirés , c'est-à-dire ses pierres disposées en épi. L'élancement des cintres de cette église , leur svelte élégance , assignent approximativement la date de l'édifice : elle appartient à cette époque de transition dans laquelle le cintre en s'élevant , en s'élançant, finit par s'amincir et s'effiler en un angle, pour former l'ogive, c'est-à-dire à la fia do xir siècle f. M. Desroches dit que le Prieuré de Vains fut fondé par Guillaume-le-Conquérant, et que dès-lors le monument que nous avons sous les yeux est bien le monument primitif a. Cependant son architecture est trop avancée, c'est-à-dire ses lignes sont trop verticales pour se rapporter au xr siècle *. Les arrachemens d'un mur dans le côté du nord semblent les vestiges des liens qui unissaient la maison prieurialc à l'église. Dans l'ombre et la poussière de la grange est encore la statue de saint Léonard , belle et grande statue peinte , dont la place serait dans une église ou un musée.
Le Prieuré de Saint-Léonard appartenait à l'abbaye de Caen. Il est cité dans les Râles de l'Echiquier pour l'année 1198.
i II n'y a point de créations dans les ocuvie* de l'homme, il n'y » que dea déductions : l'ogive est le cintie croisé ou plutôt le cintre étiré. — a Histoire du Mont Saint-Michel, tom. p. a(îa. — 3 On peut comparer les baies de Saint-Léonard avec celles de Saint-Loup, et Ton reconnaîtra la différence des époques entre ces deux type». Le nom de vertical nous semble la formule essentielle de l'architecture gothique* Les Anglais ont le mot perpendlcularf mais ils l'appliquent à ce que nous avons plus justement et plus poétiquement appelé le flamboyant. Ils classent ainsi les grands styles : le style normand, on notre roman ; le style orné, Jccoraled style, c'est le beau gothique du xiii» siècle ; le pcrpendiculaiie, ou le xv* siècle ; le style T<idorr ou la fin du gothique , ce que nous appelons quelquefois, mais à loi t. Renaissance.
• Homines de Sanfo Leonardo défont c. t. pro regc*. » Un registre du Mont Saint-Michel , pour le XIV* siècle , établit un échange de franchises entre l'abbé de Caen et celui du Mont : « Item labbe de Caen est frans et ses hommes de Saint-Lienart au Mont et ceulz du Mont sont frans à Saint-Lienart2. » 11 y avait une prébende pour un chanoine de la cathédrale 3. En 1648 , selon le Pouillé*, le Prieuré de Saint-Léonard , qui était à l'abbé de Caen, rendait 500 liv. En 1698, d'après M. Foucault, il était à M. de La Morman, et valait 1,500 liv.9
Saint-Léonard n'était point une paroisse , comme on l'a dit. S'il y avait quelque doute, il serait levé par ces mots du Livre Vert: « In parochia de Vaismo, in prœbenda qitœ dicitur de Sancio Leonardo. »
Saint-Léonard avait ses foires et ses marchés : c'était un des principaux points d'approvisionnement du Mont Saint- Michel Aussi retrouvons-nous le Porche, le champ de Foire, le champ du Marché avec son puits qui ne tarit jamais et dont la margelle monolithique est octogone. Les foires étaient franches : « Item nous entendons que les foires du Mont Saint- Michel sont dantel condition comme les foires de Gênez et de Saint-Lienart0. » Après l'église , le monument le plus intéressant est le porche , le souvenir du négoce après le souvenir religieux. C'est une vieille construction bâtie en caiiïoutis : dans le pignon , au bord de la voie , sont deux grands arcs circulaires qui annoncent une double galerie , et au-dessus deux fenêtres ogivales à deux lances trilobées , d'une coupe prismatique. Cette partie annonce le xvr siècle. Sur lafaçade s'offre une jolie porte cintrée , avec un écusson , et dans
i Stapleton » tom. m , p. 6. Après l'article de Genêts : Hoîes de Gênez défont e, t. pro eodem. — a Mss. Registre , n° 14. — 3 0» voit encore à Avranches an baut du Grand-Tertre un fragment de pierre tombait sur laquelle on lit t Chanoine de Saint-Léonard. — 4 PouitH, p. 6. — 5 Élat de la Cén. de Cuen. — 6 Mss. Registre, n* i4.
l'autre pignon nnc porte semblable. On appelle cette construction le Porche : c'est ainsi qu'on appelle les vieilles balles k Ducey , à Pontorson , à Brecey « Halos de Burceyo *. »
Gassini indique près de l'église un manoir : il n'existe plus* Son souvenir reste dans la terre du Manoir , ou du Canon , du nom d'un des propriétaires, et dans les écussons qui se trouvent dans la maison fermière.
