‹ Avranchin monumental et historiqueChapitre 17 sur 37 · DE L'ÉVÊCHÉ D'AVRANCHES · texte numérisé non relu

DE L'ÉVÊCHÉ D'AVRANCHES

L'archéologie nationale, ayant épuisé à peu près ce qui se trouve sur les grandes routes de la science, chemine en ce moment dans les sentiers inexplorés. Si elle ne se perd pas encore dans les infiniment petits, il ess certain du moins qu'elle applique sa curiosité à des choses de valeur moyenne. Parmi elles il faut compter les Grafiti. On appelle ainsi les lignes et caractères tracés à la pointe sur la pierre, les enduits, le bois. Quelques découvertes ont déjà montré l'atilité de leur étude. Ainsi on savait peu de choses exactes sur les constructions navales au moyen-âge : c'est un graffiti des caves du palais des papes à Avignon, représentant une galère, ouvrage de quelque pauvre marin prisonnier, qui a jeté le plus de jour sur cette question. Quant aux grafiti du cimetière St-Eloi (Eure), qui ont fait tant de bruit, trouvés dans le champ même d'un membre de l’Institut, et offrant des inscriptions mérovingiennes ou runiques, c’est-à-dire scandinaves, chose complètement ineonnue en France, on sait aujourd'hui qu'elles étaient l’œuvre d'un faussaire, d'un mystificateur, maniaque assez instruit pour leur avoir donné une bonne apparence de vérité. Que de curieux graffiti, d'inscriptions cruelles ou mélancoliques, jetant de sinistres lueurs sur la nature de l'esprit humain, on a dû trouver au

Mont St-Michel, sur cette prison de bois qu'on a démolie récemment sur le Cloître, appelée les Loges, sur lesquelles nous avons saisi quelques caractères dans de rapides visites !

Avranches possède aussi des graffiti dans les antiques caves de son Evéché, aujourd'hui le Tribunal. Quand il eut été décidé d'approprier la plus belle de ees caves à l'usage du musée lapidaire, pour lequel elle était si bien faite, le membre de Ja Société d'archéologie, chargé de cette mission, dut avoir l'agrément du Président du Tribunal à l'autorité duquel ressortissent ces bâtiments départementaux, et qui y mit une bonne grace parfaite, et il fit avec lui une descente dans ces régions souterraines. Leur curiosité fut vivement excitee par la vue d'un très-grand nombre de noms et d'inscriptions gravés à la pointe, aux abords des fenêtres, des soupiraux et de tous les lieux par où venait un rayon de lumiére. Ce qu'il y avait de plus frappant, c’est que le plus grand nombre des noms propres inscrits étaient des noms anglais. La supposition qui se présentait le plus naturellement, était que ces caves avaient servi de prison ou de lieu de dépôt à des prisonniers anglais, ensuite que, d'aprés le voisinage des côtes, ce devaient être des prisonniers marins. Nous dirons comment cette double hypothèse s'est changée en certitude ; du reste, une remarque qui fut faite alors, c'est que‘parmi ces noms ne se trouvait aucune de ces choses que les prisonniers ont coutume d'écrire sur les murs des cachots, ni grossiéretés, ni injures, ni menaces.

Malheureusement, au moment où nous songions à faire appel aux souvenirs des personnes qui avaient vécu à Avranches dans la Révolution, ou au commencement de l'Empire, période à laquelle se rapportaient les inscriptions, qui portaient 4792 comme la date la plus ancienne, l'homme le plus Agé, le plus apte à donner des renseignements, M. Painblanc, ancien gendarme, s'éteignait à l’âge de 92 ans. Nous fimes appel aux souvenirs d'anciens magistrats et fils de magistrats ou administrateurs ;} assurément nous recueilltmes beaucoup de faits intéressants sur l'époque révolutionnaire, surtout sur un évènement qui fit une grandefsensation vers

