‹ Avranchin monumental et historiqueChapitre 37 sur 37 · DU LITTORAL DE L'AVRANCHIN · texte numérisé non relu

DU LITTORAL DE L'AVRANCHIN

L’esquisse d’une flore de notre littoral peut être utile à plusieurs points de vue : elle ajoute un intérêt de curiosité à nos falaises si pittoresques, leur donne une valeur scienüifique, en appelant les botanistes et les amateurs, et elle peut éveiller le goût de la plante qui sommeille dans l’esprit de ceux qui sont nés ou poètes ou observateurs. Ensuite elle offre des matériaux à la Flore avranchine que prépare M. Besnou, et aux visites en notre pays de botanistes distingués, tels que M. Chatin, professeur à l’École de pharmacie de Paris, qui, l’année dernière, avait mis notre pays sur la ligne d'observation qu'il devait parcourir avec de nombreux élèves. Elle peut appeler sur nos côtes les baigneurs étrangers et éloignés. Enfin , elle peut introduire dans la science quelques faits nouveaux et spécialement élargir cette trop exclusive dénomination de terrains calcaires, qu'elle applique à une végétation réellement plus générale, et elle révèle à notre pays une des faces de sa richesse naturelle.

J'ai étudié, pendant cette vacance, plus particulièrement le massif granilique et schisteux qui va du cap de Saint- Jean-le-Thomas au Pignon-Butor. La végétation de ce: falaises a pour caractère général l’exiguité de la plante. Vous y retrouvez à l’état nain la plupart des plantes de l'intérieur : l'air de la mer, le salin et les vents qui soufflent le plus constamment de l’ouest, en sont les causes. Il ne s’agit pas ici de signaler les plantes communes, le vulyus, le populaire du règne de Flore, mais ce que les botanistes appellent les bonnes plantes, celles qui sont rares ou peu communes, ou spéciales à la localité. Autrement uneherborisation n'aurait pas d'intérêt. Sans nier la valeur utilitaire de la plante, le botaniste ne s’en occupe guère : il voit le végétal en lui-même et dans ses rapports scientifiques. Elle est : cela lui suffit; — elle est rare : cela le rend heureux.

En commençant par Carolles, le plus agréable licu de bains de la côte, et le centre de mes opérations, je cite en passant le Glaucium maritimum. belle plante, mais assez commune, par son nom populaire Le Co, c’est-à-dire le Cornu; c’est généralement le Pavot Cornu, la syllabe forte seule en est restée : c'est le procédé philologique ordinaire. Le Pignon Butor porte en abondance, mais de petite taille, Y’'Anthyllide vulnéraire, grande et abondante sur les falaises de Jersey, spécialement à Grève de Lecq. La mème falaise produit l'Euphorbe de Portland, commune aussi à Saint- Jean-le-Thiomas, la Véronique en épi, la miniature de celle de nos jardins. Les sables au-dessous, ceux de nos dunes en général, spécialement à Saint-Pair, sont revêtus d'une graminée peu commune, dont le fruit ressemble à une patte d'oiseau, le Cynodon dactylon. J'ai aussi trouvé quelques tiges d’ail à tête ronde, À. spærocephalum, dans les fissures des rochers. Un Sfatice se montre en deux endroits, en trés-petite quantilé, c’est le Statice orcidentalis,

au Port du Lud, sur une roche à gauche, en regardant la mer, et au-dessus de la grande caverne de Pignon Butor, où il y a danger de l'aller voir. Du reste, 1l y en a si peu qu’il faut mettre du scrupule à en prendre des échantillons. Il arriverait l’accident déplorable que signale le savant et excellent M. Le Normand pour une plante trèsoriginale de Mortain : « l’Hymenophyllum tunbridgense, près de la Cascade, dont les touffes peu nombreuses ont disparu complétement, à ce qu'il paraît, détruites par des amateurs trop avides. » Mais M. Besnou nous assure que le malheur n’est consommé. L’Androsæmum officinale, que, dans l’Avranchin, on appelle le Siparon, altération de son nom de Souveraine, est représenté par un unique spécimen dans un sinus de ce morne où une fontaine entretient même une végétation aquatique, par exemple le. Roseau à balais. Sur les pelouses rares de cette falaise se détache une variété peu commune de la Petite Centaurée : l'E. fasciculala, ainsi que la variété hirta de la Détoine officinale ; la variété marina de l’Arenaire rouge est commune au Port du Lud. La Verge d’or, à l’état nain, se montre sur tous les coteaux. Une plante à peu près inconnue aux environs d’Avranches, le Souci es moissons, émaille les terrains cultivés des falaises , spécialement en Champeaux, au Petit et au Grand Espas (passage). Dans le canton de Villedieu, on l’appelle la Jiunvlle. Sur ce même côté, vers Saïnt-Jean-le-Thomas, au cap bien connu des pècheurs, le Solrock, se trouve une Scrophulaire rare, la S. scorodonia, et aussi la Sarrète des teinturiers, peu commune, et qui se trouve aussi à Avranches, sur le coteau de la Nafrée. Parmi les galiets on en trouve plusieurs sur ce littoral, le Galium sa.ratile et le tricorne, que l’on attribue cependant aux terrains calcaires. Très-commune est aussi sur les flancs des falaises une autre plante calcaire, la Pimprenelle sanguisorbe. On y trouve aussi,

