ABBAYE MÉROVINGIENNE
Sur les hauteurs de Carolles, arrondissement d’Avranches (Manche), sur une falaise hérissée de rocs de granit et de schiste, ce que Vauban appelait une côte ferrée, et que nous appelons une côte de fer, se voient des ruines singulières , inexpliquées, qui s'appellent vulgairement les Chapelles. Ce pluriel trouve immédiatement sa raison d'être dans la figure de ces ruines, qui offre une agrégation d’édifices distincts et de forme généralement circulaire ou carrée. Ces ruines se trouvent contiguës à un double retranchement probablement romain, mais qui porte du moins le nom lalin de Les Chatelliers, et dans lequel nous avons fait des fouilles pour la topographie des Gaules. Si ce point, en forme de cap, est une position militaire de premier ordre, comme dominant à la fois l'entrée et le foud de la baie du Mont Saint-Michel, et d'où l'on aperçoit trois phares à la fois, c'est aussi un site admirable pour la vie religicuse, et on peut l'appeler, comme le Cartulaire du Mont Saint-Michel appelle le Mont Tombe, nom primitif de ce monastère, c'est-à-dire cu/men contempla-
lions, une cime qui vous rapproche du ciel. Ce site admirable est le plus beau d’un beau pays, l’Avranchin. Nous avons ainsi decrit ce Site et ces ruines, il y a une vingtaine d'années, dans notre Avranchin historique et monumental : « Un souvenir chrétien est près de ces restes païens ou barbares : sur cette falaise, des débris marquent la place d'une de ces chapelles, si religieusement assises sur les côtes de Bretagne et de Normandie, la chapelle de Saint- Clément, indiquée sur d'anciennes cartes. » (T. 11, p. 593). Elle est marquée sur la carte du diocèse de Coutances par Mariette, et l’on sait que les chapelles dédiées à saint Clément sont ordinairement sur le rivage, et qu’il est le patron des hommes de mer.
Nous remarquerons que la tradition a sa raison en disant les Chatelliers, puisqu'il v a réellement deux enceintes, deux camps , elle doit aussi avoir sa raison en disant les Chapelles, comme on va le voir.
Que dit la tradition sur ces chapelles? Elle parle des Romains et du Mont Saint-Michel. D’après ce principe, que c'est surtout aux riches que prète la tradition, nous rapporterions le souvenir des Romains, au monument militaire, au double camp des Chatelliers, qui est contigu, et le souvenir du Mont Saint-Michel, au monument religieux, c'est-à-dire aux Chapelles. D'abord pour celles-ci, qui sont un agrégat d'édifices distincts, groupés aux flancs d’un autre beaucoup plus considérable, qui était l’église, ce nombre d’édicules, la salubrité et l'isolement du site et la tradition du Mont Saint-Michel font penser à une léproserie. Sur le flanc du coteau est un carré dessiné par une forte levée de terre, où la tradition met le cimetière et le puits : cette grande enceinte était l’enclos du monastère ; mais celte hypothèse doit être écartée pour deux raisons, et parce que les manuscrits de la savante abbaye, spécialement son principal annaliste, Dom Huynes, à l’article des
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léproseries de son monastère, ne parlent aucunement de propriétés du Mont dans cette partie, et l’on sait qu’elle avait une léproserie très-voisine, celle de Saint-Blaise, dans la lande de Beuvais, qui appartenait réellement au Mont Saint-Michel. Il faut donc trouver à ces ruines une autre destination et une autre origine.