1799, la tentative de mettre le feu à la prison d'Avranches,. pour enlever un jeune oflicier de la chouanerie, sur lequel l'histoire et le roman se sont assez exercés dans ces derniers temps. Il s’agit de Destouches, de St-Planchers, qui, nous a-t-on dit, après cette tentative où le geôlier montra beaucoup de résolution et d'énergie, fut transféré dans ces mêmes caves de l'Evéché, où nous avons vainement cherché trace de son séjour. On sait qu'il fut transporté de là dans la prison de Coutances, d'où il fut enlevé pendant la nuit par une douzaine de conjurés. Toutefois, pour l'objet spécial de notre recherche, nous n'apprimes rien. Les registres d'écrou de la prison ne nous en apprirent pas davantage, et d'ailleurs ils ne sont pas complets pour l’époque révolutionnaire.

Ce fut un vieillard de 85 ans, ancien magistrat, aussi bienveillant et respectable que sa mémoire est fidèle, qui jeta la première lumière sur l’objet de notre recherche. Né en 1780, âgé de 146 ans, c'est-à-dire en 1796, il avait vu à Villedieu des prisonniers anglais qui avaient la ville pour prison. Mais tout se révéla au témoignage d’un homme plus jeune, âgé d'environ 70 ans, dont la fidèle mémoire est peut-être la plus pleine qu'il y ait Avranches en fait de souvenirs locaux. Il se souvient parfaitement d'avoir, dans ses jeux d'enfant, au jardin de l'Evéché, aperçu des prisonniers anglais aux fenêtres et soupiraux des caves: c'était vers 1805. Nous pensons que ces hommes n’ont pas fait un long séjour dans ces lieux, que, pris sur nos côtes. ils étaient mis là comme dans un lieu de dépôt et une prison de passage, puis dirigés sur Verdun, qui, comme on le sait, était la prison des marins britanniques sous l'Empire.

Que la plupart de ces noms sont des noms de marins, c'est ce qui est confirmé par deux phrases inscrites sur le mur, et qui donnent aussi à penser qu'ils n’y ont pas fait un long séjour. On lit en effet : « Z have slept very little all night. — John Teult gives its compliments to all his shipmates. » On remarquera une faute d'anglais dans la dernière, c'est le langage d’un homme du peuple. Ce qui signifie :

« J'ai trés-peu dormi loute la nuit, et John Teult envoie ses compliments à tous ses compagnons de bord. » De tous ces noms que nous avons déchiffrés, chose assez remarquable , quand on pense que Îles noms propres appartiennent à bien des familles, puisqu'ils ont tous été noms communs, et la plupart des noms de profession ou de caractères physiques, aucun d'eux, excepté celui de Gordon, n'a été porté par des familles anglaises résidant à Avranches depuis 25 ans, à notre connaissance. Voici ceux que nous avens relevés : John Pane, Tom Townsend, John Hooley, William Whitehouse, William Gordon, Jeremiah Jewell, Hunter, William Welbot, David Tinney, Hugh Malady, John Teult. Un mot railleur s'est glissé parmi ces noms, c'est Puppy's parlour, à peu près comme si on disait, le salon du petit chien, ce qui est bien près de chenil. Sans contredire le témoignage que nous avons cité, quelques-uns de ces prisonniers ont pu être mis là sous la République, car, parmi ces noms jetés au hasard, nous trouvons les dates de 1794, deux fois, et de 1799. Une inscription en vers, d’une pensée assez insou-

cieuse et d'un sens assez obscur vers la fn, porte sa date

dans une de ses expressions :

« Le monde est une prison, Ai-je donc changé de lieu ?

J'ai proprement raison,

Car peur cela c'est un jou.

Je suis sous le district,

Je serai ma foi dit

Un précepteur de prisonnier. »

Le nom de Liberté jeté sur ces murs, est-il le vœu d'un: prisonnier vers ce qu'Homèére appelle le jour libre, eAcvôepov nu«p, ou bien vers cette idée générale qui anima toute une époque, aux dates mêmes qui se trouvent dans le. voisinage ? C'est ce que le laconisme de l'expression ne permet pas de décider. |

La prière s'est aussi échappée de ces voûtes sombres et:

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