‹ Avranchin monumental et historiqueChapitre 19 sur 37 · DESTOUCHES · texte numérisé non relu

DESTOUCHES

Aujeurd’hui, même en province, le récit des évènements de la Révolution commence à entrer dans une époque réellement bistorique. Les passions se sont calmées, et le retour vers cette époque et la recherche des documents contemporains et authentiques est un des signes de notre temps. On a eu la passion : on veut avoir la justice. Même, quel que soit le point de vue, royaliste ou républicain, on s'accorde en un poiut essentiellement national, c'est qu'il y eut dans les deux partis de grands et héroïques caractères, et que la foi dans le roi et la foi dans la patrie preduisirent de grandes choses.

L'épisode, sans contredit, le plus remarquable de la chouaunerie dans notre pays, auquel on ne saurait refuser le courage et même la”chevalerie, c’est l'enlèvement de Destouches. Le roman même s’est occupé de lui, mais les exagérations de ce genre de composition, doublées des exagérations inhérenies?à certains esprits, ont grossi outre mesure l’homme qui fut l’objet de cette entreprise. Destouches , le grand jeune homme blond, caractère assez insignifiant, ne fut pas un héros, et sans son enlèvement serait sans doute parfaitement obseur. Nous-même, pour des récits qui semblaient prendre pour type

les Chroniques de la Canongate, par conséquent la rigueur historique associée aux vues de l’imagination, nous recueillions, il y a quelques années , sur cet. évènement des renseignements curieux, près d’un vieillard qu'Avranches a vu célébrer publiquement sa cinquantaine, M. G°*", à qui Mme de Frotté elle-même avait donné le nom de guerre de Pauvre Jacques. Aujourd’hui nous puisons à une source anthentique et oflicielle, des détails qui nous sont obligeamment fournis par une personne qui a vieilli dans nos admiaistrations locales. Nous croyons qu'ils rétabliront la vérité, non-seulement par rapport à certains récits, mais -encore à la tradition, sur ce point multiple et confus.

Les noms de guerre des principaux chefs de partisans dans notre pays sont assez connus et n’ont pas besein d’être rappelés. Plusieurs de ces noms ne sont pas sans intérêt moral ou pittoresque, historique eu philologique. Le plus riche répertoire que nous eu connaissions est un des livres les plus mal écrits que nous ayons jamais lus, avec celui de Maud'hait sur le Mont-Saint-Michel; mais celui-ci est grandement, magistralement mal écrit, tandis que l’autre l’est d’une manière vulgaire et triviale, ce qui n'empêche pas son auteur d’avoir été un excellent chef de bande. C’est le Manuel du Chouan, par un royaliste très-aigri des ingratitudes royales. Parmi ces noms de chefs et de soldats quenous choisissous à une certaine distance de notre localité, et dont nous tairons les noms réels, nous trouvons un ecclésiastique appelé Grimace, Jean-bon- Bougre, très-historique (Merille, de Saint-Front), Bon-Conseil, Bon-Cœur, Brave-la-Mort , la Balafre, Cadet-Roussel, les Bas-Bleus, Voltige, Place-Nette (sobriquet de pillard), Fricotot, Bon-à-Tout, un nom effrayant, Nul-s’y-Frotte, Sans-Peur, Branche-d'Or, La Couronne, Le Bourru, Sans-Quartier, Cœurde-Lion, La Rancune, Frappe-d’Abord, Vire-à-Gauche, Brise- Barrière, Galope-la-Ferme, Belhumeur, Sans-Terre, Sans- Rémission, Carnaval, Tranche-Montagne, Mousqueton, Moustache, Jambe-d’Argent, Taille-Fer, Vit-Sans-Soin, Dégourdi, Sabre-Tout, etc.

Nous ne connaissons pas le sobriquet d’aventures de Destou-

ches: le sobriquet était d’an usage trop général pour qu'il n’en ait pas eu, surtout après l'évènement qui lui donua de l’importance.

Destouches, de Saint-Planchers, est cepeudaut qualifié chef de chouans, ainsi que eelui qui fut capturé avec lui daus l'arrondissement d’Avranches par les colonnes mobiles, en février 4799, et qui s’appelait Blouin, dit Duval. Ils furent déposés dans la prison d'Avranches, en attendant l'exécution d’un jugement qui portait condamnation du premier à la peine de mort et de l’autre à vingt-deux ans de travaux forcés. Le jugement avait été promptement pronencé, puisque Destouches devait être exécuté le 23 du mois où il avait été pris. Les royalistes firent une tentative pour enlever de la prison d’Avranches les deux condamnés : ils y mirent le feu, espérant profiter du désordre causé par l’incendie. Mais cette tentative échoua par suite de mesures de surveillance extraordinaires qui furent prises, et de la fermeté du geôlier, qui, accompagné d’un fert dogue et les pistolets aux poings, en imposa à ceux qui voulaient forcer la prison.

Les condamnés furent immédiatement transférés à Coutances, sous l’escorte d’une colonne armée. Les conjurés ne perdent pas un instant. Ils forment un nouveau complot : ils habillent en gendarmes seize hommes de leur parti, bien déterminés à délivrer leurs camarades. Ils arrivent à Coutances dans la nuit du 19 au 20 février , l'exécution devant avoir lieu ce jour même. Ils se rendent directement à la prison, se font remettre les clefs, et ils prennent et emportent sur leurs épaules les deux condamnés qui portaient les fers aux pieds et aux mains. Tout cela se passait dans une ville où l’on avait fait venir douze cents hommes de garnison. Les prisonniers furent déferrés par un maréchal.