Un texte de la vie de saint Paterne ou saint Pair, par Fortunat, son contemporain, nous semble établir d’une manière décisive que ces ruines , qui offrent un établissement d’environ trois cents pas de tour, sans compter l’enclos annexé, sont réellement les restes de l’abbaye de Maudune. Ce saint homme, accomplissant la treizième année de son pontificat ou épiscopat dans l’église d’Avranches, tomba malade le second jour de Pâques, alors qu'il désirait visiter ses frères de Scissy, ou le monastère du lieu dit Saint-Pair , et en même temps saint Scubilion tomba malade dans celui de Maudune, apud Mandanenses. Ils s’envoient des messagers de part et d'autre, et se font dire qu'avant de sortir de’cette vie, ils veulent jouir mutuellement de leur présence. Les messagers se rencontrent en route, et prient le Bienheureux Scubilion de venir au-devant du Bienheureux Paterne. Mais il se trouva un obstacle, un bras de mer, un estuaire, qu'il ne put traverser dans la nuit: e Sed brachio maris opposito non valuit nocturno lempore transfrelare. » Comme Scubilion était éloigné d'environ trois milles de Scissy ou Saint-Pair, « cüm à se sancli ferè triu mullia spatio interessent , » exactement à Ja mème heure, les deux Bienheureux exhalèrent leur vie vers les régions célestes, anno 590. Ces deux saints avaient fondé le monastère de Maudune, et, d’après le Bréviaire de Coutances « S. Scubilio in cœænobio Modanenst post episcopatum Patern seresserat. »
Tel est le récit de la vie de saint Pair, par Fortunat, qur était son contemporain et son ami. (Vita S. Paterni apu®
ucta S. Ordinis S. B. Tome 1, à la fin.) Et ces événements se passaient à la fin du ve siècle, sur ce littoral où saint Pair avait fondé un monastère sur un fanum payen, qui était, selon beaucuup de vraisemblance, le Fanuin Martis de F'Tinéraire d'Antonin.
Evidemment la détermination du lieu où était le monastére de Maudime repose sur l'expression brarhio maris, l'estuaire, la crique, l'anse qui s'interpose entre les deux monastères, et surtout sur le ferè tria millia, qui exprime la distance,
Du premier coup, cette distance de trois milles environ entre Maudune et Scissy écarte les diverses suppositions qui ont été faites pour déterminer le lieu du premier monastére, et dont il n’est pas besoin de nommer les auteurs, car on a proposé Chauses, Saint-Malo, le Mont Saint-Michel : Chausey est à douze milles. Saint-Malo à vingt milles, le Mont Saint-Michel à neuf. Aucune de ces localités ne satisfait donc au texte et à ce que Baillet exprime de celte manière : e Maudune n’était qu'à une grande licue de Chezay. » Quand à l'hypothèse du Mont Saint-Michel, noûs lui appliquerons le jugement de Daillet : e Mandane, monactére que quelques-uns ont pris sans beaucoup de vraisemblance pour l’abbaye du Mont Saint-Michel » (S. Paterne, 16 avril). En outre, le brachio maris pourrait-il s'appliquer à la baie du Mont Saint-Michel, trop vaste pour celte expression et à la situation du Mont lui-mème, qui est une île en-dehors des trois estmaires ou des bras de mer proprement dits, qui s’enfoncent dans les terres ? Toutefois, ce n’est pas l'abbé Manet quia opté pour Chausey; car distinguant un monastère de Menden du nôtre, il dit : « Saint Scubilion avait fondé à 1600 toises au nord-ouest de l’île d'Aaaron (Saint-Malo), le monastère de Menden qu’on doit soigneusement distinguer de Maudan ou Maudun, à une lieue de Chausev, où le vénérable vicil-
lard faisait ordinairement sa résidence. » (Etat de la Baie du M. S. M.) :0or, à une lieue de Chausey, il n’y a que la mer.
De nos ruines situces à Carolles ou plutôt dans une enclave de Saint-Michel-des-Loups, jusqu’à Saint-Pair , il y a les trois ou quatre milles — ferè tria millia — indiqués par le texte contemporain, en suivant l’estran ou la grève mouillée, selon le trajet que les paysans font encore aujourd'hui, quand ils vent à Saint-Pair ou à Granville : c'est bien la grande lieue dont parle Baillet. Le trajet en ligne droite à travers les dunes donnerait aussi la même distance. Nous ne croyons pas qu’il puisse y avoir du doute sur ce point.