Le fief de Cbantore, que possédait à la fin du xin* siècle Raoul deTheville, évêque d'Àvranches , seigneur de Vains-, est à la limite de cette commune et de Bacilly. Il n'y a plus rien des bâtimens. Il y a un autre Cbantore en Bacilly , et un autre à Saint-Pierre-Langcrs , désigné dans le Livre Vert: * Quasdam décimas apudChantoires... Décima de Cantoriis. •»
Une des principales voies de Vains , celle qui passe au pied de la fabrique pittoresque du vieux moulin , s'appelle la Rue à la Belle f c'est-à-dire la Rue à la Belle- Hôtesse. Le cabaret de la Belle-Hôtesse s'épanouit au bord du chemin , avec son bouchon de gui , sa vigne palissadée et son espalier , et son ancre de drap rouge, clouée au volet, pour appeler les marins et les pêcheurs de ce canton.
Le cabaret de la Belle-Hôtesse nous a remis en mémoire une charmante poésie , qu'on trouve à la fin du Virgile de Heyne, les seuls distiques que l'on possède de Virgile , scène bachique pleine de vérité, de grâce et de mélodie, dont le principal personnage est la jolie hôtesse syrienne , Copa syrisca :
Copa syrisca, caput graid redimUa mildtâ, Crispum suit crotato docta movorc talus 2.
1 Gesla Pclri Régis, Mss. n° 34* — s Nous regrettons qne l'étendu* de ce tableau de genre , comme s'en permettait rarement la musc solennelle de l'antiquité, et son rapport trop indirect avec notre sujet, ne nous permettent pas de citer ces Tcrs peu connus : (le YiigiU; de
Il y a dans le Cartulaire du Mont Saint-Michel deux trèsbelles chartes , dont Tune est revêtue de la croix de Guillaume-le-Conquérant et de celle de la reine Mathilde, relatives au Moulin-le-Comtc , en Bacilly , que ces actes mettent en Vains, « molendinum Comitis in villd quœ Veim vocatur *. » Nous les citerons en leur lieu.
Le Moyen-Age avait planté beaucoup de vignes dans Vains. Nous citerons entre plusieurs celle des Mosles, désignée dans le Livre Vert, — « pro vinea sita apud les Mosles. »
Un village de Vains s'appelle PatenÔtre; à quelque distance , en Genêts, sont les terres de l'Enfer et de l'Ave- Maria.
Trois autres noms donnent à réfléchir , les Linettes , le Camp ou le Dick. La présence entre ces deux villages d'une levée de terre d'une longueur de près de trois cents mètres , et en quelques endroits épaisse de dix mètres, appelée le Gros-Fossé, le Fossé-du-Diable , le Fossé-du-Dick , confirme les conjectures. Les champs contigus s'appellent aussi les Champs-du-Dick. Quelle que soit l'origine de ce retranchement, il est certainement très-ancien. Sa surface et ses flancs sont boisés : à la superficie , la terre est friable ; à quelque
Ileyne, ce trésor d'érudition , est peu répandu). Nous ne savons si ce point de vue a été remarqué, mais le poète a cherché assurément un efTet intellectuel et musical de la prédominance de la voyelle a. Le cabaret de la Uctle-Hôtcssc , cette vignette que nous esquissons dans une page sévère, avec sa treille et son bouchon de gui, si éloquent pour le buveur, nous rappelle encore un charmant épisode du charmant Tris Ira m Shandy, VAbbesse des AndouUlctles ,tl l'appel si amical et si persuasif du bouchon au postillon : Viens ici , beau postillon , mon ami. Une légende de M. de Saint-Victor nous rappellera, plus tard, un autre eudroit de Trislram , le juron de mon oncle Toby el la larme de l'ange, qui écrit au ciel les fautes dos hommes, i Voir l'article de Bacilly.
profondeur , elle est fort dore. L'agriculture rogne souvent ses larges flancs : il est difficile de dire quelle était sa largeur, et plus difficile encore prolonger cette ligne droite indéfinie et de rétablir la forme du camp. La longueur et la rectitude de ce tronçon font croire qu'il n'était pas elliptique ou circulaire.
À quelque distance, à un demi-kilomètre , passe une voie antique, probablement romaine, celle de Bayeux au Mont Saint-Michel , le chemin Montais , que suivit le Bâtard dans son expédition de Bretagne
Quelle est l'origine de ce retranchement ? Faut-il l'attribuer, selon les idées populaires, ou au diable qui construisit le Gros -Fossé en une nuit , à la suite d'un pacte , ou aux Anglais qui de là battaient Avranches ? De ces idées , l'une est une légende, l'autre n'est pas de l'histoire. Faut-il l'attribuer aux Romains , et y mettre ces troupes Dalmates dont le préfet résidait à Avranches, selon la Notice des Dignités de l'Empire— Abrincatems prœfectus Dalmatarum milxtttm2t — Rien ne justifie cette hypothèse , rien même ne la fait naître. A quel peuple rapporterons-nous donc cette fortification ? En l'absence d'objets trouvés sur les lieux , en l'absence des tra-
i ■ La voie romaine de Coutances à Rennes s'était ralliée à celle de Bayeux qui passait entre Genêts et Vains , et servait aux derniers ducs de Normandie pour aller au Mont Saint-Michel et à Pontorson. • (Supplément aux Voies Romaines, par M. de Gerville.) — * Notilia /mperii. Voir dans le Commentaire de Pancirole Içs détails curieux qu'il donne sur l'armement de ces soldats.... leur bouclier blanc bordé de rouge. Voici ce développement : « Abrincateni sunt Ccllo Galliœ gentis. Abrineaiet sub duce traetus Armoricani et Nervieani. In alba parma argenteum orbtm circulo luleo inctusum gestabant , supra quem alius minor orbispurpureuspendet, parma rubetts limbus eircumdat (symbole de l'unité et de la variété de l'Empire) manuscripti coloribus variabant.... cum suo merebantur magisiro. (Commentaire de Pancirole, p. i3a.)