Où allèrent les coujurés ? Nous avons trouvé dernièrement l'endroit où ils se retirèrent et cachèreut les prisonniers : c’est une petite commune obscure de l’arrondissemeut de Mortain, cachée dans les bois. Ils durent faire en une nuit le trajet de Coutances à Ferrières, où l’on se souvient encore du nom de Destouches. On cite encore une personne du lieu, aujour-

— 11f — d'hui décédée, qui lui envoya une beutcille de vin. On comprend les émotions et les transes du prisonnier enlevé au moment supréme ; On comprend qu'une organisation en ait été fortement ébranlée, et que le héros de cette histoire soit mort dans un asile d'aliénés.

On a connu peu ou mal les noms des seize hommes de l’armée du comte de Frotté qui se dévouèrent pour l'exécution de ce hardi coup de main, qui coùta la vie à l’un d'eux et des blessures graves à deux autres. C’étaient : 1° X‘**, commandant de l’expédition, % Lamariouse ; 3° Le Poitevin de la Colombe; 4° Finel ; 5° Boudier de la Valeinerie ; 6° de {a Chapelle du Busson; 7 le chevalier de Coulonges qui fut tué; 8 de Campion Buisson, tous huit ofliciers; 9°, 40° le Planquais (Roger et Georges), frères, de la paroisse de Gorges ; 14° Le Gastelois, François, de Vesly; 42°, 15° Banque, Fravçois et Robert, frères, de Gerville; 44° Digne, Georges, de Lastelle ; 45° Le Banier, Jeau, de Laune ; 16° Pothier, de St-André-de-Bohon.

Le 44 avril 4895, la députation de la Manche écrivit au ministre de la guerre, le comie du Parc, une lettre où l’on remarquail ces passages : « Permettez que les députés de la Manche rappellent un fait d'armes mémorable et qui est jusqu'ici resté dans l'oubli... Seize braves prirent la résolution de délivrer leurs deux camarades... Mais les libérateurs, dont deux furent blessés, eurent le malheur de perdre, dans cette expédition, le chevalier de Coulonges, qui fut tué, ce qui justifia le pressentiment qu'il avait manifesté d'avance et qui ne l'avait pas empêché, malgré les instances de ses camarades, de vouloir partager leurs dangers. Ces braves trouvèrent, même après le succès le plus étonnant, un très-grand embarras, parce qu’ils furent obligés de porter les deux prisonniers, jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un maréchal courageux et discret, qui voulût bien se charger de briser leurs chaîaes. Nous croyons devoir présenter aux bontés du roi, à la justice de Votre Excellence, et à l’admiration de la France entière les poms de ces intrépides royalistes. pour faire participer aux graces du rei, soit ces braves, s'ils existent, soit leurs femmes et leurs enfants. » Le secrétaire du ministère de la guerre,

vicomte de Caux, répondit à cette lettre le 4 mai 4895 : « Ces militaires, leurs veuves ou orphelins se trouvent dans les cas prévus par les ordonnances royales des 29 décembre 1824 et 3 mars dernier. C’est donc à la commission du département de l’Orne qu’ils devront s’adresser pour être compris dans son travail. » |

Vers 1856, Destouches vivait encore, mais, c'était dans l’hospice des aliénés du Bon-Sauveur à Caen. Un romancier, qui a voulu faire de lui son héros, le vit alors en ce lieu, et a raconté cette visite dans son Memorandum, livret fait à Caen en 1856, p. 66: « Enfin, vu mon héros, celui pour lequel j'étais venu exclusivement au B. S..... D.T. est complétement fou, mais il est trop organiquement fort pour être idiot. Le visage est étroit, mais assez régulier, le nez en bec d'eiseau de proie. Nulle distinction que celle de la force; — puis s’est mis à divaguer. Moi je suis iatervenu, et brusquement lui ai jeté au nez: Vous rappelez-vous votre enlèvement de la prison de Coutances ? — Un éclair non pas d'intelligence, mais de mémoire a traversé son œil bleuâtre, et il à dit que oui, s’est animé et m'a appris le nom — que je ne savais pas — de son juge, du juge qui l’avait condamné à mort, le F... — L’avons quitté délirant, mais en très-bons termes, choisis, simples, corrects. »

Quant à la mort du chevalier de Coulonges, ef m'a été racontée par une dame, aujourd'hui âgée de 85 ans, dont la mémoire est aussi fidèle que riche. et qui habitait alors Coutances, Mme d'Hyenville, la mère du très-regrettable M. Carlouis d'Hyerville, ancien élève du Collége d’Avranches, lequel a écrit, sur notre pays d’Avranches, des notices conservées aux archives de la Société d'Archéologie. Mme d'Hyenville raconte qu’un des copjurés, M. de la iValeinerie, qui était gaucher, chargé d’expédier la sentinelle de la prison, l'ayant saisie de sa bonne main, fut quelque temps à chercher son poignard de la mauvaise, ce qui permit au faetionnaire de crier; des coups de fusil, tirés au hasard à ces cris, abattirent mortellement le chevalier de Coulonges.

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