Îl n'y en a pas davantage sur le brachium maris, car il n'y a qu'un brachiun maris qui puisse répondre à la condiion de distance : c'est l’estuxire du Thar, qui, dans Îles grandes marées, n’a pas moins de deux kilomètres de largeur, et qui a un kilomètre dans les marées ordinaires, ce qui est bien suffisant pour rendre le passage impossible. La mer s'étend donc de celte largeur dans le golfe de sables ou de dunes, enfermé entre le morne de Pignon- Butor ou Lutte-d'Or, des filons de cuivre qu’on y a découverts, et entre une colline dont l’extrémilé s'appelle le Rocher-Sainte-Anne. Le petit lac ou étang de Bouillon, traversé par cette rivière le Thar, qui divisait les diocèses de Coutances et d'Avranches, remplit une partie de ce Jarge bassin.
D'ailleurs , pour des hommes qui cherchaient dans ces parages un site religieux, il n’y en avait que deux qui pussent rivaliser, le nôtre ou la Mau-dune sea nom nrimilif, et le cap Lihou ou roc de Granville. C’étaient deu: sites admirabies pour y pénétrer les secrets divins par l'élan de la contemplation, el pour ainsi parler, percer la
voute du ciel, comme dit le Cartulaire de Mont Saiut-Mi< chel : « Secreliora cæle per centemplationis subtilitatem rimare volentibus gratisstina esse solent. » Mais bien que ve sixième siècle et toute cette période fussent la grande époque du mépris de la chair et de l’austérité surhumaine, it fallait vivre pourtant. Or la Hauu-dune, sous ce rapport, l'emportait sur le cap de Granville. Autour d'elle le sol était cultivable, la vallée de la Grande Abime offrait à ses pieds et à ses flancs culture et pâlure ; un ruisseau abondant était presque contigu à l’enclos de l’abbave ; derrière, un riche pays, puis une forêt, celle de Bivie ou Beuvais, et un chemin en rampe douce, existant encore aujourd'hut, amenant les provisions aux portes du monastère. Des fouilles qui, comme nous l’espérons , seront faites par la Société des Antiquaires de Normandie, jetteront sans doute de nouvelles lumières sur la question.
Cette Mau-dune représentait un radical gaulois, dun, hauteur, qui existe encore aujourd'hui, mais qui, cessant de s’appliquer à des hauteurs importantes , désigne les petites collines, les ondulations de sable de notre littoral. Un terme germanique, celui de falaise, lui a succédé. Mais du temps de saint Pair on parlait encore gaulois dans ce pays. et c’est Fortunat qui nous a conservé quelques mots de cette langue, entre autre Ver-nemetum, qu'il traduit par ingens fanum. L'hybride Wau-dune, avec son préfixe latin représente bien cette période philologique où se mariaient les éléments celtiques et latins. La topographie du lieu reproduit aussi celte alliance ou juxta-position : près de ls dune sont les Chatelliers, près du Thar (iarx en anglais, rivière, ct en celtique), on trouve le Lud ou le palud latin. Le nom paroissial mème est celtique : Carolles est en effet le diminutif du Caer guctlois, habitation, le breton her, qui se trouve aussi dans uue paroisse presque conliguë, Cairon. |
Rarement un terme topographique fut mieux justifié que Maudune : figurez-vous une falaise à pic de plus de six cents pieds, hérissée d'écueils de schiste et de granit, le plus bizarrement contournée, une affreuse côte de fer. Le Malum dunum a revètu diverses formes latines, Waldurnum, Malduinum , Maduinum, etc., qu’on trouve dans le Noustria pta, qui adopte deux monastères de Maudune et les met tous deux dans le diocèse de Coutances. Il est certain que le nôtre est à la limite de ce diocèse.