dations, les meilleurs , les seuls guides sont les dénominations locales. Celte levée s'appelle le Dick. À Jersey est le village du Dick , où se trouve le retranchement appelé le Catel 1 ; le nord de notre presqu'île , la Hague , est coupé par le célèbre fossé appelé le Hague-Dick ; le confluent de la Taute et de l'Ouve , sous Carentan , s'appelle les Dkksou le Haut-Dick2. Evidemment ces retranchemens , généralement à l'embouchure des rivières ou près de la mer , appartiennent aux peuples chez lesquels se trouve celte expression. Les peuples d'origine Scandinave appellent un fossé dick : les Anglais se servent encore de cette expression. Ces peuples ne peuvent être que les Saxons ou les Normands.
On sait que des peuples Scandinaves , qui occupaient la presqu'île du Jutland , sous le nom de Jutes , et qui s'intitulaient Saxons ou hommes aux courtes épées3, vinrent débarquer dans le nord de la Gaule , de &50 à 500. Pendant cette période , ils se répandirent dans la Neustrie , et en particulier , avec tant d'abondance , dans le Bcssin , que son rivage s'appela Latus Saxonicum. Ils devinrent auxiliaires des rois Franks, et s'appelèrent Saxones Bajocassini*. Peuple navigateur et marchand , ils durent surtout se répandre sur les rivages de la iManche. Aussi retrouvons-nous gravées sur le sol un grand nombre de leurs expressions , généralement topographiques , les Hogucs et les Hagues , ou hauteurs au bord des eaux, les Holmes ou îles et presqu'îles d'eau douce, les Houles ,
i Voir notre travail sur Jersey. — a Un naturaliste , l'auteur du Catalogue des Oiseaux âe la Manche, semble employer ce mot comme
nom commun : l'hirondelle de rivage niche le long des falaises et
des dicks Le hibou se trouve en abondance, l'hiver, le long des
dicks et dans les basses prairies — 3 Sax, épée courte. — 4^'après
la Notice des Dignités de l'Empire, Grannonum , que l'on croit être Portbail (M. de Gerville), et qui du moins était dans la deuxième Lyonnaise , est dite in Uttore Saxcnico. Voir la Notice et Stapleton , t. p. 38.
vallées en enlonnofr tes Marches on frontières *; Tanis, le Tanu , l'abbaye de Thane, Tanis dans le Bessin , l'île de Tbanet, à l'embouchure de la Tamise , cent autres lieux de cette nature rappellent on les Danois , ou les Thanesde leur aristocratie; les Hou, les liai, les Tôt, lesTorp, habitation, auxquels succéda le synonyme latin villa, sont très-communs dans notre topographie normande 3; les Dicks le sont presque autant ; le mot falaise est Scandinave 4. Les Landes , les Landelles , les Laodières * , le Theil ou Délie , si commun daus le Bessin • , les Crot , les Croûtes , ou portion de terre 1 , les Plcssis , ou bois fermé t les
i Nous n'avons pas besoin de localiserce mot : les Hogucs, Hoogaei, Hagucs, Hoquelles sont partout. Nous avons le Homme, affixe do Saint-Quentin cl de Poilley, situés sur les presqu'îles de la Sélune ; ailleurs est le Homméal , le Holme , ancien nom de l'ilc Marie sur l'Ouvc. Il y a la Houle à Granville et à Duccy. Le mot boule, creusement du flot, vient de là* — a Ma?rc, Merc, Mark, limite (Gloss. Wachteri) d'où notre mot marquis. — 3 Citons seulement deux groupes similaires : Bréhou , Brébal , Brévillc, habitation de Brée^ Quettehou, QucttrevUle, Que t tôt, hahitation de Quetter. Voir notre Introduction aux étymologics des noms de l'Avranchin. (Revue archéol. du département do la Manche,) Dans l'Avranchin , nous ne connaissons que deux Tôt , Pretot et Catertot en Saint-Planchers. — 4 En allemand fels, et en islandais fell, roche. — 5 Dans le Bessin , il y a la terre de Fiiland (free land) terre libre. M. Pluquet, Essai sur liayeux, — 6 II y a le Theil et le Montheil en Saint-Pierre- Langers. Les délies, (deale* fortiuncula terres. Bob. Genalis) sont si communs dans le Bessin que M. Pluquet en cite une centaine ; elles sont accompagnées d'affixes du nord. Nous en citerons une qui est composée d'élémcns saxons, Wdclte des Norreif (gens du nord) a Saon. Le nom de deftage signifie encore le nombre de sillons qui se labourent dans le même sens. — 7 Nom trèsrépandu dans la Basse-Normandie. Dans l'arrondissement d'Avranches, il y a les Croûtes dans les Pas , les Croûtes-Baron en Uuynes , la Croûte en Macey , la Croûte en Ardevon.