comme sur l’autre côté, à Céaux, l’Orobanche du lierre. Une très-belle Synantherée, qui n'existe guère qu’à Céaux, s’est rencontrée à Champeaux : il est vrai que c'était dans la haie d’un jardin, au bord de la route, devant l’école des garçons, c’est l’Aunée ou Inula Helenium. Une plante qui, à ma connaissance, n’a pas encore été signalée dans notre arrondissement, et que, pour ma part, je n’avais renvontrée que dans l'Orne, je l'ai trouvée sur la pelouse qui borde la nouvelle rampe allant du Pignon Butor à la plage des bains : c’est le Thesium linophyllum, V. humifusum. Sur la Hougue de Beziers à Carolles, croît la jolie plante odorante, autrefois Neottia spiralis, aujourd’hui Spiranthes autumnalis.

Une chose assez curieuse, c’est que la Rose pimprenelle qui couvre le coteau de la Nevourie, en Pouillon, séparé du Pignon Butor par une petite vallée où coute le Crapeut, n’ait pas franchi cette faible distance, pour aller dans des terrains identiques. Ce mème coteau produit, mais avec des uiges très-ligneuses, qur n’ont pas été constatées, le Stlene nulans. [l est remarquablement tapissé du Houx frélon que les Bretons viennent chercher chez nous et qu'ils vendent aux laitières de leur pays, sous forme de petits balais.

La lande de Bime ou Beuvais est une station botanique encore assez peu explorée. F’y suis allé pour mettre la main sur une ancienne trouvaille, d'il ÿ a une quinzaine d'années, la Gentiana preumonanthe, pour la transporter à notre Jardin des Plantes. Je n’ai pas eu cet avantage. Mais j'ai renouvelé connaissance avec ses belles bruyères, l'Erica tetralir et l'Erica ciliaris, qu’on devrait bien cultiver dans nos jardins. Sur le cbemin du Creux-d'ângers à l’église de Saint-Michel-des-Loups, j'ai trouvé la Lotelea urens, la ladolia linoides, le Genista anglicu, le Sal repens, la Serratula tinctoria, V'Hypericum elvdes, la

Campanula rapunculoides, la Potentilla argentea, la Drosera longifolia. .,

Non moins remarquable, mais mieux explorée, est la Mare de Bouillon, toute bordée de Scirpus lacustris et de Roseaux à balais; mais son exploration ne manque pas de difficultés : un sol pertide et mouvant, des miasmes fétides en défendent les abords en été. Cependant j'ai pu appro- : cher des Nenuphars blancs, recueillir l’Hydrocharis morsus rane , le Nasturtium amphibium, trois espèces de Lysimachies, reconnaître Ie Rumex hydrolapathum , la Scutellaria galericulata , et soupçonner l'intérêt de quelques saules inabordables. Le bassin du Thar est tapissé de Teucrium scordium, qui se trouve aussi dans le marais au nord de Granville. Il doit y avoir dans cette mare d’intéressants Potamots et autres plantes nageantes. Mais nous ne croyons pas que nos prés maritimes possèdent la Serratula arvensis, que j'ai trouvée à Montmartn-sur- Mer, ni que nos dunes nourrissent l'Elymus arenarius, commun à Portbail.

En remontant la rivière de Thar qui forme la mare de Bouillon, on retrouverait sur ses bords, près de l’abbaye de la Luzerne, spécialement sur les bords du canal, une plante peu commune, la Luzula maxima. Sur ces mêmes bords, dans le bois de la Lucerne, se trouve le chène à fleurs sessiles (quercus sessiliflora) , rarissime dans notre pays : c’est le seul point où il croisse, comme le marais sous l’église de Bourguenolles est Le seul point de l’arrondissement où croisse le myrica gale, que les habitants appellent le saule odorant.

Pour clore cette herborisalion, je signalerai quelquesunes de ces curiosités végétales, qui ne seront pas d’ailleurs sans intérêt scientifique, et qui consolent un peu | quelquefois le botaniste de la vanité de ses recherches : la Scille d'automne, de couleur blanche, la Bruyère blanche,

la Luzerne blanche et à feuilles de mème couleur imitant une fleur, le Polygala tulgaris blanc, le Gui sur un Sorbier des oiseleurs, dans le bois de Marcey. Toutes ces nuances ont au moins le mérite de la rareté. Ce caractère fait la valeur de la plupart des choses humaines, et le botaniste, en général, est encore plus fier d’avoir trouvé une plante rare, souvent par hasard, que d’en avoir déterminé une avec science et sagacité. Il y a peut-être là aussi un contentement patriotique, celui d'avoir enrichi son pays. Mais assurément il y a la satisfaction personnelle qui s at- ‘ tache à toute découverte, à toute invention.

Septembre 1666.

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