Comment disparut l’abbaye de Maudune et qui a fait les ruines qui couvrent cette falaise? Nous croyons que ce furent les Normands que leur genre tout particulier d'invasion appelait en ces lieux, puisqu'ils s'introduisuient dans le pays ennemi par les baies et les embouchures de fleuves. Î y a des stations militaires prédeslinées et nécessaires, celle-ci en est une. N était impossible que les Normands ne vinssent pas camper où avaient campé les Romains : le double camp des Chatelliers, contigu à l’abbaye de Maudune les reçut donc, etle monacière eut le sort des autres asiles religieux de notre presqu'île, telles que Lisaire et Saint-Mareouf, « Monteborc (Montebourg), Chieresburc (Cherbourg), » que Wace nous représente comme détruites par les terribles Vikings ou hommes des baies, les avides Northmans. Nous croyons même que ce chroniqueur a désigné positivement notre littoral dans le récit des ravages de Hastings ; on le voit passer en Auremen (Aurigny), en Guernesi (Guernesey), en Saure (Cers ou Sark), en Erin (Irlande), en Gersi (Jersey), et il arrive sur les lieux qui sont en face de la Bretagne, c’est-à-dire sur le littoral de Sessiac et de Maudune :
E le rivaige cantre mont De si ki en Bretaigne sont.
Nous croyons avoir retrouvé un camp scandinave sur ce littoral, dans le retranchement appelé le Dick de Vains.
M. l'abbé Piseon nous fait assister à la fuite des religleux devant ces Barbares païcns, et nous les montre emportant les reliques de leurs fondateurs, Paterne et Scub:hon : « Ils se refugièrent d'abord à Dol en Bretagne, puis, les Normands pénétrant jusqu’au centre de cette province, ils se retirèrent, avec les cleres de Dol, d’Aleth (Suint- Malo) et de Bayeux, dans la ville de Paris, qui fait mémoire de cette translation au 47 octobre : enfin, après les ravages des Normands et leur conversion au Christianisme, ils revinrent à Sessiac dont ils relevèrent les ruines. »
Si l'on veut juger, de l'influence des lieux sur ce qui fut la passion et l'idéal de ces temps, et que nous appellerons l'Eremiusme, ce qui nous rappellerait les contemplatifs d'un autre culte, si nos solitaires n'étaient presque tous par esprit de race et par devoir entrés en partie dans la vie d'action, nous n'avons qu’à jeter un coup-d’æœil autour de la baie du Mont Saint-Michel. Nous remarquerons encore quelle puissante attraction la mer exerçait sur les ascêtes et les contemplatifs : à Jersey Hélier, ascète et martyr; à Guernesey et à Serk, le solitaire Magloire ; à Scissv, Paicrne, Gaud, Sénier; à Maudune, Scubilion ; au Mont Tombe, Aubert, évèque d’Avranches, qui se retirait souvent sur ce rocher; Léodowald ou Léonard, à Vains ; à Dol, saint Samson; à Alep, Malo ou M3c-Léod ; sur l’autre littoral de la Manche, Marcouf ou Marculph, à l’endroil qui a gardé son nom. À un autre point de vue ces ascètes oltient un puissant intérêt, Par leurs races, ils représentent la fusion qui s'opérait alors en ces lieux entre des nationahtés diverses : Malo ou Mac-Leod , Magloire ou Mac-Glor, Brandan (devenu saint Brelade ou Broladre, qui a nommé deux paroisses de ces parages), sont des Celles; Paterne et Scubilion et Senier sont des latins ; Aubert ou Autbert,
Gaud , Léodowald, Marcouf ou Marculph, Iélier, sont des Germains. Saint Samson était probablement d'origine juive. Enfin, tous ces noms nous font assister à des époques pour lesquelles l’histoire n'offre que peu de documents et les monuments presque rien, et en définitive, c’est Ja
philologie qui nous ouvre les sources de la plus haute auliquité.