Wast, terrains stériles1, telles sont les principales empreintes que les Saxons ont laissées de leur séjour sur notre sol. La connaissance exacte de la terminologie terrienne ou cadastrale enrichirait beaucoup le Glossaire saxon, écrit dans la multitude de nos villages et de nos champs a.
Toutefois il est difficile d'affirmer si ces mots viennent des Saxons ou des Normands.
Vers l'époque où les Saxons , ou Saisnes , couvraient le littoral delà Basse-Normandie, ils débarquaient en Angleterre, dans le territoire de Kent et donnaient leur nom aux comtés cTEsscx , Middlesex et de Sussex * , et finissaient par conquérir tout le pays auquel ils imposaient leur langue , ce qui est le signe le plus complet d'une conquête.
Quand Charlemagne eut dompté les Saxons, au commen-
i Nous avons notre Tcrre-Wastc , Terra- Wasta , dans les Chartes et les Rôles de l'Echiquier. Citons les Saintvast, Martin vast, Sottevast, Brillevast , le Gast , l'analogue de notre Terregatte. Rob. Wace dit le Wast et le Gast pour le ravage. — a Quand nous publiâmes nos étytnologies des noms topographiques de l'Avranchin , un des auteurs des itechercltes sur le Domesday, M. de Sainte -Marie, nous fit engager à porter nos investigations sur les noms de village. Nous Pavons fait, selon notre pouvoir , dans le cours de cet ouvrage et nous concevons le plan d'un beau travail qui grouperait selon la chronologie et l'étymologie tous les noms normands, même ceux des champs. L'ouvrage dans lequel M. Bdclestand du Méril a associé à l'étendue et à la profondeur de la pensée une extrême érudition , comme on n'en voit guère qu'au-delà du Rhin, les Prolégomènes de t* Histoire de ta poésie Scandinave , renferment un glossaire d'expressions de la Basse-Normandie dérivées des langues du nord et importées par les Saxons et les Normands. Un antiquaire de notre connaissance ne Ut jamais de journal de petite localité , sans interroger avidement ces annonces judi« ciaires où se trouvent les noms des champs et des villages. — 5 East- Seax. West-Seax. Meddleseax. Chrvn, Sax. p. la à 3o. Edit. Gibson.
cément du iv siècle , il en répandit dix mille dans ses états. )1 en vint probablement dans la Basse-Normandie où les appelait surtout rétablissement de leurs compatriotes. Leur principal centre dans ce pays fut un canton désigné , dans les Capitulâmes de Charles -le- Chauve * , sous le nom de Otlinga Saxonia , petite colonnic saxonne , petite Saxe. L'abbé Le Bœuf met cette colonie entre Bayeux et Isigny , el elle comprenait les villages de Saou et de Saonnet , qui ont tiré leur nom des Saxons
Le Dick de Tains est-il l'ouvrage des Saxons? Malgré toutes ces présomptions nous ne le croyons pas encore. Il doit moins être l'œuvre de peuples qui étaient admis ou tolérés par les rois franks , que d'autres Scandinaves qui s'imposaient par la force.
Quand d'autres Danois, les Normands, se précipitant, par la route des Cygnes, sur leurs barques légères3, eurent obtenu la Neustrie, ils retrouvèrent la colonie saxonne , l'Otlinga Saxonia , s'étendirent dans la Basse-Normandie , conquirent la péninsule de Coutauces* jusqu'au-delà du Mont Saint- Michel , jusqu'au Coësnon. Ce fut une occupation complète : Rollon divisa au cordeau 5 à ses chefs le sol de la Neustrie. Chaque portion devint un fief auquel le donataire appliqua son nom : la paroisse fut fondée et la féodalité reçut sa plus forte constitution.
Les pirates du Nord pénétraient dans l'intérieur des terre» par les rivières , ces routes qui marchent. Leurs navires lé*
i Diplomat. Car. Calri. Liv. t, p. 49*' * Pluquet, Ettai Hist. $ur Dayoux, p. 9, d'après l'abbé Le Bœuf. — 3 Voir la forme des oeff normandes dans la Tapisserie de Bayeux et un Mss.de la bibliothèque royale. La proue était ornée ; il y avait un mât et un château : « Régla navii (celui d'Elfeg) aureis restrala draconibut. • Vita Elfegi. A/iglia Sacra, p. 85. — 4 Constancientis. — 5 Funieub divUit. Dudo de St- Quent. Voir cette division dans Rob. Wace.
gers , dont la proue était élevée et ornée , arec un seul mât et une tour, arrondis comme ces navires danois d'aujourd'hui, qui roulent insubmersibles dans la vague , les portaient fort loin dans ces œstuaria* qui circulent dans les terres le long des coteaux. Quand le cor d'ivoire résonnait dans ces bassins*, les populations fuyaient et priaient le ciel de les délivrer de la fureur des Normands. C'était une race indomptable que celui qui devait le mieux la connaître , le Conquérant , appelait orgueilleuse et fière à son lit de mort3. Les barons et les cavaliers se cantonnaient dans les châteaux et les abbayes : les villes étaient abandonnées au pillage4. Les laboureurs étaient sans défense et quelquefois , pour conjurer la fureur d'un ennemi païen , ils renonçaient à leur baptême en jurant sur le cadavre d'un cheval immolé 4. « La profanation des églises, la destruction des monastères, le meurtre de l'élite du peuple, l'esclavage des femmes nobles, le stupre des vierges.... des supplices inouïs.... dit G. de Jumiège. »
Les navires des Normands devaient* surtout attérir à ces promontoires intermédiaires entre la mer et les rivières , "d'où ils pouvaient à volonté s'élancer sur les flots ou dans les terres.
i Tacite, Agricola. Les embouchures des trois litières de l' Arrondira sont des œstuaria. — a Le fameux Ilastiog en avait un qui était appelé le Tonnerre : « Tuba ilti tral tburnea tonitruum nuncupatm* • "Dudo de Sancto-Quirtino.
3 En Normandie a gent mult fi ère
Jo ne sai gent de telle manière,
Chevaliers sont pros et vaillant
Tar totes terres cuoqueranz
Orguillos sont Norman t et fier ,
E vanteor et boubanciér. (Rom. de Rou.)
— 4 Adversité tjuot nutlus rcx , nu f lut dux, nultus deftnsor surrcjcil. t)om Lobineau , pièces justificatives de l'HUt. de Bretagne. — 5 Aug. Tbtcny, Mit* de U Conquit*, tom. i", p. i63.
Il nous semble voir leur ûoûlle , celle de Hast in g par exemple qui pilla les bords de la baie du Mont Saint-Michel > , rangée le long de nos caps et de nos Ilots appelés Tombes. Craignant uoe surprise , ils avaient coutume de se retrancher sur ces promontoires , et ils s'y retranchaient ordinairement d'une manière gigantesque : ils les isolaient de la terre par des fossés, dont il reste un spécimen qui est prodigieux» ce Hague-Dick qui isole la pointe de la Hague, dans une étendue de six paroisses, et que, dans un savant Mémoire , M. de Gerville a rapporté aux Normands3.
Un ancien historien, cité par lui, dit des hommes du Nord : « Sub diversù corum irruptionibus consederunt in variis promontoriis et loris ad munitiones aptis et ea optimc munierunt nuUius incursion tnctuentes 5. ■» Avant la victoire du roi Elf-red sur les Danois , ceux-ci étaient enfermés dans un camp , près d'un bois , à l'endroit appelé aujourd'hui Woodland. C'est dans ce camp qu'il eutra vêtu en joueur de harpe pour observer l'armée danoise. Les Normands étaient campés autour de Rouen, quand Rollon reçut les députés du roi Charles , et la proposition d'uue paix qui fut jurée à Saint* Clair- sur -Epte. Guillaume de Jumiège décrit exactement leur camp : « Rollo et qui cum eo erant fecerunt sibi munimen et obstaculwn in modum castri, munientes se per gyrutn avulsec terra aggere Locoque relinquentes porta spatium proixxœ amplitudinis quod apparet ad tempus usque dici*. » On reconnaît le camp, ou comme dit Wace le chatelet »
t Voir dans le Roman de Rou ces ravages et quelque» localités dont le nom est perdu. La géographie ancienne de Wace n'est pas d'ailleurs trèssûre : il appelle Avranches Ausonia.—t Mèm. des Antiq. de Normandie, tom. vu. Prolongé jusqu'aux deux rivages , le Hague-Dick rappelle le retranchement romain d'entre l'Ecosse et l'Angleterre appelé vaUum Antonini , vaUum Badriani, posteà Severi. — 3 WalUogford. - 4 Will. Gemmet, 1. u, e. x. — 5 Roman de Rou, v. i,si6.
formé d'an fossé, avec une très-large porte. Quand Harold attaqua les Cambriens, retranchés à Offa, il éleva un retranchement parallèle. On retrouve encore les traces de cette double ligne de défense que l'on appelle aussi un dick , le Dick de Vat , Vat's Dike '. Après leur débarquement à Pevensey , les Normands s'avancèrent vers la ville de Hastings, et près de ce lieu , tracèrent un camp , formé de fossés et dé palissades. Les Anglo-Saxons occupaient une longue ligne de collines fortifiées par un rempart de pieux et de claies d'osier \ La Tapisserie de Bayeux représente le roi Guillaume surveillant lui-même les travailleurs : l'un creuse la terre avec un outil semblable à nos pics , d'autres l'enlèvent avec des pelles étroites. Pour inscription il y *<?astra\
Ces détails prouvent l'usage des camps chez les peuples du Nord. Mais le Dick de Vainsdoit-il être attribué aux Saxons? Nous ne le croyons pas. La principale raison , c'est que les Saxons «'établissant pour ainsi dire par tolérance , sur le littoral de la Basse-Normandie , plus d'une fois auxiliaires des rois franks, soumis à leur autorité, ne devaient pas se défendre derrière ^es dicks.
Il n'y a donc que les Normands qni aient pu élever ces fortifications à l'embouchure de deux rivières, sur ce cap , qu'ils isolaient complètement par ce rempart. Les détails précédons sur leurs habitudes et leur tactique fournissent les plus fortes présomptions. Un passage de Robert Wace leur donne beaucoup de force ét les élève presque à la certitude: c'est la description et l'itinéraire des ravages de Bier et de Hasting4. Après avoir suivi la marche des dévastations
i Pennmt's Tour ht Waits, Rog. Hoveden, p. 444» — * Aug. Thierry, Ibid. — 3 Description de la Tapisserie par La ocelot, t. viti des Mém. de CAcad, du Inscriptions, — 4 Nos vieux historiens normands sont nos véritables classiques : aussi ont -ils besoin d'être commentés comme ceux de l'antiquité gtecqne et romaine, On
sur le littoral de la Manche, particulièrement dans la Hague et le Val-de-Saire, il énumère les Iles et les cOtes de la Normandie, sur lesquelles passe le fléau. Voici le passage dans lequel notre littoral est positivement désigné :
Monteborc (Montebourg)
E li ebatclde Chieresborc (Cherbourg)
Destrait Hastaingz par sa posnée. (orgueil)
De sa gent è de sa contrée
Eu plusors liez part la raina
Ee firent la gent sarrazine ,
En Auremen (Aurigny) en Guernesl (Guernesey)
En Sa ire (Gers on Serk) en Erio (Irlande) en Gersi (Jersey) .
E le rivaige cuntre Mont
De si ke en Btelaine sont.
Ces deux derniers vers , selon l'éditeur du Roman de Rou , siguiOent : Et le rivage vis-à-vis; des- b'eux qui sont en Bretagne. M. Le Prévost ajoute- avec raison que Wace , né à Jersey , devait bien connaître le pays. Il nous semble évident que le littoral oriental de la baie du Mont Saint-Michel jusqu'à Granville est désigné comme un des théâtres des ravages. Le même chroniqueur dit quelques vers plus haut :
Normendie ont avironée (côtoyée)^ E Bretaigne treaqua la mée (mer) *.
eoonait le bon commentaire de MM* Pluquet et Le Prévost sur le Roman de Rou. Cette description des ravages de Hastiwg est remplie de noms de lieux inconnus , et sa géographie présente des difficulté* comme celles de l'Iliade et de l'Odyssée. Ce serait un curieux travail que celui qui fixerait la plaee de Hevonminic, JbWtmt, GarWant, Bruieltamport , etc. Il est probable que Revonminio ou plutôt Re- Tonmeoit , est Révillc ; mais il est certain , malgré la note de M. Pluquet, que Erio est l'Irlande, la verte Erin des Bardes, l'éméraude des mers.
i Roman de Rom, v. aSo»
Trouvant deux camps sur cette côte , celui de Carolles et celui de Vains t sans nous prononcer positivement encore »ur le premier , nous attribuons le second aux Normands : sa position est une raison impérieuse. Quant a l'autre, disons dès maintenant que sa magnifique position militaire semble en faire un exploratoriwn romain. Ainsi le Dick de Yains, tracé sur un promontoire qu'il sert à isoler , au bord du flot de l'Océan et à l'embouchure de deux puissantes rivières, de deux estuaires , comme parle Tacite , doit être un camp des Normands. Le Dick de Vains, en face des lieux qui sont en Bretagne , doit être une station de Hasling, dont les ravages embrassent toute la presqu'île, et qui commencés à l'est, d'après l'ordre du chroniqueur , a Saint-Marcof en la rivière 1 , doivent se terminer au sud , après l'excursion dans les lies normandes et l'Irlande , avant l'entrée en Bretagne 2.
Si le cap de Vains a vu les hordes du Nord retranchées derrière le Dick , s'il a vu au xtr siècle les Normands bloquant des Normands dans le Mont Saint-Michel, deux frères assiégeant
i Roman de Rou, v. 596. — a Nous nous sommes complu dans celte étude du Dick de Vains, parce qu'il e»t très-important, et parce que l'étude des antiquités normandes, préjudiciée par la prédominance trop excluaire des antiquités romaines, offre pour nous un intérêt d'utilité et d'originalité qu'on ne lui reconnaît pas assez généralement. L'archéologue aime le très-antique et se plaît à vieillir ce qui est ancien. Ce défaut du reste doit paraître fort atténué aujourd'hui pour ceux qui connaissent les généalogies hébraïques ou grecques que forgeaient noa historiens des deux derniers siècles. Dans cette étude d'un retranchement , nous avons trouvé moyen de faire en* trer des détails historiques, et comme dit PBne le Jeune : « H'uioriti quoqno modo tcrlpta deiutat. » Il serait à désirer que le mot dick, qui e«t resté dans la langue générale sous la forme de digue, rc*tflt dans celle de l'archéologie , cm m me tumudis , menhir, pour désigner les campemens des homme? du Nord.
leur frère' , il a aussi vu au- xv# siècle les Anglais escarmouche!- contre les Français sur ses rivages, et selon l'expression d'uu historien local : « Divers engagemens rougirent les eaux qui séparaient le* deux armées s. »
Plusieurs historiens ont parlé des évéoeraens et des manœuvres qui amenèrent les Anglais sur nos rivages : Jean Charrier, dans son Histoire de Charles vu, Berry ^ héraut de France , dans son Histoire chronologique du môme roi , Guillaume Cruel, dans son Histoire du Connétable de Richement, Duhaillan, dans son Histoire de France, ont plus ou moins clairement désigné les localités. Nous citerons d'abord leurs expressions, et nous tâcherons ensuite de les appliquer au terrain et de les concilier.
C'était en 1639. Avranches, occupée par les Anglais, était assiégée par le connétable de Uichemont3. Talbot, qui venait d'être battu à Bfeaux, rassembla des troupes pour débloquer Avranches. Voici trois narrations contemporainet :
« Alors les dessus dicts vinrent mettre le siège devant la cité d'Avranches. Après quils curent été devant cette ville l'espace de trois semaines ou un mois , le comte d'Orset , les sires de Talbot et de Scales assemblèrent une grande armée d'Anglois pour venir donner du secours aux assiégés , et à ce subjet se vinrent loger environ demie lieue près du siège , proche d'un village nommé Sainct- Léonard, sur les grèves de la mer; là est la rivière de Sée sur laquelle est assis un pont, nommé le Pout-Gilebert, assez près dudict Avranches. Entre iceux Anglois et le camp de* Français, quand la mer estoit retirée U y
i Le roi était à Avranches , le duc à< Gettêts : A A Trenches li Reis seeit V, a Gène a li Du* esteit. Rom. de Ro*, a M. Ftiîgence Girard, Annunira tTAvranchtt, p. io3. — 5 Sans ralrc potirreu (l'artillerie, ne manœuvres, n« argent. G. Grnel, Ktt du CvnnilaMt, fora, fin de la colleet. l'tlitut.
avoit des gués par lesquels aucuns des François passoient souvent devers les Anglois; là il y eut plusieurs journées de grandes escarmouches : cependant tousiours de nuit et de jour sfapprochoit l'ost des Anglois de cette rivière laquelle passe au pied d'une montagne sur laquelle est assise la cité d'Avranchcs et a la vèiie et a un trait d'arc de distance des François qui gardoient icelle rivière , entrèrent plusieurs Anglois en leaûe pour la passer au droict de la cité d'Avranches. En effect ils passèrent tont outre ladite montagne pour entrer dedans la ville sans que les François fissent empeschement V» • Pendant ce temps roesmes estoit le siège devant Avranches. Les Anglois s'assemblèrent de toutes parts pour venir fairelever ledit siège et arrivèrent iceux Anglois à une lieue près de ce siège ; mais quand les François le securent , ils partirent aussi tost de leur siège et vinrent au devant des Anglois au passage d'une petite rivière, dite de Sélune9, et là demeurèrent tout le jour les uns devant les autres. Et quand les Anglois virent quils ne pouvoient passer , sinon à leur grande perte et dommage, ils partirent delà où ils estoient venus , et allèrent devers le Mont Saint-Michel et là escarmouchèreni les Anglois et les François tout le jour. Et sur le soir quand la mer s'en fut allée et retirée les Anglois tastèrent et sondèrent avec leurs lances si en cet endroit ils pourroient passer ladite rivière que les François leur avoieut empesché de passer. Si trouvèrent quils la pouvoient bien passer et eurent en considération que layant passée ils pourroient par après secourir leur ville par keluy endroit Et pour ce ils tinrent conseil et délibérèrent par ensemble ces Anglois que quand la mer se seroit retirée le lendemain au matin quils passeroient ladite rivière , jaçoit quil nestoit pas homme vivant qui ouc mais la veit passer a cheval ni a pied en y celui endroit. Si or-
i Hist. <tt Chartes xn , p;ir J<an Charlter. — 2 11 y a nnr vaianlc. Cor«non î mais IVireur rst cridmlr. 1
donnèrent les Anglois leur bataille le lendemain au matin et passèrent a beau-pied ladite rivière et leurs chevaux ce quil* en avoient après eux et ainsi allèrent recouvrer et secourir leur ville d'Avranches 4. »
« Il y avoit entre eux une rivière bien petite et tous les jours nos gens cuidoient combatre et y furent faicts plusieurs chevaliers... et comme nos gens cuidèrent passer cette rivière , il s'y noya deux ou trois gens de bien et demeurèrent lesdict» Anglois en bataille d'un costé et nos gens d'autre costé. Et quand ce venoit au son* , tout le monde s'en alloit coucher ès villaiges , et loger leurs cbevaulx. Et vous certifie quil estoit nuictquil ne deméuroit pas a mon dict seigneur le connétable quatre cents combatans, et Dieu scaît quil y endura. Et une nuict les Anglois vinrent gaigoer un gué et le trouvèrent endroit la ville d'Avranchcs qui jamais navoit esté trouvé et par la vinrent gaigner la ville et prinrent Auffroi Prévost, et aucuns de nos gens qui faisoient le guet devant ladicte ville d'Avranches et les autres se retirèrent à la bataille qui estoit k>ing de la... tout le monde commença a tirer en Bretagne r sans ordonnance 3. •
<An premier coup-d'œil ces trois récits paraissent difficile» à concilier , et la topographie des manœuvres n'est pas trèsclaire. En les examinant bien , on peut en tirer une exposition satisfaisante qui conserve toutes les parties essentielles des trots récits en les harmonisant. Voici comment nous raconterions ces manœuvres en nous servant de ces documens :
Repoussé du siège de M eaux, Talbot rassembla une armée en Bretagne — m Britanny 3 : — il s'adjoignit lesgénéraux d'Orset et Scale , et se mit en marche pour débloquer Avranches. Arrivé aux bords de la Sélune, très -probablement a Pontau-
i Histoire ehronol. de Chartes tu , par Berry, béraut de France. — 2 llisl.du Connétable de Wchcmont, par G. Cruel, cullect. Petitor,?. tm». Voir l'article de Ponlaubault. — 3 M. Hairby, Shctchex of ' Arranches , p. 5\ , d'après Duhaiilan.
fcault, il se trouva en face des Français quf avaient détacEt la plus grande partie de l'armée de siège pour se porter audevant des Anglais. Plusieurs jours se passèrent en observation et en escarmouches. Trop faible pour forcer le passage , Talbot, en escarmouchant , descendit le long de la rivière, dans les grèves vers le Mont Saint- Michel , et le soir trouva no gué en face de Saint-Léonard. Il passa la rivière à la faveur de la nuit et de la négligence des Français. Campé sur ce promontoire , d'un côté il donnait la* main à la garnison anglaise de Tombehine , de l'autre il surveiMait les mouvemens de l'ennemi, et se montrait même à ses compatriotes qui pouvaient l'apercevoir du haut des remparts d'Avranches. En passant la Sélune , il avait , il est vrai , la Séc à franchir ; mais sa position était incomparablement meilleure : en remontant le cours de celte rivière , il pouvait arriver sous les murs mêmes d'Avranches, vers Pont-Gilbert. Là la rivière est plus étroite qu'à Pontaubault , le passage est plus facile , et la garnison anglaise, en entendant et en voyant la bataille, devait sortir, charger les Français et les écraser entre deux feux. C'est ce que comprit et fit le général anglais. La ville fut débloquée et ïes Français « prirent leur chemin pour aller passer icelle rivière la Sée (la Sélune) à Pontaubault, et allèrent loger sor les grèves en tirant vers Pontorson • « sans ordonuauce r » ajoute un autre historien K
Des historiens modernes ont raconté ces manœuvres et localisé les événemens : Richard Seguin a paraphrasé d'une manière vague les récits originaux K M. Girard a placé Talbot à Saint-Léonard : • Talbot pril position sur la plage de Saint- Léonard *. » M. Hairby , d'après Du haillan s , est encore plus explicite : t The cclcbratcd oarl Talbot ramewitha force which
I ïhst. de Chartes vu , j»a< Jean Chatïicr. — a G. Grucl. — 3 W$t. milit. de* flncainx , p. >i7, .{ statutaire d'Jvvanches r p. \y>. — 5 liist. de France, liv. ih,
bad been collcctcd in Briltany , made a lodgment at Saint- Leonard's point , and , passing along the margio of the river See, which was hetwecn the two armies , gained Pont-Gilbert aud entered the town near tliat quarter *. »
En résumé , la commune de Vains nous semble une des pins remarquables de l'Avranchin sous le triple rapport de la nature , du pittoresque et de l'histoire.
Fan» m vatlie Sancti Pétri.
Fanum Sancti Pctrl de vatU.
In tjuodam prœbcnda apud La Huche qut»
diciiur Sancti Pétri de campii.
(Chartes du Livre Vert.)
Tlte stillness of cal m repose is iinbrukcii except , it may bc, by the vesper bclls of llie beautifutly situa ted little church ot'lhe ra/-5ain/-Pt!rif#lunerully accordittg \\\\\\ the suect noie of the nigbtingalc or the distant sound of the lowiog ox , lill rapt in delight the • soul would driuk thoBe cchoes. »